Sous les déodars

Part 2

Chapter 23,846 wordsPublic domain

--Non, je n’ai pas théosophisé. Jack dit...

--Ne parlez pas de Jack. Ce que dit un mari, on le sait d’avance. Qu’est-ce que vous avez fait?

--J’ai fait une impression durable.

--Et moi aussi... pendant quatre mois. Mais cela ne m’a pas le moins du monde consolée. J’avais pris l’homme en grippe. Est-ce que vous n’allez pas cesser de sourire de cet air insondable et me dire où vous voulez en venir?

Alors mistress Mallowe parla.

* * * * *

--Et vous prétendez soutenir que tout cela fut purement platonique de part et d’autre?

--Absolument; et dans le cas contraire, je ne m’y serais point embarquée.

--Et c’est à vous qu’il doit sa dernière promotion?

Mistress Mallowe affirma d’un signe de tête.

--Et vous l’avez mis en garde contre la petite Topsham?

Autre signe affirmatif.

--Et vous lui avez parlé du mémoire particulier envoyé sur son compte par sir Dugald Delane?

Troisième signe affirmatif.

--Pourquoi?

--Quelle question à faire à une femme? D’abord, parce que cela m’amusait. Aujourd’hui, je suis fière de ma conquête. Si je vis, il continuera à réussir. Oui, je le mettrai sur le chemin qui mène tout droit à la croix de Chevalier, à tout ce qui peut avoir quelque prix aux yeux d’un homme. Quant au reste, cela le regarde.

--Polly, vous êtes la plus extraordinaire des femmes.

--Pas le moins du monde. Je me concentre, voilà tout. Vous, vous vous éparpillez, ma chère, et bien que tout Simla connaisse votre habileté à conduire un attelage...

--Ne pourriez-vous pas employer un terme plus gracieux?

--Un attelage à six, depuis le Mussuck jusqu’au petit Hawley, vous n’y gagnez rien, pas même de vous amuser.

--Et vous?

--Essayez ma recette. Prenez un homme et non point un gamin, notez bien, un homme très mûr, sans attaches, et soyez pour lui un guide, un philosophe, une amie. Vous trouverez là l’occupation la plus intéressante à laquelle vous vous soyez jamais adonnée. C’est chose possible, vous n’avez pas besoin de me regarder comme cela--puisque je l’ai fait.

--Il y a là un élément de danger qui donne de l’attrait à l’aventure. Je chercherai un homme de ce genre et lui dirai: «Maintenant, il est bien entendu qu’il ne doit pas être question de flirt. Faites exactement ce que je vous dirai. Mettez à profit mes renseignements et mes conseils, et tout ira bien.» Est-ce là votre idée!

--Plus ou moins, dit mistress Mallowe avec un sourire énigmatique, mais assurez-vous que l’on vous comprend.

II

_Pan! pan! Pouf! pouf! Quel nuage de poussière sale. Ma poupée a eu un accident. Et toute la sciure de bois est partie._

(_Chanson de nourrice._)

Ainsi, à la Fonderie, d’où l’on voit tout le Mail de Simla, mistress Hauksbee était aux pieds de mistress Mallowe, et recueillait les leçons de la sagesse.

Le résultat de cet entretien fut la grande idée que mistress Hauksbee était fière de prendre à son compte.

--Je vous en avertis, dit mistress Mallowe, qui éprouvait déjà quelques remords de sa suggestion, la chose n’est pas aussi aisée qu’on le croirait. La première femme venue,--la petite Topsham elle-même--, conquérir un homme, mais il en est très peu, _très peu_ qui sachent le manier quand il est pris.

--Mon enfant, j’ai été un Saint Siméon Stylite féminin, qui regardait d’en haut les hommes, pendant ces... ces dernières années. Demandez au Mussuck si je m’entends à les mener.

Mistress Hauksbee s’en alla en chantonnant: _j’irai à lui et je lui dirai du ton le plus ironique_, pendant que mistress Mallowe riait toute seule.

Puis, elle devint tout à coup sérieuse:

--Je me demande si j’ai bien fait de conseiller cette distraction. Lucy est une femme avisée, mais un peu trop étourdie.

Huit jours plus tard, elles se rencontrèrent à un concert du lundi.

--Eh bien? demanda mistress Mallowe.

--Je le tiens, dit mistress Hauksbee, les yeux pétillants de gaieté.

--Qui est-il, petite fille? Je suis désolée de vous avoir parlé de cela.

--Regardez entre les colonnes, au troisième rang, le quatrième à partir du bout. En ce moment, vous pouvez voir sa figure. Regardez.

--Otis Yeere! C’est bien le dernier auquel j’aurais songé. Je n’aurais jamais cru! Je ne vous crois pas.

--Ah! Eh bien, attendez que mistress Tarkass ait commencé à démolir Milton Wellings, alors je vous dirai tout. Chut! la voix de cette femme me rappelle toujours un train souterrain qui passe sous Earl’s court avec les freins serrés. Écoutez à présent. Il s’agit vraiment d’Otis Yeere?

--Oui, je le vois, mais il ne s’ensuit pas qu’il soit votre conquête.

--Il l’est, par droit de premier occupant. Je l’ai trouvé abandonné, sans amis, le soir même de notre entretien, au Burra Khana[C] de Dugald Delane. Ses yeux m’ont plu et j’ai causé avec lui. Le lendemain il m’a rendu visite. Le surlendemain, nous avons fait ensemble une promenade à cheval. Aujourd’hui il est attaché par les mains et les pieds aux roues de ma voiture. Vous verrez, quand le concert sera fini. Il ne sait pas encore que je suis ici.

--Grâce à Dieu, vous n’avez pas choisi un gamin. Qu’allez-vous faire de lui, en supposant que vous ayez fait sa conquête!

--En supposant!... Ah! vraiment, est-ce qu’une femme... est-ce que _moi_ je puis me tromper en ces sortes de choses? En premier lieu...

Et mistress Hauksbee se mit à compter ses motifs sur le bout de ses petits doigts gantés.

--En premier lieu, je l’habillerai convenablement. Pour le moment, il est habillé comme un paquet, et son plastron de chemise a l’air d’un numéro du _Pionnier_ qu’on aurait froissé. En second lieu, quand je l’aurai rendu présentable, je formerai ses manières. Quant à ses mœurs, elles sont irréprochables.

--Il paraît que vous avez découvert bien des choses sur son compte, depuis quelques jours à peine que vous le connaissez?

--Comme vous devez certainement le savoir, la première preuve de l’intérêt qu’un homme porte à une femme consiste à lui parler de sa charmante personne, sa personne à lui. Si la femme l’écoute sans bâiller, il commence à trouver qu’elle lui plaît. Et si elle continue à flatter l’animal dans sa vanité, il finit par l’adorer.

--Dans quelques cas.

--Laissons de côté les exceptions. Je connais celle à laquelle vous pensez. En troisième et dernier lieu, après qu’il aura été poli, rendu joli, je me propose, comme vous le disiez, d’être pour lui un guide, un philosophe, une amie, et il réussira, tout comme a réussi votre ami. Je me suis toujours demandé comment cet homme a eu de l’avancement. Le Mussuck est-il venu vous trouver l’annuaire civil à la main, et mettant un genou en terre, non, deux genoux--_à la Gibbon_--vous l’a-t-il tendu en disant: «Ange adorable, choisissez un emploi pour votre ami?»

--Lucy, vos longues expériences dans le monde militaire vous ont corrompue. On ne fait point de ces choses-là dans l’administration civile.

--Je n’entends point déprécier le corps dont Jack fait partie, ma chère. Je me bornais à me renseigner. Donnez-moi trois mois, et vous verrez quels changements je ferai subir à ma proie.

--Agissez à votre gré, puisqu’il le faut. Mais je suis désolée d’avoir eu la faiblesse de suggérer ce passe-temps.

--Je suis la discrétion même, et l’on peut avoir en moi une confiance il-li-mi-tée, dit mistress Hauksbee, empruntant ces mots au texte de _l’Ange Déchu_.

Et la conversation s’arrêta en même temps que cessait le long et sonore cri de guerre de mistress Tarkass.

Les ennemis les plus acharnés de mistress Hauksbee,--et ils étaient nombreux,--ne pouvaient guère l’accuser de perdre du temps.

Otis Yeere était un de ces personnages _muets_ prédestinés à être toute leur vie la propriété du premier venu.

Dix ans passés dans les fonctions civiles au service de Sa Majesté, dans le Bengale, et, en des postes peu ambitionnés, n’avaient pas contribué à le rendre fier et n’avaient rien fait pour lui inspirer confiance.

Assez âgé pour avoir perdu cette première fleur d’enthousiasme insouciant qui fait pleuvoir sur l’assistant à son début les rêves de commissariat et de décorations, et qui lui fait tirer sur son collier avec le zèle et le désintéressement du jeune cheval;--trop jeune encore pour jeter un regard sur l’avancement réalisé, et pour remercier la Providence d’être allé aussi loin dans de telles circonstances, il était resté fixé au point mort de sa carrière.

Et l’homme qui est passé à l’immobilité cède à la plus légère impulsion du dehors.

La fortune avait statué que, pendant la première partie de sa carrière, Otis Yeere serait un de ces simples soldats sur lesquels passent les roues pesantes de l’administration, manœuvre qui leur coûte le cœur et l’âme, l’intelligence et la force.

Jusqu’au jour où la vapeur remplacera le travail manuel dans la direction de l’Empire, il y aura toujours cette proportion d’hommes à user, à consommer dans l’éternelle et machinale routine.

Pour eux, l’avancement est chose fort lointaine et l’usure de la friction journalière est constante, toujours présente.

Les secrétariats ne les connaissent que de nom. Ils ne constituent point l’élite des districts, où l’on va chercher les hommes pour les emplois de chefs de division et de collecteurs.

Ils sont uniquement les simples soldats,--chair à fièvre.--Ils partagent avec le ryot et le taureau de charrue l’honneur d’être la plinthe sur laquelle porte l’État.

Les anciens ont déjà renoncé à leurs ambitions. Les moins anciens y renoncent en soupirant. Les uns et les autres apprennent à attendre patiemment la fin de la journée.

Douze ans à servir comme simple soldat, c’est, dit-on, suffisant pour miner les cœurs des plus braves et émousser les intelligences les plus aiguisées.

Otis Yeere avait fui, pour quelques mois, cette existence et était venu chercher à Simla un peu de société masculine.

Son congé fini, il retournerait à son district marécageux, d’un vert amer, et mal peuplé du Bengale, où il retrouverait l’assistant indigène, le docteur indigène, le magistrat indigène, la gare fumante et brûlante, la ville malpropre, l’insolence effrontée de la municipalité, où des vies humaines s’usaient à ergoter.

Toutefois la vie foisonnait.

Le sol suintait les êtres humains, comme il fourmille de grenouilles après les pluies.

Les vides faits pendant une saison étaient remplis à déborder par la fécondité de la saison suivante.

Otis ne cachait nullement sa reconnaissance de pouvoir lâcher en peu de temps sa besogne, de fuir cette ruche chaude, geignante, maladive, incapable de se suffire à elle-même, mais toute-puissante pour démonter, paralyser, entraver l’homme aux yeux enfoncés qui dans l’ironique langage officiel «en avait la charge.»

* * * * *

--Je savais qu’il y a des femmes fagotées au Bengale. Il nous en vient de temps en temps, mais je ne savais pas qu’il y eût aussi des hommes fagotés.

Alors, pour la première fois, Otis s’aperçut que ses habits montraient un peu trop leur âge.

Mistress Hauksbee ne fut pas longtemps à apprendre d’Otis lui-même tout ce qu’elle voulut savoir sur son sujet d’expérience.

Elle sut quelle existence il avait menée dans ces districts qu’elle désignait vaguement par ces mots: «Ces terribles pays du choléra».

Elle apprit aussi, mais cela seulement plus tard, quel genre de vie il avait compté mener, et quels rêves il avait faits dans l’an de grâce 1877, avant que la cruauté de la vie vint lui briser le cœur.

Les sentiers ombreux, où l’on chevauche autour de la colline de la Perspective, étaient très agréablement accommodés pour ce genre de confidences.

--Pas encore, disait mistress Hauksbee à mistress Mallowe. Pas encore, il faut que j’attende que l’homme soit au moins habillé convenablement. Grand Dieu, est-il possible qu’il ne se doute pas combien il est honorable pour lui que, _moi_, je me charge de lui?

Mistress Hauksbee ne comptait point parmi ses défauts la fausse modestie.

--Toujours avec mistress Hauksbee! disait mistress Mallowe, à demi-voix avec son plus doux sourire, à Otis. Oh! les hommes! Voici nos Punjabis qui murmurent sur ce que vous avez accaparé la femme la plus aimable de Simla. Un jour ou l’autre, ils vous mettront en pièces sur le Mail, monsieur Yerre.

Et mistress Mallowe descendit la côte à grand bruit, après s’être assurée, par un regard jeté par-dessous la frange de son ombrelle, de l’effet produit par ses paroles.

Le coup alla à son but.

C’était évident! Otis Yeere était un personnage dans ce tourbillon affolant de Simla. Il avait accaparé la femme la plus charmante de Simla et les Punjabis murmuraient.

Cette idée justifiait un léger éclair de vanité.

Otis n’avait jamais regardé sa liaison avec mistress Hauksbee comme un événement qui pût intéresser le public.

L’idée d’être un objet d’envie était une sensation agréable pour un homme sans importance reconnue.

Elle s’accrut par la suite le jour où quelqu’un qui déjeunait au club dit d’un ton de dépit: «Eh, Yeere, vous allez bien pour un terrassier affaibli! N’y a-t-il pas un ami pour vous dire que c’est la femme la plus dangereuse de Simla?»

Yeere rit en dedans et passa outre.

Quand donc enfin ses habits neufs seraient-ils prêts?

Il descendit au Mail pour s’informer et mistress Hauksbee, qui venait de monter en voiture la côte de l’église, lui jeta un coup d’œil approbateur:

--Il apprend à se tenir comme un homme au lieu de se regarder comme une pièce du mobilier.

Puis, fermant à demi les yeux pour mieux voir à travers l’éclat aveuglant du soleil, elle ajouta:

--C’est un homme, quand il se tient de cette façon-là. Bienfaisante satisfaction de soi-même, que serions-nous sans toi?

Les habits neufs firent naître une nouvelle provision d’assurance.

Otis Yeere s’aperçut qu’il était capable d’entrer dans une pièce, sans se sentir couvert d’une légère moiteur, qu’il pouvait la traverser, aller même s’entretenir avec mistress Hauksbee, tout comme si les chambres étaient faites pour qu’on les traversât.

Pour la première fois, depuis neuf ans, il fut fier de lui-même, content de son existence, satisfait de ses habits neufs et heureux de son amitié avec mistress Hauksbee.

--La présomption, voilà ce qui manque au pauvre garçon, disait-elle confidentiellement à mistress Mallowe. Je me figure que dans le Bas-Bengale on occupe les fonctionnaires à labourer la terre. Vous le voyez, il m’a fallu commencer par les rudiments, n’est-ce pas? mais vous reconnaîtrez, n’est-il pas vrai, ma chère, qu’il a fait d’immenses progrès, depuis que je me suis chargée de son éducation. Accordez-moi encore un peu de temps, et il ne se reconnaîtra plus lui-même.

En effet, Yeere oubliait déjà rapidement ce qu’il avait été.

Un de ses collègues lui remit avec brutalité la chose en mémoire en lui demandant, comme cela, à propos de rien:

--Ah! ça! mais on vous a donc nommé tout dernièrement membre du conseil? Vous vous tenez aussi raide qu’une demi-douzaine de ces gens-là.

--J’en... j’en suis bien fâché; je ne l’ai pas fait exprès, vous savez, dit Otis d’un ton d’excuse.

--Il n’y a plus moyen de vous tenir, reprit d’un ton grognon le vieux routier. Descendez, Otis, descendez de voire perchoir, et débarrassez-vous de cette folle affectation, en même temps que de votre fièvre. Trois mille roupies par mois ne suffiraient pas à la justifier.

Yeere rapporta l’incident à mistress Hauksbee.

Il en était venu à la regarder comme sa directrice de conscience.

--Et vous avez fait des excuses! Fi, que c’est vilain! Je _déteste_ un homme qui s’excuse. Ne vous excusez jamais de ce que votre ami qualifie de raideur. _Jamais!_ Il est dans le rôle d’un homme de se montrer insolent, arrogant jusqu’au jour où il rencontre plus fort que lui. Maintenant, polisson, écoutez-moi.

Simplement, carrément, pendant que la voiture faisait le tour de Jakko, mistress Hauksbee enseigna à Otis Yeere le grand Evangile de la présomption, en l’illustrant de tableaux vivants, d’après les gens rencontrés dans leur promenade de l’après-midi du dimanche.

--Grands Dieux! dit-elle en finissant par l’argument personnel, bientôt vous vous excuserez d’être mon _attaché_.

--Jamais, dit Otis Yeere. C’est là une tout autre affaire. Je serai toujours...

--Que va-t-il dire? pensa mistress Hauksbee.

--Fier de cela.

--Rien à craindre pour le moment, pensa encore mistress Hauksbee.

--Mais je crains d’être devenu fat. C’est comme Jeshurun, vous savez. Lorsqu’il eut engraissé, il se mit à ruer. Cela vient, sans doute, de ce qu’on n’a plus d’ennuis et de l’air de la montagne.

--L’air de la montagne! Ah vraiment? se dit à part soi mistress Hauksbee. Il serait resté à se tenir caché au club jusqu’au dernier jour de son congé, si je ne l’avais pas déniché.

Et, tout haut:

--Pourquoi ne le seriez-vous pas? Vous y avez tous les droits possibles.

--Moi? Comment?

--Oh! de cent façons. Je ne vais pas gaspiller cette charmante soirée en explications, mais je sais que vous les avez. Qu’est-ce que c’était ce tas de manuscrits que vous m’avez montrés sur la grammaire des aborigènes? Comment les appelle-t-on?

--Les _Gullals_. C’est un tas de sottises. J’ai bien trop de besogne à présent pour me casser la tête à propos de _Gullals_. Vous devriez venir voir mon district. Descendez par là un de ces jours avec votre mari, et je vous le ferai voir. Quel pays charmant dans la saison des pluies! Une nappe d’eau, sur laquelle effleure la voie du chemin de fer, avec des serpents qui sortent de partout, et en été des mouches vertes et de la limonade verte! Les indigènes mourraient de peur si vous faisiez seulement claquer un fouet de chien à leurs oreilles. Mais ils savent que cela vous est interdit, et en conséquence ils s’entendent pour vous rendre la vie insupportable. Mon district est surveillé par je ne sais qui, à Darjeeling, sur la foi des faux rapports d’un homme de loi indigène. Oh! c’est un coin du paradis.

Otis Yeere eut un rire amer.

--Il n’y a pas la moindre nécessité à ce que vous y restiez. Pourquoi y restez-vous?

--Parce qu’il le faut: que puis-je faire pour en sortir?

--Quoi? mais cent cinquante choses. S’il n’y avait pas tant de monde sur la route, j’aurais un vrai plaisir à vous gifler. Demandez, mon brave garçon, _demandez_. Tenez, voilà le jeune Hexarly qui a six ans de service et pas la moitié de vos talents. Il a demandé ce qu’il lui fallait et il l’a obtenu. Tenez, là-bas, près du couvent, voilà Mac Arthurson qui est arrivé à sa situation actuelle, en demandant,--en demandant carrément, franchement, après être sorti par lui-même du rang. Un homme en vaut un autre dans votre administration, croyez-moi. J’ai vu Simla pendant plus de saisons que je ne tiens à en compter sur mes doigts. Vous figurez-vous que les gens sont choisis pour leurs emplois parce qu’on connaît d’avance leurs aptitudes? Vous avez tous subi un examen difficile,--comment appelez-vous cela?... pour commencer, et à l’exception d’un petit nombre qui ont tout à fait mal tourné, vous êtes tous capables de travailler ferme. Pour le reste, cela dépend des sollicitations. Appelez cela de l’aplomb, de l’insolence. Appelez cela comme vous voudrez, mais demandez. Les gens font ce raisonnement,--oui, je sais ce que disent les gens,--que par la seule audace qu’on montre à demander, on prouve qu’on a de l’étoffe. Un homme faible ne dit point: «Donnez-moi ceci ou cela», il pleurniche: «Pourquoi ne m’a-t-on pas donné ceci ou cela?» Si vous étiez dans l’armée, je vous dirais: «Apprenez à faire tourner des assiettes ou à jouer du tambourin avec vos orteils.» Mais telles que sont les choses, demandez. Vous appartenez à une administration où l’on devrait être capable de commander la flotte du canal, ou de raccommoder une jambe vingt minutes après l’ordre donné, et _pourtant_ vous hésitez à demander d’être délivré d’un district en marmelade verte, où vous n’êtes pas le maître, vous l’admettez vous-même. Lâchez complètement le gouvernement du Bengale. Darjeeling même est un petit trou perdu. J’y ai habité jadis et les loyers étaient d’une cherté fabuleuse. Faites-vous valoir. Adressez-vous au gouvernement de l’Inde pour qu’il se charge de vous. Tâchez d’obtenir un poste sur la frontière, où le premier venu a un grand avenir, s’il a confiance en soi. Allez quelque part. Faites quelque chose. Vous avez deux fois autant d’intelligence, et trois fois autant d’années de service que les gens d’ici, et... et...

Mistress Hauksbee s’interrompit pour reprendre haleine.

Puis, elle continua:

--De quelque façon que vous envisagiez la chose, ne la perdez pas de vue. _Vous_ qui devriez aller si loin!

--Je ne sais, dit Otis Yeere un peu abasourdi par cette éloquence inattendue, je n’ai pas aussi bonne opinion de moi-même.

Ce que fit mistress Hauksbee n’était pas strictement platonique, mais c’était adroit.

Elle posa légèrement sa main sur la patte dégantée qui s’allongeait sur le bord de la capote rabattue de la voiture.

Elle regarda son homme bien en face, et lui dit d’une voix tendre, peut-être trop tendre:

--Si vous manquez de confiance en vous, moi j’en ai. Est-ce assez, mon ami?

--C’est assez, répondit Otis d’un ton solennel.

Il resta longtemps silencieux, à refaire les rêves qu’il avait faits huit ans auparavant, mais à travers ces rêves passait, comme l’éclair parmi des nuages dorés, la lueur des yeux violets de mistress Hauksbee.

C’est chose curieuse, chose impénétrable que les complications de l’existence qu’on mène à Simla, le seul endroit de ce pays désolé où la vie vaille la peine d’être vécue.

Peu à peu, entre les hommes et les femmes, dans les intervalles entre la danse, le jeu et les courses, on en vint à dire qu’Otis Yeere, l’homme aux yeux duquel venait de s’allumer la lueur d’une assurance tout récemment acquise, s’était conduit «d’une façon assez brillante» dans le désert d’où il venait.

Il avait ramené à la raison une municipalité égarée. Il avait employé le budget sous sa propre responsabilité, sauvé la vie à des centaines de gens.

Il en savait plus que personne au monde sur les _Gullals_. Il avait des connaissances très étendues sur les tribus aborigènes, et malgré sa jeunesse, il était l’autorité la plus considérable sur les _Gullals_ indigènes.

Nul ne savait au juste ce qu’étaient, ce que faisaient les _Gullals_ jusqu’au jour où le Mussuck, qui venait de faire une visite à mistress Hauksbee et se piquait de savoir discerner les intelligences, expliqua que c’était une tribu de féroces montagnards, située quelque part dans les environs de Sikkim, et dont le grand Empire lui-même jugeait utile de s’attacher l’amitié.

Or, nous savons déjà qu’Otis Yeere avait montré à mistress Hauksbee les notes manuscrites réunies par lui pendant six ans de séjour au sujet de ces mêmes _Gullals_.

Il lui avait aussi raconté comment, malade, abattu par la fièvre qu’avait produite leur négligence, réduit presque à l’impuissance par la perte de son employé préféré, plein d’une fureur sauvage à la vue du pays désolé dont il avait la charge, il avait un jour envoyé au diable la réunion d’yeux que composait son «intelligent bureau local» pour un assortiment de _haramzadas_.

Cet acte de brutale et tyrannique oppression lui avait valu une réprimande royale de la part du gouvernement du Bengale, mais la chronique ne parla que de phtisie du Nord et n’en fit nulle mention.

De là nous arrivons forcément à conclure que mistress Hauksbee publia ses souvenirs et les fit sonner aux oreilles de gens futiles et prêts, elle le savait bien, à exagérer le bien et le mal.

Et Otis Yeere lui-même se comporta ainsi qu’il convenait au héros de maints récits.

--Vous pouvez bien causer avec _moi_, quand vous n’êtes pas en train de broyer du noir. Causez donc, et faites de votre mieux pour briller, pour intéresser, dit mistress Hauksbee.

Otis Yeere n’avait pas besoin d’être stimulé.

Pensez à un homme qui a, pour le soutenir, les conseils d’une femme qui est femme du monde ou plus encore. Tant qu’il gardera sa possession de lui-même, il pourra s’entretenir avec les deux sexes sur un pied d’égalité.