Sous le burnous

Chapter 7

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Le colonel continua:

--Pendant que la cavalerie charge cette canaille, vous allez m'apporter les têtes des tués. Allons, enfants! cent sous par tête de bédouin, un _douro!_ Rompez les rangs et pas gymnastique!

Et se tournant vers les officiers étonnés de cet ordre:

--Le Bureau Arabe m'a fait prévenir que beaucoup de gens de Bou-Saada sont mêlés aux insurgés. Il faut frapper un grand coup, sans quoi il nous faudra rentrer dans la ville par la brèche avec, sur nos talons, tous les Ksours du Mok'ran. _____

Cependant les turcos poussant de grands cris se répandaient en courant sur le champ de bataille. Les chassepots avaient fait merveille, semant la plaine de corps bronzés.

Alors, on vit des groupes sinistres. Les soldats indigènes penchés, un genou en terre, décoiffaient d'un coup de main la tête du cadavre quand y adhérait encore le _chechia_ ou le _haïk_, puis empoignant la touffe de cheveux que tout musulman porte à l'occiput, ils agitaient furieusement, avec un mouvement de bras qui scie et des miaulements de chacals, le terrible sabre-baïonnette.

Une boule sanglante pendait tout à coup à leur poing gauche, puis ils venaient présenter triomphalement l'épave humaine qu'ils jetaient sur un tas grossissant devant la tente du _Kebir_, en échange du _douro_ remis par leur sergent-major, et sans reprendre haleine recouraient à la besogne.

C'était l'argent de l'_achour_ que le caïd des Chabkas avait insolemment refusé de payer aux cavaliers du colonel et dont on s'était emparé la veille à coups de fusil.

Les têtes, au nombre de 300 environ, remplirent un fourgon du train d'artillerie qui fut aussitôt dirigé au grand trot sur la ville.

On ne s'encombra ce jour-là ni de prisonniers, ni de blessés, car s'il y eut de ces derniers, ils furent retrouvés sans tête, corvée de moins pour l'aide-major, les hommes de garde et les ambulanciers. _____

Escorté d'un peloton de spahis, le fourgon entra vers minuit à Bou-Saada par la Porte du Sud et le chargement funèbre s'arrêta sur la grande place.

La ville reposait sous la garde d'une section de turcos qu'on réveilla prestement et sans bruit pour qu'ils se tinssent prêts, fusils chargés et sac au dos.

Des hommes de corvée épointèrent rapidement le manche de longs piquets de tente, qu'ils enfoncèrent en un triple cercle autour de la fontaine, et sur ces piquets on planta les têtes.

Le fourgon les versait au fur et à mesure, en petits tas d'horribles boules, gluantes, informes, couvertes de caillots et de plaques de boue rouge.

Dans la précipitation et l'âpre désir du gain, les cous avaient été maladroitement tranchés. Des inhabiles avaient tailladé pour chercher la jointure des vertèbres cervicales; d'autres, ne la trouvant pas, avaient haché l'os à grands efforts. Des nuques horriblement déchiquetées témoignaient des affreuses luttes des blessés; leurs exécuteurs, irrités de cette résistance qui augmentait leur besogne en y mettant des obstacles non prévus, avaient frappé, dans leur rage hâtive, dix mauvais coups pour un bon, et les chairs pendaient avec les fragments du crâne et les tendons, comme de petite bouts de loques ou des sétons englués de matière.

La lune, cachée jusqu'ici derrière les hauts palmiers de l'Oasis, se montra tout à coup, éclairant le hideux spectacle: faces livides et bleuies, bouches ouvertes encore dans la rage d'une dernière morsure, nez écrasés dans les heurtements et les cahos d'une route de quinze lieues.

Ici, un oeil sorti de l'orbite pendait jusqu'aux lèvres comme une agate salie, tandis que l'autre, grand ouvert, semblait regarder avec étonnement le vide.

Là, une tête, enfoncée trop brutalement, était percée de part en part; un éclat de bois sortait du crâne, au-dessus des sourcils, formant une corne sanglante; une autre, fendue par un coup de crosse, laissait couler la cervelle comme la moelle qui s'échappe d'un os.

Des ruisselets dégoûtaient lentement, serpentant le long des piquets où ils se collaient comme des filets de glue. Des chiens blancs à longs poils, maigres et trapus, et de grands lévriers fauves, rodaient autour du charnier, essayant de lécher les caillots de sang, tandis que d'autres, un peu à l'écart, hurlaient à la mort.

L'aube, bientôt, éclaira ces épouvantes et le soleil levant vit surgir les désespoirs. _____

Ce furent les femmes qui, levées les premières pour puiser l'eau à la fontaine, assistèrent au spectacle.

Pétrifiées d'abord et muettes d'horreur, elles parurent ne pas comprendre ou se crurent le jouet d'un cauchemar; mais, s'étant approchées, elles poussèrent soudain de grands cris.

La ville entière s'éveilla, et en même temps le clairon des turcos, debout sur la place, sonna la diane. La joyeuse fanfare retentit avec ses airs de fête au milieu de cette désolation, tandis que les femmes avec des hurlements de louves affolées tournaient autour du triple rond macabre.

L'une reconnaissait la tête de son frère, celle-ci de son époux, cette autre de son père ou de son fils.

Quelques-unes ne pouvant distinguer les traits, les essuyaient du bas de leur robe ou grattaient de leurs ongles les coagulations de boue et de sang.

Les hommes arrivèrent à leur tour silencieux et farouches. Beaucoup levèrent les bras, menaçant du poing l'invisible ennemi.

Ils poussèrent tous à la fois de grandes clameurs, puis se turent. La section des turcos, immobile et sombre sous ses gais habits bleu de ciel, attendait, l'arme au bras, sur la place, et les spahis rangés en bataille avaient le sabre au clair.

Puis, au loin, on entendait s'approcher les éclats sonores des clairons sonnant la marche.

Alors le vieux caïd de Bou-Saada monta sur son cheval de guerre, et suivi de ses cheicks revêtus du burnous écarlate, sortit de la ville à la rencontre de la colonne.

Et lorsqu'il fut à dix pas du colonel qui, le poing sur la hanche, chevauchait audacieusement en tête de sa petite troupe au milieu de ce pays soulevé, il mit pied à terre et se prosternant, appuya sur l'étrier du Français sa longue barbe blanche:

--Tu es le plus fort, dit-il simplement. C'était écrit.

Et c'est ainsi que fin janvier, quand tout le nord de l'Afrique était en feu, fut étouffée en sa racine la sédition de Bou-Saada et la révolte des Ksours du Mok'ran.

La pratique des hommes de guerre n'est pas la pratique des avocats.

Aux sages, salut!

IX

COIN DU DÉSERT

Que la voute de la fête soit le ciel indigo ou la nuit semée d'étoiles, qu'elle soit le dôme doré de la Kouba ou la verte ogive des festons de vignes enguirlandés de grappes ovales, les danses les plus lascives s'enveloppent d'une biblique grandeur.

L'Arabe, même en ses vices monstrueux, est rarement bas et vulgaire. Les chairs lui brûlent, la passion le terrasse, le désir l'étrangle; il bave comme un lion, jamais comme un chien. Il a une façon à lui de secouer ses haillons et sa vermine qui ne ressemble en rien à celle des pouilleux de l'Europe, et jusque dans ses crimes, ses laideurs et ses misères, il porte la marque altière de Caïn. _____

Ce soir-là, la fête touchait à sa fin et le couchant se baignait dans de grandes nappes rouges. L'horizon flamboyait comme un décor de féerie et l'immensité enflammée des sables se fondait dans l'immensité enflammée du ciel.

On eût dit que là-bas Sodome, Gomorrhe et les cinq autres villes maudites éteignaient lentement leurs brasiers dans le lac asphaltique.

Ivre de mangeailles, de haschisch, d'amour, allongé sur une natte de tiges d'alpha, le dos appuyé contre ma selle, je rêvais, les yeux demi clos.

Alors _Braham Chaouch_, le vieux coupeur de têtes, posa sa main sur mon bras.

--Regarde, dit-il.

--Laisse-moi, que puis-je voir de plus beau que ce soleil couchant? Les filles des _Ouled-Nayls_ ont grisé mes yeux et mon coeur. Elles sont parties emportant leurs tentes; je veux m'endormir dans l'oubli au bruit sourd des _tamtams_ des chanteurs.

--Non, veille et regarde. Des chorées de femmes, tu peux en rassasier ta vue dans toutes les cités mauresques et aux portes de tous les ksours, mais le spectacle que voici est plus rare. _____

Et au travers du nuage qu'avaient laissé sous la tente le tabac, le kiff et la poudre, je vis défiler un à un, fantômes silencieux, les danseurs _Fréchiches_.

«Abandonne la danse aux femmes, a dit le prophète; souviens-toi que l'homme qui danse est ridicule et foule aux pieds sa dignité comme s'il sautait sur un tapis.»

Mais ce n'est pas seulement par la danse que les Fréchiches foulent leur dignité. Le visage rasé comme jadis les prêtres de Cybèle, ce qui suffirait pour les livrer au mépris des Arabes, ils s'affublent de la longue robe des femmes mauresques serrée aux hanches par la _foutah_ de soie bariolée. Leurs poignets et leurs chevilles sont ornés de bracelets et quelques-uns de ceux qui passaient devant moi, les plus jeunes, portaient aux oreilles de grands anneaux d'argent. La tête était coiffée du turban des Koulouglis.

Ils se rangèrent en demi-cercle devant la tente du caïd, et au son de la _tarbouka_ et d'une sorte de flûte de Pan dont jouait merveilleusement un jeune chamelier, l'un deux s'avança et commença la mimique lascive des courtisanes du Souf. Bientôt un autre se joignit à lui, puis un second couple, et tous enfin ce mêlèrent en un chassé croisé d'immondes vis-à-vis.

Le caïd Otman et ses cheiks, accroupis sur leurs talons, regardaient, le sourire de mépris aux lèvres. Des cavaliers du goum et des spahis enveloppés dans leur burnous rouge garnissaient le fond de la tente et entouraient les danseurs; et ces têtes bronzées, ces mâles visages d'hommes de guerre formaient un étrange contraste avec les fronts blêmes et les traits flasques des efféminés.

Je crus voir le lubrique David et ses éphèbes juifs dansant devant l'arche sous les regards étonnés des soldats des Gentils.

Tout à côté, une chèvre blanche allaitait son chevreau. Le biquet donnait de grands coups de son mufle rose dans le pis gonflé, et, se reculant en tirant le tétin, heurtait le bras du joueur de tamtam, qui le repoussait doucement. De grands lévriers roux et féroces rôdaient autour de la tente et s'approchaient sournoisement pour flairer les hôtes. _____

La nuit descendait; les fournaises de l'occident et avec elles, les spectres des cités maudites écroulées dans une nappe pourpre, à chaque seconde, s'amincissaient.

Toute chargée des parfums capiteux des herbes que le soleil avait séchées dans le jour, la brise se leva et emplit la tente.

L'ombre croissait rapidement; des bougies que de jeunes garçons venaient d'allumer s'éteignirent, et tout à coup le joueur de tarbouka cessa de frapper la peau de ses doigts. Une flûte faite d'un roseau reprit un air triste et doux comme une voix de castrat, les danseurs s'arrêtèrent essoufflés, et l'un des infâmes psalmodia lentement une chanson d'amour. Puis, tous s'assirent à l'écart autour d'un foyer de braises rouges, se passant à la ronde de petites tasses de café et des pipes bourrées de haschisch.

La lueur du brasier jetait des teintes sanglantes sur leurs visages blafards frappés du sceau des basses luxures, et des cavaliers du goum se glissèrent auprès d'eux. _____

Mais voici qu'un bruit sourd, un bruit de voix et de pas se lève. Tous dressent l'oreille, et les Fréchiches, le cou tendu et l'oeil inquiet, interrogent l'espace dans la direction de l'oasis.

Alors celui qui était leur chef cria au caïd Otman:

--Homme! il a été convenu que nulle femme n'aurait sa place ici.

Il se fit un grand silence comme à l'approche des catastrophes et le caïd répliqua:

--Sur la tête du Prophète! Je jure qu'aucun de nous n'a accumulé assez de honte sur son front pour convier ici ses épouses ou ses soeurs. L'écorce de l'homme est faite de chêne, il peut tout braver sans trop de dommages; mais celle de la femme est une feuille de rose, elle se salit aux sales contacts. Celles qui viennent ne sont pas de nos ksours; personne ne les a invitées.

Et spahis, chaouchs, mokalis, goums, entendant ces paroles, riaient.

Les Fréchiches, eux, ne rirent pas. A la hâte, ils entassèrent pêle-mêle dans leurs larges _sahas_ de poils de chameau leurs ustensiles, tapis, tentes, piquets et provisions de route, et en chargèrent avec une précipitation affolée leurs mules.

Mais avant qu'ils aient pu se hisser sur leurs charges, car on leur interdit de souiller de leur enfourchure infâme le noble cheval, monture des guerriers, quinze ou vingt femmes escortées de grands lévriers, de cette bonne race qui mange les hommes, se ruèrent comme des bacchantes en poussant des cris aigus. C'étaient les courtisanes de la fraction des Ouled-Nayls qui, depuis la veille, avait planté ses tentes sur le territoire de l'Oasis.

Et armées, les unes de bâtons, les autres de branches d'épine, d'autres encore de tessons remplis de fiente humaine, elles tombèrent à grands coups sur les fuyards, excitant contre eux les _slouguis_.

--Aux chiens les infâmes! hurlaient-elles. Les infâmes aux chiens!

Et l'on vit un spectacle étrange et à jamais inoubliable, dans ce coin du Bled-el-Djerid: des hommes glabres, costumés en femmes, poursuivis par des femmes et des chiens furieux, courir éperdus dans la nuit, à travers les sables.

X

MARDI-GRAS

Je ne me souviens plus en l'honneur de qui fut donné le dîner, si c'était en celui de l'abbé Bidoux, curé de Souk-Arras, ou Chipotot, inspecteur de colonisation, ou bien encore pour fêter l'arrivée du petit baron Lampinet, tout frais émoulu de Saint-Cyr et tombé de la veille au Bordj. En tout cas, on avait choisi le jour du mardi gras et le repas avait été digne des officiers du 4° escadrons du 3° spahis. Aussi l'un de ces messieurs, qui sortait des guides de la garde, ayant déclaré que ce festin lui rappelait les _mess_ impériaux, mais qu'il y manquait la musique, le capitaine Fleury, chef de popote, promit un orchestre au désert.

Il appela le _chaouch_ Ali-ben-Ali, lui donna à voix basse quelques ordres et l'on continua de manger et de boire... de boire surtout, car il faisait soif; par les fenêtres ouvertes arrivait avec la nuit une molle et chaude brise qui jetait dans le gosier des poignées de poivre de Cayenne.

Aussi les convives déjà très échauffés quand on alluma le punch, pour calmer la surexcitation de leurs nerfs réclamèrent-ils à grands cris la musique promise, et l'abbé Bidoux fredonna:

Retentissez, harpe sonore, Jusques aux ciel; Chantez celui que l'on adora Dans Israël! _____

La porte s'ouvrit; il y eut un moment de grand silence. Le curé de Souk-Arras se renversa sur sa chaise, les yeux mi-clos, les mains sur son abdomen, se préparant, comme Saül, à faire sa digestion au son de la harpe sonore. L'inspecteur Chipotot raffermit ses lunettes, le petit sous-lieutenant se trémoussa, tandis que le grand Badenco, lieutenant en premier, lui allongeait de grands coups de pouce dans les côtes en disant: «Nous allons rire, petit cornichon.»

Depuis deux minutes cependant, la porte était ouverte et rien n'entrait; non, rien si ce n'est d'étranges et acres parfums où l'essence de musc se mêlait à la quintescence de bouc, et en même temps un bruit de chuchotements, de rires étouffés, de poussées avec un frémissement de _tarbouka_ (tambour de basque).

--Allons! entrez, entrez donc, dit Fleury.

Les rumeurs cessèrent. On entendit une sorte de marche saccadée, et l'une derrière l'autre parurent, le rire aux lèvres, étalant leurs dents blanches et frappant en mesure sur la _tarbouka_, dix jeunes négresses enveloppées, de la tête aux pieds, dans ces grandes pièces de cotonnade bleue quadrillée appelées _moulaïas_.

En dépit du rire muet stéréotypé sur leurs lèvres, elles semblaient aussi craintives et honteuses que des pensionnaires du Sacré-Coeur en leur premier tête-à-tête avec leur cousin le cuirassier; mais les officiers les ayant encouragées de la voix et du geste, elles se rangèrent le long de la muraille et s'accroupirent sur le plancher, les regards fixés sur le punch qui flambait. _____

Oh! la belle ligne de faces truculentes, de nez épatés, de grosses lèvres gourmandes, de dents éclatantes et de croupes énormes! Elles avaient laissé à la porte leurs sandales de cuir jaune et l'on voyait la plante blanche de leurs pieds nerveux aux jarrets maigres comme ceux des juments de race, vaillantes à la fatigue et au plaisir. Les flammes bleuâtres de l'alcool et les jaunes languettes des bougies n'étaient qu'ombres devant l'éclat de ces vingt prunelles, qu'allumèrent la curiosité et la convoitise lorsqu'elles virent verser dans les verres des cuillerées de liquide en feu.

D'abord, elles firent des mines horrifiées lorsqu'on leur passa des coupes pleines. Mais l'abbé Bidoux, ayant juré que cette liqueur n'était qu'un simple sorbet pour lequel la belle Aïcha, quatrième épouse du Prophète, professait une estime toute particulière, elles se laissèrent convaincre, et après une série de grimaces variées destinées à dissimuler une satisfaction trop visible, elles vidèrent rapidement les coupes, puis passèrent la langue sur leurs lèvres comme des chattes qui ont goûté à un pot de crème, tandis que le marabout chrétien riait comme un fou de ce bon tour joué à Mahomet.

Alors, yeux allumés et face épanouie, elles entonnèrent en choeur, en raccompagnant de la _tarbouka_, une mélodie étrange, aux notes un peu monotones, mais empreintes d'une harmonieuse douceur. _____

Après une seconde tournée acceptée cette fois sans hésitation, deux d'entre elles se levèrent et, s'étant approchées du commandant du Bordj, lui baisèrent préalablement les mains et l'épaule droite et lui offrirent de donner le spectacle d'une danse arabe, offre qui fut acceptée avec enthousiasme, même par l'abbé Bidoux, qui avoua désirer depuis longtemps assister à cette _sauvage folie_.

En une seconde, toutes deux se dépouilleront de leur _moulaïa_ et parurent vêtues de la simple _komidja_ (chemise), qui, formée de deux pièces de coton attachées aux épaules par deux boucles de cuivre et retenues à la taille par un cordon de laine, ouverte par conséquent sur les côtés et ne dépassant pas le genou, laisse aux regards les moins discrets peu de chose à désirer.

Et se faisant face, roulant des yeux chargés de luxure, la bouche ouverte en un rire silencieux, elles se trémoussèrent pendant dix minutes sur leurs hanches charnues, jouant, en une pantomime naturaliste, l'éternel duo d'amour.

Les doigts enfiévrés des musiciennes frappant à grands coups les _tarboukas_ ralentissaient ou précipitaient les saccades, tandis que les anneaux de cuivre de leur bras et de leurs chevilles s'entre-choquaient avec un tintement aigu de grelots.

Les officiers riaient; le petit sous-lieutenant ne cessait de se dandiner sur sa chaise, imitant, sans en avoir conscience, les mouvements des danseuses; l'inspecteur de colonisation, cou tendu et bouche béante, tenait des deux mains ses lunettes, de crainte qu'elles ne s'échappassent de son nez, et le curé, écarlate, la tête penchée sur son assiette et les mains jointes comme s'il marmottait des actions de grâces au ciel, n'osait regarder que du coin de l'oeil.

Enfin, tournoyant sur elles-mêmes, elles s'abattirent haletantes et demi-pâmées près de leurs compagnes qui, cessant le _tam-tam_, tendirent leurs verres qu'on s'empressa d'emplir.

Alors l'ivresse devint complète et le _simoun_ amoureux les fouetta. Des odeurs hircines emplirent la salle dominant celle du musc, entrant dans les poitrines avec le vent de la plaine chargé de toutes les senteurs du soir comme cette brise de Baïa, si fatale à l'honneur des Romaines, qui mettait l'amour aux flancs des vierges et faisait fleurir deux fois l'an les rosiers de Poestum.

Pour tamiser les souffles du dehors, Fleury fit tendre des _frechias_ aux fenêtres; mais l'air de la salle semblait saturé de cantharides, et les négresses allumées comme des torches de résine, l'oeil en feu et la lèvre sanglante, se dressèrent à la fois, et, levant à l'unisson la croupe, commencèrent, toutes les dix, une danse de chèvres en rut. _____

En bas, dans la cour du Bordj, un groupe de nègres attendait anxieux. C'étaient les époux et les frères qui, sombres et inquiets, l'oeil levé sur les fenêtres du _Kébir_, voyaient passer sur les épais rideaux les ombres fantastiques de leurs épouses et de leurs soeurs. Puis, subitement, les clartés s'éteignirent; on ne vit plus sur les _frechias_ tendues que de vacillantes lueurs rouges et bleues, des lueurs de fournaise.

C'est que, là-haut, on allumait un second punch et le petit sous-lieutenant Lampinet était allé sournoisement et sans mot dire souffler les bougies. _____

Le dernier vêtement des aimées avait glissé sur le tapis fantastique et, éclairée par la flamme, leur peau noire prenait d'étonnants reflets. On eût dit des bacchantes de cuivre s'offrant dans toutes les poses à la fureur des satyres.

Pour fuir cette scène d'orgie, le curé fit de nombreux efforts. Ses jambes refusaient le service, il retombait lourdement sur sa chaise, écarquillant les yeux et poussant des oh! oh! ah! qu'on pouvait prendre pour des gémissements d'indignation ou des exclamations de joie.

L'inspecteur de colonisation, homme paisible et de moeurs honnêtes, étant également en sa qualité de _civil_ laissé à l'écart, se leva à son tour pour ne pas être témoin de cette priapée. Prenant l'abbé Bidoux par les aisselles, il l'entraîna en trébuchant et le poussa hors de la salle. Battant les murs et à tâtons, ils descendirent l'escalier.

Au bas, une douzaine de spahis buvaient philosophiquement du café, gardant la porte d'entrée contre toute invasion indiscrète, tandis qu'un peu plus loin les nègres s'obstinaient à attacher leurs yeux sur les fenêtres d'où nulle lumière ne filtrait plus.

Et leur inquiétude redoublait, car les roulements des _tarboukas_ avaient cessé.

A la vue du curé et de son compagnon, ils se précipitèrent, réclamant leurs femmes.

--Nous les avons prêtées pour la fête, criaient-ils, pour qu'elles jouent du _tam-tam_ seulement.

--Ça ne nous regarde pas, répliqua l'inspecteur de colonisation.

--C'était seulement pour le _tam-tam_, répétèrent les nègres de plus en plus alarmés.

--Laissez-nous tranquilles, répondit l'inspecteur de colonisation.

Mais l'homme de Dieu, plus conciliant, avec des hoquets:

--Je vous fais observer que nous partons..... Nous ne sommes pas complices, mes amis, pas complices de ce qui se joue là-haut.

--Le _tam-tam_, redisaient les nègres; on n'entend plus le _tam-tam_!

Et quand ils furent hors du Bordj, le curé se voila la face:

--Les orgies de Babylone, murmura-t-il.

--Dites les saturnales du Bas-Empire, appuya l'inspecteur.

--Les lupercales! M. Chipotot!

--Ignoble! fit celui-ci.

--C'est le mot, reprit le curé dont le grand air augmentait l'ivresse, traiter ainsi des invités! Puisque nous étions douze, ils auraient bien pu commander douze négresses. Deux de plus ou de moins, qu'est-ce que ça leur aurait coûté?

XI

L'HANAFI