Sous le soleil de Satan

Part 22

Chapter 223,531 wordsPublic domain

Immobile, M. Gambillet bredouilla plusieurs fois dans sa moustache les mots de folie mystique, guettant en dessous Saint-Marin muet. L’irrésistible confident de la société chavranchaise, si vif à retourner un drap sur des nudités lamentables, et qui se vanta souvent de tout regarder et de tout entendre avec un front d’airain, eut, comme il l’avoua plus tard, froid dans le dos. Le plus épais des hommes ne voit pas sans trouble violer devant lui l’humble secret d’un grand amour, la part réservée du pauvre, son seul trésor, et qu’il emporte avec lui.

M. le curé de Luzarnes, détournant la lampe, dit aussitôt, avec un naturel parfait:

--Mon vénérable ami, messieurs, se maltraite et compromet gravement sa santé! Dieu me garde de blâmer son zèle! Mais je dois dire que ces violences contre soi-même, non pas prescrites, seulement tolérées, furent néanmoins regardées par plusieurs comme un dangereux moyen de sanctification, et trop souvent le scandale des faibles ou la risée des impies.

L’ancien professeur appuya ce dernier mot d’un geste familier, le pouce et l’index joints, le petit doigt levé, du ton d’un homme qui précise un point contesté. L’embarras du docteur, le silence de l’autre, lui parurent une preuve assez flatteuse de leur bienveillante attention. Il le marqua d’un sourire, puis partit content, car le prêtre médiocre est, entre tous, impénétrable.

--Que ce grand homme est donc nerveux! se disait Gambillet, marchant sur les talons de Saint-Marin, et regardant curieusement la longue main d’ivoire crispée sur la canne, dont elle frappait parfois le sol à petits coups. Depuis quelques instants l’auteur du _Cierge Pascal_ faisait, en effet, pour cacher son trouble et se surmonter, un effort presque héroïque. Sans doute, il n’était pas resté insensible à cette lugubre poésie de la maison du pauvre, mais il y a beau temps que le romancier n’est plus dupe d’aucun battement de son vieux cœur! L’émotion à peine formée, et comme à l’état naissant, est aussitôt mise en ordre, utilisée; c’est la matière première qu’accommode au goût de l’acheteur son industrieux génie.

Le vieux comédien n’est accessible que par les sens; la tache rousse, sur le mur, dans l’auréole de la lampe, avait mis ses nerfs à nu.

On connaît de lui, on sait de mémoire vingt pages effrontées où, de toutes les ressources de son art, le malheureux s’exerce à conjurer son intraitable fantôme. Nul n’a parlé plus librement de la mort, avec plus de nonchalance et d’amoureux mépris. Nul écrivain de notre langue ne semble l’avoir observée d’un regard si candide, raillée d’une moue si moqueuse et si tendre... Pour quelle mystérieuse revanche, la plume posée, la craint-il comme une bête, comme une brute?

A l’idée de la chute inexorable, ce n’est pas sa raison qui cède au vertige, c’est la volonté qui fléchit, menace de se rompre. Ce raffiné connaît avec désespoir le soulèvement de l’instinct, l’odieuse panique, le recul et le hérissement de l’animal qui, à l’abattoir, vient flairer le mandrin du tueur. Ainsi jadis, si l’on en croit Goncourt, le père du naturalisme et des Rougon-Macquart, réveillé en pleine nuit par les mêmes affres, se jetait au bas du lit, donnant le spectacle d’un accusateur en bannière et tremblant de peur à son épouse consternée.

Debout, sur la première marche, le visage tourné vers la cage obscure, les tempes serrées, la gorge sèche, il respire à grands coups, seul remède à de telles crises. Derrière lui, Gambillet, bloqué, s’étonne, écoute avec inquiétude le souffle irrégulier, profond, du maître. Il appuie légèrement la main sur son épaule:

--Seriez-vous souffrant? dit-il.

Saint-Marin se détourne avec peine, et répond d’une voix fausse:

--Non pas! Non pas... un malaise... une légère suffocation... Cela va mieux... tout à fait bien...

Mais il se sent encore si faible et si lâche que la banale sympathie du médecin de Chavranches est incroyablement douce à son cœur. Dans l’euphorie de la détente nerveuse, il est ainsi souvent tenté de parler, de donner son secret, de mendier au plus près un conseil et un appui. Par bonheur, l’amour-propre engourdi le réveille toujours à temps de son mauvais rêve.

--Docteur, dit-il avec un sourire paternel, l’expérience vous fera connaître que les voyages ne peuvent plus former la vieillesse, mais seulement hâter sa fin. Avantage encore précieux! Car, au dernier détour, lorsqu’un vieux bonhomme souhaite et redoute le petit faux pas qui le précipite au néant, un rien de brusquerie est quelquefois nécessaire.

--Le néant! proteste poliment le curé de Luzarnes, voilà, maître, un bien gros mot?

(Saint-Marin, par-dessus l’épaule du Chavranchais, considère une seconde son insupportable galant.)

--Qu’importe le mot? fait-il. A-t-on le choix?

--Il y a des mots si désespérés... si douloureux... s’écrie le pauvre prêtre, déjà pâlissant.

--Permettez! poursuit l’auteur du _Cierge Pascal_, je n’espère pas qu’une syllabe de plus ou de moins va me conférer l’immortalité!

--Je me fais mal comprendre, riposte le futur chanoine, enragé de conciliation. Sans doute, un esprit comme le vôtre se fait... de la vie future... une autre image... probablement... que le commun de nos fidèles... mais je ne puis croire que... votre haute intelligence... accepte sans révolte... l’idée d’une déchéance absolue, irrémédiable, d’une dissipation dans le néant?

Les derniers mots s’étranglent dans sa gorge, tandis qu’il implore des yeux, avec une émouvante confusion, l’indulgence, la pitié du grand homme.

La férocité du mépris que Saint-Marin témoigne aux sots étonne d’abord, car il affecte volontiers par ailleurs un scepticisme complaisant. Mais c’est ainsi qu’il peut manifester au dehors, avec un moindre risque, sa haine naturelle des infirmes et des faibles.

--Je vous remercie, dit-il au curé de Luzarnes, de me réserver un autre paradis que celui de votre vicaire et de vos chantres. Les dieux me préservent cependant d’aller chercher là-haut une nouvelle Académie, quand la seule française m’ennuie assez!

--Si j’entends bien votre raillerie, répond le futur chanoine, vous m’accusez...

--Je ne vous accuse pas, s’écrie Saint-Marin tout à coup, avec une extraordinaire violence. Sachez seulement que je craindrais moins le néant que vos ridicules Champs Élysées!

--Champs Élysées... Champs Élysées, ronchonne le bonhomme abasourdi... Loin de moi la pensée de défigurer l’enseignement... Je voulais seulement mettre à votre portée... parlant votre langage...

--Ma portée... mon langage! répète l’auteur du _Cierge Pascal_, avec un sourire empoisonné.

Il s’arrête un moment, reprend haleine. La lampe, qui tremble dans les mains du curé de Luzarnes, éclaire en plein son visage blême. La bouche mauvaise s’abaisse aux coins, comme pour un haut-le-cœur. Et c’est son cœur, en effet, son vrai cœur, que le vieux comédien va jeter, va cracher une fois pour toutes, aux pieds de ce prêtre stupide.

--Je sais ce que m’offrent les plus éclairés de vos pareils, l’abbé: l’immortalité du sage, entre Mentor et Télémaque, sous un bon Dieu raisonneur. J’aime autant celui de Bérenger en uniforme de garde national! L’antiquité de M. Renan, la prière sur l’Acropole, la Grèce de collège, des blagues! Je suis né à Paris, l’abbé, dans une arrière-boutique du Marais, d’un papa beauceron et d’une mère tourangelle. J’ai répondu la messe comme un autre. Si j’avais à me mettre à genoux, j’irais encore tout droit à ma vieille paroisse de Saint-Sulpice, on ne me verrait pas faire des grimaces aux pieds de Pallas-Athéné, comme un professeur ivre! Mes livres! Je me moque bien de mes livres! Un dilettante, moi! Un bec fin? J’ai pris de la vie tout ce que j’ai pu prendre, entendez-vous, à grandes lampées, la gorge pleine! Je l’ai bue à la régalade: advienne que pourra! Il faut en prendre son parti, l’abbé. Qui jouit craint la mort. Autant s’essayer à la regarder en face que se distraire aux bouquins des philosophes, ainsi qu’un patient chez le dentiste feuillette les journaux illustrés. Un sage couronné de roses, moi! Un bonhomme antique! Ah!... il y a tel moment où l’adoration des niais vous fait envier le pilori! Le public ne nous lâche plus, veut toujours la même grimace, n’applaudit qu’elle, et demain nous traitera de menteurs et de baladins. Hé! Hé! si les bigots savaient peindre! Au fond, nous sommes dupes, l’abbé, repics et capots! Un gâcheur de plâtre, qui ne songe qu’à se remplir les tripes, montre plus de malice que moi; jusqu’à la dernière minute, il peut espérer boire et manger son saoul. Mais nous!... On sort du collège avec des illusions de poète. On ne voit rien de plus désirable au monde qu’un beau flanc de marbre vivant. On se jette aux femmes à corps perdu. A quarante ans, on couche avec des duchesses, à soixante il faut déjà se contenter d’aller riboter avec des filles. Et plus tard... Plus tard... Hé! Hé! plus tard... on porte envie à des hommes comme votre saint de Lumbres qui eux au moins savent vieillir!... La voulez-vous, ma pensée? La pensée de l’illustre maître, ma pensée toute crue? Quand on ne peut plus...

Il acheva sa phrase, toute crue en effet, dans une véritable explosion de dégoût. Les traits si fins eurent alors cette expression d’hébétude, le rictus sournois, l’effrayante immobilité du vice sur un visage de vieillard. Gambillet l’observait en dessous avec un sourire cruel. Le curé de Luzarnes avait reculé de deux pas. Sa détresse à ce moment eût attendri le baron Saturne de l’immortel Villiers.

--Voyons... Voyons... maître... bégaya-t-il. La religion dont je suis le ministre... a des trésors d’indulgence... de charité... Le scrupule touchant le dogme... peut... doit en quelque mesure... s’accorder avec une paternelle sollicitude... une bienveillance particulière même... pour certaines âmes exceptionnelles... Je ne croyais pas qu’un effort sincère de conciliation... de synthèse... une certaine largeur de vues... La vie future... selon l’enseignement de l’Église.

Les arguments se pressaient dans sa pauvre cervelle confuse; il eût voulu les donner à la fois, sa pensée sautant de l’un à l’autre, comme l’aiguille affolée d’une boussole...

Alors, le robuste vieil homme marcha vers lui, le masquant de ses larges épaules:

--La vie future? L’enseignement de l’Église? s’écria-t-il en le défiant de ses yeux pâles, y croyez-vous? là... Y croyez-vous sans barguigner? Tout bêtement? Oui ou non?...

(Et, certes, il y avait dans la voix de l’auteur du _Cierge Pascal_ peut-être autre chose que l’accent d’un injurieux défi...) Mais qui peut espérer tenir le curé de Luzarnes dans les deux branches de la pince? Il n’a jamais douté sérieusement des vérités qu’il enseigne, simplement parce qu’il n’a jamais douté de lui-même, de son critère infaillible. Il hésite pourtant. Il cherche en hâte une formule heureuse, un de ces mots adroits... Hélas! son redoutable adversaire le serre décidément de trop près... Il lève vers lui une main qui demande grâce. «Comprenez-moi bien...» commence-t-il d’une voix mourante.

Saint-Marin lui jette un regard véritablement flambant de haine. Puis il lui tourne le dos. L’infortuné s’efforce en vain; la phrase commencée s’étrangle dans sa gorge, tandis que montent à ses yeux de vraies, de honteuses larmes.

* * * * *

M. Gambillet ne comprit jamais par quel miracle une conversation d’abord paisible, haussant de ton par degrés, pût s’achever dans un tel désordre qu’ils s’entrevirent un moment, tous les trois, sous la lumière de la lampe, face à face, ainsi que d’irréconciliables ennemis. C’est qu’ils vivaient une de ces minutes singulières où la parole et l’attitude ont chacune un sens différent, lorsque les témoins s’interpellent sans plus s’entendre, poursuivent leur monologue intérieur et, croyant s’indigner contre autrui, s’animent seulement contre eux-mêmes, contre leur propre remords, comme les chats mystérieux jouent avec leur ombre.

Dans le silence qui suivit, gros d’un nouvel orage, la porte extérieure s’ouvrit tout à coup, et les marches de l’escalier craquèrent une à une, sous un pas pesant. Leur surexcitation était telle qu’ils se regardèrent avec une espèce de terreur sacrée. Mais, en reconnaissant le calme visage de Marthe, l’abbé Sabiroux, le premier, respira:

--En voilà bien d’une affaire! marmottait la vieille, essoufflée.

Puis, sur la dernière marche, frappant à petits coups son tablier pour le défriper, elle observa les trois hommes d’un regard rapide.

--Ladislas vous attend, messieurs, dit-elle.

Ils la suivirent jusqu’à la porte du jardin, docilement, sans parler. Le ciel était plein d’étoiles.

--Ladislas aura pris les devants, reprit la servante, en montrant du doigt une lanterne balancée dans l’ombre, à travers le cimetière. J’entends son pas. Vous trouverez l’église ouverte.

Un instant, elle retint le curé de Luzarnes par sa manche et, dressée sur la pointe de ses galoches, lui glissa ces mots à l’oreille:

--Faites-lui entendre raison, au moins; depuis hier au soir, il n’a pas mangé! Si c’est Dieu possible!

Elle disparut sans attendre la réponse. Le futur chanoine rattrapa ses deux compagnons sous le porche. Au-dessus d’eux, la haute église s’enlevait dans la nuit, incomparablement vive et claire. On entendait au dedans les souliers ferrés du sacristain traînant sur les dalles.

--Nous continuerons donc à courir ensemble notre aventure, dit aimablement Saint-Marin à l’ancien professeur, auquel le sourire du grand homme rendit la vie. Je n’aurais pas le cœur de dîner avant que vous n’ayez remis la main sur votre insaisissable saint; et d’ailleurs il ne faut pas moins que cette intervention d’en haut pour clore ce soir nos petites querelles.

La fraîcheur de l’air après l’averse dissipait sa mauvaise humeur. Hors de la pauvre chambre du curé de Lumbres, et du cercle enchanté de la lampe sur le mur, son accès de fureur n’était guère plus qu’un méchant rêve.

--Entrons donc..., dit simplement Sabiroux (mais avec quel regard de gratitude!)

Dès qu’il les aperçut, Ladislas se hâta vers eux. Le futur chanoine l’accueillit d’un ton gaillard:

--Hé bien, Ladislas, dit-il, quoi de neuf?

(Le visage du bonhomme exprimait une stupéfaction profonde).

--Notre curé n’est point là, dit-il.

--Par exemple! s’écria Sabiroux, d’une voix dont l’écho roula longtemps sous les voûtes.

Il croisait les bras, révolté.

--Soyons sérieux! reprit-il... Êtes-vous si sûr que?...

--J’ai tout visité, répondit Ladislas, coin par coin. Je pensais bien le trouver à la chapelle des Anges; il y va chaque jour, après souper, dans un petit coin qu’il faut connaître... Mais ni là, ni ailleurs... J’ai fouillé jusqu’à la tribune, ainsi...

--Mais que supposez-vous? intervint Gambillet. Un homme ne se perd pas, que diable!

Le futur chanoine approuva d’un signe de tête.

--Pour moi, dit Ladislas, M. le curé a pu sortir par la sacristie, gagner la route de Verneuil, jusqu’au calvaire du Roû. C’est une promenade qu’il aime à faire, la nuit tombante, en récitant son chapelet.

--Ah! Ah! soupira bruyamment le docteur de Chavranches.

--Laissez-moi finir, reprit le sacristain; à l’heure où nous voilà, vingt minutes avant le salut du Saint-Sacrement, il serait rentré, rentré depuis longtemps... J’ai bien réfléchi là-dessus... Il était ce soir si faible, si pâle... A jeun depuis hier soir... A mon idée, il a pu tomber de faiblesse...

--Je commence à le craindre, dit Sabiroux.

Il réfléchit un moment, les bras toujours croisés, plus d’aplomb que jamais, gonflant ses joues. Tout à coup son parti fut pris:

--Je suis désolé, mon cher maître... d’être... indirectement... la cause d’un dérangement...

--Aucun... aucun dérangement, protesta le cher maître, décidément radouci. Je dirais presque, en somme, que l’histoire m’amuse, si je ne devais partager votre inquiétude... Je ne vous proposerai pas toutefois d’aller plus loin, sur mes vieilles jambes... Je préfère vous attendre ici...

--La course ne sera pas longue, j’espère, conclut l’ancien professeur. Mathématiquement, nous devons le trouver là-bas... Monsieur Gambillet voudra bien m’accompagner; son assistance m’est plus nécessaire que jamais. Venez avec nous, Ladislas, dit-il au sacristain, et prenez en passant le fils du maréchal. Si notre malheureux ami doit être transporté...

La voix s’éteignit peu à peu dans l’éloignement. La porte se referma sur elle. L’illustre auteur du _Cierge Pascal_ se trouva seul et sourit.

XIII

Sourire magique! La vieille église, attiédie par le jour, respire autour de lui, d’une lente haleine; une odeur de pierre antique et de bois vermoulu, aussi secrète que celle de la futaie profonde, glisse au long des piliers trapus, erre en brouillard sur les dalles mal jointes ou s’amasse dans les coins sombres, pareille à une eau dormante. Un renfoncement du sol, l’angle d’un mur, une niche vide la recueille comme dans une ornière de granit. Et la lueur rouge de la veilleuse, au loin, vers l’autel, ressemble au fanal sur un étang solitaire.

Saint-Marin flaire avec délice cette nuit campagnarde, entre des murailles du seizième siècle, pleines du parfum de tant de saisons. Il a gagné le côté droit de la nef, se ramasse à l’extrémité d’un banc de chêne, dur et cordial; une lampe de cuivre, au bout d’un fil de fer, se balance au-dessus, avec un grincement léger. Par intervalles une porte bat. Et, lorsque tout va faire silence, peut-être, ce sont les vitraux poussiéreux qui grelottent dans leur résille de plomb, au trot d’un cheval, sur la route.

--A cette heure, se dit-il, le docteur chavranchais et son insupportable compagnon trottent je ne sais où, s’écartent juste assez pour me permettre de jouir en paix d’une heure parfaite!... (Car il croit volontiers à ces politesses du hasard, à des accords mystérieux.) Cette église, ce silence, les jeux de l’ombre... Voyons! tout est à lui... tout l’attendait. Au moins, qu’ils ne reviennent pas trop tôt, souhaite-t-il.

Ils ne reviendront pas trop tôt.

(Les mourants connaissent bien leurs désirs, mais ils se taisent sur toutes choses, disait Mécislas Golberg, ce vieux juif.)

* * * * *

L’angoisse de l’éminent maître s’est dissipée peu à peu dans le grand silence intérieur qu’il a si rarement connu. Mille souvenirs s’y allument, pareils aux petites lumières d’une ville nocturne. Sa mémoire les repasse et jouit de leur confusion, de leur désordre enivrant. A travers les limites tracées par nos calendriers, comme les ans, les jours, les heures, s’appellent et se répondent!... Un clair matin de vacances, où retentit le beau son de cuivre d’une bassine à confitures..., un soir où coule une eau limpide et glacée, sous un feuillage immobile..., le regard surpris d’une cousine blonde, à travers la table familiale, et la petite poitrine haletante..., et puis tout à coup--le demi-siècle franchi d’un bond--les premières morsures de la vieillesse, un rendez-vous dénoué..., le grand amour, chèrement gardé, pas à pas défendu, disputé, jusqu’à la dernière minute, lorsque les lèvres du vieil amoureux pressent une bouche mobile et furtive, demain féroce... C’est là sa vie--tout ce que le temps épargne--qui dans son passé garde encore forme et figure; le reste n’est rien, son œuvre, ni la gloire. L’effort de cinquante années, sa carrière illustre, trente livres célèbres... Hé quoi! cela compte-t-il si peu?... Que de niais vont s’écriant que l’art... Quel art? Le merveilleux jongleur en connaît seulement les servitudes. Il l’a porté comme un fardeau. L’harmonieux bavard qui n’a parlé que de lui ne s’est pas exprimé une fois. L’univers, qui croit l’aimer, ne sait que ce qui le déguise. Il est exilé de ses livres et, par avance, dépossédé... Tant de lecteurs, pas un ami!

Il n’en éprouve d’ailleurs nul regret. La certitude qu’il échappe ainsi pour toujours, qu’on n’aura de lui qu’un simulacre, fait briller son regard malicieux. Le meilleur de son œuvre ne mérite pas d’autre conclusion que cette plaisanterie _in extremis_. Il ne souhaite aucun disciple. Ceux qui l’entourent sont des ennemis. Impuissants à renouveler un charme, une gentillesse dont leur maître eut le secret, ils se contentent de pasticher adroitement son style. Leurs plus grandes audaces sont dans l’ordre de la grammaire. «Ils démontent mes paradoxes, dit-il, mais ils ne savent pas les remonter.» La jeunesse décimée, qui vit Péguy couché dans les chaumes, à la face de Dieu, s’éloigne avec dégoût du divan où la supercritique polit ses ongles. Elle laisse à Narcisse le soin de raffiner encore sur sa délicate impuissance. Mais elle hait déjà, de toutes les forces de son génie, les plus robustes et les mieux venus du troupeau qui briguent la succession du mauvais maître, distillent en grimaçant leurs petits livres compliqués, grincent au nez des plus grands, et n’ont d’autre espoir en ce monde que de pousser leur crotte aigre et difficile au bord de toutes les sources spirituelles où les malheureux vont boire.

Cependant, qu’importe à l’auteur du _Cierge Pascal_ le grignotement dans son ombre de tant de quenottes assidues? Il a rongé plutôt par nécessité que par goût, avec ennui. Place aux jeunes rats mieux dentés! Ce soir, il pourrait rêver d’eux sans colère. Il songe, en frissonnant de plaisir, à la grande ville lointaine, à sa foule bouillonnante, sous l’énorme ciel noir. La reverra-t-il jamais? Existe-t-elle encore seulement, quelque part, là-bas, dans la nuit si douce?

Presque au-dessus de sa tête, l’horloge bat à petits coups, comme un cœur. Il ferme un moment les yeux pour mieux l’entendre, vivre et respirer avec elle, l’antique aieule sans âge, qui dispense à regret, depuis des siècles, l’impitoyable avenir. Ce bruit qu’il écoute, perceptible à peine dans la charpente sonore, ce ronron monotone, seulement interrompu par la voix grave des heures, durera plus que lui, cheminera des années et des années encore, à travers de nouveaux espaces de silence, jusqu’au jour... Quel jour? Quel jour aura marqué pour la dernière fois, au coup de minuit, les deux aiguilles rouillées, les deux commères, avant de s’arrêter pour jamais?

Il ouvre les yeux. Devant lui une plaque de marbre grisâtre, scellée au mur, porte une inscription dont il déchiffre lentement les larges lettres dédorées.

«_A la mémoire... de... Jean-Baptiste Heame, notaire royal_ 1690-1741... _et de Mélanie-Hortense Le Pean, son épouse... de Pierre Antoine Dominique... de Jean-Jacques Heame, seigneur d’Hemecourt... de Paul-Louis-François..._ et ainsi jusqu’au bas de la liste, jusqu’au dernier: _Jean-César Heame d’Hemecourt, capitaine de cavalerie, ancien marguillier de la paroisse, décédé à Cannes... en 1889... Bienfaiteur de cette église..._

«_Priez pour cette Famille entièrement éteinte._»

demande encore la vieille pierre, humblement, comme pour s’excuser d’être là.