Sous le fouet

Part 3

Chapter 33,731 wordsPublic domain

Trente-cinq ans, très maigre, grande, vêtue de velours noir, avec, au cou, un long cou presque décharné, la splendeur d’un merveilleux collier de perles et, en sautoir, l’ordre de Moldavie, le grand cordon de Felsburg et la croix de Saint-Pierre d’Alfanie. Un front bombé sous le diadème archiducal: rubis et diamants. Des yeux d’oiseau de proie, durs et extrêmement perçants, d’un gris vert où dansaient, luisants, des petits points jaunes. Un nez chevalin. Des mâchoires proéminentes. Des lèvres minces. Des dents puissantes...

Françoise l’avait, en un clin d’œil, détaillée.

Avec maintes démonstrations de courtoisie, l’Altesse l’accueillait, la félicitant de son talent et parlant musique dans un jargon français incorrect et rocailleux.

Délibérément, d’un geste autoritaire, elle avait saisi la petite main de la jeune fille.

--Haim’z-fous Wagner, Matimôselle? C’est h’oune Dieu pour moi!

--Non, je préfère la musique moderne, répondait, avec une nuance d’agacement la nièce de «Frère Jacques».

--Ah! ia... ia..., fit l’Altesse un peu déconcertée de rencontrer, pour la première fois peut-être, quelqu’un qui ne fût pas complètement de son avis. Moi aussi. Je h’aime... Mât’me dé Fouzier d’Ambleuze a dit votré nom, je souviens plus... Vous êtes racée noble?

Françoise avait un léger haut-le-corps. Un peu railleuse, elle répliqua:

--Votre Altesse veut dire, sans doute, que je suis de sang noble?

--Ia... Je parlais très mal cet’français qué jé h’aime tant. Tout à l’heure votré voix était pour ma oreille un vrai musique. Je voudrais savoir ce langue si... si... harmoniatrice, si enchanteuse... Vous disez les vers avec h’oun talent si grande... si colossale...

--Que votre Altesse ne prenne pas la peine de s’exprimer en français, coupa Françoise, j’entends assez bien l’allemand.

--_Wirklich?_... dit l’étrangère d’un ton charmé.

Et alors, très animée, Frida s’exprima avec volubilité.

Respectueusement, on s’était éloigné des deux interlocutrices...

A l’autre bout du grand salon, Amédée Giraud, délégué par sa mère qui, très effacée, avait horreur de toutes manifestations mondaines, baisait la main de Moune, une Moune cuirassée de jais, monocle à l’œil, lorgnant sa nièce en grand patati-patata avec la tête couronnée.

--Tiens, mon bon Amédée, c’est vous? Je désespérais de vous voir... Mon cher frère, lui, ne s’est rien cassé pour venir... Le fait est, entre nous, que je préfère une bonne partie de dominos, avec vos parents, à la séance que nous venons de subir. Une vraie musique de sauvages!... Et cette danseuse, la Tjouharine!... Avez-vous vu ce qui lui sert de costume?... Une feuille de salade sur le nombril et un poil d’éléphant dans les cheveux! Et elle vient dans le monde comme ça?... Qu’est-ce qu’elle met alors dans l’intimité?...

Mais Amédée, l’esprit ailleurs, répondait:

--Oui... oui... Françoise a été très bien.

* * * * *

Trois jours plus tard, l’enfantine baronne d’Ambleuze se faisait annoncer au _Continental_, chez Marie-Antoinette Corbier. Elle entrait en coup de vent, un coup de vent atrocement parfumé:

--Mes amies, mes bonnes amies! Apprêtez-vous à recevoir une visite inattendue, renversante, sensationnelle, prodigieuse!... Son Altesse Royale, vous entendez bien?--l’Archiduchesse Frida, va être là dans un quart d’heure!...

Le monocle de Moune glissa de son œil sur son ventre important.

--Qu’est-ce qu’elle vient faire ici, cette Métèque?...

Comme pour prendre le ciel à témoin de l’insulte sans égale commise par Moune à l’égard d’un personnage aussi considérable, la visiteuse levait vers le plafond ses menottes gantées de blanc.

--Une métèque!... Vous plaisantez, chère mademoiselle? Un des plus grands noms du Gotha!... Elle est directement apparentée à l’empereur d’Allemagne, au roi d’Angleterre et à l’empereur d’Autriche! Mlle de Targes l’a enthousiasmée!... Son Altesse m’a demandé des renseignements sur elle, et, comme vous m’aviez justement conté vos grands ennuis, je n’ai pas vu d’inconvénients à l’en instruire.

--Ça a dû fichtrement l’intéresser, bougonna Mlle Corbier.

--Beaucoup plus que vous ne pensez. Si je n’avais point parlé, elle n’eût jamais songé à proposer à notre adorable Françoise, ce qu’elle lui offre. Une situation superbe, mes amies, i-nes-pé-ré-e!...

--Ah! chère Madame, s’écria la jeune fille, le feu aux joues, devrais-je aller à Nijni-Novgorod, à Pékin ou à Taïti, je signerais des deux mains le contrat qui nous sortirait de l’impasse où nous nous trouvons!

--Vous irez moins loin, chère enfant! Son Altesse vous demande simplement d’être sa lectrice ou, si vous préférez, de prendre rang parmi ses dames d’honneur. Elle vous constituera une pension de quinze cents marks par mois. C’est splendide! Pensez donc! Vingt mille francs par an! Acceptez-vous?...

Sans une hésitation, Mlle de Targes répondit avec assurance:

--J’accepte!...

A quoi tient la destinée?

Il avait suffi d’une boutade de Jacques Provence, cueillie au vol par l’oreille endiamantée d’une vieille poupée, pour emporter Françoise dans la tourmente, comme un grand lis très pur fauché par l’ouragan...

IV

Choses d’Allemagne et gens de France.

Quai Voltaire, 12 novembre 1913.

Ma chère petite Françoise,

Voilà sept mois que tu es partie,--sept siècles!--et je n’arrive pas à me consoler de ton absence. Je ne peux pas, _non_, je ne peux pas me faire à l’idée que tu n’es plus là, toute proche. J’ai l’air d’une vieille poule abandonnée par son poussin. Je ne sors guère. Je passe mon temps à t’écrire et à ruminer dans le petit appartement meublé (très gentil, ma foi!), que j’ai loué, pas très loin des Giraud, et où je me suis fait envoyer par l’amie Vergeotte quelques bibelots de famille qui donnent un air de fête à des meubles que je ne connais pas. Je ne vois personne, ou si peu!... Monsieur mon célèbre frère m’a fait l’honneur de m’inviter à passer quelques semaines cet hiver dans sa propriété du Mont-Boron. Naturellement, j’ai refusé. Est-ce qu’il me prend pour sa Tjouharine? Vivre avec ce mardi-gras, entouré de gens interlopes, avec sa cour de prostitués des deux sexes, jamais! Le genre d’existence qu’il mène est une honte. Tu es une jeune fille et je me refuse à souiller ton imagination, mais ce qu’on m’a raconté sur lui depuis que je suis à Paris est l’abomination des abominations! La mère Fessier m’a dit de lui, en l’excusant:

--Que voulez-vous, c’est un sybarite!

J’ai répondu:

--Possible, mais je ne le croyais pas encore... _si bas_ que ça!

Et elle revient, cette trisaïeule, afin de quérir de tes nouvelles! Je te déclare tout de suite que je ne lui rends pas ses visites. L’avenue d’Iéna est au diable. Et puis, elle m’agace, cette vieille échappée du Père-Lachaise qui joue à la pensionnaire. Il devrait y avoir des maisons de correction pour les enfants de cet âge-là!... Je lui en veux, d’ailleurs. Si je n’avais pas été assez cruche pour raconter mes histoires devant cette toquée, qui a vingt ans de plus que moi et qui s’habille comme si elle était mon arrière-petite-fille, tu serais encore là!

Dois-je te parler d’Amédée Giraud? Oui. Bien que je devine le «non» que tu réponds en me lisant. C’est, quoi que tu aies pu dire, un garçon charmant, et d’une telle délicatesse!... Mme Giraud, chez qui je passe chaque après-midi, t’aime beaucoup, tu sais?

--«Je comprends parfaitement à quel motif obéit Françoise, m’a-t-elle confié hier. Elle a voulu faire preuve d’un grand courage et d’une exceptionnelle dignité en gagnant sa vie. Pourtant, quand cet exil lui pèsera, rappelez-vous, chère amie, qu’elle n’aura qu’un signe à faire. Amédée a juré qu’il n’épouserait que votre nièce.»

Est-ce assez touchant?...

Ma chère, en l’écoutant, j’ai fondu en larmes. Nous avons pleuré toutes les deux, à qui mieux mieux. La bonne maman Giraud m’a raconté ensuite que son fils s’est jeté dans la médecine, absolument comme on se fiche à l’eau. Daigne remarquer qu’Amédée est «très recherché». Non seulement parce que c’est un beau parti, mais parce que c’est aussi un beau garçon. Je ne sais pas ce que tu lui trouves de si répréhensible! Moi, ça me fait plaisir de le regarder. Il a l’air d’un chef gaulois. Et d’un désintéressement! Ces gens-là sont de braves cœurs. Voilà quinze ans que nous les connaissons, depuis leur premier voyage à Genève, et ils n’ont jamais varié à notre égard, malgré ton affront et notre désastre... C’est admirable! Nous n’aurions jamais dû fréquenter que des amis semblables et non des folles, des ratés, des cabots, des poseurs et des rastas comme chez ton oncle Hérode. Enfin!... Ce qui est fait, ma pauvre enfant, n’est plus à faire, ainsi que ne manquerait pas de le constater ce bon M. de la Palisse. Il n’en est pas moins vrai que je me gourmande chaque jour de n’avoir pas eu plus d’autorité sur toi, en virant comme un toton au gré de tes jolis caprices.

Je n’ai pas besoin de tant d’argent! Sept cents francs par mois pour le vieil ermite de Moune, c’est trop! Je vais faire des économies. D’abord, je ne te cache pas que cet argent me... lève le cœur. C’est de l’argent prussien!... Beûh!...

Plus de femme de chambre; plus de cuisinière comme à Genève. Une petite bonne suffit. Donne-moi des détails sur ton existence à Felsburg. Je pense que vous devez y être arrivées maintenant. Ta dernière lettre, datée de Baden, me faisait prévoir votre prochain départ.

Ah! te savoir, toi! parmi ces gens qui ont voulu la ruine de la France en 70, à cette idée-là, j’entre en ébullition! Je rêve toutes les nuits... Je te vois martyrisée, les fers aux pieds, la chaîne au cou... Enfin, des horreurs, quoi!

J’avais vingt ans quand les Prussiens sont venus à Falède, chez maman, et je me souviens de la façon dont ces brutes ont pillé le château. Quand on a vu des choses pareilles, on ne peut les rayer de sa mémoire et l’opinion que je garde de ces vandales ne changera plus. Mon cœur saigne de penser que ce que j’ai de plus cher au monde, toi, mon trésor précieux, mon «chef-d’œuvre», te trouves entre leurs mains, que tu es devenue leur _salariée_!... Ah! si maître Hubert-Lebert me tombait sous les griffes au moment où je remue toutes ces rancœurs, je crois, ma parole, que je le zigouillerais comme un simple lapin.

Je t’embrasse de toutes les forces de mon vieux cœur désolé.

MOUMOUNE.

_P. S._--L’hiver approche. Je vais t’envoyer tes fourrures. Couvre-toi bien. Évite les rhumes. Fais glisser une bouillote très chaude dans ton lit. On doit déjà geler dans ce pays perdu! Sois gentille... Adresse, de temps à autre, une carte postale aux Giraud avec un petit mot aimable, ou presque. Fais-le pour ta vieille ronchon. J’irai dîner chez eux demain soir. Si j’étais moins discrète, j’y prendrais tous mes repas. Ils ont beaucoup insisté! Ah! quel malheur que tu ne veuilles pas! La fierté, la liberté, tout cela, c’est très beau... dans les livres. Quelques concessions suffisent dans la vie pour conquérir le bonheur qu’on va chercher souvent bien loin et qui se trouve là, tout près, sous la main... Un bon mari, vois-tu, ça vaut tous les plus beaux appointements du monde!

Pardon de cette longue lettre, mais j’ai envie de pleurer, d’embrasser et de mordre.

Une grosse bise encore de ta

MOUNE.

* * * * *

Palais de Felsburg, 18 novembre 1913.

Quelles idées te mets-tu en tête, ma grande? Je suis très heureuse. Son Altesse est charmante pour moi et chacun s’ingénie à m’être agréable. La consigne a été donnée. On obéit. Les trois dames d’honneur de l’Archiduchesse ne m’ont point réservé trop mauvais accueil... Figure-toi deux vieilles personnes, très fortes, aux solides épaules carrées avec,--sur une coiffure à cinq étages,--un sacré petit coquin de huit, tressé en faux cheveux, qui est infiniment réjouissant à voir. Ajoutes-y des yeux de faïence bleue et d’extraordinaires mandibules, perpétuellement agitées, voilà pour Frau von Windstrüb et la Comtesse Schwantzer.

La troisième est, sans âge, une austère vertu d’un blond verdâtre, Mina de Gohenlirch, dont la voix grince comme celle d’une corde à puits et qui, si maigre, si étonnamment maigre, à croire que veilles et jeûnes l’ont desséchée pour l’éternité, mange de la façon la plus effroyable qui soit. Un gouffre: Fraülein Tantale!

Ces trois grâces: Aglaé, Thalie et Euphrosine, ne comprennent pas le plus petit mot de français, que peu de personnes parlent à Felsburg, si toutefois j’excepte son Altesse, le Grand Chancelier von Welschmann et messire Wogenhardt, que tu as aperçu chez Mme Fossier d’Ambleuze.

Je possède, en ce palais qui ressemble à quelque monstrueux château-fort du moyen âge avec donjon, tours, tourelles, mâchicoulis, créneaux, meurtrières et poternes,--un château-fort ayant, à l’intérieur, l’électricité et le téléphone,--un très curieux appartement au second étage d’une tour d’angle. Écoute, ô Moune, et sois ravie!

Ma chambre est tendue de soie groseille et de velours vert (dernier style «münichois»). Mon salon,--car j’ai un salon!--est blanc et or; il n’y manque plus que des comptoirs, on se croirait dans une pâtisserie! Mon cabinet de toilette est vert-Nil, avec une frise mosaïquée sur quoi des canards s’envolent dans un ciel où l’orange le dispute à la framboise en un tournoi de couleurs disparates à hurler. Ajouterai-je que la baignoire est, à l’extérieur, incrustée de coquillages? Tel est l’aquarium dont ta tendre nièce est la chaste naïade.

Mes fonctions de dame d’honneur sont inexistantes. Veux-tu le compte rendu de la pièce avec la photographie des artistes? Demandez le programme!... Voilà:

Le matin, à 9 h. 1/2, après avoir entendu l’office divin, son Altesse me reçoit pendant qu’elle prend «quelques forces», savoir: une vingtaine de tartines de beurre et de confitures, trempées dans un immense bol de vermeil débordant de café au lait. Là-dessus, quelques cigarettes russes et deux petits verres de kummel. Je lis, pendant une heure environ, les articles politiques des journaux allemands, anglais et français, tandis que le secrétaire Wogenhardt prend des notes.

La lectrice se retire et son Altesse conférencie avec le grand chancelier et son secrétaire jusqu’à midi.

A midi et demi, après une lugubre allocution prononcée par le ministre du culte, déjeuner dans la salle des gardes. Il n’y a pas moins de quatorze à quinze plats à ingurgiter à chaque repas. Et quelle cuisine, ma Moune! De quoi contracter une gastralgie jusqu’à la fin de ses jours! Le maître-queux du palais mériterait, pour le moins, d’être interné à Charenton. Il a inventé des recettes qui _ravissent_ la patronne, notamment un certain plat (dont elle raffole) et où il entre--tiens-toi bien!--du confit d’oie, des anchois, des olives et de la gelée de rhubarbe!--Bouac!...

Après l’ingestion, promenade en auto dans les alentours. De cinq à six heures, on goûte: chocolat, confitures, café au lait (toujours!) et autres _delikatessen_ de marque. Pendant cent vingt minutes, repos!...

On s’habille pour le dîner qui a lieu à huit heures. Les hommes sont en uniforme ou en smoking. Les femmes en toilette d’apparat. N’ayant emporté que trois robes du soir, je suis allée en commander deux autres chez le plus grand couturier de Felsburg, un nommé Adolf qui, sur les vitres de son magasin, s’intitule pompeusement:

_Fournisseur de la Cour, couturier de la rue de la Paix, à Paris._

Et ce, en capitales dorées, hautes de cinquante centimètres!

L’élégance des toilettes peut aller de pair avec le raffinement de la cuisine. Si tu voyais cette Cour, Moumoune! un vrai jeu de massacre!

Après dîner, musique:--Wagner, Chopin, Mozart, Haydn, Mendelssohn.

Je reconnais que son Altesse est une musicienne remarquablement douée. Nous jouons souvent à quatre mains. Tout d’un coup:--«Halte!--Ne bougeons plus!» L’engloutisseuse de café au lait commande en français:

--«Silence! Mat’mzelle de Targes va faire le lectoure.»

Sur ce, tout le monde écoute, bâille et, n’y comprenant goutte, s’endort avec béatitude.

Le «lectoure», ô Marie-Antoinette! c’est Corneille, Racine, Bossuet, Mme de Sévigné et quelques poètes modernes.

Son Altesse, qui parle si cocassement notre langue, éprouve, de temps à autre, l’impérieux besoin d’émettre son opinion sur nos grands contemporains. Elle m’a déclaré hier:

«--Votre plous grande poète, mat’mzelle de Targes, est Roustande.»

Roustande??? (Je ne comprenais pas.)

«--Ia... Ia... Vous savez bien, Edmundo?... Edmundo Roustande, cel’ qui a écrit ce pièce-volailles: _Chantaclair_. Il est grande poète, mais... (d’un air supérieur) il vaut pas notré «Gueuté!...»

Ah! ce Gœthe! Ce Gœthe et ce Wagner, ce qu’on m’en rebat les oreilles! Je les subis jusqu’à l’écœurement, jusqu’à la nausée!...

Après le «lectoure», précipitamment, tout le monde se réveille. Si tu voyais leurs têtes!... Les voyageurs d’un paquebot qu’on flanque en bas de leur lit en criant: «Sauve qui peut!» n’auraient pas l’air plus effaré!... On joue par petites tables aux échecs, au loto (!) au bridge, surtout au bridge, et la passion du jeu anime, peu à peu, ces visages alourdis par une nourriture compliquée. Son Altesse est une joueuse enragée. Quand elle gagne, elle se montre généreuse et distribue, dès le lendemain, des petits cadeaux, touchants et ridicules, à tout le monde. Quand elle perd, fulminante, elle injurie ses partenaires, les dents serrées, les yeux mauvais.

Je ne participe à aucun jeu. Je regarde. Vers minuit, on apporte des sirops glacés, des gâteaux et, naturellement, du café au lait!!!... Tout le monde se jette là-dessus avec voracité... Encore manger!... Toujours manger!... Quelle préoccupation constante pour ces ventres aux abois! Quand vous n’ingérez pas comme eux, on vous tient pour malade, on vous regarde avec inquiétude...

Un peu après ces beuveries, chacun regagne son logis. Alors, Son Altesse demeure seule avec Von Welschmann, Wogenhardt et _Euphrosine_, Mina de Gohenlirch. Le Protocole veut que cette grâce antique, solennelle et décharnée, assiste au coucher de Son Altesse. Grand bien lui fasse! C’est une faveur dont je ne saurais me montrer envieuse.

Non sans satisfaction, je regagne ma tour d’angle. J’embrasse le portrait de la Moune, je souris au majestueux profil de Jacques Provence, travesti en fabuleux Rajah--photo qu’il m’a donnée avant mon départ--et, sagement, je glisse dans les bras d’un amant très convenable, le seigneur Morphée...

Je dors peu, mais bien. Le matin, de bonne heure, j’ouvre mes fenêtres afin d’admirer le paysage. Il n’est pas dénué de beauté. Au fond, une haute forêt de sombres sapins; à gauche, perdue dans un lointain brumeux, la ville de Felsburg couronnée par le dôme doré de sa cathédrale; à droite, une autre forêt plus proche, plus claire et, à mes pieds, l’abîme glauque et profond d’un torrent qui bouillonne près des fossés du Palais. Bref, un beau décor d’opéra.

Du Mont-Boron, j’ai reçu, moi aussi, des nouvelles du susdit Rajah. Il m’a dit n’être pas très bien portant, en m’envoyant son dernier livre _L’Évangile de la Volupté_. C’est effarant, mais il y a des passages qui sont très, très beaux. Moi, je lui trouve beaucoup de talent, tu sais?...

Te rappelles-tu les réserves qu’il a formulées lorsque je lui ai dit avoir accepté la situation offerte si spontanément par Mme d’Ambleuze? Après m’avoir presque jetée à la tête de cette évaporée, il a paru mécontent de cette réussite:

--Est-ce qu’on s’emballe comme ça? On réfléchit! Tu aurais pu me consulter! etc...

Il n’aime pas Son Altesse. Tu sais comme il est influençable. Un potin a raison de lui. Un ami a dû lui faire quelques ragots sur elle. Moi, jusqu’à ce jour, je n’en puis dire que du bien.

Je travaille. Je sens qu’ici je finirai tranquillement mon recueil de poèmes. Rien ne presse. Qui sait, quand il sera édité, grâce à l’appui de l’oncle, ce sera peut-être la gloire?...

J’embrasse ma grande de tout mon cœur.

Sa

Françoise.

* * * * *

Palais de Felsburg, 30 mai 1914.

Mademoiselle Marie-Antoinette, tranchons la question, voulez-vous? J’avais, avec grand soin, évité de te parler du sire de Giraud. Tu m’y obliges. Expliquons-nous et n’y revenons plus.

Ma chérie, tes efforts sont inutiles. Je n’épouserai _jamais_ môssieu Amédée Giraud.

Quand je me croyais l’égale de ce jeune homme, à qui je reconnais d’excellentes qualités, et même du mérite, je l’ai désobligeamment raillé. Il a pu me le pardonner. Il n’a eu garde de l’oublier. Puisqu’il croyait m’aimer, sa blessure a dû être plus vive... Tu connais, Moune, les vers du poète:

Souvent aussi la main qu’on aime, Effleurant le cœur, le meurtrit...

Je n’ai pas meurtri, j’ai griffé le cœur de M. Giraud fils, ou--tout au moins--son amour-propre, ce qui, pour un homme, est plus grave! Et il me pardonnerait cela? Il m’ouvrirait les bras, sans arrière-pensée?... Et j’aurais, moi, l’impudeur de céder? Je trouverais bon aujourd’hui ce que je repoussais hier? Pour quelle raison?... Parce que je suis pauvre? Mais, Mounette, réfléchis! _J’ai toujours été pauvre._ Sans toi, je n’aurais jamais connu le luxe, le bien-être! Alors?...

Je travaille dans d’exceptionnelles conditions. De quoi me plaindrais-je? Je suis sans dot?... La belle affaire! Si je reste à Felsburg, pendant quelques années, j’en amasserai une, petite, c’est vrai, mais rondelette. Je ne dépense rien, sauf quelques marks que je distribue aux domestiques et à Marina, une fille de chambre attachée à ma personne et que je crois dévouée.

Encore trois ou quatre ans d’exil et, mon bouquin une fois lancé, nous nous installerons à Falède, où nous vivoterons toutes deux, sagement, de nos petites rentes. Voilà mon projet. Il vaut le tien. Tu veux me donner un maître, dont je ne serais plus l’égale, mais l’inférieure, et qui m’enfermerait dans la geôle dorée du bonheur conjugal. Si belle que soit la cage, il y a toujours des barreaux...

Je n’ai aucune envie de me marier et ce n’est pas mon séjour en cet archiduché qui me fera changer d’avis. Le sexe laid de ce pays mérite son nom. Bourgeois ventrus, officiers gonflés de morgue, courtisans sexagénaires, rien n’y peut toucher l’inaccessible cœur de ta nièce auprès de laquelle chacun se montre, pourtant, respectueusement empressé.

Et voici les dernières rumeurs du Palais:

On nous promet pour la fin de juin, l’arrivée d’un cousin germain de Son Altesse, Hugo de Baghzen-Kretzmar, prince de la Maison d’Autriche. Il y a projet de mariage entre eux. C’est l’empereur Frantz-Joseph qui exige cette union. J’en serais, pour ma part, ravie. Ça va mettre un peu d’animation dans le tableau, cette idylle princière!... Je vois d’ici, entourée de ses Dames d’Honneur, Son Altesse défaillante sous sa petite fleur d’oranger!...

Esther devant Assuérus:

«_Soutenez-moi, mes sœurs!_»

La fille de chambre, dont je te parle plus haut, une sauvageonne de Trieste, dont j’ai gagné les bonnes grâces en la soignant d’une brûlure aux pieds,--elle avait laissé choir un énorme cruchon d’eau chaude,--Marina, dis-je, m’a confié que le Prince aurait, par deux fois déjà, refusé d’épouser sa gracieuse (?) cousine.

J’ai idée que ce sera encore une union très réussie et je frémis à la seule perspective des boustifailles abominables auxquelles je vais être forcément conviée.

Petite remarque: Son Altesse est Allemande par son père et Autrichienne par sa mère; son futur, lui, s’il est Austro-Hongrois par son père, est Espagnol par sa mère, une Alvarez y Ténédas. C’est l’époux rêvé!... Je ne m’étonne plus si la fiancée aime à ce point le café... _Ollé!_

Jacques Provence ne répudierait pas cet horrible à peu près!...

Ris, Mounette, je t’embrasse mille fois.

Ta folle de

Françoise.

* * * * *

Paris, 28 juin 1914.

Ma petite Françoise,