Sous les déodars

Part 5

Chapter 53,905 wordsPublic domain

Telle est la puissance qu’exercent une honnête simplicité et une bonne digestion sur les consciences coupables, que tout Kashima sortit, y compris le banjo, et le Major jeta sur la société un regard circulaire accompagné d’une grimace expansive.

A cette grimace, mistress Vansuythen leva les yeux un instant et regarda tout Kashima.

Sa pensée était aisée à interpréter. Le major Vansuythen ne saurait jamais rien. Il était destiné au rôle d’outsider dans cette heureuse famille qui avait pour cage les collines de Dosheri.

--Vous chantez horriblement faux, Kurrell, dit le Major fort judicieusement. Passez-moi ce banjo.

Et il chanta de façon à écorcher les oreilles jusqu’au lever des étoiles et au départ de tout Kashima pour le dîner.

* * * * *

C’est ainsi que commença la nouvelle existence à Kashima, cette existence qui data du jour, où, au crépuscule, mistress Boulte lâcha bride à sa langue.

Mistress Vansuythen n’a jamais mis le Major au courant et comme il redouble d’efforts pour maintenir une cordialité fatigante, elle a été contrainte d’enfreindre son serment de ne jamais adresser la parole à Kurrell.

Ces propos, qui doivent nécessairement conserver les apparences de la politesse et de l’intérêt, servent admirablement à entretenir dans toute sa vivacité la flamme de la jalousie et une haine sourde dans l’âme de Boulte, car ils éveillent les mêmes passions au cœur de sa femme.

Mistress Boulte déteste mistress Vansuythen, parce qu’elle lui a pris Ted, et je ne sais par quelle conséquence curieuse, elle la déteste aussi parce que mistress Vansuythen déteste Ted, ce en quoi la femme est plus clairvoyante que le mari.

Et Ted, le galant capitaine, l’honorable personnage, sait désormais qu’il est possible de haïr une femme après l’avoir aimée et de pousser cette haine au point d’aller jusqu’aux coups pour la faire taire.

Et par-dessus tout, il est choqué que mistress Boulte ne puisse comprendre combien elle fait fausse route.

Boulte et lui vont ensemble à la chasse au tigre, en très bons amis.

Boulte a mis leurs relations sur un pied des plus satisfaisants.

--Vous êtes un gredin, dit-il à Kurrell, et j’ai perdu tout le respect que j’ai pu avoir pour moi-même, mais quand vous êtes avec moi, je suis certain que vous n’êtes pas à faire la cour à mistress Vansuythen ou à rendre Emma malheureuse.

Kurrell supporte tout ce que Boulte peut lui dire.

Parfois ils s’absentent ensemble pendant trois jours, et alors le Major insiste pour que sa femme aille tenir compagnie à mistress Boulte, bien que mistress Vansuythen ait déclaré à maintes reprises qu’elle préfère la société de son mari à n’importe quelle autre de ce monde. Et à en juger par la façon dont elle s’attache à lui, on peut croire qu’elle dit la vérité.

Mais naturellement, comme le dit le Major, dans une petite station, il faut que tout le monde soit en relations amicales.

LA COLLINE DE L’ILLUSION

_Qui rendit vain leur profond désir? Ce fut un Dieu, un Dieu qui ordonna leur séparation et qui plaça désormais, entre leurs rivages, l’Océan insondable, salé, infranchissable._

MATTHEW ARNOLD.

LUI.--Dites, ma chère, à vos jhampanies de ne pas tant se presser. Ils oublient que je viens à peine de quitter les Plaines.

ELLE.--Preuve certaine que _moi_, je ne suis pas encore sortie avec aucun d’eux. Oui, c’est une équipe qui n’est pas encore dressée. Où allons-nous?

LUI.--Comme d’ordinaire, au bout du monde. Non, à Jakko.

ELLE.--Avez-vous dit de conduire en main votre poney derrière vous, alors. C’est un long tour.

LUI.--Et le dernier, Dieu merci.

ELLE.--Y êtes-vous toujours décidé? Pendant ces derniers mois, je n’osais vous prier d’écrire à ce sujet.

LUI.--Si, c’est mon intention! C’est dans ce but que j’arrange mes affaires depuis l’automne. Qu’est-ce qui vous fait parler comme si vous songiez à cela pour la première fois?

ELLE.--Moi! Oh! je ne sais, j’ai eu bien assez le temps d’y penser.

LUI.--Et vous avez changé d’idée?

ELLE.--Non. Vous devriez savoir que je suis un prodige de constance. Quels sont vos... arrangements?

LUI.--_Nos_ arrangements, ma chérie.

ELLE.--Nos... soit! Mon pauvre ami, comme l’insolation vous a marqué le front! Avez-vous essayé le sulfate de cuivre dans de l’eau?

LUI.--J’irai par là-haut dans un jour ou deux. Les arrangements sont assez simples. A Tonga dès les premières heures du matin; arrivée à Kalka à midi; à Umballa, à sept heures, de là par train direct de nuit, à Bombay, où nous prenons le steamer pour Rome le 21. Voilà mon plan: le Continent et la Suède, dix semaines de lune de miel.

ELLE.--Chut, n’en parlez pas sur ce ton-là. Cela me fait peur. Guy, combien de temps avons-nous été fous tous les deux?

LUI.--Sept mois et quatorze jours, plus un certain nombre d’heures, je n’en sais pas exactement le compte, mais j’y songerai.

ELLE.--Je voulais seulement savoir si vous vous rappeliez? Quelles sont ces deux personnes sur la route de Blessington?

LUI.--Eabrey et la femme de Penner. Qu’est-ce que cela nous fait, à nous? Racontez-moi tout ce que vous avez fait, et dit, et pensé.

ELLE.--Ce que j’ai fait, c’est peu. Ce que j’ai dit, encore moins, et j’ai beaucoup réfléchi. C’est à peine si je viens de cesser.

LUI.--Vous avez eu grand tort. Et vous n’avez pas boudé?

ELLE.--Pas beaucoup. Pouvez-vous vous étonner que je ne sois pas portée à l’amusement?

LUI.--A parler franchement, je m’en étonne. Où était la difficulté?

ELLE.--En ceci justement: plus je connais de monde ici, et plus je suis connue, et plus la nouvelle de la catastrophe se répandra loin quand elle arrivera. Voilà qui ne me plaît guère.

LUI.--Sottises! Nous en serons à l’abri.

ELLE.--Vous le croyez?

LUI.--J’en suis sûr, pour peu que nous ayons un vapeur ou un cheval pour nous emporter. Ha! Ha!

ELLE.--Et le côté drôle de la chose consiste... En quoi consiste-t-il, mon Lancelot?

LUI.--En rien, ma Geneviève. Je pensais seulement à une chose.

ELLE.--On dit que les hommes ont un sens plus fin de l’humour que les femmes. Maintenant, _moi_, je pensais aux potins.

LUI.--Ne songez pas à d’aussi laides choses. Nous serons hors de leur atteinte.

ELLE.--Cela sera quand même,--dans toutes les bouches à Simla,--cela sera télégraphié d’un bout à l’autre de l’Inde,--on en parlera aux dîners, et quand _Il_ sortira, on le dévisagera, pour voir comment _Il_ prend la chose. Et nous serons morts, mon cher Guy, morts, et jetés dans les ténèbres extérieures, où il y a...

LUI.--Au moins de l’amour; n’est-ce point assez?

ELLE.--Je l’ai dit.

LUI.--Et vous le pensez encore?

ELLE.--A quoi pensez-vous?

LUI.--Qu’est-ce que j’ai fait? Cela équivaut également à la ruine pour moi, d’après le calcul du monde,--à être rejeté de sa caste, à la perte de mon emploi, à la destruction de l’œuvre de ma vie. Je paye la chose un bon prix.

ELLE.--Et vous êtes placé si haut au-dessus du monde, que vous pouvez vous offrir cela. Le suis-je?

LUI.--Ma divinité... N’est-ce rien?

ELLE.--Une femme très ordinaire, je le crains, mais par cela même, respectable. Comment vous portez-vous, mistress Middleditch? Votre mari? Je crois qu’il est en train de faire une promenade à cheval du côté d’Annandale avec le colonel Statters. Oui, n’est-ce pas divin après la pluie? Guy, combien de temps me laissera-t-on m’incliner devant mistress Middleditch? Jusqu’au 17?

LUI.--Puante Écossaise! A quoi bon l’introduire dans la discussion? Vous disiez?

ELLE.--Rien. Avez-vous jamais vu pendre un homme?

LUI.--Oui, une fois.

ELLE.--Pour quoi était-ce?

LUI.--Pour assassinat, naturellement.

ELLE.--Assassinat? Est-ce un si grand crime après tout, l’assassinat? Je me demande quelles ont été ses sensations, quand la trappe est tombée.

LUI.--Je ne crois pas qu’il ait senti grand’chose. Quelle terrible petite femme on est, ce soir? Vous frissonnez: prenez votre manteau, ma chère.

ELLE.--Je crois que je vais le faire. Oh! regardez ce brouillard qui s’étend sur Sanjaoli. Et moi qui comptais sur le soleil jusqu’au Mille des Dames? Retournons sur nos pas.

LUI.--A quoi bon? Il y a un nuage sur la colline de l’Élysée, et cela veut dire qu’il y a du brouillard sur tout le Mail. Allons toujours. Le vent le dissipera peut-être avant que nous soyons arrivés au couvent. Par Jupiter, il fait un froid glacial.

ELLE.--Vous le sentez, parce que vous venez d’arriver des plaines. Mettez votre ulster. Qu’est-ce que vous dites de mon manteau?

LUI.--Ne demandez jamais son avis sur la toilette d’une femme, à un homme qui est désespérément, abjectement amoureux de celle qui la porte. Voyons. Comme tout ce qui vous touche, il est parfait. D’où l’avez-vous fait venir?

ELLE.--C’est lui qui m’en a fait présent mercredi, jour anniversaire de notre mariage, vous savez.

LUI.--Que le diable l’emporte s’il l’a fait. Il devient généreux en vieillissant. Est-ce que ça vous plaît, cette chose bouffante qui fait le tour du col? Moi, ça ne me plaît pas.

ELLE.--Ça ne vous plaît pas?

Bon seigneur, soyez courtois. Quand vous passerez par la ville, seigneur, Si vous avez quelque amour pour moi, Achetez-moi une robe de futaine.

LUI.--Je ne dirai pas moi: «Cherche dans le puits, Jeannette, Jeannette.» Attendez justement un peu, ma chère, et vous serez comblée de robes de futaine, sans parler du reste.

ELLE.--Et quand les habits seront usés, vous m’en achèterez de neufs, sans compter le reste?

LUI.--Assurément.

ELLE.--Je me le demande.

LUI.--Voyons, chérie, si j’ai passé deux jours et deux nuits en chemin de fer, ce n’est pas pour vous entendre dire: je me le demande. Je croyais que nous avions arrangé tout cela à Shaifazehat.

ELLE, _distraite_.--A Shaifazehat? Est-ce qu’il y a toujours une station? Il y a de cela des siècles, des siècles. Elle doit tomber en ruines. Tout, à l’exception de la route Kutcha[D] d’Amirtallah. Je ne crois pas que cet écroulement se continue jusqu’au jour du jugement.

LUI.--Vous trouvez? De quelle humeur êtes-vous en ce moment?

ELLE.--Je ne saurais le dire. Comme il fait froid! Hâtons le pas, vite!

LUI.--Il vaudrait mieux aller un peu à pied. Arrêtez vos jhampanies et descendons. Qu’avez-vous ce soir, ma chère?

ELLE.--Rien; il faudra vous accoutumer à mes façons. Si je vous ennuie, je puis retourner à la maison. Voici le capitaine Cogleton qui arrive. Je crois pouvoir dire qu’il s’empressera de m’escorter.

LUI.--Où! et entre _nous_ encore! Au diable le capitaine Cogleton!

ELLE.--Courtois chevalier! Est-ce votre ordinaire de jurer souvent en causant? Ça détonne un peu, et vous pourriez jurer après moi.

LUI.--Mon ange... je ne savais ce que je disais. Vous faites volte-face si vite que je ne puis vous suivre. Je me couvrirai de poussière et de cendres, en guise d’excuses...

ELLE.--Il y en aura assez, plus tard.--Bonsoir, capitaine Cogleton, vous allez chanter? Les chœurs se forment-ils déjà? Quelles danses vous réserverai-je la semaine prochaine? Non! vous devez les avoir inscrites tout de travers. La cinquième et la septième, ai-_je_ dit. Si vous vous êtes trompé, je ne veux pas en subir les conséquences. Il faut que vous changiez votre programme.

LUI.--Je croyais vous avoir entendu dire que vous n’étiez pas beaucoup sortie, cette saison.

ELLE.--C’est très vrai, mais quand je sors, je danse avec le capitaine Cogleton. Il est si bon danseur!

LUI.--Et vous vous reposez dehors avec lui, je suppose?

ELLE.--Oui; y trouvez-vous à redire? Dois-je désormais rester sous le boisseau?

LUI.--De quoi vous parle-t-il?

ELLE.--De quoi parlent les hommes quand ils reconduisent les dames à leur place?

LUI.--Heu! je ne sais pas trop! Mais maintenant que me voilà, il faudra vous priver quelque temps de cet enchanteur de Cogleton. Il ne me plaît guère.

ELLE, _après une pause_.--Savez-vous ce que vous avez dit?

LUI.--Je ne suis pas sûr de le savoir. Je ne suis pas de très bonne humeur.

ELLE.--Je le vois, je m’en aperçois. Mon sincère et fidèle amant, où sont «votre éternelle constance, votre foi inaltérable, votre respectueux dévouement?» Je me rappelle ces phrases; on dirait que vous les avez oubliées. Je cite un nom d’homme, en passant...

LUI.--Vous en dites bien plus long.

ELLE.--Soit, je lui parle d’une danse, peut-être la dernière de ma vie, avant de... avant mon départ, et aussitôt, vous voilà à me témoigner une défiance injurieuse.

LUI.--Je n’ai pas dit un mot.

ELLE.--Oh! vous en avez dit bien plus long par sous-entendu. Guy, est-ce là le capital de confiance qui nous servira de point de départ pour notre nouvelle existence?

LUI.--Non, non, naturellement. Je ne voulais pas dire cela. Sur ma parole, sur mon honneur, je ne voulais pas dire cela. Passons, ma chère, passons.

ELLE.--Oui, pour cette fois, et aussi pour la suivante, et ainsi de suite pendant des années et des années, jusqu’au jour où je serai hors d’état de m’en offenser. Vous en demandez trop, mon Lancelot..., et vous en savez trop.

LUI.--Comment l’entendez-vous?

ELLE.--Cela, c’est une partie du châtiment: c’est qu’il ne saurait y avoir une confiance parfaite entre nous.

LUI.--Pourquoi pas, au nom du Ciel?

ELLE.--Chut! C’est bien assez de l’enfer. Interrogez-vous vous-même.

LUI.--Je ne saisis pas.

ELLE.--Vous avez en moi une confiance si naturelle, que, quand je regarde un autre homme... Cela ne fait rien. Guy, avez-vous jamais fait la cour à une jeune fille... à une _honnête_ jeune fille?

LUI.--Oui, j’ai quelque idée d’avoir fait ça. Il y a des siècles. C’était aux temps barbares, avant de vous avoir rencontrée, ma chère.

ELLE.--Dites-moi comment vous lui avez parlé.

LUI.--Qu’est-ce qu’un homme dit à une jeune fille? Je l’ai oublié.

ELLE.--_Moi_, je m’en souviens. Il lui dit qu’il a confiance en elle, qu’il adore le sol qu’elle a foulé de ses pas, qu’il l’aimera, l’honorera, la protégera jusqu’à son dernier jour, et dans cette conviction, elle l’épouse. Du moins, je parle d’une jeune fille qui était sans protection.

LUI.--Eh bien, alors?

ELLE.--Et alors, Guy? Et alors il faut à cette jeune fille dix fois plus d’amour et de confiance, et de respect, qu’il n’eût suffi de lui en accorder si elle eût été une simple femme mariée et que l’autre... l’autre existence où elle consent à entrer, doive être simplement supportable. Comprenez-vous?

LUI.--Simplement supportable? Mais ce sera le Paradis.

ELLE.--Ah! pouvez-vous me donner tout ce que j’ai demandé?... non pas maintenant, non pas même dans quelques mois, mais quand vous commencerez à songer à ce que vous auriez pu faire si vous aviez conservé votre emploi et votre place, là-bas, dans la Société, quand vous en viendrez à me regarder comme un boulet, un fardeau? C’est alors que j’aurai le plus besoin de cela, Guy, car, dans tout ce vaste monde, je n’aurai plus que vous.

LUI.--Vous êtes un peu nerveuse, ce soir, ma chérie, et vous avez une façon bien dramatique d’envisager la situation. Une fois accomplies les démarches nécessaires devant les tribunaux, il n’y aura plus d’obstacles sur la route du...

ELLE.--Du saint état de mariage. Ha! Ha! Ha!

LUI.--Ne riez pas de cette horrible façon.

ELLE.--Je ne... Je ne puis... m’en empêcher. N’est-ce pas absurde? Ha! Ha! Ha! Guy, arrêtez-moi vite. Autrement, je rirai jusqu’à ce que nous soyons à l’église.

LUI.--Je vous en supplie, arrêtez-vous. Ne vous donnez pas en spectacle. Qu’est-ce que vous avez?

ELLE.--Rien, cela va mieux à présent.

LUI.--Eh bien, tant mieux. Un instant, ma chère. Il y a une petite mèche folle qui s’est échappée de derrière votre oreille droite, et qui se promène sur votre joue. Là!

ELLE.--Merci, je crains bien que mon chapeau ne soit aussi un peu de travers.

LUI.--Pourquoi portez-vous ces énormes poignards en guise d’épingles à chapeau. Ils sont assez grands pour tuer un homme.

ELLE.--Oh! vous n’allez pas me tuer, j’espère. Vous me le faites entrer dans la tête. Laissez-moi faire. Vous êtes si maladroit!

LUI.--Avez-vous eu beaucoup d’occasions de faire des comparaisons entre nous, dans ce genre de besogne?

ELLE.--Guy, quel est mon nom?

LUI.--Je ne comprends pas.

ELLE.--Voici mon porte-cartes. Savez-vous lire?

LUI.--Oui, après?

ELLE.--Eh bien, voilà la réponse à votre question. Suis-je suffisamment humiliée, ou tenez-vous à me demander s’il y en a encore un autre?

LUI.--Je comprends maintenant. Ma chérie, je n’ai pas eu un seul instant cette idée. Je plaisantais seulement. Voilà! Quelle chance qu’il n’y ait eu personne sur la route. On aurait été scandalisé.

ELLE.--On le sera bien davantage avant la fin.

LUI.--Non, pas cela! Je n’aime pas à vous entendre parler ainsi.

ELLE.--Homme déraisonnable! Qui donc m’a demandé d’envisager face à face la situation et de l’accepter? Dites moi, est-ce que j’ai l’air d’une mistress Penner? Ai-je l’air d’une coquine? _Jurer_, ce n’est point dans mes habitudes. Donnez-moi votre parole d’honneur, mon honorable ami, que je ne ressemble point à mistress Buzgago. Voici sa pose, avec les mains jointes derrière la tête. Aimez-vous cela?

LUI.--Ne posez pas!

ELLE.--Je ne pose pas. Je suis mistress Buzgago. Écoutez:

Pendant une anné tout entière Le Régiment n’a pas r’paru, Au Ministère de la Guerre On le r’porta comme perdu. On r’nonçait à retrouver sa trace, Quand un matin, subitement, On le vit r’paraître sur la place, L’Colonel toujours en avant.

Voilà comment elle roule ses _rr_. Est-ce que je lui ressemble?

LUI.--Non, mais je trouve mauvais que vous persistiez à jouer la cabotine et à chanter de ces choses-là. Où diable avez-vous bien pu ramasser la _Chanson du Colonel_? Ce n’est pas une chanson de salon. Elle n’est pas convenable.

ELLE.--C’est mistress Buzgago qui me l’a apprise. C’est à la fois une chanteuse de salon et une chanteuse de bon ton, et dans deux mois, elle me fermera son salon, et grâce à Dieu, elle n’est pas aussi inconvenante que je le suis. O Guy, Guy! Je voudrais être semblable à certaines femmes et ne pas m’embarrasser de scrupules. Que dit donc Keene? «Savoir porter des cheveux pris à un cadavre et renier le pain qu’on mange.»

LUI.--Je ne suis qu’un homme d’une intelligence limitée, et en ce moment même, me voilà tout abasourdi. Quand vous aurez tout à fait épuisé le bruyant défilé de vos diverses humeurs, dites-le-moi, et je tâcherai de comprendre la dernière.

ELLE.--Des humeurs! Guy. Je n’en ai aucune. J’ai seize ans, et vous vingt tout juste, et vous m’avez attendue devant l’école pendant deux heures au froid. Et maintenant je vous ai rencontré, et nous rentrons ensemble à pied à la maison. Cela va-t-il à Votre Majesté Impériale?

LUI.--Non, nous ne sommes pas des enfants. Pourquoi ne pouvez-vous pas être raisonnable?

ELLE.--Voilà ce qu’il me demande, au moment où je vais commettre un suicide par amour de lui, et... Oh! je ne tiens pas à faire la Française, à tenir des propos sans suite sur ma mère... Mais vous ai-je jamais dit que j’ai une mère, et un frère qui était mes délices avant mon mariage? Il est marié maintenant. Pouvez-vous vous imaginer le plaisir que va lui donner la nouvelle de cette fugue en duo? Avez-vous parmi les vôtres, quelqu’un, Guy, qui puisse être charmé de ces aventures?

LUI.--Une ou deux personnes. On ne peut faire une omelette sans casser des œufs.

ELLE, _avec lenteur_.--Je n’en vois pas la nécessité.

LUI.--Ah! Que voulez-vous dire?

ELLE.--Faut-il que je dise la vérité?

LUI.--Etant donné les circonstances, cela vaudrait tout autant.

ELLE.--Guy, j’ai peur.

LUI.--Je croyais que nous nous étions mis d’accord sur tous les points. De quoi avez-vous peur?

ELLE.--De vous.

LUI.--Oh! que tout aille au diable! Encore la vieille antienne! Voilà qui est trop fort.

ELLE.--De _vous_.

LUI.--Et puis quoi?

ELLE.--Qu’est-ce que vous pensez de moi?

LUI.--C’est tout à fait à côté de la question. Qu’est-ce que vous comptez faire?

ELLE.--Je n’ose pas risquer cela. J’ai peur. Si je pouvais me borner à tricher.

LUI.--A la Buzgago? Non merci. C’est le seul point sur lequel il me reste quelque notion d’honneur. Je ne veux pas manger de son sel, tout en le volant. J’entends le razzier ouvertement ou pas du tout.

ELLE.--Je n’ai jamais voulu dire autre chose.

LUI.--Alors, dites-moi pourquoi vous vous donnez l’air de ne vouloir pas venir?

ELLE.--Ce n’est point un air, Guy. J’ai peur.

LUI.--Expliquez-vous, je vous prie.

ELLE.--Cela ne peut pas durer, Guy, cela ne peut pas durer. Vous vous fâcherez, et alors vous jurerez, et puis vous deviendrez jaloux. Puis vous cesserez d’avoir confiance en moi. Vous en êtes déjà là maintenant, et vous, vous serez vous-même le meilleur prétexte à douter. Et moi... qu’est-ce que je ferai? Je ne vaudrai pas mieux que mistress Buzgago, pas mieux que la première venue. Et vous le saurez! Oh! Guy, ne le voyez-vous donc pas?

LUI.--Je vois que vous êtes déraisonnable à désespérer, petite femme.

ELLE.--Voilà. Dès que je soulève une objection, vous vous fâchez. Que ferez-vous quand je ne serai plus que votre propriété, une propriété volée. Cela ne se peut, Guy, cela est impossible. Je croyais la chose possible, mais non, elle ne l’est pas. Vous vous lasserez de moi.

LUI.--Je vous dis que non. N’y a-t-il pas moyen de vous le faire comprendre?

ELLE.--Allons, est-ce que vous ne voyez rien? Si vous me parlez sur ce ton maintenant, vous me lancerez plus tard d’horribles injures, si je ne fais pas absolument comme vous voudrez. Et si vous étiez cruel envers moi, Guy, où irais-je? où irais-je? Je ne puis compter sur vous, je ne puis compter sur vous.

LUI.--Je devrais, ce me semble, vous dire que je puis avoir confiance en vous. J’en ai d’amples motifs.

ELLE.--Ne le dites pas, mon cher, cela me fait souffrir autant que si vous me frappiez.

LUI.--Voilà qui n’est pas des plus plaisant pour moi.

ELLE.--Je ne saurais qu’y faire. Je voudrais être morte. Je ne puis avoir confiance en vous, et je n’ai pas confiance en moi. Oh! Guy, laissons tomber la chose et n’y pensons plus.

LUI.--Trop tard maintenant. Je ne vous comprends pas. Je ne le puis pas... et je ne suis pas assez maître de moi pour avoir avec vous un entretien ce soir. Puis-je aller vous voir demain?

ELLE.--Oui... _Non_... Donnez-moi le temps... Après-demain. Je monte ici en rickshaw et je _le_ rencontre chez Peliti. Vous, vous allez monter à cheval.

LUI.--J’irai aussi chez Peliti. J’ai besoin de prendre quelque chose. Mon univers s’écroule sur ma tête, et les étoiles tombent. Qu’est-ce qu’ont donc ces brutes à brailler dans l’ancienne bibliothèque?

ELLE.--C’est la répétition pour les chœurs du bal masqué. N’entendez-vous pas la voix de mistress Buzgago? C’est une idée toute nouvelle. Ecoutez...

MISTRESS BUZGAGO (dans l’ancienne bibliothèque, _con molta espressione_):

Gardez en haut, gardez en bas. Margery Daw A vendu son lit pour coucher sur la paille, Ne faut-il pas qu’elle soit une sotte, une salope, Pour vendre son lit et coucher dans la boue.

LE CAPITAINE COGLETON.--A la place de _boue_, je mettrai _foin_. Ça fait meilleur effet.

LUI.--Non, j’ai changé d’idée au sujet de la boisson. Bonsoir, petite dame. Vous verrai-je demain?

ELLE.--Ou... Oui! Bonsoir, Guy. Il ne _faut_ pas m’en vouloir.

LUI.--Vous en vouloir! Vous _savez_ que j’ai absolument confiance en vous. Bonne nuit et... Dieu vous bénisse. (_Trois secondes après, seule._) Hum! je donnerais quelque chose pour savoir quel est l’autre homme qui est derrière tout cela?

UNE FEMME DE DEUXIÈME CATÉGORIE

«_Est fuga, volvitur rota._» _Nous allons à la dérive. Où distingue-t-on confusément le port? Un, deux, trois, quatre, cinq font leur partie. C’est quelque chose tant de gagné si le numéro un fournit plus que son écot. Montre-nous-le, Hugues de Saxe-Gotha._

(MAITRE HUGUES DE SAXE-GOTHA.)