Part 5
Puis, Frau Windstrüb ayant fréquemment été ramassée ivre-morte, dans sa chambre, devait-on la croire sur parole?... Or, l’énorme Schwantzer, qui volait dans les magasins de Felsburg, comme elle chipait dans tous les appartements où, sournoisement, elle réussissait à s’introduire, avouait alors avoir, par pure plaisanterie, caché le bijou de son amie...
Caroline Hurst avorta peu après.
Le Dr Oberstag ayant exigé des réparations, sa «protégée» fut promue à la direction de la lingerie,--contiguë au service médical--et elle toucha, pour cette... erreur, une indemnité de plusieurs milliers de marks.
Dans ce genre d’intimité scandaleuse entre maîtres et domestiques, il y avait eu pis encore...
Le Chancelier von Welschmann, ce pacifique à l’allure bonasse, au placide sourire, avait, dans une crise de colère furieuse, étranglé de ses mains son jeune valet de chambre, un pauvre diable dont le seul tort avait été de répondre aux avances de la fille Hurst, deux fois nommée en cet étrange palmarès.
Welschmann, très exigeant, ne pouvait se passer de la présence de Hans Kleider. Frais et rose comme une fille, sa jeunesse exerçait la plus heureuse influence sur l’humeur du chancelier. Cette influence-là allait très loin...
Welschmann, qui, à ce qu’il prétendait, était atteint d’une incurable insomnie, avait fait dresser un lit pour le fidèle valet, dans sa propre chambre!
Deux coqs vivaient en paix, Une poule survint...
La poule était Caroline Hurst. Un peu lasse des hommages de la science, elle avait tiqué sur la jeunesse râblée du gars et comme, la nuit, ils n’étaient point libres, tous deux mettaient à profit les loisirs de la journée.
Welschmann, rentrant à l’improviste, avait surpris les ébats du couple, sur son propre lit!...
Laissant les deux hommes aux prises, Caroline Hurst, courageusement, s’était enfuie...
Que s’était-il passé, ensuite?...
Nul n’avait revu Hans Kleider.
De nuit, son corps avait été basculé par une fenêtre dans les eaux bouillonnantes du torrent.
Interrogée, la lingère avait hardiment nié l’aventure, invoquant un alibi que, dans son amoureuse faiblesse, Oberstag--qui haïssait le Chancelier--couvrit de son autorité. Depuis, les deux hommes ne s’adressaient plus la parole. Lequel d’entre eux avait le plus de cadavres sur la conscience?...
--Et Wogenhardt? avait demandé Françoise, se souvenant de sa première visite à Provence.
Selon Marina, Hermann Wogenhardt était un espion modèle, écoutant aux portes, rédigeant sur tout des rapports secrets, qu’il remettait directement à Son Altesse, sans même passer par l’intermédiaire de Welschmann, et il ne partait guère de lettres qui ne fussent, au préalable, décachetées. Celles qui arrivaient étaient, en général, soumises à la même censure.
Et Françoise n’avait pu s’empêcher de frémir. Si on avait pris connaissance des épîtres qu’elle avait jusqu’ici adressées à Mlle Corbier et de celles qu’on lui répondait!... Elle s’était promis d’être, à l’avenir, plus circonspecte, en recommandant à sa famille une discrétion que la prudence rendait élémentaire.
Tous ces terrifiants bavardages avaient plus amusé qu’inquiété l’esprit de Françoise. Elle jugeait ces ragots d’office considérablement grossis par l’exagération méridionale de la Triestine, mais devant ce bracelet qui lui semblait plutôt être un piège qu’un hommage, mille soupçons venaient l’assaillir, la troubler même... Il était réel que le kümmel de l’Archiduchesse empestait l’éther et que Mina de Gohenlirch avait les narines rongées. A table, elle avait remarqué avec quelle maestria la mère Windstrüb buvait ferme et il lui revenait maintenant qu’un camée ancien, cadeau de Jacques Provence, auquel elle tenait beaucoup, avait subitement disparu après une visite inopportune de la vieille Schwantzer.
La surprise du bracelet plongeait Françoise dans un abîme de méfiance. Elle réfléchit quelques instants, puis sonna.
--Qui a apporté cet objet, et à quelle heure? interrogea-t-elle en montrant l’écrin à la rancunière Marina.
--Le Comte Ardessy, signorina.
--Le Comte Ardessy!...
Mlle de Targes ouvrait un tiroir et, d’un geste d’instinctive répulsion, y jetait le bijou. Ce que lui avait dit précédemment la bavarde italienne au sujet de cet homme la hantait à cette heure.
Le comte Ardessy!...
Habituel pourvoyeur des plus malsaines fantaisies du Baghzen-Kretzmar, il n’était pas moins criminel que Welschmann, Oberstag et consorts. Il revenait à Françoise d’avoir parfaitement entendu chuchoter, dès l’arrivée du prince, le surnom qu’on donnait à son féal confident: _L’exécuteur des basses-œuvres._
Avec son insouciance coutumière, ayant surpris l’infamant propos dans la bouche du doktor Oberstag, causant avec la Schwantzer, elle avait souri à la réminiscence d’une répartie célèbre:
«_Voyez-vous ces Allemands, ils se cotisent pour faire un bon mot!_»
L’exécuteur des basses œuvres!... Ce sobriquet l’emplissait d’une sourde épouvante...
Et le Prince! Celui-là aussi, en dépit de sa générosité proverbiale, la petite Rina le considérait comme un être dangereux, ayant un culte pour la déesse Morphine.
Les deux années passées dans un cloître d’Espagne n’étaient, assurait l’intarissable rapporteuse, qu’une légende. Il était resté, plus prosaïquement, enfermé à Berlin, dans une maison de fous.
L’envers du décor!...
En valsant avec elle, Françoise reconnaissait qu’Hugo s’était montré d’une correction parfaite. Peut-être, seulement, son étreinte avait-elle été plus nerveuse qu’il n’eût fallu... La foncière honnêteté de la jeune fille y avait, cependant, soupçonné un danger. Elle s’était émue, devinant confusément son désir. Ayant accepté de bostonner un soir, elle avait décidé de ne pas se soumettre une seconde fois à un caprice offensant, dont l’Altesse pouvait prendre ombrage.
N’avait-elle pas été tentée de lui faire part de ses appréhensions?... Si. Mais elle avait redouté le ridicule... Elle n’était pas un marmot que la seule vue du croquemitaine glaçait d’effroi. On n’eût pas manqué de railler cette Française si facilement apeurée...
Décidément, l’envers de ce royal décor d’Allemagne, sanies purulentes sous manteau de pourpre, était ignoble!...
Sévère, elle avait levé les yeux sur Marina:
--Veuillez, à l’avenir, quoi qu’on puisse vous présenter, ne plus rien recevoir sans mon ordre.
--Mais... C’est le comte, lui-même, Signorina, qui a déposé est écrin sur la table. Je n’ai rien osé dire. J’ai eu peur.
Les yeux noirs de la fille de chambre s’emplissaient de larmes. Agenouillée devant Mlle de Targes, elle avait tendu vers elle des mains que l’émotion rendait tremblantes:
--Signorina!... Il n’y a point de ma faute. Et puis, vous devez tout savoir, ne plus rien ignorer... Je ne veux pas que vous puissiez me croire coupable... Et je vais vous donner, Carissima Signorina, la preuve de ma fidélité, de mon dévouement. Mais avant, sur votre éternel salut, il faut me promettre de ne révéler à personne le secret que, parmi les domestiques du palais, je suis peut-être seule à posséder!... Si Hermann Wogenhardt venait à l’apprendre, je serais morte et mon cadavre irait rejoindre, là où je vous ai dit, celui de l’infortuné Hans, étranglé l’an dernier!...
Non sans impatience, Françoise haussait les épaules.
--Vous savez bien que je ne vous trahirai pas, dit-elle. Parlez!
La Triestine se leva, la figure chavirée, faisant signe à Françoise de la suivre.
Elles traversèrent la chambre à coucher, puis la salle de bains. Arrivées dans la penderie, où se trouvaient soigneusement rangées les robes et les malles de la lectrice, Marina, levant le bras, atteignit dans la rainure de la boiserie, un bouton qui y était dissimulé. Alors, avec une douceur feutrée, le panneau glissa, dévoilant la cage sombre et grillagée d’un ascenseur.
Muette de saisissement, Mlle de Targes regardait sans comprendre...
--Venez, faisait l’étrange enfant. Quoique vous puissiez entendre, je vous supplie de ne pas parler! Nous serions perdues!
Et, lentement, dans un silence où Françoise ne percevait que les battements précipités de son cœur, la cage grillagée s’enfonçait dans les ténèbres...
Une légère secousse les avertit qu’elles étaient arrivées. La Triestine posa la main sur le bras de Françoise.
--On parle!... murmura-t-elle. Écoutez!...
Des voix arrivaient, distinctes, comme à travers une cloison légère.
Françoise n’eut aucune peine à reconnaître l’accent rocailleux de l’Archiduchesse. Une voix lui répondait, plus sourde, celle du Grand-Chancelier Welschmann.
Le drame de Sérajevo qui, foudroyant, venait d’éclater, faisait les frais de l’entretien.
--Hugo ne l’entend pas ainsi, répliquait Frida. Que puis-je faire?
--L’Empereur ne peut manquer de lui donner des instructions d’ici peu, assurait le Chancelier. Il faut que le mariage soit avancé et qu’il ait lieu avant les grandes manœuvres de ce mois, ces grandes manœuvres en qui nous avons tant d’espoir. Après l’assassinat de l’Archiduc François-Ferdinand et de la Comtesse Chotek, les événements vont se précipiter, croyez-moi, et notre Allemagne fera triompher sa cause victorieuse. Elle sera la première nation du monde. Sa Majesté Catholique et très vénérée, l’Empereur d’Autriche, se soumettra, d’ailleurs, aux ordres que lui donnera notre Empereur et Roi, Wilhelm II.
--Que sa volonté soit faite, répondit l’Altesse d’une voix où l’émotion n’était pas feinte. Vous savez, Welschmann, que nul en Europe ne croit à la possibilité d’une guerre. «_Les Amitiés internationales_» me renseignent fidèlement... Les rapports que je reçois d’Angleterre et de Russie sont très significatifs à cet égard. Quant à la France...
Françoise frissonna. Qu’allait-elle entendre?... La silhouette falote et mielleuse de la Baronne Fossier, avec ses frisons roses et toute chamarrée d’ordres étrangers, passa devant ses yeux...
--La France est perdue, continuait l’Altesse. N’est-ce pas, à vrai dire, un pays pourri?... Dès que la guerre éclatera, le peuple se soulèvera en masse. Il y aura, infailliblement, une révolution... Toutes les classes de la société refuseront de se battre. Résultat: Nous serons à Paris en quinze jours.
Mlle de Targes étouffait un cri.
--Quelles sont les intentions de votre Altesse au sujet de sa lectrice?
--Je ne sais... Jusque-là cette fille nous est utile encore... Elle m’apprend le français ainsi qu’Hugo en a exprimé le désir. C’est une fantaisie à laquelle j’ai cru devoir céder. Après le mariage, nous aviserons.
--Votre Altesse ne craint-elle pas que cette femme soupçonne quelque fait? Qu’elle en informe son gouvernement? Elle est intelligente...
L’Altesse avait un petit rire sec, tranchant:
--Comme vous vous trompez! Mais cette fleur française est réellement stupide! Et elle écrit... trop! Ces Françaises ont toutes la fâcheuse manie d’écrivasser. Leur célèbre Sévigné a irrémédiablement gâté les générations qui l’ont suivie. Fadaises. Prétention. Insignifiance et mauvais goût! Je n’en veux pour exemple, puisque nous en parlons, que la prose de cette lectrice. Toutes les lettres qu’elle adresse à Paris, à une vieille folle qui est, je pense, sa parente, me passent, vous le savez, par les mains... Elle y traite notre cuisine de la belle façon!... Je ne songe même pas à lui en vouloir. Elle est assez sympathique, malgré tous ses défauts de race. Et puis, l’ingratitude et la moquerie ne sont-elles pas les caractéristiques des Français en général et des Françaises en particulier?
--Votre Altesse sait-elle, et je lui demande humblement pardon si je puis la froisser en quelque façon,--la voix du Chancelier se faisait plus sourde encore,--que la «_Blume-aus-Frankreich_» a été très remarquée?
--De qui?...
--Du Prince.
Un court silence qui pouvait passer pour un acquiescement...
--Vous savez quelque chose, Welschmann, quelque chose de grave... Je le sens! Vous me devez la vérité. Dites!...
La voix de l’Altesse s’était altérée. L’interlocuteur continuait:
--Monseigneur a fait acheter, ce matin même, par son ami Basile Ardessy, un bracelet de vingt-cinq mille marks chez David Strauss, l’orfèvre de Felsburg.
--Êtes-vous bien sûr de ce que vous avancez?
--Wogenhardt en a été aussitôt avisé...
--Est-ce possible?...
Elle s’était levée, marchant à pas saccadés. Une colère naissante grondait dans ses paroles:
--Il faudra surveiller cette... aventurière de très près, n’est-ce pas? Elle est, en vérité, plus dangereuse que je ne l’eusse cru... Quelle est sa femme de chambre? Est-on certain d’elle?...
--C’est la petite Triestine, châtiée pour avoir été incorrecte envers Mlle de Gohenlirch.
--Je me souviens... Il faut la faire parler.
Inconsciemment, Marina se serra contre Françoise. Ses dents claquaient...
--Wogenhardt prendra ses dispositions, répliqua le Chancelier. Et si la lectrice encourage le Prince?
Un autre silence, troublé par un sifflement léger, celui de la respiration oppressée de l’Archiduchesse. La colère qui, depuis trop longtemps, bouillonnait en elle, éclatait, terrible, crevant en imprécations folles, en atroces menaces.
--Je chasserai cette vermine française!... Mais auparavant, sachez-le, Welschmann! je labourerai son idiot visage de mes ongles vengeurs!... Je la ferai, cette chienne, traîner en bas, pour qu’on la fouette jusqu’au sang!... Je vomirai à sa face traîtresse les injures de mon mépris. Quant à ses yeux abominables, ses yeux dont elle se montre si fière... Il n’est pas de supplice que...
--La moindre incartade de la part de votre Altesse serait un scandale, intervint Welschmann froidement. Cette étrangère n’est pas une servante. Titrée, apparentée à un écrivain connu, elle ira se plaindre à son ambassade. Cela ne nous vaudrait, à l’heure actuelle, que des complications inutiles. Il existe des moyens plus... discrets pour se débarrasser des gens ennuyeux...
--Oberstag est habile... Qu’il me délivre de cette bête venimeuse! Qu’on la tue!...
--Votre Altesse n’a pas réfléchi. Elle parle, certes, sous l’empire d’un juste ressentiment. Je la supplie, toutefois, de vouloir bien se calmer et je lui demande la grâce de m’entendre. Ce n’est pas à cette extrémité que je songeais... Le plus sûr serait, à mon avis, de la renvoyer sur-le-champ.
--Peut-être, avez-vous raison? Qu’on aille la chercher! Qu’elle comparaisse!...
D’un doigt rapide, Marina faisait jouer le ressort... Silencieusement, la cage de l’ascenseur remontait des ténèbres vers la clarté du second étage. Françoise de Targes en sortait épuisée, chancelante, livide... Elle comprenait que Marina n’avait pas menti.
Elle n’avait plus qu’une hâte, qu’un désir: fuir cette odieuse contrée, quitter cette atmosphère surchargée de mangeailles, de beuveries, de mensonges et de crimes, respirer un air libre, sans miasmes: un air, sans lequel elle ne pouvait plus vivre, celui de son pays, l’air délicieux, vivifiant et pur de la France!
VII
Le Rapt
Depuis trois jours, le Prince Hugo était éperdûment amoureux.
Contrairement à ce qu’avait assuré Ardessy, fixant à vingt-quatre heures la durée de son caprice, à seule fin de détourner les soupçons de Wogenhardt, le fiancé de l’Archiduchesse éprouvait à l’égard de Françoise de Targes, un sentiment assez complexe d’où, à vrai dire, tout respect n’était pas exclu. Il considérait cette jeune fille, qu’il avait poétiquement surnommée: _Fleur-de-France_, comme une perfection. Dans sa vie déjà longue, encombrée de souvenirs féminins, il n’avait encore éprouvé d’impression comparable, aussi aiguë, aussi prenante. Ce jouisseur effréné, ce blasé de toutes les sensations, avait eu ce qu’il est convenu d’appeler le «coup de foudre» devant la lumineuse beauté de Françoise et, désormais, la rayonnante image de l’aimée emplissait son cœur d’un fol émoi. La nuit, il rêvait d’elle. Le jour, il ne pensait qu’à elle, ne parlait que d’elle. C’était de l’obsession. Afin de rencontrer la lectrice, de s’en rapprocher, pour la simple satisfaction de la frôler, d’échanger avec l’objet de sa flamme quelques phrases banales, il eût de bonne foi, dans sa folie enthousiaste, couru le risque d’un nouvel esclandre.
Le bracelet de chez Strauss, déposé par les soins du Comte, devait servir d’hameçon à la nouvelle favorite...
Si la jeune fille le refusait, il y avait à craindre qu’elle n’en parlât à Frida. A tout bien réfléchir, Hugo considérait que, pour si peu, la partie ne serait point perdue, mais reculée. Il était beau joueur. S’il n’épousait pas sa cousine, ce serait l’exil. Et puis après?... Françoise, seule, importait à cette heure. Il la voulait, coûte que coûte!
--Elle gardera le silence, j’en suis sûr! répondait-il à toutes les objections d’Ardessy.
--Alors, Monseigneur, ce serait bel et bien un consentement?
--Vieux Basile! Ce seront là, vois-tu, les plus belles heures de ma vie!
Baghzen-Kretzmar avait hâte d’arriver à l’heure du dîner. La consternation causée par la nouvelle du double meurtre de Sérajevo y régnait parmi les assistants. On ne s’entretenait que de cet événement. Mlle de Targes ne parut pas. Le désappointement du Prince était visible. Sans chercher à le dissimuler, nerveusement, il interrogeait l’Archiduchesse.
Secouée de rage, les dents serrées, celle-ci répondit avec une brièveté qui contrastait singulièrement avec l’habituelle déférence qu’elle témoignait à son fiancé.
--Mademoiselle de Targes nous quitte.
--Que voulez-vous dire?
--L’air de Felsburg est mauvais pour elle...
--C’est une plaisanterie?
--Le docteur Oberstag ne plaisante jamais. Moi non plus!
Elle dardait sur lui la lueur mauvaise de ses yeux froids et, comme insistant sur les mots, jouissant à l’avance de la peine qu’elle allait causer à l’infidèle, elle scanda:
--Elle s’en va cette nuit même... Il y a longtemps qu’elle devrait être partie!...
Elle avait un sourire sarcastique, haineux...
Il insistait, rageur, lui aussi.
--Et... où va-t-elle?
--A Paris.
--Il n’y a pas de train, la nuit, pour la frontière!
--Qu’importe!... Une de nos autos la conduira jusqu’à Schoënfeld. De là, elle gagnera l’Italie, puis la France.
--Il était donc si urgent qu’elle quittât Felsburg?
--Indispensable.
Le duel s’engageait. Les phrases courtes, lâchées à voix sifflante, échangeaient la riposte comme deux fleurets.
--Cousine, vous abaisseriez-vous jusqu’au mensonge!...
Il avait jeté sa serviette sur la table, se levant d’un bond.
--Vous dites?...
Livide, elle s’était dressée à son tour:
--Vous perdez la raison, je pense?
Abandonnant toute retenue, il cria:
--Je veux savoir sur quels rapports mensongers vous avez congédié Mlle de Targes? Que pouvez-vous lui reprocher?...
Plus pâle qu’une morte, semblant défier, de ses terribles yeux verts, l’homme par qui elle avait déjà tant souffert, elle se raidissait contre l’injure nouvelle, si ostensiblement subie. Ce n’étaient pas deux fiancés face à face, mais deux ennemis se mesurant du regard...
Tous les convives demeuraient atterrés. Le Prince courait cette fois à une rupture irrémédiable...
L’altière Frida, dont l’orgueil restait souffleté par l’attitude outrageante de son cousin, ricanait:
--Rassurez-vous. Je n’ai pas eu la peine de chasser cette intrigante. C’est elle, en comédienne habile, qui, lorsque je l’ai mandée, m’a hâtivement jeté, de la manière la plus arrogante, sa démission de lectrice, ainsi qu’un bracelet que vous aviez osé lui envoyer... Elle n’a même pas voulu qu’on la réglât! Ces Français, ça crève de faim, mais l’amour des attitudes et des phrases exige qu’ils fassent du théâtre, des scènes à effet, qu’ils s’en aillent en beauté!... C’est une cabotine, entendez-vous, une cabotine! comme toutes celles qui vous ont perdu, comme votre Pington et votre Oligado, comme toutes celles qui vous ont dépouillé, volé, être stupide que vous êtes! Elle est digne de ses précédentes, cette saltimbanque, cette maudite!...
Le Prince n’en entendait pas davantage. Au mépris de toute étiquette, il quittait la Salle des Gardes où l’on dînait ce soir-là. Aux valets de pied, stationnant dans le vestibule, il commanda:
--Qu’on me mène de suite à l’appartement de Mlle de Targes!
Quelqu’un l’arrêtait par le bras. C’était Ardessy qui, énigmatique, souriait doucement dans sa moustache fauve.
--Prince! Prince!... Vous commettez l’irréparable!
--Tu m’embêtes! Mêle-toi de ce qui te regarde.
--Alors, Prince, _Elle_ vous plaît décidément à ce point?
--J’en suis fou!
--Vous ne regretterez rien?
--Rien. Frida m’est odieuse. Elle a prononcé des mots insultants. Je ne l’ai pas épargnée non plus; c’est fini, bien fini.
--Et Mlle de Targes?
--C’est un ange que j’adore!
--Que vous adorerez... combien de temps?
--Toute la vie! car, entends-tu, brute? si elle y consent, cette petite, je l’épouse!
--Prince! Que dirait l’Empereur?...
--Je m’en moque! Je suis encore assez riche pour faire ce que je veux et je ne serai point le premier de ses filleuls ayant pris la clef des champs. Pour ce que le métier de prince est joli! Voyez Sérajevo! Deux pièces au tableau!... Soupé, soupé, mon bon ami! J’en ai soupé! Le bonheur passe près de moi, je ne serais qu’un pleutre de le laisser échapper!
--C’est bien. Inutile de monter chez votre idole. Si Wogenhardt a sa police, moi, j’ai la mienne. Tout est prévu... Vous serez content de Basile Ardessy. Venez!...
* * * * *
Les malles étaient chargées sur la limousine.
La chapelle du Palais égrenait la dixième heure, lorsque Françoise, en costume de voyage, suivie de Marina, arrivait dans la cour d’honneur. Wogenhardt l’accompagnait. Son fidèle Frédéric ouvrait la portière. Elle allait monter, lorsqu’elle s’arrêta:
--J’ai une requête à vous adresser, monsieur le secrétaire. Permettrez-vous à ma fille de chambre de m’accompagner jusqu’à la frontière? Elle tient à me faire ses adieux. L’auto que vous avez bien voulu mettre à ma disposition la ramènera ici.
--Je n’y vois nul inconvénient, Mademoiselle. En vous souhaitant bon voyage, puis-je me permettre de vous demander, lorsque vous verrez Mme d’Ambleuze, de me rappeler à son amical souvenir?
Elle inclinait la tête en un signe d’assentiment:
--Adieu, Monsieur.
La portière claqua sur les deux femmes. L’auto partait.
--Quand arriverons-nous à Schoënfeld? demanda, en s’installant dans la voiture, la jeune fille à la Triestine.
--Vers trois heures du matin, Signorina.
--Voilà ce qui s’appelle une journée d’émotions, conclut Françoise, faisant un effort pour paraître gaie. Qui m’eût prédit, hier, la façon dont il me faudrait quitter Son Altesse et Felsburg, m’eût trouvée bien incrédule...
--Je vous avais pourtant prévenue, Signorina!
--J’ai eu tort de ne pas vous croire.
--Ces gens sont bien méchants.
--Mais vous, petite fille, vous avez été très bonne et très loyale. Savez-vous bien, que vous m’avez sauvé la vie? Sans ce que vous m’avez révélé, sans l’inouï de cette conversation entendue derrière un panneau, j’étais dupe des abominations machiavéliques de ces vertueux Allemands.
--Signorina! Signorina!... Ne me laissez pas retourner à Felsburg! suppliait tout à coup la suivante. Gardez-moi! Dussé-je vous servir pour rien... Je n’ai personne à aimer sur terre. Ni parents, ni fiancé, nul ne me retient. Gardez-moi!... Je me ferai toute petite dans votre maison de France et, s’il vous plaît, je ne vous quitterai plus!
La sauvageonne avait saisi la main de la voyageuse, et, convulsivement, l’embrassait.
Très émue, Mlle de Targes songeait à l’avenir. Que dirait Moune de cette étrangère survenant dans leur existence, où allait régner la gêne? Ce serait un bien lourd fardeau. Trouverait-elle, elle, Françoise, un autre emploi, une autre place, surtout si cette guerre affreuse, prévue si nettement par l’Altesse, venait à éclater?...