Souvenirs concernant Jules Lagneau
Part 9
Revenons au sérieux, j’entends au bien fondé. Je suis assuré de conclure tout près de l’enseignement magistral en appelant l’attention sur ceci que, de même que Dieu ne peut être dit exister, de même, et encore mieux peut-être, la liberté ne peut être dite existante, puisqu’exister c’est être pris dans le texte de l’expérience. C’est pourquoi nos représentations, si bien nommées, l’excluent rigoureusement. Jamais je ne verrai la liberté à l’œuvre, comme une chose qui en pousse une autre. Je n’en puis avoir aucune expérience, parce que ce qui est objet d’expérience est chose. Mais, par la même raison, je ne puis trouver d’expérience qui prouve qu’elle n’est pas. Tout ce qui est pensée est soumis à cette condition, qu’on oublie toujours, voulant que la pensée soit une chose de plus, ou une suite de choses. «Il n’y a, disait-il, qu’un fait de pensée, qui est la pensée.» Même une idée n’est pas un fait de pensée; une idée est un objet; et aussi l’idée de l’idée; mais la réflexion même nous fait esprit. Ce qu’on exprime en disant que Dieu est intérieur, non extérieur; et toute la religion n’a-t-elle pas été toujours à dire d’un dieu ou d’un autre: «Tu n’es pas le vrai dieu»? La vraie foi n’a donc d’autre objet qu’elle-même. Ainsi pensait le Briseur d’Images.
L’Esprit, quand il parvient ainsi à son front de bataille, a trouvé sans doute sa destination. Mais ce combat ne finit point, par cette chute continuelle de nos pensées, qui deviennent idées, et d’idées, images. Négation de la négation, comme parle Hegel; combat sans gloire, puisque, toutes les idoles abattues, il laisse paraître en leur état naissant les choses, les hommes et soi, ce qui n’est pas pour étonner. De tels hommes ne sont grands que de près, dans le moment même où ils pensent par dessus l’idée. L’Éternel paraît ici, que tous invoquent, et qui va par jugements singuliers, par actions invincibles et promptes. Dont il est resté peu de témoins, tous s’accordant sur la force et sur la grandeur, tous arrêtés en respect et religion.
Pour moi, au seuil d’une longue enfance, qu’y pouvais-je entendre; et qu’en ai-je pu sauver? Une mesure de grandeur; aussi des parties de doctrine, inébranlables, et propres à donner assurance, sans développer trop l’orgueil, si naturel au fils de la Terre. Heureux si j’ai fait sentir à quelqu’un quelque chose de ce feu d’admirer, consolation pour tous, et vertu des forts.
FIN
TABLE DES MATIÈRES
I.--Souvenirs d’Écolier 7-86
Pourquoi souvenirs, p. 9.--L’Écolier en 1888, p. 10.--Portrait, p. 13.--La classe, p. 15.--Lagneau malade, p. 16.--La carrière de Lagneau, p. 17.--Une action, p. 18.--Commentaires, p. 19.--L’homme d’action, p. 22.--L’ordre humain, p. 26.--La Poste d’entendement, p. 28.--Vaincre Spinoza, p. 29.--L’obéissance et l’action, p. 32.--Renouvier, p. 34.--L’oracle, p. 35.--Le Pédant, p. 37.--Les passions du Maître, p. 41.--La rhétorique, p. 44.--Premiers essais de l’écolier, p. 48.--L’aveugle-né, p. 50.--Opinions politiques, p. 53.--Sur la route de Metz, p. 55.--Guerre et politique, p. 57.--Le Maître répond, p. 58.--Notre paquet est fait, p. 59.--Retz, p. 60.--Le détour politique, p. 62.--La justice selon Platon, p. 64.--Lagneau sévère, p. 65.--Le socialisme, p. 68.--Le droit, p. 70.--La Bible, p. 71.--Entendement et Jugement, p. 72.--Les Cours de Lagneau, p. 74.--Une leçon célèbre, p. 75.--L’Homme de Dieu, p. 77.--Essai de commentaire, p. 79.--La Dialectique, p. 83.--L’Entendement dans la Perception, p. 84.--Le réveil, p. 86.
II.--Platon 87-118
Les idées à l’œuvre, p. 87.--Le cheval de bois, p. 89.--Lagneau démiurge, p. 91.--L’objet et l’apparence, p. 93.--Le choix, p. 95.--L’Esprit et l’histoire, p. 96.--Le destin effacé, p. 97.--Un Penseur Catholique, p. 99.--L’incrédule, p. 102.--Le fondement de l’induction, p. 104.--La boîte à craie, p. 106.--L’idée dans la chose, p. 108.--La loi dans l’objet, p. 110.--L’espace, p. 111.--Pensée et Religion, p. 113.--Le treuil, p. 116.--Lagneau méditant, p. 117.
III.--Spinoza 119-153
Des idées claires, p. 119.--Le Sphinx, p. 121.--La Nécessité, p. 122.--Causes extérieures, p. 124.--Deux nécessités, p. 125.--L’Attribut Pensée, p. 126.--Spinoza surmonté, p. 127.--Le consolateur, p. 128.--L’Union pour l’Action Morale, p. 129.--Platon et Spinoza, p. 130.--L’attribut Étendue, p. 132.--Signets, p. 134.--L’Analyse Réflexive, p. 136.--L’Espace Euclidien, p. 138.--Les trois dimensions, p. 140.--De Spinoza à Descartes, p. 142.--Le Métaphysicien, p. 142.--Sceptiques, p. 143.--Le génie, p. 145.--Le soleil à deux cents pas, p. 147.--Le doute, p. 150.--Hommes, seulement hommes, p. 152.
IV.--L’homme 154-177
Le tombeau de Descartes, p. 154.--Mais... p. 155.--_Clarum per obscurius_, p. 156.--Preuves jugées, p. 157.--Le destin, p. 158.--Leibniz, p. 159.--La prédiction, p. 161.--Le fatalisme, p. 162.--Les causes, p. 163.--Y a-t-il des commencements? p. 164.--Liberté, p. 167.--Barrès, p. 170.--Un souvenir d’écolier, p. 170.--Sévérité, p. 171.--La Justice, p. 172.--Encore la Guerre, p. 174.--La vraie foi, p. 176.--Tout est toujours à recommencer, p. 177.
ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 6 JUILLET 1925 PAR EMMANUEL GREVIN A LAGNY-SUR-MARNE