Souvenirs concernant Jules Lagneau

Part 6

Chapter 63,946 wordsPublic domain

L’analyse infatigable défaisait enfin cette fantasmagorie, ce charlatanisme des images flottantes qui seraient d’abord subjectives, et qui prendraient réalité par la supposition d’une idée. L’Homme ne jouait point ce jeu. Non qu’il montrât quelque préjugé contre les analyses du genre anglais ni contre les arrogantes méthodes de la _Revue Philosophique_. Au contraire il prenait leurs descriptions de bonne foi; mais il fallait enfin sourire devant cette naïveté sans mesure. Car qu’est-ce enfin qu’une image visuelle qui ne serait que visuelle? Qu’est-ce que cette surface sans la profondeur et cet espace mutilé? Au vrai n’importe quelle image n’a de sens que parce qu’elle représente un objet. Par exemple que peut signifier une forme visuelle sinon une règle de mouvement? Et comment parler d’espace visuel quand l’espace est cette loi même qui d’un sens à l’autre nous représente l’effet de nos mouvements? Par exemple la profondeur visuellement connue n’est telle que pour le toucher. L’image qui n’est qu’image tombe donc au néant. Faisons bien attention ici. Quand on demande d’où nous savons que les objets réels se conforment à des lois, cette question même suppose des objets d’abord donnés, mais comme des images subjectives et dont on demanderait comment ils sont liés et s’ils sont liés. Et en bref on se propose de passer des apparences subjectives à un monde ordonné, d’un monde interne à un monde externe. Or déjà Kant avait, par une sorte de force dialectique, écarté tout à fait cette question, ce qui est sans loi n’étant point du tout objet. Par exemple le permanent soutenait le changeant, la causalité soutenait la succession, et l’action d’échange donnait seule un sens à la simultanéité. D’où un théorème célèbre, et beau de force abstraite: «La seule conscience de soi pourvu qu’on n’oublie pas qu’elle est empiriquement déterminée, etc.» Mais l’objet sans loi avait encore une ombre d’existence; et l’espace se montrait encore à l’imagination comme un cadre, ou comme un contenant dont on a dit sans précaution tant de fois qu’il est quelque chose d’abstrait et de rigide; sur quoi s’est greffée cette étourdie manière de dire, qu’un espace peut être courbe. C’est ainsi que l’imagination se repaît de géométrie. Lagneau ne suivait pas ce chemin; trouvant non point un chimérique espace visuel, ni un inconcevable espace tactile, mais trouvant l’espace en même temps que l’objet, il n’y pouvait voir jamais que la représentation d’une loi qui lie d’un sens à l’autre nos impressions à nos mouvements. Ce n’est aussi autre chose qu’apercevoir la loi substantielle, intime à l’objet, inséparable, l’objet étant liaison. On voit en quel sens le problème de l’induction était dépassé. Aussi bien apparaît-il à chacun que c’est par induction que nous lions le vert des feuilles à leur consistance, et l’odeur de la rose à sa couleur. Mais la paresse d’esprit, qui, à mes yeux, fait scandale, consiste en ceci qu’on ne se demande jamais ce que serait la couleur d’une rose sans ce lien au tissu soyeux, à la tige, aux épines, à la terre et à toutes choses. Et c’est par là que cherchait le Philosophe. D’exemple en exemple et comme en tâtonnant il poursuivait la sensation pure, attentif, et longtemps, et revenant toujours, à vouloir dire ce que serait le solide senti comme tel, sans aucune représentation ni anticipation; aussi ce que serait la couleur sans distance aucune, sans anticipation d’aucune sorte; enfin le pur évènement, sans aucun rapport; poursuivant, après Platon, la vérité Héraclitéenne. Et l’antérieure et première expérience toujours s’enfonçait dans le sommeil. Nul autre rêve que le monde. Nul genre de conscience hors de la perception des objets réels. Nul temps séparable; car, encore plus profondément que l’espace, le temps exprime la liaison de toutes choses, un chemin réel parmi tous les possibles. Tout au dehors; et ce seul réel soutenu et comme tissé de rapports. Comme le monde ne se retire point de l’esprit, l’esprit ne se retire point du monde. C’est pourquoi j’ai mis en avant ces deux formules que la sensation est un abstrait et qu’il n’y a point de connaissance subjective. C’est toujours le vrai qui éclaire le faux; l’esprit est partout présent, et entier partout. Car ce n’est pourtant pas la chose qui est loin ou près, grande ou petite; et c’est tout le carré qui est carré. Que chercher de plus? Que chercher au delà? L’essence porte l’existence. Il ne s’agit plus de croire ou de ne pas croire. Savoir va plus loin que croire. «Il n’y a, disait-il, qu’un fait de pensée, qui est la Pensée.» Ainsi trouvait-il plus qu’aucune religion ne veut. Mais aussi tout est vrai de ce que disent les religions, et plus vrai qu’elles n’osent dire. Mais aussi l’on ne peut plus croire; on ne peut que savoir en acte, et la preuve ne peut être gardée. Tout est signe, et sans nul mystère; mais le mystère est bien plutôt en ceci que les petites raisons reprennent force aussitôt. En sorte qu’il est vrai que nous avons tout secours de ce monde merveilleux et ami, mais qu’il est vrai aussi que nous n’avons d’autre secours chacun que nous-même, étant abandonnés de tout dès que nous nous abandonnons. On en voudrait jurer, on n’en peut jurer. Il n’y a rien de plus simple, de plus facile, ni de plus agréable que d’oublier que l’on est esprit. Les religions nous le rappellent, mais en vérité nous dispensent aussi de le savoir. Et, sous le nom de matérialisme pur, c’est encore la même facilité qui nous guette. Comme me le disait un jeune homme fort instruit: «Si vous preniez le parti d’être matérialiste, toutes ces difficultés seraient effacées.» Je le crois bien; une sensation associée à une autre, quelle formule plus maniable et plus riche? Et qui ne retombe pas là? Lui jamais. Sa voix se faisait rude pour nous redresser. Et telle est, à ce que je sais, la seule leçon de morale qu’il nous donna jamais. Mais c’est celle aussi qui effraie le plus; car certainement la charge d’un esprit est lourde. Pourtant la force de l’attention doit surmonter ici même l’impossible; car ou il n’y a rien ou c’est ainsi. C’est ainsi. Et cette solution nous ouvre des difficultés sans fin, un travail qui est toujours à refaire, des devoirs sans mesure, des scrupules sans fin et sans aucun secours extérieur. Ainsi pensait-il, avec joie, sans aucune crainte et sans aucune espérance. L’esprit imaginaire promet tout et est lui-même promesse. L’esprit réel ne promet rien; il ne commande même pas, mais plutôt il demande, comme l’exprime le beau mythe du dieu faible et trois fois renié.

Il est bon que l’on sache que ces développements n’étaient nullement dialectiques, comme on voit dans les philosophes qu’une idée conduit à une autre. La philosophie de Lagneau était premièrement et je dirais peut-être uniquement une théorie de la perception. Il semble que la nature même l’avait averti au sujet de cette connaissance qui semble immédiate. Un jour, comme je lui faisais visite, en cette chambre où la fatigue le retenait souvent, il me fit voir par la fenêtre un treuil qui servait à des maçons. «Ce n’est pas, me dit-il, un petit avantage d’avoir une mauvaise vue; les moindres objets sont alors des énigmes; ainsi ce n’est qu’après des heures d’attention que j’ai bien saisi ce que c’est qu’un treuil.» J’avais la vue bonne et j’ai toujours deviné très vite le secret des mécaniques. Le treuil est une des plus simples, et c’est l’élément de toutes; je l’aurais toujours supposé assez connu, et je me serais amusé aux composés sans cet oracle. Depuis je n’ai jamais vu un treuil sans y faire grande attention, et à chaque fois j’ai découvert quelque chose. D’où je dis souvent que, si j’avais écrit quelque thèse doctorale, c’eût été sur les nœuds de corde, qui sont des treuils combinés, à bien regarder, en vue de prouver que tous les exemples sont bons pour penser, et que les plus simples et les plus vulgaires sont les meilleurs. Mais sans cet oracle, j’étais perdu, je crois bien, par la diabolique facilité; je vois qu’elle en a perdu d’autres. C’est peu de chose que comprendre le treuil; toutefois cette méditation, extérieure encore, mais du moins délivrée des signes, avait certainement contribué à éveiller cette réflexion percevante, dont j’ai voulu retracer ici quelque chose.

Cette méditation n’avait d’autre objet que les choses mêmes, et c’est pourquoi elle était naturellement si éloignée de la forme écrite; c’est pourquoi aussi, je ne puis que la raconter. La célèbre illusion d’Aristote, par les doigts croisés, était interrogée sans fin. Quiconque a ainsi perçu deux billes au lieu d’une doit sentir que le secret de la représentation est ramassé ici sous ses doigts. Ces pièges aussi tendus à notre vue, ces reliefs ambigus, ces lignes parallèles qui semblent divergentes, cette réaction des grandeurs sur les grandeurs, c’était l’espace vivant en quelque sorte, l’espace pensé, et le jugement sans paroles. Et cela revient à montrer que l’idée de l’objet change les apparences et déplace si l’on peut dire les sensations. Mais Lagneau ne pouvait pas dire, et ne disait jamais, que ce sont là des jeux d’imagination. Les reliefs, les grandeurs, les distances, les formes représentent un objet réel ou ne sont rien. Encore une fois qu’est-ce qu’une apparence qui n’est qu’apparence? Ces grandes idées paraissaient en ces figures tracées au tableau. Et c’est tout à fait autre chose que de montrer que toutes choses sont en vue d’une fin. «L’esprit vint, qui mit tout en ordre»; mais, comme Socrate l’avait remarqué, il ne suffit pas de le dire; et non plus, dirai-je, d’en jurer. La religion soutient la philosophie comme la nourrice soutient l’enfant; ce n’est pas marcher. Lagneau ne pensait point théologiquement, ni politiquement, ni pour le bonheur, ni pour la vertu; mais sans soutien aucun que ce monde, et toujours tenant la preuve entre ses doigts; assuré et confirmé en sa place d’homme; toujours creusant, toujours trouvant; assez riche du monde autour et de soi. Souvent il m’apparut comme le Génie de la Terre.

III

SPINOZA

_L’Éthique_ était son autre livre, et notre autre livre. Non qu’il se fiât à Spinoza comme à Platon. Au contraire il lisait cet autre Livre de Sagesse avec précaution, avec défiance. Comme il croyait sans doute, quoiqu’il ne l’ait jamais dit que je sache, que c’est Platon qui a raison contre Aristote, de même et explicitement et amplement il montrait que c’est Descartes qui a raison au fond contre Spinoza. Tel était l’objet de la deuxième leçon du cours, la première traitant de la perception, d’octobre à mars à peu près, la seconde sur le Jugement, terminant l’année; je n’en ai point entendu d’autres. Il faut dire que les autres leçons du cours tenaient en des exposés fort bien faits, et, autant que je sais, sans faute. Idéologie correcte et qui a son prix. Il y a un repos de l’esprit, qui se confie à la forme et pense selon la vraie rhétorique. Le meilleur enseignement se borne quelquefois là en se réglant sur le souvenir de méditations plus appuyées qui orienteraient, mais sans jamais paraître, les pensées subalternes. C’est ainsi que la religion fait quelquefois d’honnêtes philosophes, et quelques-uns brillants. Le culte d’un maître ou d’un grand livre agit souvent à la manière d’une religion; et même on peut faire religion de ses meilleures pensées. Toutefois j’ai remarqué qu’on ne peut rester à ce niveau, arrangeant les discours d’après ce qu’on a su comprendre ou d’après ce qu’on croit. Il en est comme de saint Thomas à l’égard d’Aristote, et l’ordre inférieur ne peut tenir sans la création continuée. Au fond c’est compter trop sur l’ordre moral, ou sur l’édifice des sciences; ni l’un ni l’autre ne portent l’imprudent. C’est pourquoi je manquerais tout à fait mon but si je laissais croire que la philosophie seconde, même sans reproche, est encore quelque chose. Enfin je vise à donner une idée de la première grandeur de l’esprit. C’est l’hommage que je dois à un tel Maître. Si je n’y réussis pas du tout, pas même comme dans les songes, tout ce que j’ai pu écrire, assez et trop, sur mille sujets, est comme rien ou presque. Il est très important, pour tous ceux qui ont goût de réfléchir, de savoir que les pensées enchaînées par preuves et en même temps soutenues par l’objet, sont encore des espèces de faits, ou, pour autrement dire, participent encore plutôt de l’existence que de l’essence, comme les géomètres eux-mêmes l’éprouvent. Ainsi les idées claires font énigme par leur clarté; ce que Platon ne se lasse pas de nous faire entendre.

Ce préambule est de précaution, à l’égard du redoutable penseur qui nous occupe maintenant. Un jeune homme l’appelait Monstre, ayant été aussitôt dévoré par cet autre Sphinx qui répond toujours par la question. Tel est le premier abord. Mais nous autres nous étions gardés par un maître que j’oserai dire, devant cette Présence qui est l’attribut de _l’Éthique_, plus soupçonneux que jamais. Non plus souriant comme à Platon, mais ici peseur d’or. Car même à l’or pur nul ne se fie, qui n’est jamais que signe. Défiance donc au second degré. C’était notre poêle et notre hivernage.

Maintenant comment prenait-il Spinoza, au lieu d’en être pris? Je connais le Livre et j’ai connu l’Homme. Comment donner une idée de leur rencontre? Il faut suivre ici le sentiment naturel. «Ma vie sera ce qu’elle peut être»; ainsi disait Lagneau lorsqu’il parlait de lui-même. La nécessité lui était sensible à chaque instant par cet état maladif qui étendait la méditation et arrêtait l’expression, en sorte que littéralement sa pensée ne pouvait passer à l’existence. En cette épreuve continuée, et en ce qu’il en a dit, je ne vois rien qui ressemble à une prière. La nécessité sans miséricorde, c’est ce qui se montre dans _l’Éthique_. Et peut-être ce puissant ouvrage met-il au jour ce qu’il y a de vrai dans le matérialisme. Non que l’esprit y soit diminué et méconnu. Là-dessus, il ne peut y avoir méprise. N’allons point prendre l’idée pour une peinture muette. L’idée enveloppe affirmation; et, bien loin que le jugement, comme le prend Descartes, soit refusé par le disciple, au contraire on pourrait dire que le jugement est restitué partout, contre cette séparation de l’Entendement qui conçoit, et de la Volonté qui juge. Mais Descartes allait au plus pressé. En Spinoza donc, et explicitement, l’idée n’est nullement chose; et la précaution du philosophe va jusque-là que les rectangles équivalents enfermés dans l’idée d’un cercle ne représentent encore que grossièrement comment une idée est contenue dans une autre. «Les idées des modes qui n’existent pas...» Cette proposition doit être retenue; elle me servira à plus d’une fin. L’exemplaire dont se servait Lagneau avait un signet à cet endroit. Donc, et sans jamais oublier que l’ordre et la connexion des idées et l’ordre et la connexion des choses sont une seule et même chose, (una eademque res), n’allons point perdre ici l’Esprit, comme dans un nouveau Lucrèce. La puissance de l’homme est bornée, et celle des choses extérieures surpasse la sienne infiniment, d’où l’adage: «Quod cito fit cito perit.» Mais n’oublions pas aussi que la force par laquelle chaque chose persévère dans son être ne se confond point avec ces conditions extérieures qui la limitent et bientôt l’excluent. Ces causes extérieures ne sont que privation à l’égard d’un être déterminé, et la privation n’est rien. Au total nous sommes soumis à cette condition qui d’abord paraît étrange et qui peut-être ne sera jamais comprise tout à fait, c’est que nous dépendons, quant à notre existence, de causes qui ne peuvent nullement expliquer notre nature. En d’autres termes les vicissitudes de l’existence, comme ce tesson sur la tête de Pyrrhus, sont absolument sans relation avec notre valeur d’être. Platon est mort. Lagneau a conquis sa pensée sur son corps, et non pas longtemps. Cela donnerait honte de vivre, mais c’est mêler tout. Cette vérité n’est pas si amère. Faute de la saisir assez par la connaissance du troisième genre, nous en sommes assurés du moins par celle du second. Dire qu’une nature mérite d’exister, ce ne serait pas dire autre chose que ceci, à savoir que l’essence enveloppe l’existence; mais cela n’est vrai que de Dieu. Il n’y a donc point de doute. La nature extérieure ne me donne point l’existence, mais elle peut me l’enlever; sous ce rapport il n’y a point d’égards. D’où cette rude doctrine du droit et de la vertu que l’on trouve en la quatrième partie de _l’Éthique_, et qui avertirait assez si l’on n’avait pas lu d’abord un peu trop vite, ce qui arrive. Et l’on saisit ce que j’entendais par cette défiance et ce soupçon au premier degré qui armaient le visage du Maître dès qu’il lisait dans le livre à reliure rouge. Il faut craindre ici d’abord de ne pas faire également attention à tout.

Nous avons heureusement une lettre de Lagneau sur Spinoza, qui s’est retrouvée aux mains du destinataire, mais que j’avais copiée auparavant sur l’original, en y joignant une première rédaction barrée. Tout est éternel? Non pas. Mais tout est nécessaire, et il y a deux nécessités, etc. Par exemple l’impossibilité que les sécantes d’un cercle donnent en se coupant des rectangles différents n’est pas du même ordre que l’impossibilité qu’une roue reste ronde dans un écrasement. Mais, encore une fois, que l’on ne pense pas ici selon la figure dont s’aide le géomètre, c’est-à-dire en considérant toujours tel ou tel rectangle existant, mais que l’on pense à la démonstration elle-même. Là-dessus un esprit prompt et sans recul prend l’imagination réglée pour l’entendement, et le fait mange la preuve.

Cette précaution prise, nous voilà pourtant dans l’éternel. La pensée de Platon est seulement humaine, mais la preuve ontologique a fait son chemin. Par l’idée de perfection, péniblement séparée de la grandeur, pensée comme idée et non plus comme chose, il faut enfin s’arrêter; ou plutôt l’infini n’est plus cherché au delà des limites, car un mode de pensée ne nous renvoie point à un autre, mais enferme toute la pensée. Le monde pensé attend toujours après une chose une autre; mais le monde pensant n’attend point, et le moindre logarithme, comme ont dit quelques-uns, s’il est possible, par cela seul est. La moindre pensée suppose cela, non point hors d’elle, mais intimement en elle. Ainsi Dieu est, et tout est fini.

Encore une fois reculons. Ici je pense à ce geste de Lagneau qui retirait sa main ouverte, au lieu de prendre. «En Spinoza, a-t-il dit, tout est étalé et abstrait, tout est objet.» Mais toute la puissance de Spinoza est en ceci qu’il échappe longtemps à ce jugement, et peut-être toujours. Ainsi ce jugement serait prématuré. J’ai souvent observé ce scrupule en Lagneau, ce qui, joint à la fermeté de l’Homme, faisait à de beaux moments comme une statue immobile et silencieuse. Son art était de revenir et de toujours recommencer. A quoi sert _l’Éthique_, quoique si bien finie. Mais aussi il se peut bien que ce soit le livre le plus difficile à lire, et même, pour parler en ecclésiastique, le plus dangereux. Nos philosophes du XVIIIe siècle l’ont beaucoup lu, mais ne l’ont pas surmonté. J’aime à penser qu’un Gœthe y a trouvé sa vie. Mais Gœthe avait ses raisons de poète, et quelques-unes petites, je suppose, pour ne se point soumettre au vrai sans conditions; sans compter ce qu’il y a de Platon dans ce poète. Que Lagneau se soit sauvé de même en cette solitude où il vivait, aux prises avec des maux continuels comme il était, sans aucun hommage et témoignage que ceux de quelques enfants, c’est par là que je mesure son génie. Et c’est cette puissance propre de surmonter le destin qui le faisait à tous immédiatement secourable. Comme je vis d’un homme simple qui avait perdu son fils. Ce fils était l’un de nous, et à juste titre l’orgueil, l’ambition et l’espoir de son père. Ce père vit Lagneau une journée, et je ne sais ce qu’ils se dirent; mais je sais que le souvenir de cette journée adoucit cette peine dans le premier moment et toujours. Qu’on me permette d’ajouter un autre exemple, quoique bien sommaire et que j’ai su de Lagneau lui-même. Un jeune enfant ne voulait point se séparer de sa mère malade; et pourtant il le fallait. Lagneau lui dit: «Allons! Viens avec moi.» L’enfant mit sa main dans la main de l’Homme, et le suivit. Je soupçonne plus d’un trait de ce genre dans cette vie, et de bien plus grande portée; celui-là est resté pour moi symbolique, par le plus beau sourire que j’aie jamais vu, celui de l’Homme qui racontait. Et moi aussi je le suivais, et j’ai toujours suivi son Ombre. Heureux assez celui qui trouve occasion d’être fidèle.

Par cette secourable présence, l’_Union pour l’Action Morale_ se trouva faite; ceux qui survivent y pensent encore, et c’est le meilleur de leur pensée. Toutefois il mesurait assez que l’existence ne se suffit pas à elle-même, et que les conditions de l’action même louable ne font qu’imiter l’âme de l’âme, et ne la remplacent jamais. Je dois citer ce mot que j’entendis de lui, parlant de ce groupe dont il se trouvait, par un manifeste célèbre, le chef spirituel. Ne voulant point conseiller ce genre d’action aux deux disciples qui l’écoutaient, ni non plus les en détourner, discours assez tâtonnant et que je n’ai point gardé exactement dans ma mémoire, il se tut un moment et exprima la plus sévère attention; puis il dit seulement ceci: «Il y manque la pensée.» Ce jugement me parut amplement justifié dans la suite et plus d’une fois. Mais attention ici. N’allez pas croire que les partis que je pris, je dis sur la politique, et notamment sur la paix et la guerre, me donnent quelque titre de penseur au-dessus de ces honnêtes gens. D’abord je suis bien loin d’apercevoir en ses détours le lien qui joint la philosophie première à cette philosophie seconde ou plutôt troisième. Et bien plus je voudrais espérer que mes commentaires les plus assurés ne fassent point gronder le Juge s’il revenait; je suis loin d’en être sûr. Mais revenons à l’_Éthique_; c’est le mouvement vrai, en de tels embarras.

L’analyse Platonicienne, si on la suivait selon l’esprit païen et sans préjugé théologique, comme Lagneau sut faire, montrait les rapports éternels tellement impliqués dans le texte de l’expérience, le grand et le petit donnant être aux qualités, qu’il était alors impossible de dire ce que serait l’expérience, ou seulement ce qu’elle aurait l’air d’être, sans cette armature incorruptible. Car le grand n’est pas grand en soi, et le loin n’est pas loin en soi; non plus l’aigu n’est aigu en soi, ni le rouge n’est rouge en soi. D’où l’on ne pouvait plus séparer, d’un côté les immuables vérités dont la science géométrique offre l’image, de l’autre un objet sans elles, dont la connaissance, si l’on peut dire, serait sans pensée. Ainsi contre tout Héraclite, et même par lui, l’esprit se trouvait porté à la perfection dans le fantôme même, qui n’est trompeur que parce que les rapports qui le font apparaître ne sont pas tous saisis; par exemple l’ombre d’un arbre exprime aussi l’azimuth et la hauteur du soleil, et le bâton brisé marque la surface de l’eau. D’emblée donc nous pensons tout par la Pensée Absolue ou par le vrai, et même nos erreurs, comme le soleil explique le jour et la nuit. Ces mythes de Platon, où Lagneau vivait et respirait selon son essence terrestre, ont en tous leurs replis cela de remarquable qu’ils éloignent Dieu, de même que l’astronome, à mesure qu’il calculait mieux, éloigna de nous le soleil. «Nous oublions, disait Lagneau, le sourire de Platon.» Parvenus donc à ce point critique où l’apparence de la subjectivité est surmontée, il faut tomber dans l’_Éthique_; et peut-être y est-on jeté par le sérieux du malheur. Alors tout se montre à la fois comme vrai et comme fait, et nous ne comptons guère. Telle est l’entrée de l’_Éthique_. Ce sont les limbes de l’Esprit. La barque glisse sur l’eau noire. Et où mon guide?