Part 8
--Signorina! continuait l’Italienne. Je connais le moyen de vous sauver. J’ai vu la clef du portail. Je sais où elle est. Je l’ai vue!... Devant Augustus, à sa droite... Cette clef!... J’en ai rêvé tantôt dans cette cave où l’on m’a jetée, demi-morte de peur, après m’avoir... Je n’ose pas vous dire!... Les souffrances endurées, la rage ressentie ne m’ont pas ôté l’usage de l’esprit. J’ai réfléchi et je garde le pressentiment, croyez-en votre pauvre servante, plus misérable encore que vous ne pensez, que bientôt, grâce à moi, vous sortirez d’ici. Ayez confiance! Ah! ce que j’ai subi pendant ces quelques heures n’est rien, rien, si vous y trouvez la liberté!...
Mlle de Targes regarda plus attentivement l’Italienne. La cernure profonde qui bistrait ses yeux, la sueur qui perlait à ses tempes, les éraflures de son maigre visage aux cheveux collés, la brûlure de son haleine, révélaient qu’elle aussi avait eu à se défendre, à lutter comme une brave petite bête sauvage, désespérément.
Quel supplice avait-on imaginé pour celle-là?...
En quelques mots haletants, l’enfant la renseigna. C’était monstrueux...
Augustus, la voyant passer, l’avait hélée avec,--ô surprise!... un joyeux sourire. Lui, si peu bavard d’ordinaire, s’était montré tout à coup prolixe, faisant assaut d’amabilités. La Triestine, stupéfaite, s’était, une minute, bercée de l’espoir qu’un renseignement quelconque s’échapperait de cette conversation. Elle avait avancé le nez, inspectant avec curiosité l’intérieur de la maisonnette.
De plus en plus engageant, le hideux bonhomme l’avait invitée à compléter son inspection. Sans défiance, elle était entrée... Alors, fermant la porte, il avait abattu sur la proie guettée, sur la proie enfin permise, ses pattes de géant... Maigre les ruades et les sursauts désespérés de la fillette, il tâtait ce corps gracile, écrasant sous ses doigts lourds le fruit menu des seins trop jeunes qu’il cherchait à faire jaillir du corsage arraché... Elle s’était défendue vaillamment, la pauvre fille, mais lui, bravant les morsures et les coups d’ongle, lui avait ligoté les pieds, puis les mains. Enfin, il l’avait bâillonnée de son mouchoir sale. Puis, cela avait été innommable... Il s’était baissé, relevant les jupes de la malheureuse, lui faisant subir l’odieux supplice de ses baisers immondes... Il n’avait lâché le triste corps soubresautant que lorsque son caprice abject eut été satisfait. Et, traînant par les cheveux cette forme humaine, loque souillée de sa bave de brute, il avait ouvert la trappe de sa cave et le corps de l’enfant, dégringolant les marches, tombait sur un tas de charbon, la tête la première... Elle aurait pu, sur le coup, être tuée...
Elle était demeurée là, pantelante, durant des heures... Par le soupirail, elle avait entendu les propos échangés entre son bourreau et la valetaille. Enfin, Augustus était venu l’empoigner à nouveau, puis l’ayant remontée dans sa loge et délivrée de ses liens, il avait souligné, d’un geste bien tudesque, toutes les tortures endurées par sa victime, en lui octroyant, marque du plus insultant mépris, un large coup de pied dans le derrière...
Elle s’était enfuie vers sa maîtresse. Maintenant, sanglotante, elle était abattue à ses pieds. Françoise l’avait écoutée, frémissante. Ce que Marina venait de souffrir, le guet-apens du bain dont elle avait failli être elle-même victime, la morsure, cuisante encore, du fouet de la Dortnoff, l’emplissaient d’une terreur folle en même temps que d’une haine farouche. Sa torpeur était passée. Une pitié profonde envers la Triestine la faisait se pencher sur cette fragilité plus blessée qu’elle...
La sauvageonne s’était tue, la regardant avec une ferveur extasiée, joignant les mains, se sentant comme protégée par la plus forte, par la plus grande.
Émue, Françoise avait pris le front de la fillette entre ses doigts et, avec une infinie tendresse, y déposait un baiser. Humides de larmes, les yeux de l’Italienne rayonnèrent. Elle murmura:
--Par la Madone, Signorina, pour vous, je sacrifierais ma vie!
Venu du lointain, un bruit leur parvenait, confus, croissant... Elles percevaient distinctement l’aigre bruit du fifre et le sourd grondement que font les troupes en marche...
Une immense tristesse envahissait le cœur des jeunes filles. Le soir tomba. Nul bruit. Elles n’entendirent pas Ardessy rentrer. Le rez-de-chaussée était plongé dans le silence.
Solennel, le maître d’hôtel vint, comme de coutume, prendre les ordres. Mlle de Targes n’accepta rien.
Vers dix heures, pendant que Françoise était plongée dans une morne méditation, la Triestine demanda:
--Avez-vous de l’or, Signorina?
Oui, elle possédait environ quinze mille francs sur elle. Toutes ses économies amassées durant dix-sept mois de servage: un chèque de dix mille francs, le reste en billets de banque et en une trentaine de doubles-couronnes d’or.
--Mettez cela dans votre sac. Prenez votre chapeau. Tenez-vous prête. Suivez-moi. Ne faites aucun bruit!
Avant d’ouvrir la porte sur le grand escalier, l’Italienne murmura:
--Nous ne pourrons jamais nous sauver toutes deux... N’ayez pas peur et, voulez-vous, Signorina? embrassez-moi une fois encore, la dernière... Dieu, qui est juste, s’il n’est pas avec moi, sera avec vous!
Les deux femmes se glissèrent dans le parc; la demie de dix heures sonnait. Elles atteignaient, en silence, la maison du portier où elles aperçurent, formidable cerbère aux poings géants, gardant fidèlement la grille d’entrée, l’ignoble Augustus, ronflant sur sa chaise...
--Tenez-vous près de la grille, souffla la Triestine. Quelque bruit que vous puissiez entendre, dès que vous aurez la clef du portail, ramassez-la. Ouvrez et, sans vous soucier de moi, partez!... Partez sans vous retourner, sans un regard, sans un mot!... Adio, Signorina!...
Elles s’étreignaient...
Précautionneusement, elle ouvrit la porte de la loge.
Sur la table où il dormait, devant les pattes velues du monstre, s’étalait la clef libératrice... Nouveau David, la frêle fille de Trieste se mesurait avec Goliath endormi...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Tout le reste n’était qu’un autre rêve affreux, un autre rêve atroce, vécu par Françoise de Targes.
Une clef, jetée sur le sable et ramassée, avec la rapidité de l’éclair, par la fugitive, laissant, toute grande ouverte, la lourde porte de fer aux grilles dorées... Le bruit d’une lutte... Un coup de feu... Des clameurs dans la nuit... Une course de bête traquée à travers bois, à travers champs... Le hasard d’une voiture de laitier rencontrée à l’aube et qui, moyennant dix marks, la conduisait, échevelée, rompue, à une gare encombrée de soldats allemands, appelés sous les drapeaux par la mobilisation, pour le triomphe de la «Kultur», voilà ce que Françoise, les tempes bourdonnantes, le corps brisé, le cœur prêt à sauter et le cerveau en délire, revoyait dans le compartiment de première qui l’emportait vers la Suisse, dans l’infernal supplice d’un cauchemar épouvantable, d’un cauchemar sans nom, d’un cauchemar sans fin!...
Et, là-bas, auprès de la lourde porte de fer aux rosaces compliquées, dans la loge du cerbère Augustus, devant les nègres atterrés et stupides, gisait, un trou sanglant au milieu du front le frêle petit cadavre de Marina, la Triestine, qui, courageusement, avait fait le sublime sacrifice de sa vie pour sauver Françoise, parce que celle-ci, dans sa douceur, dans son humaine tendresse, lui avait révélé ce qu’il y a de plus magnifique au monde: la Bonté!...
X
Et puis, il y eut la guerre...
--Je t’ai admirée en robe de soirée, de visite et d’intérieur, en maillot de bain, et même en chemise de nuit, mais jamais, non jamais, je ne t’ai vue aussi belle, aussi chic, aussi réussie, aussi «chef-d’œuvre» enfin! que sous ce costume-là!...
C’est Mlle Corbier qui, volubile, parle ainsi.
Son éternel monocle à l’œil, elle inspecte dans le hall de la rue Desbordes-Valmore, où Jacques Provence a réuni tant d’œuvres d’art, sa Françoise qui se tient devant elle, vêtue du fourreau blanc des infirmières, drapée dans l’ample manteau bleu, sa jolie tête grave, aux yeux tristes, serrée sous le bandeau où saigne la pourpre d’une toute petite croix...
Il y a six mois qu’elle est de retour, cette vaillante Françoise. Comme un oiseau blessé qui, tirant de l’aile, revient au nid, elle s’est abattue quai Voltaire, un soir d’août, brisée par plusieurs nuits de voyage et par les émotions les plus effroyables.
Il fallait voir la fureur d’une Moune écumante montrant les poings à cette saleté d’Archiduchesse, à sa clique d’ivrognes, de bourreaux, d’empoisonneurs et de pervertis; à ce Prince--un satyre qui n’avait rien inventé en comparant sa nièce à un lis!--à cette Dortnoff, qui méritait d’être pétrolée, puis grillée vive, et à ce comte Ardessy,--une ordure doublée d’une fripouille!
--Plus fripouille encore que mon notaire! On l’a arrêté, tu sais, mignonne? Cette canaille n’avait englouti que trois millions à sa clientèle! C’est _un rien, un souffle, un rien_... comme fredonnait _Rip_. Une paille! Nous sommes, pour notre compte, allégés de trois cent cinquante billets de mille. De quoi faire à la notairesse des papillotes de luxe pour la nuit.
Depuis lors, Marie-Antoinette Corbier ressasse chaque jour, le même chapelet de malédictions et d’injures plus ou moins variées, mais parfois sonore, un rire s’échappe de ses fortes lèvres.
--Comme tu es heureuse de pouvoir rire encore, ma Moune! constate sa nièce.
--Où est le temps, par contre, où, toi, tu riais de tout? Où tu me sortais des aphorismes à la Sainte-Thérèse et à la Spinoza? Il faut que ce soit moi maintenant, moi, la grosse ronchon, qui fasse le pantin pour t’arracher un sourire. Ah! ma Reine jolie, t’avoir là, te cajoler, t’embrasser! Quelle joie! Quoi qu’on dise, va, il y a, malgré tout, un peu de bonheur pour les braves gens...
--Tu trouves?... Il y a tant de braves gens qui meurent sur le front, à chaque heure qui passe!
--A mon âge, on est égoïste. C’est nous les braves gens. Ceux dont tu parles sont des gens braves.
--Évidemment... Tu finiras par trouver que ton notaire est la crème des hommes. Puisqu’il est encore en prison, tu devrais songer à lui envoyer quelques douceurs.
--Pour quoi faire?
--Pour lui exprimer ta satisfaction de le savoir à l’abri des balles, pendant que sa clientèle se fait copieusement casser la figure.
--Il y a un progrès. Tu railles. Ton moral s’améliore. Bientôt tu riras.
Françoise secoue lentement la tête.
--Non, Mounette, non; je ne rirai plus, tant qu’il y aura la guerre.
--Crois-tu, hein?... Tu sais qu’on est toujours sans nouvelles du fils Giraud. Quand il est parti, le premier jour, et qu’il m’a embrassée, ah! ma chère! ce que j’ai pleuré!... Une fontaine, dont on aurait arraché le robinet! La maman Giraud, chez qui j’allais chaque matin tremper ma demi-douzaine de mouchoirs, ne cessait de me réconforter, de me rassurer:
«--Ayez confiance, ma bonne! disait-elle. Elle reviendra, cette chère enfant. Dieu ne l’abandonnera pas. Elle est dans sa main!»
J’ai bondi.
«--Dans sa main? lui ai-je répondu. La voilà bien lotie! Dieu n’a pas assez de ses dix doigts pour se les fourrer dans l’œil.»
La pauvre était scandalisée de mon impiété, mais que veux-tu? Je devenais enragée. Je ne vivais plus. Sans nouvelles de toi depuis trois semaines, je pensais que ces misérables t’avaient assassinée! Je courais avec l’oncle Jacques, les ministères, les ambassades. On remuait ciel et terre. Pour ça, je n’ai rien eu à lui reprocher. Et puis, il est mort, n’est-ce pas?... Paix à ses cendres!... Il est mort bien, après avoir vécu très mal.
--Oh! Tante, dis qu’il est tombé en héros!...
--En héros crâneur!... Une rose à la main!... Je te demande un peu! A son âge!... On comprend ça chez un Saint-Cyrien, mais chez un monsieur ventru!...
--Ne sois pas injuste, Moune. Il a été admirable. Et puis, songe à ce qu’il a fait pour nous!
--Pour toi.
--Pour nous.
--Pour toi. Tu es sa légataire universelle. Ah! Mademoiselle la femme de lettres, vous êtes devenue un plus beau parti qu’avant!
En effet, dès le retour de sa nièce, Jacques-Olivier de Targes s’était engagé, réclamant la faveur de monter, tout de suite, en première ligne. Il aurait voulu, méprisant l’âge, la fatigue et l’impitoyable maladie qui le rongeait, écrire un beau livre, une œuvre _vécue_ sur la grande guerre.
Que risquait-il?... De mourir un peu plus tôt?... La Faculté n’avait-elle pas compté ses jours? Autant finir en beauté...
Et il était tombé dans une vague d’assaut, grimpé sur un talus, entraînant les autres, une fleur à la main, en récitant,--ce poète!--des vers du quatrième acte de _Cyrano_!...
La mort sublime de Jacques-Olivier de Targes, dit «Provence», avait donné aux folles erreurs de celui qui fut _Frère Jacques_ la plus glorieuse absolution...
Françoise l’a très sincèrement pleuré.
Elle pense à lui, dans ce décor somptueux où il aimait à vivre, avec la même piété qu’elle accorde au souvenir de la petite Triestine.
Quelquefois, assaillie d’un doute douloureux, ce nom lui monte aux lèvres: Marina!...
Mais Moune est là, veillant au grain. Son autorité bougonne intervient:
--Console-toi, va!... Elle aura bien su se débrouiller toute seule, cette petite! Telle que tu me l’as dépeinte, c’est une luronne qui n’a pas froid aux yeux. Elle a dû conserver ton adresse... Un beau matin, quand nos «poilus» auront flanqué une raclée définitive aux Boches, tu recevras une carte postale t’annonçant le débarquement de ta macaroni. Tu verras, fillette, tu verras!... Tout s’arrange dans la vie... D’ailleurs, c’est M. Alfred Capus qui l’a dit!...
--Aujourd’hui, il ne le dirait plus.
Françoise a raison. Les choses ne vont ni aussi vite, ni aussi bien, que le veut l’optimisme exagéré de Marie-Antoinette Corbier.
Ah! cette Moune! Elle a jeté feu et flammes quand l’ennemi descendait en trombe sur Paris. Le miracle de la Marne l’a rendue délirante de joie... Le portrait du Général Joffre garde, depuis, une place d’honneur dans sa chambre à coucher. En parlant du grand soldat, il lui arrive de bégayer d’admiration.
--Dommage que celui-là ne soit pas célibataire, déclare-t-elle avec son turbulent cynisme, c’est le seul homme que je consentirais à épouser!
Quand sa nièce est présente, elle ajoute, non sans un brin de malice au fond de ses gros yeux:
--Il y en a bien encore un autre pour qui j’ai un faible, mais, celui-là, je suis trop vieille pour lui. Il s’appelle...
Mais Françoise ne répond pas.
Son service à l’hôpital-annexe de l’avenue Malakoff, que Mme Champel-Tercier, la femme du richissime banquier, a mis à la disposition de l’autorité militaire dans l’hôtel qui lui appartient, lui prend la majeure partie de son temps.
Vivant exemple d’endurance et d’énergie, Mlle de Targes fait preuve d’un inlassable dévouement. Ses nerfs sont d’acier, son corps de fer. Infatigable, elle ignore le repos. Ses mains fines ont appris à panser les plaies les plus répugnantes, à essuyer sans dégoût les plus affreuses purulences, à fermer pieusement les lourdes paupières des moribonds et sa douce voix a su bercer dans un beau rêve les plus atroces agonies...
Tous les blessés l’adorent. Elle est la fée de l’hôpital. Sa blonde silhouette n’a qu’à paraître pour que tous les visages s’illuminent et sa douceur est à tel point proverbiale que, familièrement, certains soldats l’ont dénommée «Bon-Temps».
Il y a des titres de gloire qui ne valent pas celui-là... C’est du bon temps qu’on passe, grâce à elle, après les heures infernales subies et souffertes dans le frénétique carnage des champs de bataille. C’est du bon temps quand ses belles mains, agiles et souples, vous happent et vous soulèvent, tel un enfantelet, vous penchent, vous emmaillottent et vous bordent, chastement maternelles...
C’est encore du bon temps--et du meilleur--quand, au moment redouté des opérations délicates, son angélique sourire vous est une caresse légère avant l’envahissement par l’angoissante torpeur du chloroforme et de l’éther... C’est aussi du bon temps, quand, rouvrant les paupières après avoir frôlé l’infini de la mort, vous rencontrez ses yeux splendides où la bonté rayonne... Et les potions savamment préparées et remuées, les breuvages acidulés, dont la fraîcheur est un délice pour la bouche enfiévrée, les paroles berceuses et consolatrices, tout cela,--n’est-ce pas?--oui, tout cela, c’est du bon temps pris sur les horreurs et sur les tortures d’une époque qu’on souhaite sans lendemain...
--Regarde-la passer, «Bon-Temps», mon vieux, a dit un jour un blessé à son voisin de lit. Tu trouves pas qu’on dirait une fleur?...
Et Françoise, qui a entendu, est devenue pâle, atrocement...
Elle se souvient qu’elle fut, il y a quelques mois à peine, une triste fleur de France jetée par le hasard, très loin, dans une Cour d’Allemagne, et ses yeux, qui ont tant pleuré, ses yeux qui ont pleuré d’angoisse, pleuré de honte sous l’odieux claquement du fouet, ses yeux éblouissants et splendides se ferment pour revoir, une fois encore, la brune image de la Triestine, de cette petite Rina qui, héroïquement, a sacrifié sa vie pour la sauver...
En dépit des suppositions favorables de Moune, qu’est-elle devenue, hélas! la pauvrette? Françoise se reproche de l’avoir écoutée, de l’avoir abandonnée, de s’être enfuie lâchement, poursuivie, talonnée par une horrible épouvante... Oui, Marina est morte... Elle le comprend. Elle le devine. Elle le sent, et des sanglots lui montent à la gorge, l’étouffent...
Des journaux suisses lui ont appris la fin du Prince Hugo, massacré en Lithuanie, à la tête de ses troupes. Tiens! Elle ne l’avait donc pas tué tout à fait, celui-là? Elle n’a même pas eu un tressaillement!... Par contre, Moune s’est livrée aux douceurs démonstratives de la plus intense jubilation.
--Ça fait une jolie crapule de moins! a-t-elle déclaré en guise d’oraison funèbre. A propos, sais-tu ce que j’apprends, mignonne? La mère Fessier, cette abominable gueuse, vient d’être expulsée! Elle était Boche de naissance, cette coquine, ma chère!... A qui se fier?...
* * * * *
--«Bon-Temps»!... «Bon-Temps»!...
C’est Mme Champel-Tercier qui, cordiale, interpelle ainsi Mlle de Targes, au moment où, après deux nuits blanches, la jeune fille s’apprête à regagner le petit hôtel de la rue Desbordes-Valmore où l’attend, monoclée, maugréante et attendrie, tante Moune.
--Vous alliez partir, Targes?... Quel dommage! Mlle de Gramond est malade, Mme de Proves n’est pas venue, et il m’arrive trois nouveaux blessés.
--C’est bien. Je resterai. Voulez-vous seulement faire téléphoner chez moi: Passy 07-23.
--Je me charge de ce soin. Targes, vous êtes un ange, sachez-le!
Françoise esquisse un pâle sourire, voilé de mélancolie.
--Dans quelle salle sont-ils?
--Au premier. Ah! il y a l’un d’entre eux qui est dans un fichu état. Vous aurez à le décrotter, ma petite. Il a de la boue jusqu’aux yeux. Un vrai barbet!... Le malheureux a eu un bras arraché et il est couvert d’ecchymoses. Vous le soignerez bien, Targes, n’est-ce pas?
--J’y vais.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Dans un grand lit blanc, devant la clarté dansante d’un feu de bois, Françoise et une infirmière ont étendu le pauvre diable, dont l’uniforme souillé est celui d’un médecin militaire. On l’a pansé rapidement à l’ambulance. Les heures de voyage l’ont anéanti...
--Vite! commande Françoise à son aide. Courez chercher le docteur Chartrain afin qu’il commence sa visite par ici.
Demeurée seule, «Bon-Temps» ne reste pas inactive. Avec un linge imbibé d’eau tiède, elle détache la boue jaunâtre qui couvre ce visage contracté par la souffrance et, avec de minutieuses précautions, elle tamponne les paupières meurtries que, vainement, le blessé essaie d’ouvrir...
Tout à coup, elle a un faible cri de surprise et d’émoi, celle qui fut «Fleur-de-France», celle qui, vierge flagellée de la Piscine des Hespérides, avait brandi, meurtrière, un couteau d’argent!... Cette furie vengeresse et dénudée n’est plus, à cet instant, qu’une pâle jeune fille tremblante...
Malgré la barbe dont la blonde broussaille envahit le visage du patient, elle vient de reconnaître celui, qu’autrefois, elle a si cruellement raillé, celui dont elle a déclaré ne jamais vouloir accepter le nom.
_Jamais_!... C’était un mot d’avant la guerre!...
En bourrasque, le chirurgien fait son entrée. Une seconde, il regarde «Bon-Temps»; puis, avec une affectueuse brusquerie:
--Vous avez une fichue mine, Targes. Vous vous claquerez, mon enfant, avec cette vie-là!
Pour toute réponse, elle lui indique le blessé. Il l’examine, avec une grimace qui signifie la crainte...
--Pourra-t-on le sauver, docteur? interroge Françoise, angoissée.
--Oui, répond l’homme de science courbé sur le patient. Le coffre est bon et si, cette nuit, la température diminue, nous pourrons, tant bien que mal, le tirer de là.
--Je resterai à ses côtés, déclare Mlle de Targes d’une voix où vibre l’émotion de cette rencontre voulue par le Destin. Je ne bougerai pas de son chevet.
--Vous le connaissez donc? interroge Chartrain, étonné.
--Oui... C’est un ami d’enfance, Amédée Giraud.
En entendant prononcer son nom, le blessé a fait un mouvement. Son regard se porte sur le docteur, sur cette infirmière qui l’accompagne et dont les traits lui rappellent l’inaccessible adorée, l’orgueilleuse Mlle de Targes. Alors, croyant rêver, il balbutie:
--France... Françoise! Ma chère... Françoise!
Une douceur infinie pénètre le cœur de la jeune fille... Pareils à deux fleurs mouillées de larmes, ses yeux s’illuminent, resplendissent...
Elle se penche vers le mutilé et, déposant sur ce front marqué par la gloire, la caresse d’un chaste baiser, c’est dans un sanglot, tout bas, qu’elle murmure:
--Chut! Soyez sage... Dormez, Amédée... Je vous aime!...
FIN
TABLE DES CHAPITRES
I. Moune Corbier 1 II. Mon frère Jacques 25 III. L’Archiduchesse 43 IV. Choses d’Allemagne et Gens de France 61 V. Idylle princière 87 VI. L’envers du décor 105 VII. Le Rapt 127 VIII. Sous le fouet 159 IX. Flagellée! 179 X. Et puis, il y eut la guerre... 203
ACHEVÉ D’IMPRIMER le vingt-quatre mars mil neuf cent vingt et un par L’IMPRIMERIE ORLÉANAISE à Orléans pour la LIBRAIRIE DES LETTRES