Sous le burnous

Chapter 9

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--Ah! continuais-je en riant, tu veux des châtiments raffinés; eh bien! il faut aller dans l'extrême Orient ou lire les livres qui traitent des supplices chez les Chinois, les Japonais et les Mongols.

Je ne sais lire que dans le Koran, répondit modestement l'ex-caïd, mais si tu veux parler, tu m'instruiras.

--Je vais te détailler la façon dont on punit les traîtres chez les Tonkinois, ça te fera passer un quart d'heure agréable.

--Je t'écoute, mon fils.

--On prend le sujet, on le déshabille, on l'attache à un poteau où se trouve scellée une cage de fer et dans cette cage on lui enferme la tête.

--Ah! ah! ça commence bien, fit le bonhomme en passant la main sur sa barbe vénérable.

--Puis on y introduit deux rats?...

--Pourquoi deux plutôt qu'un, ou trois?

--Parce qu'avec trois la besogne irait trop vite et trop lentement avec un, paraît-il. Puis un rat tout seul s'ennuierait.

--Et ces rats?..

--Sont à jeun. Tu comprends?

--Je saisis, répliqua le patriarche dont les yeux lançaient des éclairs.

--La première heure, les pauvres bêtes sont fort effarouchées et toutes dépaysées de se trouver là, devant cette foule,--car foule il y a--qui les intimide. Elles vont, viennent, trotinent, grimpent aux barreaux, descendent, se gardant de toucher à cette tête qui remue et les effraye. Enfin, elles s'enhardissent, s'approchent, flairent, et la sentant inoffensive s'encouragent mutuellement. Au bout d'une heure, elles n'y tiennent plus, elles sont tout à fait apprivoisées, et ouvrent des yeux goulus, la faim les talonne, la chair fraîche est là, leur petit estomac ratier leur dit: «Goûte donc, goûte donc!» Et elles commencent à grignoter.

--Ah! ah! je les vois d'ici. Et quelles grimaces fait la tête!

--Horribles! mais les traits s'effacent, elle se dépouille peu à peu. Les rats sont des gourmets, ils choisissent les morceaux et entament les savoureux: lèvres, joues, narines, paupières. Ils mangent d'abord gloutonnement puis, la première faim assouvie, se ralentissent, et enfin repus, gonflés, ventrus, se reposent, font leur petit somme. La digestion terminée ils se remettent au festin, finissent les parties tendres, attaquent les coriaces, achèvent le nez, déchiquettent les oreilles, déchaussent les dents, décoiffent le crâne, tandis que le misérable ne cesse de hurler.

--Est-ce qu'il voit? demanda le vieux.

--Jusqu'à ce que les rats lui aient fouillé l'orbite et laissé deux trous noirs à la place des yeux, il ne s'est pas amusé à regarder voler les mouches. Alors il ne peut plus voir ni entendre, mais il peut encore hurler, car ses dents ont défendu sa langue, et c'est ce qui amuse le plus les spectateurs; enfin les rats importunés coupent les tendons des mâchoires et le patient devient muet.

--J'aimerais mieux qu'il voie, dit Ahmed. Et combien de temps le spectacle dure-t-il?

--En moins de deux jours, les rats ont nettoyé et poli les os et exhibé une tête de squelette sur un corps vivant, et qui peut vivre encore un jour, car aucun organe essentiel au fonctionnement de la machine n'a été attaqué, et on lui infiltre, au besoin, quelque réconfortant. Soliman d'Alep, l'assassin de Kléber, vécut trois jours empalé.

--Et tu dis qu'on inflige ce châtiment?...

--Aux traîtres!

--C'est bien, mon fils, ton histoire m'a fait oublier l'heure lourde. Merci, et que Dieu soit loué!

II

Sur le bord de l'abîme où, à une profondeur de plus de trois cents pieds coule le Rummel, dans la partie sud-est de la ville faisant face au plateau de Mansourah, se trouvait encore, il y a quelques années, un amas de vieilles maisons mauresques, aux fondations assises sur des pans de murailles, gigantesques débris romains. L'une de ces maisons, accrochées littéralement au-dessus du gouffre, appartenait à Ahmed-ben-Abderrahman, et, quelques mois après son mariage, prétextant des réparations dans son habitation ordinaire de la rue Sidi-Nemdil, il y emmena Hadjira avec une servante, son nègre Salem et un homme des Ouled-Khelif qui avait été son chaouch au temps de son commandement à l'oasis de Ouargla.

L'on sait que des galeries souterraines coupent en plusieurs sens le rocher de Constantine, taillées autrefois pour servir de refuge aux enfants et aux femmes en cas d'assaut, pour emmagasiner les grains en cas de siège.

Un écrivain arabe du douzième siècle, le géographe Mohamed El Edrisi prétendait que le blé y était resté souvent plus de cent ans sans altération. Quoi qu'il en fût, ces caves ne servent aujourd'hui qu'à loger des légions formidables de rats.

La demeure où s'installait provisoirement l'ex-caïd de Ouargla communiquait à l'une de ces entrailles du rocher, et de l'autre côté de la titanesque cassure, on peut encore, en s'avançant sur le précipice, distinguer à demi caché par les lichens et les éboulements de pierres, le voussoir de la galerie ouvert sur l'abîme.

Or, une nuit, la divine Hadjira se réveilla en sursaut, oppressée par on horrible cauchemar; elle avait cru entendre une voix en détresse, celle de son amant qui prononçait lamentablement son nom. Elle étendit les bras et sentit la rude barbe du mari, le maître légitime.

Il était penché sur elle et dans l'ombre elle voyait les yeux du vieux luire comme des yeux de fauves.

Alors, toute craintive, elle se pelotonna, n'osant plus remuer, retenant son souffle, mais ne pouvant retenir les battements de son coeur.

--Qu'as-tu? demanda Ahmed, tu trembles comme un haïk secoué par le vent, et ton coeur imite les roulements saccadés du tam-tam.

--J'ai peur!... N'as-tu pas entendu crier?

--Ce sont les chacals de Sidi-Mecid qui cherchent pâture sur les pentes du Mansourah.

Et il prit la belle Hadjira, et, lui appuyant la tête contre sa poitrine, il la berça comme un enfant que veut calmer sa nourrice, lui caressant doucement les seins.

--Dors, ma bien-aimée, dors.

--On crie, répéta-t-elle; oui, je le jure sur le prophète, des gémissements sortent de terre. Oh! Ahmet Ben Abderrahman, pourquoi m'as-tu conduite ici? Cette vieille demeure est hantée; des _djenouns_ maudits l'habitent.

--Paix, douce gazelle! Qui peut troubler ainsi ton âme, que des voix sinistres éclatent à ton oreille à l'heure où ne veillent que les voleurs, les gardes et le remords.

--Je n'ai pas de remords, répondit Hadjira.

--Alors, fuis le chagrin. Il ronge plus que la fièvre.

--Je n'ai pas de chagrin.

--Evite donc l'insomnie. Elle ternit l'éclat des yeux et, plus que le temps, creuse des rides et flétrit les visages.

La jeune femme se tut de crainte d'amener d'autres questions indiscrètes, car depuis huit jours elle versait à la dérobée des larmes silencieuses.

Le bel amin El Ascoub, le chéri de son coeur, la trompait--elle s'en était aperçue--avec sa servante Aïcha, moins jeune et cent fois moins jolie qu'elle et cependant pour El Ascoub elle bravait son mari et se mettait en danger de mort.

--Ah! les hommes! tous ingrats et traîtres!

Et depuis huit jours elle attendait le coupable. Elle voulait l'injurier, lui reprocher sa trahison, lui cracher à la face, mais elle ne l'avait plus revu.

Où était-il? Que faisait-il? Les devoirs de la magistrature ne pouvaient le retenir ainsi! Et, du reste, l'avant-veille encore, elle l'avait entendu en bas, dans l'antichambre aux bancs de pierre, s'entretenir avec son époux. Le voir, ne fût-ce qu'un instant; elle oublierait ses colères, sa trahison, le mal étrange qui la tourmentait... et elle oubliait tout pour ne songer qu'au bien-aimé. Car l'épouse engagée dans la mauvaise route est bientôt frappée d'aveuglement et heurte à chaque pas son pied aux mensonges et aux turpitudes.

Et l'aube rougissait le ciel derrière les lignes sévères du Mansourah que ses beaux yeux étaient encore ouverts et que les larmes en mouillaient les cils. _____

--Joie de mes prunelles et de mon coeur, lui dit le lendemain Ahmed, mon vieil ami le caïd des Ouled-Ganem m'invite à la noce du plus jeune de ses fils. J'emmène mon chaouch, et resterai absent huit jours. Mais si mon corps part, ma pensée demeurera près de toi.

--Ta pensée n'est pas une sauvegarde, répondit Hadjira. O monseigneur! sans toi, que vais-je devenir dans cette maison sinistre, seule avec Aïcha et ton nègre Salem?

--El Ascoub rentrera ce soir. Il est mon ami et mon fils, et à qui puis-je mieux confier la garde de mon plus cher trésor?

--Tu es le maître et mon seigneur, et tu fais ce qu'il te plaît.

Et elle baissa les yeux humblement pour voiler la joie qui les remplissait d'étincelles.

«Ah! ah! Quelle nuit d'ivresse. El Ascoub! El Ascoub! rester avec lui des heures et des heures! Dormir sur son sein. L'entourer de ses bras! Mais avant, quelle douce querelle! Comme elle allait le torturer un peu, le bouder, et ne pas vouloir pour que soit plus délicieuse la réconciliation!»

Avant le coucher du soleil, elle accompagna jusqu'à la porte Djebbia Ahmed ben Abderrhaman. Le vieux caïd et son serviteur, montés chacun sur une bonne mule, devaient se reposer de l'autre côté du village d'El-Kroubs, pour arriver le lendemain soir chez les Ouled-Ganem, et lorsqu'elle les eut vu disparaître derrière le premier tournant de la route, elle rentra bien vite et se fit parer par Aïcha, lui recommandant de ne rien négliger pour la rendre plus belle. La servante teignit ses mains et ses pieds de _henna_, réunit ses sourcils et agrandit ses yeux avec le _koheul_, puis l'habilla d'étoffes légères, et toutes deux attendirent.

Le nègre Salem veillait en bas, près de la porte.

Vers dix heures on frappa.

--C'est lui, dit Hadjira.

Et Aïcha répéta: C'est lui.

Cependant pour en être plus certaine, la servante cria du haut de l'escalier:

--Qui a frappé?

--Sidi el Ascoub, répondit Salem.

Le coeur de la belle Hadjira battait furieusement. Elle s'était étendue dans une pose voluptueuse, sur les larges coussins du lit conjugal, et, sous la douce clarté d'une petite lampe d'albâtre, se dessinait la ligne onduleuse des reins et des seins blancs comme l'ivoire.

--J'ai à lui parler; qu'il monte! dit-elle.

Et Aïcha répéta cet ordre à Salem.

On entendit dans l'escalier de pierre un bruit étrange. C'était comme un frôlement de spectres avec des plaintes qui n'avaient rien d'humain.

La _frechia_ tendue sur la porte fut soulevée, Hadjira se dressa d'un bond sur sa couche, et la servante effrayée se réfugia près d'elle.

Deux hommes entraient, l'un soutenant l'autre; le nègre Salem poussant El Ascoub, et employant toutes ses forces à le tenir debout.

Le jeune _amin_ portait le sévère et sombre costume des juges indigènes, et par-dessus, le burnous blanc aux pans relevés, capuchon rabattu sur la face.

--Quoi! qu'est-ce? s'écria Hadjira, furieuse de voir son amant, poussé ainsi par ce nègre; cet esclave est-il ivre? El Ascoub, est-ce toi? découvre ton visage.

D'un brusque mouvement, Salem tira le capuchon, et sur le corps vivant du bien-aimé la divine Hadjira vit paraître une tête de mort.

Elle poussa un cri terrible, et le squelette aussi la voyait et s'efforçait de crier, attachant sur elle un regard de goule, car les yeux brillaient effroyables dans leur orbite; l'ingénieuse vengeance du terrible Ahmed avait su les soustraire à la voracité des rats.

Et le misérable avec des gloussements de bête s'avançait, tendant ses mains tordues par les angoisses de l'affreuse agonie.

--Arrière, cria-t-elle. Au secours! _Les djenouns! les djenouns!_[12]

[Note 12: Les démons! les démons!]

Et, frappée de folie, elle se réfugia dans un coin de la chambre avec des hurlements de folle, tandis que l'autre s'écroulait râlant sur sa couche.

--Qu'on le jette dans le Rummel, dit Ahmed ben Abderrahman qui, du seuil de la porte, assistait à cette scène, les rats d'eau, avant l'aube, auront achevé le reste. Ainsi périssent tous les traîtres. Cependant, dans la Géhenne, ils souffrent plus encore; car aussitôt que leur peau est consumée par le feu, on les revêt d'une autre pour leur faire goûter le supplice. Tel il est écrit dans le Koran glorieux au chapitre des Femmes. Dieu est puissant et sage!

Et le vieux chaouch et le nègre murmurèrent en choeur: Ainsi périssent tous les traîtres! _Amen!_

XIV

LA VACHE ENRAGÉE

I

Tout le monde, je parle de ceux qui ont porté le noble harnais militaire, a goûté, plus ou moins, à la vache enragée, mais il n'en est qu'un très petit nombre qui se soit trouvé dans le cas des officiers et sous-officiers du 4e escadron du 3e spahis, de s'en empiffrer avec délectation.

Et par le fait, si nous fûmes réduits à dévorer la vache traditionnelle, c'était un peu de notre faute. Sous les ordres du général d'Exea, bien avant la miraculeuse découverte des Kroumirs, nous nous étions dirigés sur la frontière tunisienne, entre la Calle et Souk-Arras et nous avions brûlé le pays.

Vous dire pourquoi, j'en serais bien en peine: une poule volée à un colon influent, un coup de _matraque_ appliqué par un Bédouin ruiné sur la tête d'un juif voleur, quelques centaines de mille francs à faire passer dans la caisse d'un fournisseur ami d'un ministre, et _pif_, _paf_, _boum_, coups de fusil, obus, fusées, coups de canon, coups de sabre et finalement le feu aux gourbis, aux jardins et aux moissons.

Je les vois s'allumer d'ici et j'admire les gracieux et blancs panaches de fumée des longs _moukalas_ qui pettent dans la broussaille, et les meules qui flambent, et les haches des sapeurs s'acharnant sur les figuiers, les oliviers et les gros ceps de vigne, tandis que les chevaux des fourrageurs, les jarrets picotés par de petites flammes folles, galopent éperdus au milieu des grésillements des orges et des blés rôtis, _pif_, _paf_, _boum!_ et les fuyards qu'on sabre tombent en mordant la cendre brûlante de ce qui était leurs épis blonds.

A ces souvenirs de jeunesse, mon coeur racorni se dilate, et je chauffe mes rhumatismes d'antan.

Oui, oui; brûlé le pays pour la poule de M. le maire, cousin de M. le député, incendié les villages, les moissons, les oliviers, les jardins, pour une tête bosselée d'usurier juif; écrabouillé des centaines de pauvres diables, pour donner à M. le fournisseur, gros bonnet de Constantine, l'occasion de se débarrasser en faveur du corps expéditionnaire de chaussures à semelles de carton et de vieux lard qui moisissait en magasin. Ah mais! nous sommes comme ça, nous autres, et à l'égard de sauvages gens civilisés ne font pas tant de façons!

Mais voilà! plus rien autour de nous! Et la razzia avait été nulle, les troupeaux filaient bien avant l'attaque, et, lancés à leur poursuite à plus de deux lieues de la colonne, nous dûmes faire halte à la frontière.

La nuit était venue, et, le ventre vide, nous attendions anxieusement en nous grillant les jambes aux feux du bivouac quelque ravitaillement qui nous tombât du ciel; mais le Dieu des chrétiens a épuisé ses réservoirs depuis la manne qu'il fit pleuvoir dans le désert pendant quarante années, au temps où il était le Dieu des juifs.

Nous murmurions donc sourdement comme les Hébreux avant l'arrivée miraculeuse des cailles dans le camp, et nos murmures s'adressaient surtout à la mère _Fortenpoil_, robuste matrone quadragénaire, épouse d'un honnête gargotier de la Calle et qu'on appelait aussi suivant l'occasion _Fortenreins ou Fortengueule_. Ces surnoms n'ayant pas besoin d'explication, j'ajouterai simplement qu'elle suivait l'expédition en qualité de cantinière civile et libre et qu'elle nous avait promis le matin même un plat friand après la journée chaude.

Nous la vîmes trottiner quelque temps à nos trousses, puis elle disparut dans la bagarre avec sa mule et ses cantines sans crier gare ni dire où elle allait.

--Elle a dû passer à l'ennemi, disait en riant le lieutenant de Pracontal; elle est grasse et dodue et le caïd de Roum-el-Souk lui aura fait des propositions avantageuses.

--Non, répondit le capitaine Fleury, elle a trop de moustache et le caïd _Salah_ est comme le juge d'instruction de Souk-Arras, il n'aime que les imberbes.

--De la vache enragée! dit piteusement le petit sous-lieutenant Clapeyron qui venait de se casser une dent sur un morceau de bouc brûlé apporté triomphalement par un spahis; je préférerais du pain sec et un oignon.

--Du pain et un oignon! Vous n'êtes pas dégoûté, s'écria le commandant Rambaut. Taisez-vous, vous nous faites venir l'eau à la bouche.

--Oh! si la mère Fortenpoil arrivait seulement.

Et ils continuèrent à mordre dans leur quartier de bouc. _____

De quoi se plaignaient-ils, ces gaillards? Les pauvres sous-off étaient plus mal partagés encore, n'ayant ni pain, ni oignon, ni bouc brûlé à se mettre sous la dent, pas même les débris de galette noire et la demi-douzaine de dattes sèches, menu habituel de nos spahis; non, rien à fricoter sur la vache enragée légendaire, rien que leurs mollets à rôtir, et qu'ils rôtissaient avec rage, tandis que, non loin de là, MM. les lieutenants, mis en humeur par leur bouc, appelaient, sur l'air des Lampions, la mère Fortenpoil pour leur verser à boire:

«Fort-en-poil!»

«Fort-en-poil!»

Ce à quoi d'autres ajoutaient la variante:

«Fort-en-reins!»

«Fort-en-reins!»

--Appelez, appelez, dit une voix creuse, causez toujours!

Et peu à peu sortant de l'antre, parut dans les clartés de la flamme la tête de Jacobot.

La moustache hérissée, la trogne d'ordinaire enluminée, maintenant blafarde, le chechia en tuyau de poêle, le sourcil en accent circonflexe et l'oeil en point d'interrogation, il nous regardait.

Vous ne connaissez pas Jacobot, mais il était bien connu dans les six escadrons où il avait successivement passé, chassé de chacun pour ivrognerie chronique. Entré au corps en qualité de trompette, venant des chasseurs d'Afrique où il aurait été infailliblement renvoyé sans le commandant Rambaut, qui tenait à ce diable d'homme, car à son talent de trompette il joignait celui de cuisinier, mais de cuisinier d'une habileté sans pareille, non pas dans l'art vulgaire prôné par le baron Brisse d'accommoder les restes, mais dans celui beaucoup plus rare et digne d'admiration de créer quelque chose avec rien, de confectionner des potages exquis avec l'herbe des champs et de transformer les pommes de terre en truffes.

Cependant, comme il était d'une non moins grande habileté à faire sauter l'anse du panier et le bouchon des bouteilles, le commandant l'avait remercié de ses services, ne réservant son concours que pour les grandes occasions.

A la lueur du brasier, il examina l'une après l'autre nos longues mines déconfites d'affamés, et se mit à rire silencieusement en ouvrant sa bouche jusqu'aux oreilles. Ce rire énigmatique nous troubla.

--Eh! Jacobot, rien à manger?

Il cligna de l'oeil d'un air mystérieux.

--Cela dépend, répondit-il.

Nous levâmes la tête.

--Cela dépend de quoi?

--Du nombre de litres de vin que vous m'offrirez à notre rentrée à Bone ou à la Calle.

--Un litre par tête, dit le _marchef_, cela te va-t-il?

--Beuh! si j'allais à la tente des _Kebirs_, ils m'en offriraient deux et même trois; mais je les boude; va pour deux litres par tête, et vous aurez la préférence.

--Ça fait douze litres que nous te devrons. Entendu. Et que vas-tu nous fricasser?

--Un plat exquis que je tiens directement de la mère Fortengueule. Vous allez vous en lécher les babines.

--Alors, sers chaud et vite.

--Oh! oh! comme vous y allez, chef! On voit bien que vous n'êtes pas initié à l'art culinaire. Il me faut deux heures au moins. Mais vous verrez d'ici là le nez des _kebirs_, qui sont en train de se décrocher la mâchoire avec leur bouc décédé de vieillesse, s'allonger de ce côté à l'odeur du fricot.

Et il s'éloigna rapidement.

II

Manger à sa faim après un jeûne, mordre dans une succulente chair, se rassasier et dire avec l'Arabe: «Dieu soit loué, mon ventre est plein», est un de ces plaisirs qu'on apprécie d'autant qu'ils sont plus rares, mais cette nuit là nous fumes particulièrement satisfaits et notre bouche, comme eût dit Brillat Savarin, s'inonda de délices.

Ah! les bonnes tranches onctueuses! Ah! les friands morceaux! la copieuse tripée que nous dégustions? Qu'était-ce? Nous n'en savions vraiment rien; on ragoût fumant, largement épicé, ni trop gras, ni trop maigre, entrelardé, savoureux, à point, une invention de Jacobot prouvant une fois de plus la vérité de cet aphorisme du seul magistrat dont après Montesquieu la France puisse s'honorer: «La découverte d'un mets nouveau fait plus pour le bonheur du genre humain que la découverte d'une étoile.»

On s'en léchait les doigts, on riait, on disait: «Encore! encore!» On ne voulait pas en laisser. On fut obligé d'en laisser cependant, tant la gamélée avait été comble, et pris, de la louable générosité et de l'amour du prochain qu'infuse dans le coeur une douce digestion, nous envoyâmes les reliefs du festin dans la tente voisine où se morfondaient les brigadiers, réveillés par l'odorant fumet des viandes et la bruyante joie de nos faims assouvies, et ouvrant dans l'ombre yeux et narines.

--Qu'est-ce qu'il y a? Qu'est-ce qu'on fricotte? Eh! eh! on se nourrit bien ici; tonnerre de Dieu! ça sent bon! Ah! ah! c'est Jacobot! D'où avez-vous tiré ce _freschteak_? Où diable at-il trouvé à _chaparder_ de la viande, ce rossard?

C'était le gros commandant Rambaut qui réveillé, lui aussi, s'avançait par l'odeur alléché.

--Pardon, mon commandant, répondit ce trompette digne de passer maître-queux au service d'un archevêque, c'est un plat, je ne dirai pas de mon invention, car la mère Fortenpoil m'en a fourni les ingrédients et la recette, mais j'ai fait de mon mieux... Et si vous le désirez, mon commandant je puis vous en servir demain un pareil pour la popote.

--Tu as donc de la viande?

--Je ne m'appellerais pas Jacobot, _le cuisinier royal_, si je ne savais où en trouver. Seulement c'est loin, et il fait soif.

--On t'abreuvera, ivrogne. Pars de bonne heure et reviens de même; la popote compte sur toi. _____

Et la popote eut raison d'y compter. Jacobot que l'éducation politique ni la vie boulevardière n'avaient pourri, ne donnait jamais sa parole en vain.

Le pansage à peine terminé, MM. les officiers s'assirent en rond sur la nappe grise des sables, s'emplissant, sous formes de sortes de petits pâtés, de joies véritablement célestes; des petits pâtés tout chauds, dorés, croustillants, feuilletés, braisés, fondants, onctueux, et, rien qu'à les voir, les lèvres, comme à l'aspect des joues d'une jolie fille, s'humectaient de désirs.

Ils s'occupaient à savourer ces félicités lorsque les spahis de garde signalèrent un mulet et des cantines surgissant à l'horizon. On pensa d'abord que c'était Mme Fortenpoil arrivant avec ses victuailles, et on se préparait à l'apostropher avec toute l'arrogance de ventres bien garnis, lorsqu'on s'aperçut que c'était seulement son époux, escorté de deux cavaliers du goum.

--Ah! vous êtes un fameux gaillard! un joli coco! Vous arrivez comme le marquis de Choseverte, trois heures après la bataille. Vous pouvez bien tourner les talons et remporter votre lard pourri. Avez-vous du liquide, au moins?

--Un ravitaillement de douze bouteilles messieurs! répondit le cantinier. Mais vous n'avez pas vidé le petit baril que ma femme vous a porté hier, je pense? Eh! eh! voilà des petits pâtés qui m'indiquent que la bourgeoise n'est pas loin.

--Votre femme! mon pauvre Fortenpoil, nous n'avons même pas aperçu l'ombre de ses moustaches. Ces petits pâtés sont l'oeuvre de ce brave garçon, ajouta le commandant Rambaut en désignant Jacobot, qui baissait les yeux d'un air modeste, et, sans lui, nous crevions de faim.

--Pas vu ma femme, s'écria le mercanti, mais alors où est-elle? Ah! la garce, elle ne m'en fait pas d'autres. Elle a emporté avec elle un jambon première qualité et des conserves que je vous destinais, Messieurs, et que j'ai pris soin d'empaqueter moi-même; je parie que la coquine a filé avec les turcos. Oui, Messieurs, à part ce vin, elle a tout raflé, et tel que vous me voyez, je n'ai pas mangé depuis hier.