Sous les marronniers: Contes et récits
Chapter 2
De cette action le seigneur fut fortement affligé et courroucé; car il portait grande affection à son frère.
Il ordonna donc que l'on fît soigneuse recherche de l'assassin, se promettant bien de le châtier, s'il était découvert, par quelque supplice terrible.
Le soir même, à l'heure où le seigneur, priant et pleurant, était agenouillé près du corps du défunt, voilà qu'il entendit venir une foule bruyante.
Il se leva.
Dans la chambre entra le chef de ses serviteurs, appelé Croudas, qui lui dit:
«Seigneur, j'ai moi-même découvert l'assassin, et je l'ai fait prendre pour être conduit devant vous.»
Le seigneur, qui eut comme une joie dans sa tristesse, une joie de vengeance, le seigneur dit:
«Qu'on ramène ici même: c'est devant le corps du défunt que je veux juger ce misérable. Si je me laissais aller à la douceur, cette vue me rappellerait la promesse que je me suis faite de mesurer la punition au crime.»
Croudas fit donc un signe au dehors, et les serviteurs amenèrent devant leur maître un paysan, qui se jeta à genoux en disant:
«Ayez pitié de moi, seigneur, je n'ai point commis de crime.»
Le seigneur demanda à Croudas les preuves qui étaient contre cet homme; Croudas répondit:
«Voyez, seigneur, ces taches sur ses habits; c'est du sang, le sang de votre frère.
--Est-ce possible? fit le seigneur, dont le coeur se souleva à cette vue; misérable! dis la cause de ton crime.
--Hélas! hélas! repartit le paysan, croyez-m'en bien, seigneur, je n'ai point tué votre frère. J'ai sur mes habits des taches de sang, c'est vrai; mais je ne sais nullement de quelle manière elles y ont été faites. Ce matin, aux champs, il est arrivé qu'ayant mangé et bu, assis sur l'herbe, non loin de l'endroit où l'on a trouvé le corps du défunt, je me suis tout à coup senti pris d'un lourd sommeil, et j'ai dormi. A mon réveil ces taches étaient sur moi. Les voyant, j'ai d'abord été grandement étonné; mais ensuite j'ai pensé que, pendant mon sommeil, avait dû passer au-dessus de moi quelque émouchet, portant dans ses ongles un oiseau qui perdait son sang en l'air. Alors, les taches essuyées de mon mieux, je n'y ai plus pris garde.»
Croudas, continuant d'accuser le paysan, dit encore:
«Si vous pouviez, seigneur, recevoir comme vraies de telles paroles, je vous prierais de demander à ce scélérat comment il se fait qu'il eût dans sa maison cette bourse, qui est celle du défunt.
--Oui, je la reconnais, dit le seigneur.
--Et cette chose, seigneur, la reconnaissez-vous aussi? demanda Croudas en montrant une bague d'or.
--Oui, dit encore le seigneur, c'est l'anneau que mon frère portait au grand doigt de sa main droite.
--Eh bien, seigneur, reprit Croudas, je l'ai trouvé moi-même, avec la bourse, dans un tiroir de meuble chez cet homme; dira-t-il que les oiseaux l'avaient laissé tomber, ainsi qu'il a fait pour les taches de sang?»
N'ayant pu expliquer comment ces choses étaient entrées dans sa maison, le pauvre paysan fut jugé coupable, en dépit de tous ses serments d'innocence.
Le seigneur le condamna à être brûlé vif le lendemain, à l'endroit même où le corps du défunt avait été trouvé, et il le fit jeter dans une noire prison, pour attendre l'heure de la mort.
Chacun, dans le pays, s'ébahissait en apprenant que cet homme fût accusé d'une telle action, attendu que jusqu'alors il avait toujours fait paraître le plus doux caractère, et toujours tenu la plus sage conduite.
D'ailleurs, cet homme n'avait en vérité rien à se reprocher, le crime étant l'action de Croudas.
Le défunt, connaissant des acquisitions déshonnêtes de Croudas, l'avait menacé de le dénoncer au seigneur s'il ne faisait pas restitution. Croudas l'avait donc tué; et voici comment il s'était arrangé pour qu'un autre fût puni à sa place:
Ayant trouvé le paysan qui mangeait assis sur l'herbe, il mit, sans être vu, une chose endormante dans la boisson ou sur le pain, et l'homme s'endormit; puis Croudas, par un mensonge, amena le frère du seigneur en cet endroit, le tua, et, après l'avoir tué, tacha de sang les habits du dormeur; puis, ayant pris la bourse et l'anneau du défunt, il fit semblant de les trouver en fouillant dans la maison du paysan.
Comme on le voit, profonde était sa méchanceté.
Maintes gens allèrent se jeter à genoux devant le seigneur pour le supplier au nom du pauvre accusé; et ces gens-là disaient de lui ce qu'on dit quand on veut exprimer une très grande bonté:
«Nous le connaissons depuis longtemps, et nous savons qu'il n'écraserait pas une mouche.
--Bah! bah! répliquait Croudas, qui ne quittait point son maître, sous prétexte de le consoler, il n'en a pas moins tué le défunt, et, si l'on ne fait pas justice de lui, les autres méchants seront autorisés au crime.»
Les gens disaient alors au maître:
«Ah! seigneur, différez le jour de la mort, les preuves sont maintenant contre cet homme; mais il s'en pourra trouver un peu plus tard qui feront connaître le véritable assassin.»
Croudas ne voyait pas son compte à cet avis; aussi disait-il:
«Ah! seigneur, ces gens savent votre bonté: ils pensent que, le grand deuil passé, vous ferez miséricorde.»
Et le seigneur s'écriait:
«Non! non! jamais, l'assassin sera puni.»
Et les gens s'en allaient en répétant entre eux:
«Il ne se peut pas que celui-là ait fait le coup; car nous savons qu'il n'écraserait point une mouche.»
Au matin, le seigneur, de plus en plus poussé à la colère par les propos de Croudas, ordonna de préparer le supplice, ajoutant qu'il y voulait assister pour se donner le plaisir de voir périr douloureusement le scélérat qui était cause de sa vive peine.
Croudas fit donc lui-même porter un nombre de fagots à l'endroit où l'assassin devait être brûlé, et dresser aussi tout proche, avec des branchages, un trône pour son maître.
Puis il envoya avertir le seigneur; et le seigneur vint s'asseoir sur le trône; puis l'on amena le paysan, suivi d'une foule de gens qui se lamentaient sur cette mort injuste.
Le paysan leur disait:
«Ne pleurez pas; puisqu'il faut que je sois tué pour une action que je n'ai point à me reprocher, je vais mourir en pardonnant à ceux qui ont refusé de m'être miséricordieux.»
Croudas dit aux serviteurs:
«Liez-le sur le bois, et mettez le feu.»
Le seigneur regardait toutes choses avec une profonde attention, et gardait sa bouche muette.
Ses yeux allaient du paysan à Croudas, et de Croudas aux serviteurs, qui se tenaient auprès des fagots pour les allumer.
Et comme les serviteurs tardaient un peu d'obéir, Croudas leur cria:
«Allons! allons! dépêchez-vous!»
Il avait hâte que le paysan fût mort.
Le pauvre homme dit à ceux qui allaient le lier:
«Oh! laissez-moi faire une dernière oraison!»
Croudas cria encore:
«Non! liez-le!»
Mais le seigneur, entendant les paroles de Croudas, après avoir entendu celles du paysan, le seigneur leva la main pour commander aux serviteurs de donner au paysan la temps dont il avait besoin; et il vit Croudas faire un signe d'impatience.
Le paysan donc, tenant ses yeux tristement baissés, se plia pour s'agenouiller sur une pierre non éloignée du seigneur. Mais voilà qu'apercevant sur cette pierre une petite bête rouge, tout justement posée à l'endroit où il allait mettre ses genoux, il l'écarta doucement, naturellement, de la main, pour éviter de l'écraser en s'agenouillant. Et le seigneur vit la chose.
Puis le paysan, s'étant agenouillé, commença de prier.
Et pendant que le paysan priait, le seigneur continua de regarder.
Le seigneur vit la petite bête ouvrir soudainement ses ailes de vive couleur, et aller se poser sur la main gauche de Croudas.
Tandis que le paysan achevait sa prière, le seigneur regarda encore; et il vit Croudas,--comme par manière de passe-temps, comme par contrariété d'attendre trop une chose fortement désirée,--mettre un doigt de sa main droite sur la bête, et appuyer, et faire de la mignonne et jolie innocente un peu de poussière rouge dont sa main gauche fut tachée.
Et, comme en ce moment le paysan se relevait, ayant fini de prier, et que les serviteurs allaient le saisir, le seigneur descendit tout à coup de son trône, et cria:
«Laissez cet homme; ne le faites pas mourir; il n'est pas l'assassin de mon frère; c'est impossible!»
Tout en parlant ainsi, le seigneur ne perdait pas de vue le visage de Croudas; et il le vit blême.
Cependant Croudas s'approcha de son maître, et lui dit:
«Mais, seigneur, les preuves sont là; et si vous ne les trouvez pas suffisantes pour faire condamner cet homme, qui donc accuserez-vous?»
Le seigneur répliqua:
«Qui j'accuserai? ce sera peut-être vous, Croudas!»
Aussitôt Croudas, qui ne s'attendait pas à cette réplique, se prit à trembler en disant:
«Moi, seigneur! moi, seigneur!...»
Le seigneur dit encore, en saisissant la main de Croudas:
«Oui, vous, car la tache de sang est maintenant sur vous; voyez! Oui, vous, car au moment où vous deviez être plein d'horreur pour le crime, vous avez tué à plaisir la pauvre petite créature qui s'était placée sans méfiance sur votre main, et que le paysan, injustement condamné, avait charitablement respectée au moment de mourir.»
Alors Croudas ne put faire entendre que des paroles entrecoupées.
Le seigneur comprit donc qu'il était vraiment coupable; il le fit prendre et lier par les serviteurs, et lui dit:
«Déclare ton crime!»
Et Croudas déclara son crime, dans l'espoir que, disant toute la vérité, il lui serait fait grâce de la vie.
Il supplia le seigneur; mais le seigneur ne voulut rien entendre.
D'ailleurs personne ne se présenta pour obtenir son pardon, car il n'avait l'amour d'aucun d'eux.
* * * * *
Croudas ayant donc été brûlé au lieu du paysan, le paysan fut mis à la tête des serviteurs, et toujours se garda aussi fidèle envers son maître que bon envers tous.
* * * * *
Or il arriva que chacun dans le pays fut d'accord pour penser que le bon Dieu avait envoyé lui-même la petite bête rouge comme devant être conseillère de justice au seigneur.
Et depuis, chacun de ceux qui en voyaient une pareille prenait attention à ne point lui faire de mal, disant: «C'est la bête au bon Dieu; elle a peut-être mission de salut pour quelque innocent, et, si je l'écrasais, on me croirait assassin, car j'aurais la tache de sang sur moi.»
Et l'histoire, s'étant redite de paysan à paysan, passa de pays en pays, et se répandit partout.
Et voilà comment il advint qu'on appela _bêtes au bon Dieu_ les bêtes au bon Dieu, et la cause qui fait qu'on les a en vénération.
LA PIERRE QUI TOURNE (conte de mon village)
La Pierre qui tourne: il y a chez nous une pierre de ce nom. Tout petit j'en ai entendu conter ainsi l'histoire.
I
C'était en décembre. Il faisait nuit depuis une heure. Dans la petite maison rustique, bien humble, mais bien proprette, allait, venait Jeanne, la jeune et douce ménagère de Jacques, le vaillant scieur de planches, qui était allé travailler loin dans la forêt ce jour-là: ce qui retardait son retour.
L'âtre flambait. A la pointe des flammes rouges, une marmite, qui bouillait, faisait rouler des nuages gris d'odeur appétissante. La bonne soupe était taillée dans deux écuelles posées sur la huche luisante. A côté la miche de pain bis et le pot de piquette. Tout en préparant le simple repas, Jeanne s'arrêtait parfois, comme pour adorer, aux chauds et gais reflets du foyer qui dansaient à travers les meubles et sur les murs, un frais poupon endormi dans son berceau d'osier blanc. Elle regardait, se penchait pour mieux voir. Elle avait des sourires d'amour dans les yeux, des impatiences de baisers retenus sur les lèvres. Il était si beau, si mignon! il ressemblait tant à son brave Jacques, le petit André! Doucement, paisiblement passait l'heure dans l'humble maison.
La porte s'ouvre, presque sans bruit: façon de larron qui s'introduit. C'est la mère Brigitte, une sorte de vieille guenilleuse, béquilleuse, toute contrefaite, toute racornie. Elle va mendiant de logis en logis. On lui donne, moins par compassion que par crainte des sorts que, dit-on, elle pourrait jeter, car on la suppose un peu sorcière. En la voyant: «Tiens, c'est vous, Brigitte!» Et Jeanne, pour la congédier au plus vite, taille et lui tend une large tranche de pain bis.
Il semblerait que, grassement aumônée, la vieille dût aussitôt déguerpir. Point. Plantée de travers à côté du berceau, tordue contre sa béquille, voilà que, d'une voix de feuilles mortes que remue la bise, elle dit, elle jase, elle raconte. Et voilà que Jeanne, qui d'abord lui prêtait à peine l'oreille, finit par l'écouter avec une grande et rêveuse attention. Enfin la vieille s'en va.
Peu après rentre Jacques, tout gaillard, tout affamé: gros baiser aux joues de Jeanne, et aussi, ma foi! au front du petit André, qui ne s'en réveille point. On s'attable. «Mais qu'est-ce donc, Jeanne? Tu ne manges ni ne parles. As-tu mal?--Non.--Ennui?--Pas davantage.--Qu'est-ce enfin? tu n'es pas ainsi d'ordinaire.
--Dis, Jacques, tu connais bien, à mi-versant du mont des Coudres, cette grosse roche si large, si haute, qui avance....
--Si je la connais, certes! Enfant j'y ai assez grimpé. Nous l'appelions la pierre barbue, à cause des longues herbes qui pendent tout autour.
--Eh bien, ce n'est pas ainsi qu'il la fallait appeler.
--Comment alors?
--La Pierre qui tourne.
--Elle tourne donc?
--Oui, Jacques, elle tourne, et toute seule même, sans qu'on la touche.
--Ah! je voudrais bien voir ça!
--Tu le verrais, Jacques, si tu étais devant la pierre au premier coup de minuit, le soir du jeudi saint. Et tu verrais bien autre chose encore.
--Quoi donc?
--Au premier coup de minuit tu verrais la pierre, en tournant, découvrir l'entrée d'une caverne, illuminée par un trésor tout fait de louis d'or luisants comme le soleil. Caché là depuis des cent et des cent ans, c'est le trésor des fées, qui en achetaient les âmes avant que Notre-Seigneur les eût contraintes à ne plus faire ce damné trafic. Libre à toi d'entrer et de prendre des louis tant que tu voudrais, ou plutôt tant que tu pourrais; car il faudrait te hâter, la caverne ne restant ouverte que le temps des douze coups. Au douzième, nouveau tournement de la pierre, et....
--Et, acheva Jacques en riant, celui qui serait entré et ne se presserait pas de sortir, resterait pris comme rat en ratière. Pardieu! ce serait bien fait!
--Bien fait? Pourquoi donc, Jacques?
--Parce que trésor mal acquis ne doit point profiter.
--Des louis d'or sont toujours des louis d'or, Jacques. Suppose que tu ailles à la roche, que tu entres, que tu prennes ta charge de pièces jaunes.... C'est long à sonner, douze coups. Tu aurais bien le temps de ressortir avant le douzième; et alors, Jacques, alors nous serions riches.
--Riches de l'or des fées et du diable! non! Que nous gardions la santé et le courage, et chez nous entrera l'argent du travail, qui est l'argent du bon Dieu. Fi des autres trésors!
--Oui, fit Jeanne, nous pouvons ainsi penser pour ce qui est de nous. Mais pour l'enfant qui est là.... Si au lieu de notre pauvreté il avait la richesse?
--Tu sais le dicton, femme: la richesse ne fait pas toujours le bonheur.
--Pas toujours, mais souvent, repartit Jeanne.
--Allons, allons! fit Jacques, je ne sais qui t'a mis cette idée en tête, mais tout ça n'est que fadaises et mensonges. La grosse roche ne tourne point; il n'y a derrière ni caverne ni trésor. C'est pourquoi songe à autre chose. C'est dit, n'est-ce pas, Jeanne? tu n'en parleras plus.
--Je n'en parlerai plus.»
II
Elle n'en parla plus, en effet; mais elle y songeait toujours, non pas pour elle, mais pour l'enfant. Riche, son petit André! Cette pensée ne quittait plus son esprit, ne laissait plus de repos à son coeur. Il en fut ainsi pendant quatre à cinq longs mois, durant lesquels, maintes fois, sans en rien dire à Jacques, à personne, elle alla de jour à la grosse roche du mont des Coudres, afin d'en connaître bien le chemin quand elle irait de nuit.
Un soir, fatigué comme à l'ordinaire par le rude labeur de la journée, Jacques avait gagné sa couche presque aussitôt après le repas; et, comme à l'ordinaire, il s'était endormi du plus lourd sommeil. Vers le milieu de la nuit, cependant, se réveillant à demi, il s'aperçoit que Jeanne n'est pas auprès de lui. Sans doute, pense-t-il, elle assiste l'enfant. Il appelle. Point de réponse. Nul bruit. Il allume la lampe. Quoi! l'enfant n'est pas dans son berceau! Qu'est-il arrivé? Où est-elle? Il se lève, met ses habits. Quoi! la porte est entre-baillée. Jeanne est sortie, emportant l'enfant. Il appelle au dehors: même silence. Où la chercher? A qui l'aller demander quand tout dort? L'horloge sonne deux heures. Rien encore.... Deux heures et demie. Il n'y tient plus. Il va courir devant lui, la cherchant. Il la trouvera bien!... mais alors il croit distinguer un pas lent, traînant, qui vient par le chemin couvert d'ombre. Il attend. Le pas approche. Jacques va prendre la lampe, et, du seuil où il se tient: «Est-ce toi, Jeanne?» Pas de réponse. C'est elle cependant, mais dans quel état! La face blême, déchirée, meurtrie, les cheveux défaits. Tenant à deux mains, relevé devant elle, son tablier, qui parait lourd, elle marche en trébuchant. Jacques recule pour qu'elle entre. Mais Jeanne, tombant à genoux sur la pierre du seuil: «Tue-moi, Jacques; tue-moi, je viens de perdre notre enfant.
--Perdre notre enfant! répète Jacques; que dis-tu?
--Oui, j'ai voulu l'enrichir, et je l'ai perdu.
--Qu'est-ce qu'elle dit donc? fait Jacques; elle est folle, mon Dieu!
--Écoute. Je m'étais dit: La nuit du jeudi saint--la nuit d'aujourd'hui--j'irai là-haut, à la pierre qui tourne, chercher la richesse pour l'enfant. Tu dormais. Je me suis levée doucement, j'allais sortir seule, quand l'enfant s'est mis à pleurer. Pour l'empêcher de te réveiller, car tu m'aurais retenue, je l'ai pris, je lui ai donné le sein, et je suis partie. Au premier coup de minuit, la pierre a tourné. Alors j'ai vu, dans la caverne toute brillante, les tas de louis d'or. Je suis entrée. Pour remplir mon tablier, l'enfant me gênait. Je l'ai posé sur un tas d'or. Il me souriait pendant que, vite, vite, je prenais pour lui la richesse. Me relevant, j'ai voulu porter au dehors ce que j'avais ramassé. Les coups sonnaient encore. Je courais, je courais.... Hélas! je n'ai pas assez couru! En me retournant pour aller reprendre l'enfant, j'ai vu la pierre qui se replaçait; le douzième coup avait sonné, la caverne s'était refermée....
--Refermée sur l'enfant! fit Jacques les poings levés; oh! malheureuse femme!»
Alors la pauvre Jeanne, toujours agenouillée: «J'ai appelé, j'ai supplié, j'ai frappé la roche de mes mains, de mon front: rien n'a fait. Je ne mens point, ajouta-t-elle, comme si elle eût rendu l'âme; regarde, voilà l'or que j'avais pris.» Et, Jeanne lâchant les coins de son tablier, des flots de louis couvrirent le plancher.
«L'or! cria le mari, c'est de l'or que tu m'apportes! Ah! oui, je comprends; tu as pensé que peut-être en voyant cette richesse j'aurais moins de regret, moins de colère. Non! non! au contraire. L'enfant! rends-moi l'enfant!» Et, prenant au coin de la cheminée le gros balai de bouleau: «Ramasse qui voudra l'or de Satan!» dit encore Jacques, qui, balayant, balayant, fit voler au dehors jusqu'à la dernière pièce. Puis, repoussant du pied la malheureuse, qui était étendue sur le seuil, comme morte: «Reçoive qui voudra la maudite qui a perdu mon enfant! Je ne la recevrai, moi, que quand elle rapportera l'enfant.»
Et rudement il referma la porte sur elle.
III
Au lever du jour, cependant, comme il avait pleuré tout le reste de la nuit, et comme dans les pleurs il avait retrouvé la raison, que d'abord la vive douleur lui avait fait perdre: J'ai été trop dur, se dit-il: en vérité, c'est par amour pour l'enfant qu'elle a causé ce malheur.
Alors il ouvrit, pour savoir ce qu'elle était devenue. Il ne la trouva ni sur le seuil, ni dans le village, ni aux environs. Nul ne savait rien. Nul ne l'avait vue passer. Longtemps, des jours, des semaines, des mois, il chercha. Point de Jeanne. Elle se sera jetée dans la rivière, pensa-t-il.
Et il prit le deuil de la mère avec celui de l'enfant.
Quand les gens du pays surent ce qui s'était passé, combien se promirent d'aller, la prochaine nuit du jeudi saint, chercher la richesse au mont des Coudres!
Jacques, lui, résolut de passer en oraison cette même nuit où il avait perdu tout ce qu'il aimait. Dès le soir donc, agenouillé devant le berceau vide, baisant une petite croix d'argent que Jeanne avait coutume de porter, il s'était mis en prière.
Or, pendant que seul il priait ainsi, vers minuit, au versant du mont des Coudres montait toute une foule bruyante: hommes et femmes, jeunes et vieux, portant des sacs, des paniers, des seaux, qu'ils s'apprêtaient à remplir au trésor de la caverne.
Pour tous quelle surprise de trouver là, venue avant eux, Jeanne, que tous avaient crue morte!
«Tu n'es donc pas morte, Jeanne?
--Non, mais mon heure est proche.
--D'où viens-tu donc?
--Maudite par Jacques, maudite par moi-même, je m'en étais allée au loin, pour n'être pas retrouvée. J'ai passé là-bas toute une année, pleurant, priant, disant dans mes prières: «Seigneur, ayez mon âme; mais permettez que mon corps soit avec le corps de mon enfant!» Et je suis revenue ici, en cette même nuit où le malheur m'est arrivé. Au premier coup de minuit, quand la caverne s'ouvrira, j'entrerai, et je laisserai sonner les douze coups sans sortir. Ainsi j'aurai la même fin que l'enfant. Par ma mort je serai punie de sa mort. Que le Seigneur ait mon âme!»
Comme elle achevait de parler, le premier coup sonna: la caverne s'ouvrit, brillante et pleine d'or. Tous ceux qui étaient là s'élancèrent. Mais seule Jeanne put entrer; car devant la pierre un bel ange blanc avait paru, qui, étendant une verge de feu, barrait aux autres le chemin.
Jeanne donc est entrée. Tranquillement joyeuse de la mort qu'elle va chercher, elle a répété en entrant: «Que le Seigneur ait mon âme!» Mais tout à coup qu'aperçoit-elle?... Sur le même tas d'or où elle l'avait posé, l'enfant qui, rose, frais, souriant, tend vers elle ses petits bras.
Dieu sait si alors elle songe encore à mourir! Dieu sait avec quelle hâte elle reprend et emporte son trésor d'amour! Dieu sait comme elle est loin déjà sur le versant du mont des Coudres, quand, au douzième coup, la caverne se referme!
Et pendant qu'elle s'éloigne, l'ange dit à la foule ébahie, déçue: «Toutes ces choses n'étaient qu'une épreuve que le Seigneur avait permise. Plus rien ne se fera de ce qui vient de se faire.» Puis l'ange disparaît....
Jacques, toujours en prière, entend que l'on frappe de grands coups à la porte, il entend que l'on crie: «Ouvre, Jacques, ouvre! je rapporte l'enfant!» Il a reconnu la voix de Jeanne, il court, il les voit.... Comment dire la joie et les douces larmes!... Avec la vraie richesse, le vrai bonheur rentrait dans la pauvre petite maison....
Depuis, la grosse roche du mont des Coudres a toujours été appelée la _Pierre qui tourne_, mais plus jamais elle n'a tourné.
LE GENTILHOMME VERRIER
Au temps jadis, et dans le fond d'une province de France, vivait une famille de noble origine, composée de la mère, qui était veuve, de deux fils et d'une jeune fille.
Or l'aîné des deux fils, à qui la mort du père avait donné le titre de chef de famille, n'était rien moins qu'une sorte d'écervelé; aussi imprévoyant qu'avide de plaisirs, il sut en peu de temps réduire à néant, non seulement la fortune paternelle qui, selon l'ancienne coutume, lui revenait presque entière, mais encore le douaire que la faible et bonne mère n'hésita pas à sacrifier pour payer les dettes follement contractées par ce mauvais garnement.
Quand il eut insoucieusement réduit à la misère cette famille dont il aurait dû être le digne soutien, notre prodigue, effrayé à l'aspect de la misère, ne vit rien de mieux que de disparaître un beau matin sans dire où il allait.