Souvenirs d'égotisme autobiographie et lettres inédites publiées par Casimir Stryienski
Part 11
Lassé bientôt de ce commerce de tromperie, vous vous accoutumerez à ne regarder les femmes que comme de charmants enfants, avec lesquels il est permis de badiner, mais à qui l’on ne doit jamais s’attacher. Vous deviendrez alors ce qu’on appelle un homme aimable, vous plaisanterez tout, vous serez entreprenant, vous ferez la cour à toutes les belles que vous verrez, elles vous trouveront délicieux.
Mais tout à coup, vous trouverez une femme auprès de qui toute votre assurance s’évanouira; vous voudrez parler et les paroles expieront sur vos lèvres; vous voudrez être aimable et vous ne direz que des choses communes. Alors, croyez-moi, mon cher Mounier, si l’absence ne fait qu’augmenter votre passion, si les objets qui vous plaisaient le plus vous deviennent fades et ennuyeux, c’est en vain que vous voudriez vous en défendre, vous êtes amoureux et pour la vie.
Rappelez-vous que vous m’avez promis franchise entière; ne craignez pas ma sévérité.
_Non ignara mali, miseris succurrere disco._
Vous voyez que je suis votre conseil et que je lis l’_Enéide_ quelquefois; aussi je quitte la tendre Didon pour des hommes plus modernes. Dans ce moment, par exemple, je viens de lire les _Nouveaux tableaux de famille_ d’A. Lafontaine[119]. J’ai été vraiment charmé; il y a là un Whater à qui vous porterez envie. Ce roman m’a un peu réconcilié avec les Allemands. Est-ce que vraiment quelques-uns d’entre eux auraient de l’esprit?
Je trouve vos assemblées du vendredi superbes; je vois d’ici Mlle Victorine faisant les honneurs de la maison, et vous, signor prefetino, distribuant des calembours à droite et à gauche; je ne regrette qu’une chose, c’est de ne pas être un des aides de camp du général que vous recevez si bien.
Dites-moi ce qu’ils font, ce qu’ils disent; en un mot, si ce sont de bons diables, et surtout _answer fast to your everlasting friend_,
H. B.
V
A SA SŒUR PAULINE[120].
Paris, 4 fructidor, An X (22 août 1802.)
Je te réponds tout de suite, ma bonne Pauline, de peur de ne pouvoir le faire de longtemps, j’ai sur ma table onze ou douze lettres auxquelles il faut que je réponde, et qui attendent leur tour depuis un mois; prends de l’ordre de bonne heure, je n’en ai que pour mes études, et j’ai bien souvent occasion de m’en repentir dans mes relations sociales; prends pour principe de toujours répondre à une lettre dans les quarante-huit heures qui suivent sa réception.
Prends tout de suite un maître d’italien, quel qu’il soit; en attendant de l’avoir, copie, et apprends par cœur les deux auxiliaires _essere_ et _avere_, tâche de comprendre le beau tableau qui est à la tête de ta grammaire italienne. Je te conseille de prendre une grande feuille de papier et de le copier. Il faudra lire chaque soir avant de te coucher le verbe _avere_, ensuite le verbe _essere_. C’est le seul moyen d’apprendre, je compte là-dessus.
Tu pouvais lire beaucoup mieux que l’_Homme des Champs_[121]. C’est un pauvre ouvrage. Lis Racine et Corneille, Corneille et Racine et sans cesse. Puisque tu ne sais pas le latin, tu peux lire les _Géorgiques_, de Delille. Ne pouvant pas lire Homère et Virgile, tu peux lire _la Henriade_. Tu y prendras une très légère idée du genre de ces grands hommes. Lis La Harpe; son goût n’est pas sûr, mais il te donnera les premières notions, et si jamais j’ai le bonheur de pouvoir passer deux mois à Claix[122] avec toi, loin des ennuyeux, nous parlerons littérature. Je te dirai ma manière de voir et j’espère que tu sentiras de la même manière. Il y a en toi de quoi faire une femme charmante, mais il faut t’accoutumer à réfléchir, voilà le grand secret.
Pour bien sentir la mesure des vers, il faut en avoir dans l’oreille. Tu me feras bien plaisir de chercher le quatrième acte d’_Iphigénie_, scène quatrième et d’apprendre la tirade qui commence par ces mots _mon père_, jusqu’à _que je leur vais conter_. Je te conseille de les copier et de les lire le soir. Il est très essentiel de bien lire les vers, je voudrais que d’ici au mois de septembre prochain, tu susses tout le rôle d’Iphigénie, je t’apprendrais à le déclamer. Tu pourras te borner à lire de Corneille, les pièces suivantes: le _Cid_, _Horace_, _Cinna_, _Rodogune_ et _Polyeucte_. Prie le grand-papa de te prêter le _Misanthrope_, de Molière. Tu pourras lire _Radamiste et Zénobie_, de Crébillon, _Mérope_, _Zaïre_ et la _Mort de César_, de Voltaire. Si ton goût est juste, tu placeras Corneille et Racine au premier rang des tragiques français, Voltaire et Crébillon au deuxième. Je finis en te recommandant de lire sans cesse Racine et Corneille, je suis comme l’Eglise, hors de là point de salut.
C’est avoir profité, que de savoir s’y plaire.
H. B.[123].
VI
A EDOUARD MOUNIER.
Paris, 1er compl. X[124] (18 septembre 1802).
Je ne vous ai pas écrit depuis deux mois, mon cher Edouard, parce que j’étais tombé dans une mélancolie noire que je ne voulais pas dire à mes amis. Mais on dit que monsieur votre père a eu un différend avec votre évêque. Donnez-moi de grands détails là-dessus, je vous prie. La cause de la philosophie défendue par le plus grand de mes concitoyens fait bouillir mon sang dans mes veines.
Adieu, mon cher ami; veuillez bien présenter l’hommage de mes respects à Mlle Victorine. Est-ce que vous ne viendrez point à Paris cet hiver?
H.B.
VII
AU MÊME.
Paris, 21 nivôse XI (11 janvier 1803).
Qu’aurais-je pu vous dire, mon cher Mounier, pendant six mois de ma vie passés dans la folie la plus complète? Je l’ai enfin connue cette passion que ma jeunesse ardente souhaita avec tant d’ardeur. Mais à présent que l’aimable galanterie a pris la place de ce sombre amour, après avoir été tant plaisanté par mes amis, je puis en plaisanter avec vous. Oui, mon ami, j’étais amoureux et amoureux d’une singulière manière, d’une jeune personne que je n’avais fait qu’entrevoir, et qui n’avait récompensé que par des mépris la passion la mieux sentie. Mais enfin tout est fini; je n’ai plus le temps de rêver, je danse presque chaque jour. En qualité de fou, je me suis mis sous la tutelle de mes amis, qui n’ont trouvé d’autre moyen de me guérir que de me faire devenir amoureux. Aussi suis-je tombé épris d’une femme de banquier très jolie; j’ai dansé plusieurs fois avec elle, je me suis fait présenter dans ses sociétés, je viens de lui écrire ma cinquième lettre, elle m’en a renvoyé trois sans les lire, elle a déchiré la première, suivant toutes les règles elle doit lire la cinquième et répondra à la sixième ou septième[125]. Elle a épousé il y a six mois le brillant équipage et les deux millions d’un badaud qui a la platitude d’en être jaloux, jaloux d’une femme de Paris! il prend bien son temps; aussi je compte bien m’amuser avec cet animal là. Il m’a donné une comédie impayable avant-hier. Malli m’avait donné son mouchoir et son argent à garder; elle est sortie beaucoup plus tôt qu’elle ne m’avait dit, ce qui a fait que Monsieur son mari m’est venu chercher à une contre-danse que je dansais à l’autre bout de la salle, pour me demander les _affaires_ de sa femme. Il était si plaisamment sérieux en faisant ce beau message, que tout le monde a éclaté; j’en ris encore en vous l’écrivant. Hier soir, il m’a boudé et, comme je disais que j’étais charmé que l’usage de l’épée et des habits brodés revînt, il a dit, d’un air judicieux, que ce n’était qu’un moyen de plus donné aux étourdis pour troubler la société.
Tout le monde me félicite sur la rapidité de mes progrès. Je suis le premier amant de Mme B.; des gens qui valaient beaucoup mieux que moi ont été refusés; je me dis ça à tout moment pour tâcher de me rendre fier, mais en vérité ces jouissances d’amour-propre sont bien courtes. Je jouis un instant lorsque, penchée sur les bras de sa bergère, je la fais sourire, ou lorsque je fais un petit homme avec le bout de son mouchoir; mais lorsque mon orgueil veut me féliciter de la différence de mes succès cette année et l’année dernière, je deviens rêveur, je me rappelle le charmant sourire de celle que j’aime encore, malgré moi; je sens des larmes errer dans mes yeux à la pensée que je ne la reverrai jamais;--mais convenez que je suis bien sot; ne me revoilà-t-il pas dans mes anciennes lubies. Mais cette fille, que m’a-t-elle fait après tout, pour être tant aimée? elle me souriait un jour, pour avoir le plaisir de me fuir le lendemain; elle n’a jamais voulu permettre que je lui dise un mot; une seule fois j’ai voulu lui écrire, elle a rejeté ma lettre avec mépris; enfin, de cet amour si violent, il ne me reste pour gage qu’un morceau de gant[126]. Convenez, cher Mounier, que mes amis ont raison, et que, pour un officier de dragons, je joue là un brillant rôle. Encore si elle m’eût aimé; mais la cruelle s’est toujours fait un jeu de me tourmenter; non elle n’est que coquette; aussi je l’oublie à jamais, et je la verrais dans ce moment que je serais aussi indifférent pour elle, qu’elle fut pour moi dans le temps de ma plus vive ardeur.
Mais, pardon, mon ami, je vous ennuie de mes folies, c’est pour la dernière fois; je sens que je l’oublie. Est-ce que je n’aurai pas le plaisir de vous embrasser cet hiver? Venez un peu voir notre Paris à présent qu’il est dans son lustre; je suis sûr que tout philosophe que vous êtes, il vous plaira beaucoup plus qu’au printemps. Dans tous les cas j’espère que nous vendangerons ensemble dans notre Dauphiné. Venez, mon cher Mounier, comparer nos gais paysans de la vallée avec vos Bretons. Est-ce que Mlle Victorine ne sera pas de la partie? Dans tous les cas présentez-lui mes hommages, et croyez à l’_endless friendship of_
H. B.
VIII
AU MÊME.
Paris, 27 ventôse XI (18 mars 1803).
Savez-vous que vous vous conduisez très mal, mon cher Mounier. Je vous écris des lettres superbes, des lettres de quatre pages, et vous restez trois mois sans donner signe de vie; cela est affreux; à moins que vous ne soyez mort, je ne puis vous excuser. Et le sieur Pison qui part d’ici sans crier gare! Vraiment vous devenez tous Bas-Bretons. Il faudra plus de six mois de séjour à Paris pour vous rappeler à votre ancien caractère. Donnez-moi des détails sur le carnaval de Rennes. Je me suis amusé ici comme un dieu. Si vous étiez ici je vous procurerais les plus jolies connaissances du monde. Je vais tous les mardis dans une maison où Mme Récamier vient; on fait de la musique; les mères jouent à la bouillotte, leurs filles à de petits jeux, et presque toujours on finit par danser. Le vendredi je vais au Marais, dans une société de l’ancien régime où l’on m’appelle M. de Beyle; on y parle beaucoup de la religion de nos pères, et le charmant abbé Delille nous dit des vers après boire. Le samedi, la plus jolie de mes soirées, nous allons chez M. Dupuy, où se trouvent des savants de toutes les couleurs, de toutes les langues et de tous les pays. Mlle Duchesnois y vient souvent avec son maître Legouvé! On y parle _grec_; sentez-vous la force de ce mot-là? Si vous y étiez vous brilleriez. En vérité, je ne conçois pas comment vous pouvez habiter Rennes. Vous avez du crédit, venez à Paris. Ayez-y une place, et vous ne regretterez pas vos Bretons.
Est-il vrai que vous venez cet automne à Grenoble? cela serait délicieux. Nous partons d’ici neuf... à la fois. Je me donne des peines incroyables, trois fois la semaine, pour apprendre la gavotte pour pouvoir faire briller quelque jolie petite fille de notre country. Serez-vous témoin de mes succès? cette douce espérance ferait redoubler mes efforts.
Allons, mon cher Édouard, évertuez-vous et écrivez-moi deux pages de chronique scandaleuse. Savez-vous l’histoire du collier qui ne coûte que 12 mille francs, quoiqu’il en vaille 22,000?
Mille respects à M. votre père, ainsi qu’à Mlles vos sœurs, et, je vous en prie, réponse.
Friendship and happiness.
H. B.,
rue d’Angeviller, nº 153.
IX
AU MÊME.
Paris, 5 germinal XI (26 mars 1803).
Comment diable passer à l’autre monde, lorsqu’on est aussi aimé et aussi aimable que vous l’êtes? Ç’aurait été très mal à vous je vous jure. Vous voilà donc éternellement à Rennes; c’est charmant pour vous puisque vous vous y amusez, mais convenez que c’est bien triste pour vos amis. Ne viendrez-vous pas au moins vendanger les charmantes vignes de la vallée? Je vous en conjure avec toute la mélancolie convenable, par les souvenirs antiques, par les longues heures passées auprès de ces grands rochers couronnés de nuages blanchâtres, par cet amour de la patrie enfin qui fait errer le doux sourire de la tendresse sur les lèvres... mon ami, excusez-moi, je ne sais plus où j’en suis, ni comment finir ma phrase. Vous savez que la Delphine a infatué toutes les jolies femmes du style ossianique et que moi, malheureux, qui suis obligé d’écrire une lettre de sentiment ou deux par jour, je sue sang et eau pour y pouvoir mettre un peu de mélancolie.
A propos de Delphine, dites-moi au long ce que vous en pensez, vous qui connaissez Ossian, la littérature allemande, Homère, etc., etc. On n’en parle déjà plus ici, mais je serai bien aise de savoir quel effet elle a fait sur vous, philosophe. Je vous dirai qu’il me semble que Léonce n’est pas amoureux. Mme de Staël n’a pris que le laid de l’amour. Delphine me paraîtrait assez aimable si elle n’était pas si métaphysicienne. Au reste, je crois qu’on pourrait tirer de ce roman beaucoup de pensées ingénieuses et même profondes sur la société de Paris[127]. Je connais bien peu de femmes de 40 ans qui ne ressemblent pas de près ou de loin à Mme de Vernon. En me parlant de l’ouvrage, dites-moi votre avis sur l’auteur, avec qui vous avez soutenu thèse à ce qu’il me semble.
Vous me parlez de ma B... Je l’ai plantée là il y a 2 mois, qui plus est sans l’avoir eue; elle a fait venir chez elle une nièce charmante dont le mari dompte les nègres de Saint-Domingue. J’ai entrepris de dompter aussi à mon tour; mais elle fait une résistance superbe; elle est aidée par sa tante, qui est endiablée contre moi et qui me fait manquer toutes les occasions de finir. J’en suis si vexé, que je finirai peut-être par avoir la tante pour pouvoir approcher la nièce. Ce qui m’étonne le plus, c’est que la petite m’aime; elle m’écrit des lettres qui, malgré leurs fautes d’orthographe, sont assez tendres; elle m’embrasse de tout son cœur quand je lui en donne l’occasion, mais _niente più_. Je commence à croire, le diable m’emporte, à l’amour platonique. Vous voyez, cher Edouard, qu’en amour comme en guerre tout n’est pas succès. Tout considéré, je mène dans deux heures ces dames au bal; je veux en finir; je m’en veux de me sentir agité par une petite coquette de vingt ans.
Savez-vous que pendant que nous portons la gloire de Grenoble aux deux bouts de la France, on nous enlève les beautés qui ornaient nos bals. Mon pauvre cousin Félix Mallein a été sur le point de se pendre ou de se jeter dans la rivière, parce que Mlle M*** l’a abandonné pour je ne sais quel carabin qui l’a épousée. R... a épousé Mlle M..., celle dont il disait tant d’horreurs il y a un an. Une demoiselle que vous avez peut-être connue et qui avait deux amants, tous deux hommes de beaucoup d’esprit, a formé le projet de se laisser mourir de douleur, depuis que l’un des deux s’est laissé mourir de la fièvre. Si j’avais l’honneur d’être l’amant restant, je me croirais obligé d’aller en poste consoler la belle affligée; il est beau de n’être même que successeur quand c’est dans un si beau poste.
Adieu, mon cher Mounier; vous voyez que je suis exact, je veux réparer le temps perdu. Je n’ai rien reçu de vous depuis quatre mois; dites-moi où vous m’avez adressé votre précédente lettre, et de grâce venez avec nous à Gren. en fructidor.
Avez-vous des nouvelles de la belle Caroline?
Comment se porte votre sabre? En avez-vous fait usage depuis moi?
H. B.
X
A SON PÈRE.
Paris, 11 floréal an XI (1er mai 1803).
Mon cher papa,
Je viens encore te parler argent, mais j’espère que c’est pour la dernière fois.
Le général M. X...[128], qui va partir pour son inspection, qui voulait me rengager avec lui, et qui ne cesse de m’accabler de bontés m’a invité à aller pour six jours à Belleville et à Fontainebleau. Au lieu de six jours, j’en ai passé huit, il m’a fallu prendre un cabriolet pour aller à Fontainebleau et ce voyage me revient à plus de 55 fr. Je suis arrivé ici hier, et ce matin je viens de recevoir une invitation charmante de M. Misou qui m’engage à aller passer la semaine prochaine à Clamart, où l’abbé Delille sera. Je crois que, pour peu que je reste encore ici, toutes mes connaissances, surtout Mme de N...[129], m’obligeront à aller les voir à la campagne et une fois arrivé m’y feront passer ma vie. Je dépenserai beaucoup cet été et peut-être plus que cet hiver. J’aime donc mieux, si tu le trouves bon, m’en aller économiser cinq mois à Claix, là je ne dépenserai absolument rien, et par là je pourrai aller en société l’hiver prochain.
J’ai soif de la campagne et je sens que je ne pourrais jamais résister à Mme de N...
Je n’ai presque point de dépenses à faire avant que de partir: une paire de bottes 36 fr., une paire de pistolets 48; voilà ce qui m’est nécessaire avec deux ou trois pantalons de nankin. Si tu es en argent, j’y ajouterais une vingtaine de volumes qui me seront très utiles à Claix pour travailler.
Je dois en outre deux mois de leçons au père Jeky[130] et deux louis à Faure[131]--j’ai été obligé de les emprunter pour aller à Fontainebleau; ne voulant pas suivre le général M... à son inspection, je ne pouvais refuser d’aller passer huit jours avec lui. D’ailleurs je désirais beaucoup connaître le général Moreau; il est venu passer deux jours avec nous[132].
XI
A EDOUARD MOUNIER.
16 prairial XI (6 juin 1803).
Je n’ai reçu qu’il y a huit jours, mon cher Mounier, votre lettre de morale du 9 pluviôse. Jamais morale n’est venue plus à propos; j’étais excédé de deux femmes que j’ai sur les bras depuis trois mois. Mon père me pressait depuis longtemps de l’aller voir; il se plaignait d’être abandonné par son fils. Ma foi, votre morale m’a décidé, je pars, je quitte le séjour de l’aimable Paris, enchanté des choses vraiment belles qui y sont, mais bien dégoûté de ce qu’on y appelle bonne compagnie. D’ailleurs, il est temps de réfléchir. J’ai vingt ans passés, il faut se former des principes sur bien des choses et tâcher de mener une vie moins agitée que par le passé! Si je ne craignais pas que vous vous moquassiez de moi, je vous dirais que, barque sans pilote, j’ai erré au gré de toutes les passions qui m’ont successivement agité. Je n’en ai plus qu’une; elle m’occupe tout entier; toutes les autres se sont évanouies et m’ont laissé le plus profond mépris pour des choses que j’ai bien désirées. Vous ne douterez plus de ma sagesse lorsque vous saurez que, comme le mal est bon à quelque chose, une des illustres dames que j’adore, et qui me fait l’honneur d’être jalouse de moi, a voulu me fixer ici en me donnant une place de sous-lieutenant dans les chasseurs de la garde du Consul. C’était tentant, convenez-en bien. Admirez ma sagesse: j’ai refusé.
Après ce trait sublime, je compte sur votre estime pour le reste de ma vie, et, par conséquent, sur vos avis. Point de flatterie; dites-moi vos avis franchement, et soyez sûr que je vous le rendrai si je puis vous découvrir quelque défaut.
Adieu; je compte rester quatre mois à Grenoble. J’attends une lettre de Rennes; dès que je l’aurai reçue, je vole dans votre chère patrie.
Ecrivez-moi, je vous prie, à Grenoble, à HENRI B..., Henri en toutes lettres, pour éviter toute méprise. Que vous seriez aimable, si vous veniez cet automne à Grenoble faire danser les demoiselles et leur dire de bonnes méchancetés! Mallein est à Marseille; je vais m’ennuyer comme un mort avec tous les paquets de notre endroit. Donnez-moi en détail des nouvelles de la belle dévote.
XII
AU MÊME.
[Grenoble] 9 messidor XI (28 juin 1803).
Ma foi, vous êtes un homme abominable; il n’y a plus moyen de vivre avec vous; vous avez toujours raison. Vous me plaisantez sur ce que vous appelez mes bonnes fortunes, mais il n’y a plus de bonne fortune dans ce monde. Tout homme qui se vante de ces sortes de succès est attaqué de la fatuité dont vous m’accusez, car il donne du prix à ce qui n’en a point. Dans ce genre-là, une barbe bien noire et de larges épaules sont les plus grand moyens de succès, et ces succès ne sont pas flatteurs.
Peut-être que tout cela n’est pas très juste; mais je suis piqué d’être fat sans m’en douter, car je ne trouve rien de plat comme ce genre-là; aussi je me jure bien à moi-même de ne jamais plus parler femmes à personne. Et elles ne valent guère la peine de nous occuper: les unes nous ennuyent; celles qui pourraient nous rendre heureux nous tourmentent. Ainsi, sortons de cet enfer et promettons-nous bien de ne pas ajouter au ridicule de nous laisser troubler par leurs caprices celui d’en ennuyer nos amis.
Puisque vous aimez la vertu, mon cher Edouard, vous serez content de mes lettres, car depuis deux jours que je suis ici je ne vois que des vertus. J’ai les oreilles battues de ce qu’on nomme le machiavélisme des Parisiens.
A propos, baisez ma lettre, mettez-la sur votre cœur, expirez de jouissance: j’ai vu hier et je verrai encore ce soir, j’ai baisé la main et je donnerai le bras ce soir, j’ai vu hier, je verrai aujourd’hui et demain, et après-demain, et tant que je voudrai, _the fair Eugeny_.
Je suis déjà au fait de la chronique de la ville: la _moglie de Cornuto_ est à Echirolles[133]; le badaud mon cousin est né à Paris, comme vous savez. Votre confrère F. a paru faire la cour à plusieurs femmes qui, en faveur de l’uniforme, sont allées jusqu’à oublier leur vertu, même, à ce qu’on dit, avant qu’il les en priât. C’est une belle chose qu’une broderie d’argent; quand la porterez-vous? Mais bien mieux. Candide, non l’amant très favorable de la belle Cunégonde, mais Candide C..., amant très peu favorisé de Mlle T..., meurt d’amour. Ce que je vous dis est à la lettre. Ce pauvre amoureux, qui est déjà d’une pâleur affreuse, va tous les jours se promener de 2 à 3 sur le rempart à côté du commandant, au grand soleil, pour entrevoir sa belle à travers les croisées que la mère fait fermer à doubles vitres. Hé! est-ce difficile ça? Eh bien! je suis si piqué de votre lettre que quand je viendrai à bout de cette vertu là je jure de ne vous en rien dire; c’est une perte que vous faites là au moins, car rien ne doit être si comique que ces vertus défendues par leurs mères. Elles doivent aimer à profiter du temps. A propos, C... et R. D., qui avaient si bien profité du leur auprès des demoiselles D..., épousent. Comment trouvez-vous cela, à vingt ans, se marier? on doit être diablement las l’un de l’autre avant 25 ans. Je crois que le mariage tel que nous le pratiquons doit tuer l’amour, si tant est qu’il existe. D’abord, dans nos mœurs, un mari est toujours ridicule. Que pensez-vous de ça?
Vous voyez que je vous traite en savant, car il y a là dedans de l’économie politique, de la connaissance de l’homme, etc., etc. En récompense, brûlez les lettres, où je vous parais un fat et, au nom de Dieu, plaisantez-moi ferme si jamais je retombe dans ce maudit défaut; à vos yeux s’entend, car je veux vous mener à Paris dans un an chez les femmes dont je vous ai parlé. Vous me succéderez si vous voulez. Je voulais rompre pour vous prouver que je ne suis pas fat; je ne romprai pas, je vais leur écrire aujourd’hui; je veux vous y présenter et vous faire hériter de ma place.
Adieu; venez donc à Gr...[134]; nous courrions les montagnes, nous nous amuserions, nous chasserions; pour moi je m’en vais errer dans les roches comme le malheureux Cardénio. Au fait, ce pays m’enchante et est d’accord avec ce qui reste encore de romanesque dans mon âme; si vraiment une Julie d’Etange existait encore, je sens qu’on mourrait d’amour pour elle parmi ces hautes montagnes et sous ce ciel enchanteur.