Part 11
--Marié avec la misère. Où voulez-vous que je trouve le loisir de penser sérieusement à tout ça? On va, on vient, on ne s’attache pas. On prend son plaisir en passant.
Il se tut, puis reprit avec embarras:
--Je vous demande pardon: ça n’est pas des choses à dire à un homme comme vous. Appuyez franchement sur la droite: il y a près d’ici un fond plein d’eau.
Cette sollicitude émeut de nouveau l’abbé Donissan. Il marche à présent d’un pas très rapide, presque sans fatigue. Mais à mesure que la fatigue se dissipe une autre faiblesse s’insinue en lui, prend possession, pénètre sa volonté d’un attendrissement si lâche, si poignant! Des paroles montent à ses lèvres que sa conscience contrôle vaguement.
--Le bon Dieu vous récompensera de votre peine, dit-il. C’est lui qui vous a mis sur mon chemin, en un moment où le courage m’abandonnait. Car cette nuit a été pour moi une dure et longue nuit, plus dure et plus longue que vous ne pouvez l’imaginer.
C’est tout juste s’il retient encore le récit naïf, insensé, de sa dernière aventure. Il voudrait parler, se confier, contempler dans un regard, même inconnu, mais amical, compatissant, sa propre inquiétude, le doute qui déjà l’assaille, l’horrible rêve. Toutefois, le regard qu’il rencontre, en levant les yeux, est plus étonné que compatissant.
--Voyager par une nuit sans lune n’est jamais bien agréable, répond évasivement l’étranger. D’Étaples à Campagne, je pense, il y a bien quatre lieues de mauvaise route. Et sans moi l’étape était forcément plus longue encore. Le raccourci nous fait gagner deux kilomètres au moins. Mais nous voici sur la route de Chalindry.
(La route, blême dans la nuit, s’enfonce toute droite à travers la plaine informe.)
--Je vous laisserai continuer seul tout à l’heure, ajouta-t-il, comme avec regret. Êtes-vous d’ailleurs si pressé de regagner Campagne?
--J’ai déjà trop tardé, répond le futur curé de Lumbres. Beaucoup trop.
--Je vous aurais demandé... il eût été possible... préférable même... d’attendre le jour chez moi, dans une petite bicoque que je connais bien--en lisière du bois de la Saugerie--une forte cabane de charbonniers avec un âtre, et tout ce qu’il faut pour faire du feu.
Mais l’invitation est formulée du bout des lèvres. Et l’hésitation de la voix jusqu’alors si claire et si franche surprend l’abbé Donissan.
--Il redoute bien que je n’accepte, pense-t-il avec tristesse. Qu’il a hâte de m’écarter de son chemin, lui aussi!
Cette humble évidence verse tout à coup dans son cœur un flot d’amertume. Sa déception est de nouveau si grande, son désespoir si soudain, si véhément qu’une telle disproportion de l’effet à la cause inquiète tout de même ce qui lui reste encore de bon sens ou de raison, à travers son délire grandissant.
(Mais s’il peut retenir telle parole imprudente, comment tarir ce flot de larmes?)
--Arrêtons-nous un moment, propose le maquignon, détournant discrètement les yeux du pauvre prêtre secoué de sanglots. Ne vous gênez pas: c’est la fatigue, vous êtes rendu. Je connais ça: d’une manière ou d’une autre, il faut que ça crève.
Mais il ajoute aussitôt, riant à demi:
--Sans reproche, monsieur le curé, vous venez de loin! vous avez quelques lieues dans les jambes!...
Il étend par terre, à la crête d’un talus, son manteau de gros drap. Il y couche presque de force son compagnon.
Que le geste de ce rude Samaritain est attentif, délicat, fraternel! Quel moyen de résister tout à fait à cette tendresse inconnue? Quel moyen de refuser à ce regard ami la confidence qu’il attend?
Et toutefois le misérable prêtre, si étrangement humilié, résiste encore, rassemble ses dernières forces. Si épaisse que soit la nuit qui l’enveloppe, au dehors et au dedans, il se juge avec sévérité, s’estime puéril et lâche, déplore ce ridicule scandale, l’odieux de ces larmes stupides. Qu’il le veuille ou non, il est difficile de ne point rattacher cette aventure, à peine moins mystérieuse, à l’égarement qui, quelques heures plus tôt, l’arrêtait en chemin, l’écartait incompréhensiblement de son but... Et cependant, d’autre part, pourquoi cette dernière rencontre ne serait-elle point un secours, une rémission? Ne peut-il attendre humblement conseil de l’homme de bonne volonté qui, en l’assistant, pratique, sans la pouvoir nommer peut-être, la charité de l’Évangile?... Ah! il est trop dur de se taire, de repousser une main tendue!
Il la prend, cette main, il la presse, et aussitôt son cœur s’échauffe étrangement dans sa poitrine. Ce qui lui paraissait encore, une minute avant, naïf ou dangereux, lui semble à présent judicieux, nécessaire, indispensable. L’humilité dédaigne-t-elle aucun secours?
--Je ne sais, commenta le vicaire de Campagne, je ne sais comment vous faire comprendre... excuser... Mais à quoi bon?... Vous jugerez mieux ainsi de ma misère... Hélas! Monsieur, il est dur de penser qu’un pauvre prêtre tel que moi--si lâche--si aisément terrassé, n’en a pas moins la mission d’éclairer le prochain, de relever son courage... Quand Dieu me délaisse...
Il secoua la tête, fit un effort pour se dresser debout et, pesamment, retomba.
--Vous êtes allé jusqu’au bout de vos forces, répliqua paisiblement l’étranger. Il faut seulement patienter. Un bon remède, la patience, l’abbé... Moins brutal que bien d’autres, mais tellement plus sûr!
--La patience... commença l’abbé Donissan, d’une voix déchirante. La patience...
Il inclinait presque malgré lui la tête sur l’épaule de son singulier compagnon. Sa main n’avait point lâché non plus le bras déjà familier. Le vertige ceignait sa tête d’une couronne souple, et pourtant resserrée peu à peu, inflexible. Puis il défaillit, les yeux grands ouverts, parlant en rêve...
--Non! ce n’est pas la fatigue qui m’eût accablé à ce point: je suis fort, robuste, capable de lutter longtemps--mais pas contre certains--pas de cette manière, en vérité...
Il lui sembla qu’il glissait dans le silence, d’une chute oblique, très douce. Puis tout à coup, la durée même de ce glissement l’effraya; il en mesura la profondeur. D’un geste instinctif, prompt comme sa crainte, il se hissa des deux mains vers l’épaule qui ne plia point.
La voix, toujours amicale, mais qui sonna terriblement à ses oreilles, disait:
--Ce n’est qu’un étourdissement... là... rien de plus... Appuyez-vous sur moi: ne craignez rien! Ah! vous avez rudement marché! Que vous êtes las! Il y a longtemps que je vous suis, que je vous vois faire, l’ami! J’étais sur la route, derrière vous, quand vous la cherchiez à quatre pattes... votre route... Ho! Ho!...
--Je ne vous ai pas vu, murmura l’abbé Donissan... Est-ce possible? Étiez-vous là vraiment? Sauriez-vous me dire...?
Il n’acheva pas. Le glissement reprit d’une chute sans cesse accélérée, perpendiculaire. Les ténèbres où il s’enfonçait sifflaient à ses oreilles comme une eau profonde.
Écartant les mains, il étreignit des deux bras les solides épaules, il s’y cramponna de toutes ses forces. Le torse qu’il pressait ainsi était dur et noueux comme un chêne. Sous le choc, il ne vacilla pas d’une ligne. Et le visage du pauvre prêtre sentit le relief et la chaleur d’un autre visage inconnu.
En une seconde, pour une fraction presque imperceptible de temps, toute pensée l’abandonna--seulement sensible à l’appui rencontré--à la densité, à la fixité de l’obstacle qui le retenait ainsi au-dessus d’un abîme imaginaire. Il y pesait de tout son poids avec une sécurité accrue, délirante. Son vertige, comme dissous au creux de sa poitrine par un feu mystérieux, s’écoulait lentement de ses veines.
* * * * *
C’est alors, c’est à ce moment même, et tout à coup, bien qu’une certitude si nouvelle ne s’étendît que progressivement dans le champ de la conscience, c’est alors, dis-je, que le vicaire de Campagne connut que, ce qu’il avait fui tout au long de cette exécrable nuit, il l’avait enfin rencontré.
Était-ce la crainte? Était-ce la conviction désespérée que ce qui devait être était enfin, que l’inévitable était accompli? Était-ce cette joie amère du condamné qui n’a plus rien à espérer ni à débattre? Ou n’était-ce pas plutôt le pressentiment de la destinée du curé de Lumbres? En tout cas, il fut à peine surpris d’entendre la voix qui disait:
--Calez-vous bien... ne tombez pas, jusqu’à ce que ce petit accès soit passé. Je suis vraiment votre ami--mon camarade--je vous aime tendrement.
Un bras ceignait ses reins d’une étreinte lente, douce, irrésistible. Il laissa retomber tout à fait sa tête, pressée au creux de l’épaule et du cou, étroitement. Si étroitement qu’il sentait sur son front et sur ses joues la chaleur de l’haleine.
--Dors sur moi, nourrisson de mon cœur, continuait la voix sur le même ton. Tiens-moi ferme, bête stupide, petit prêtre, mon camarade. Repose-toi. Je t’ai bien cherché, bien chassé. Te voilà. Comme tu m’aimes! Mais comme tu m’aimeras mieux encore, car je ne suis pas près de t’abandonner, mon chérubin, gueux tonsuré, vieux compagnon pour toujours!
C’était la première fois que le saint de Lumbres entendait, voyait, touchait celui-là qui fut le très ignominieux associé de sa vie douloureuse, et, si nous en croyons quelques-uns qui furent les confidents ou les témoins d’une certaine épreuve secrète, que de fois devra-t-il l’entendre encore, jusqu’au définitif élargissement! C’était la première fois, et pourtant il le reconnut sans peine. Il lui fut même refusé de douter à cette minute de ses sens ou de sa raison. Car il n’était pas de ceux qui prêtent naïvement au bourreau familier, présent à chacune de nos pensées, nous couvant de sa haine, bien qu’avec patience et sagacité, le port et le style épiques... Tout autre que le vicaire de Campagne, même avec une égale lucidité, n’eût pu réprimer, dans une telle conjoncture, le premier mouvement de la peur, ou du moins la convulsion du dégoût. Mais lui, contracté d’horreur, les yeux clos, comme pour recueillir au dedans l’essentiel de sa force, attentif à s’épargner une agitation vaine, toute sa volonté tirée hors de lui ainsi qu’une épée du fourreau, il tâchait d’épuiser son angoisse.
Toutefois, lorsque, par une dérision sacrilège, la bouche immonde pressa la sienne et lui vola son souffle, la perfection de sa terreur fut telle que le mouvement même de la vie s’en trouva suspendu, et il crut sentir son cœur se vider dans ses entrailles.
--Tu as reçu le baiser d’un ami, dit tranquillement le maquignon, en appuyant ses lèvres au revers de la main. Je t’ai rempli de moi, à mon tour, tabernacle de Jésus-Christ, cher nigaud! Ne t’effraye pas pour si peu: j’en ai baisé d’autres que toi, beaucoup d’autres. Veux-tu que je te dise? Je vous baise tous, veillants ou endormis, morts ou vivants. Voilà la vérité. Mes délices sont d’être avec vous, petits hommes-dieux, singulières, singulières, si singulières créatures! A parler franc, je vous quitte peu. Vous me portez dans votre chair obscure, moi dont la lumière fut l’essence--dans le triple recès de vos tripes--moi, Lucifer... Je vous dénombre. Aucun de vous ne m’échappe. Je reconnaîtrais à l’odeur chaque bête de mon petit troupeau.
Il écarta le bras dont il étreignait encore les reins de l’abbé Donissan, et s’écarta légèrement, comme pour lui laisser la place où tomber. Le visage du saint de Lumbres avait la pâleur et la rigidité du cadavre. Par sa bouche, relevée aux coins d’une grimace douloureuse qui ressemblait à un effrayant sourire, par ses yeux durement clos, par la contraction de tous ses traits, il exprimait sa souffrance. Mais c’est à peine néanmoins s’il s’inclina légèrement sur le côté. Il restait assis sur le pan du manteau, dans une immobilité sinistre.
L’ayant observé d’un regard oblique, aussitôt détourné, le compagnon fit un imperceptible mouvement de surprise. Puis, reniflant avec bruit, il tira de sa poche un large mouchoir et, le plus simplement du monde, s’essuya le cou et les joues.
--Trêve de plaisanterie, monsieur l’abbé, fit-il. La nuit, à sa fin, est rudement fraîche, dans cette sacrée saison!
Il lui donna sur l’épaule une bourrade amicale, ainsi qu’on pousse par jeu un objet en état d’équilibre instable, ou les enfants cet homme de neige qui s’effondre aussitôt sous leurs huées. Cependant le vicaire de Campagne ne chancela point, mais il ouvrit lentement les yeux. Et, sans qu’aucun des traits de son visage ne se détendît, commença de couler entre ses paupières un regard noir et fixe.
--L’abbé! Monsieur l’abbé! Hé! l’abbé!... appela le maquignon d’une voix forte. Vous passez, l’ami! Vous êtes froid... Hé là!
Il lui prit les deux mains dans une seule de ses larges paumes, et de l’autre il frappait sur elles à petits coups.
--Levez-vous, sacrebleu! Mettez-vous debout, nom de nom! Il y a de quoi se geler le sang, ma parole!
Il glissa les doigts sous la soutane et tâta le cœur. Puis, par une succession de gestes plus rapides, et pour ainsi dire instantanés, il lui toucha le front, les yeux, la bouche. Puis, encore, il reprit les mains entre les siennes, et il souffla dedans son haleine. Chacun de ses mouvements trahissait une hâte un peu fébrile, celle de l’ouvrier qui achève un travail délicat, et craint d’être surpris par la tombée du jour, ou par quelque visite importune. Enfin, tout à coup, ramenant ses mains sur sa propre poitrine, et agité d’un grand frisson, comme s’il eût plongé lentement dans une eau profonde et glacée, il se mit brusquement debout.
--Je résiste au froid, dit-il: je résiste _merveilleusement_ au froid et au chaud. Mais je m’étonne de vous voir encore là, sur cette boue glacée, immobile, assis. Vous devriez être mort, ma parole... Il est vrai que vous vous êtes bien agité tout à l’heure, sur la route, mon cher ami... Pour moi, j’ai froid, je l’avoue... J’ai toujours froid... Ce sont là des choses que vous ne me ferez pas aisément dire... Elles sont vraies pourtant... Je suis le Froid lui-même. L’essence de ma lumière est un froid intolérable... Mais laissons cela... Vous voyez devant vous un pauvre homme, avec les qualités et les défauts de son état... un courtier en bidets normands et bretons... un maquignon, qu’ils disent... Laissons cela encore! Ne considérez que l’ami, le compagnon de cette nuit sans lune, un bon copain... N’insistez pas! Ne pensez point obtenir beaucoup d’autres renseignements sur cette rencontre inattendue. Je ne désire que vous rendre service, et que vous m’oubliiez aussitôt. Je ne vous oublierai pas, moi. Vos mains m’ont fait beaucoup de mal... et aussi votre front, vos yeux et votre bouche... Je ne les réchaufferai jamais: elles m’ont littéralement glacé la moelle, gelé les os; ce sont les onctions, sans doute, votre sacré barbouillage d’huiles consacrées--des sorcelleries. N’en parlons plus... Laissez-moi aller... J’ai encore un long ruban de route. Je ne suis pas rendu. Quittons-nous ici. Tirons chacun de notre côté.
Il marchait de long en large, avec agitation, avec colère gesticulant, mais sans s’écarter de plus de quelques pas. C’est que l’abbé Donissan le suivait çà et là de son regard ténébreux. Et maintenant les lèvres ne remuaient plus dans sa face immobile.
Ce que le visage exprimait désormais, c’était d’ailleurs moins la crainte qu’une curiosité sans bornes. On eût pu dire la haine, mais la haine suscite une flamme dans le regard humain. L’horreur, mais l’horreur est passive, et aucun cri d’angoisse ou de dégoût n’eût desserré les mâchoires refermées sur une résolution farouche. Le vain appétit de savoir n’a pas non plus cette dignité souveraine. Encore humble dans son triomphe, à chaque instant plus complet et plus sûr, le vicaire de Campagne ne doutait point qu’une victoire sur un tel adversaire est toujours précaire, fragile, de peu de durée. Qu’importe de voir un instant l’ennemi à ses pieds, à sa merci? Mais c’est là le tueur d’âmes, auquel il faut arracher quelqu’un de ses secrets.
Tout à coup l’étrange marcheur s’arrêta net, comme s’il eût, dans ses gesticulations, resserré d’invisibles liens, tel qu’un taureau garrotté. Sa voix, un moment plus tôt montée jusqu’au ton le plus aigu, reprit son habituel accent, et il prononça les paroles suivantes, avec une certaine simplicité:
--Laisse-moi. Ton expérience est finie. Je ne te savais pas si fort. Nous nous reverrons plus tard sans doute. Même, si tu le désires, nous ne nous reverrons plus du tout. Depuis une minute, je n’ai plus aucun pouvoir sur toi.
Il retira de sa poche le large mouchoir, et s’essuya frénétiquement le visage et les mains. La respiration faisait entre ses lèvres un sifflement douloureux.
--Ne bredouille pas tes prières. Tais-toi. Ton exorcisme ne vaut pas un clou. C’est ta volonté que je n’ai pu forcer. O singulières bêtes que vous êtes!
Il regardait à droite et à gauche avec une inquiétude grandissante. Même il se retourna subitement, et scruta l’ombre, derrière lui.
--Cette guenille commence à me peser, fit-il encore, en agitant violemment les épaules. Je me sens mal dans ma gaine de peau... Donne un ordre, et tu ne trouveras plus rien de moi, pas même une odeur...
Il resta un long moment, le visage entre ses paumes, comme pour recueillir des forces. Quand il releva la tête, l’abbé Donissan, pour la première fois, vit ses yeux, et gémit.
Celui qui, noué des deux mains à la pointe extrême du mât, perdant tout à coup l’équilibre gravitationnel, verrait se creuser et s’enfler sous lui, non plus la mer, mais tout l’abîme sidéral, et bouillante à des trillions de lieues l’écume des nébuleuses en gestation, au travers du vide que rien ne mesure et que va traverser sa chute éternelle, ne sentirait pas au creux de sa poitrine un vertige plus absolu. Son cœur battit deux fois plus furieusement contre ses côtes, et s’arrêta. Une nausée souleva ses entrailles. Les doigts, d’une étreinte désespérée, seuls vivants dans son corps pétrifié d’horreur, grattèrent le sol comme des griffes. La sueur ruissela entre ses épaules. L’homme intrépide, comme ployé et arraché de terre par l’énorme appel du néant, se vit cette fois perdu sans retour. Et pourtant, à cet instant même, sa suprême pensée fut encore un obscur défi.
Aussitôt, d’une seule poussée, la vie suspendue reprit sa course dans ses veines, ses tempes battirent de nouveau. Le regard, toujours fixé sur le sien, ressemblait à n’importe quel autre regard, et la même voix parlait à ses oreilles, comme si elle ne s’était jamais tue.
--Je vais te quitter, disait-elle. Tu ne me reverras jamais. On ne me voit qu’une fois. Demeure dans ton entêtement stupide. Ah! si vous saviez le salaire que ton maître vous réserve, tu ne serais pas si généreux, car nous seuls--nous, dis-je!--nous seuls ne sommes point ses dupes et, de son amour ou sa haine, nous avons choisi--par une sagacité magistrale, inconcevable à vos cervelles de boue--sa haine... Mais pourquoi t’éclairer là-dessus, chien couchant, bête soumise, esclave qui crée chaque jour son maître!
Se baissant avec une agilité singulière, il prit au hasard un caillou du chemin, le leva vers le ciel entre ses doigts, prononça les paroles de la consécration, qu’il termina par un joyeux hennissement... D’ailleurs, tout se fit avec la rapidité de l’éclair. L’écho du rire parut retentir jusqu’à l’extrême horizon. La pierre rougit, blanchit, éclata soudain d’une lueur furieuse. Et, toujours riant, il la rejeta dans la boue, où elle s’éteignit avec un sifflement terrible.
--Cela n’est qu’un jeu, fit-il, un jeu d’enfant. Cela ne vaut même pas la peine d’être vu. Néanmoins, voici l’heure où nous devons nous quitter pour toujours.
--Va-t’en! dit le saint de Lumbres. Qui te retient?...
Sa voix était basse et tranquille, avec on ne sait quel frémissement de pitié.
--On nous accueille avec effroi, répondit l’autre d’une voix également basse, mais on ne nous quitte pas sans péril.
--Va-t’en, répondit doucement le vicaire de Campagne.
L’affreuse créature fit un bond, tourna plusieurs fois sur elle-même avec une incroyable agilité, puis fut violemment lancée, comme par une détente irrésistible, à quelques pas, les deux bras étendus, ainsi qu’un homme qui chercherait en vain à rattraper son équilibre. Si grotesque que fût cette cabriole inattendue, la succession des mouvements, leur violence calculée, plus encore leur brusque arrêt avaient je ne sais quelle singularité qui ne prêtait pas à rire. L’obstacle invisible contre lequel le noir lutteur s’était tout à coup heurté n’était certes pas ordinaire, car, bien qu’il eût paru en esquiver le choc avec une souplesse infinie, dans le grand silence, imperceptiblement, mais jusque dans ses profondeurs, le sol trembla et gémit.
Il recula lentement, tête basse, et s’assit sans bruit, comme humblement.
--Vous me tenez donc, dit-il en haussant les épaules. Jouissez de votre pouvoir tout le temps qui vous est donné.
--Je n’ai aucun pouvoir, répondit l’abbé Donissan, avec tristesse: pourquoi me tenter? Non! cette force ne vient pas de moi, et tu le sais. Cependant je t’observe depuis un moment avec quelque profit. Ton heure est venue.
--Cela n’a pas beaucoup de sens, repartit l’autre, doucement. De quelle heure parlez-vous? Est-il encore une heure pour moi?
--Il m’est donné de te voir, prononça lentement le saint de Lumbres. Autant que cela est possible au regard de l’homme, je te vois. Je te vois écrasé par ta douleur, jusqu’à la limite de l’anéantissement--qui ne te sera point accordé, ô créature suppliciée!
A ce dernier mot, le monstre roula de haut en bas du talus sur la route, et se tordit dans la boue, tiré par d’horribles spasmes. Puis il s’immobilisa, les reins furieusement creusés, reposant sur la tête et sur les talons, ainsi qu’un tétanique. Et sa voix s’éleva enfin, perçante, aiguë, lamentable:
--Assez! Assez! chien consacré, bourreau! Qui t’a appris que de tout au monde la pitié est ce que nous redoutons le plus, bête ointe! Fais de moi ce qu’il te plaira... Mais si tu me pousses à bout...
Quel homme n’eût entendu avec effroi cette plainte proférée avec des mots--et cependant hors du monde? Quel homme n’eût au moins douté de sa raison? Mais le saint de Lumbres, son regard fixé vers le sol, ne songeait qu’à celles des âmes que celui-ci avait perdues...
Tout le temps que dura l’oraison, l’autre continua de gémir et de grincer, mais avec une force décroissante. Lorsque le vicaire de Campagne se releva, il se tut tout à fait. Il gisait, pareil à une dépouille.
* * * * *
--Que me voulais-tu, cette nuit? demanda l’abbé Donissan, avec autant de calme que s’il se fût adressé à quelqu’un de ses familiers.
De la dépouille immobile une nouvelle voix monta:
--Il nous est permis de t’éprouver, dès ce jour et jusqu’à l’heure de ta mort. D’ailleurs, qu’ai-je fait moi-même, sinon obéir à un plus puissant? Ne t’en prends pas à moi, ô juste, ne me menace plus de ta pitié.
--Que me voulais-tu? répéta l’abbé Donissan. N’essaie pas de mentir. J’ai le moyen de te faire parler.
--Je ne mens pas. Je te répondrai. Mais relâche un peu ta prière. A quoi bon, si j’obéis? Il m’a envoyé vers toi pour t’éprouver. Veux-tu que je te dise de quelle épreuve? Je te le dirai. Qui te résisterait, ô mon maître?
--Tais-toi, répondit l’abbé Donissan, avec le même calme. L’épreuve vient de Dieu. Je l’attendrai, sans en vouloir rien apprendre, surtout d’une telle bouche. C’est de Dieu que je reçois à cette heure la force que tu ne peux briser.
Au même instant, ce qui se tenait devant lui s’effaça, ou plutôt les lignes et contours s’en confondirent dans une vibration mystérieuse, ainsi que les rayons d’une roue qui tourne à toute vitesse. Puis ces traits se reformèrent lentement.
Et le vicaire de Campagne vit soudain devant lui son double, une ressemblance si parfaite, si subtile, que cela se fût comparé moins à l’image reflétée dans un miroir qu’à la singulière, à l’unique et profonde pensée que chacun nourrit de soi-même.