Chapter 6
Et les deux cavaliers s'avancèrent, sortant de l'ombre, éclairés peu à peu par le feu d'un brasier qu'une vieille attisait. Enveloppés et encapuchonnés dans leurs grands burnous sombres, la barbe pointue, sabre sous la cuisse, pistolet au côté et fusil en bandoulière, on eût dit de ces moines-bandits de la Ligue allant accomplir quelque ténébreuse équipée.
Chacun portait couché en travers, sur le devant de la selle, un objet de sinistre aspect, long rouleau, empaqueté en des branches de lauriers liées à chaque extrémité par des cordes de poils de chameau.
Le milieu plus gonflé faisait s'écarter les branches, et dans les entrebâillements, on distinguait sous le frêle tissu d'un haïk des blancheurs de chairs.
A cette vue tous se turent; les hommes, debout et farouches, regardaient; les femmes rentraient, se cachant le visage, et sous quelques tentes des lamentations étouffées s'élevèrent.
Et le père, muet d'horreur, regardait, lui aussi, s'avancer les _deïras_. Sa bouche s'ouvrit, mais la langue resta clouée au palais et sa prunelle dilatée et sans rayon, comme s'il se refusait à comprendre.
Enfin, jetant ses mains crispées sur sa face, il arracha des touffes de sa barbe blanche, puis courut palper tout tremblant, dans les écartements des branches les corps rigides de ses bien-aimées.
--Yamina! clamait-il, Yamina et ma douce Meryem!
Et il allait de l'une à l'autre, pris de folie. Puis, soudain, poussant un cri terrible et tournant sur lui-même, il tomba la face contre terre.
--Qu'on l'emporte, ordonna froidement le caïd. Ce qui est écrit est écrit. Les uns agissent d'une façon, les autres d'une autre. Dieu seul connaît la vraie voie. La malédiction était sur leurs têtes. Nous ne sommes que de la poterie, et le potier fait de nous ce qui lui plaît. Qui sait ce que nous réserve le destin. Ecoutez, hommes! Vous traverserez le gué et le déposerez de l'autre côté de la rivière entre les corps de ses filles, et demain les Ouchtatas, les Ouarghas, les Bon-Ghanem et tous les Chaouias de la plaine iront se répéter de douars en douars et de marchés en marchés, qu'il n'y a rien de bon à gagner en volant les chevaux des Beni-Rahan.
VI
LA NOCE DE LA PETITE ZAIRAH
I
Depuis six mois, chaque vendredi, je la voyais arriver, trottinant derrière la mule de son père, parfois seule, mais le plus souvent une vieille à ses côtés. Elle était toute petite--douze ans à peine--mais si frêle et si mignonne qu'elle en paraissait deux de moins. Enfant de la vieillesse de Baba Aaroun, sa mère à quatorze ans était morte en couches; aussi le vieillard la chérissait bien qu'elle ne fût qu'une fille, et lorsqu'elle sentait plier ses jambes ou que ses pieds se meurtrissaient aux pierres du chemin, il la prenait devant lui sur le _berda_ de sa mule, comme il eût fait d'un fils. Mais il la déposait doucement à terre avant d'entrer à Djigelly.
C'est alors que nous la voyions passer, insoucieuse et gaie fillette, devant le bordj des spahis.
Mais bientôt, comme les soeurs dont parle le Lévitique, elle grandit tout à coup. Sa taille se forma, ses flancs se dessinèrent; d'harmonieux et doux globes soulevèrent sa _gandoura_ de coton; le bouton se faisait fleur. Et timide et rougissante devint la fillette, et en même temps si jolie que, pendant des semaines, Arabes et Berbères venaient s'asseoir devant la porte au coin du bastion, à l'heure où le marché s'ouvre pour voir passer cette merveille des _Ouled-Aïdoun_.
Et ils allaient rôder autour de l'étalage de Baba Aaroun, lui achetant des pastèques et des figues pour admirer de près la blonde Kabyle qui reflétait dans ses grands yeux étonnés toutes les nuances de la mer et du ciel.
Il savait bien ce qu'il faisait, le vieux Aaroun; il savait qu'accompagné de sa fille, la double charge des fruits de son jardin disparaissait comme si un _djin_ bienveillant l'eût touché de son pouce mettant à leur place des poignées de _sordis_, car il avait pour clients tous les spahis, tous les _turkos_, et les _mokalis_ et tous les jeunes Maures de la ville.
Ses voisins riaient de lui, mais que lui importait; il savait aussi que, sous son oeil, la pucelle resterait intacte bien plus sûrement que s'il la laissait au gourbi, confiée à la surveillance distraite de ses belles-mères ou de ses grandes soeurs.
Autant que les vieillards des villes sont avides du fruit vert, les jouvenceaux de la montagne sont habiles à saisir la proie guettée.
Et tous la convoitaient, tandis qu'elle, embarrassée et honteuse, et comprenant déjà, se sentant brûlée par ces flammes ardées sur elle, cachait en rougissant son visage derrière un coin de son haïk.
Entre tous ces admirateurs, se rencontrait le chaouch Ali-ben-Saïd. _____
Malgré quarante ans sonnés au cadran de sa vie, il passait pour un des beaux cavaliers de la ville et un des plus rudes champions près des femmes, ce qui, joint à une conformité toute spéciale, l'avait fait surnommer _Bou-Zeb_, nom difficile à traduire en français.
Bref, il possédait les qualités qu'au temps du prophète Ezéchiel, Oolla et Oolibella, soeurs bibliques et vierges folles, exigeaient de leurs amants.
Coquet et beau parleur, il se distinguait par le luxe de son turban brodé de soie jaune, son gilet chamarré d'or et l'éclatante blancheur de son burnous; aussi Mauresques et Kabyles lui clignaient de l'oeil, et les femmes des _Mercantis_ même, avouaient que pour un indigène, il n'était pas trop mal tourné, c'est-à-dire qu'elles le trouvaient charmant.
Il parlait, du reste, le français avec facilité, buvait de l'absinthe et du vin, et généralement tout ce qu'on voulait bien lui offrir, portait des chaussettes, se mouchait dans un foulard, fuyait la vermine et s'abstenait du _rhamadan_.
Il avait quelque argent et aurait pu vivre sans rien faire en ce pays où un douro quotidien constitue un large patrimoine; mais désireux de briller en ce monde et sachant que les femmes n'aiment rien tant que les glorieux, il s'était mis au service du Bureau arabe et portait avec orgueil, aux jours de solennité, le burnous bleu de _chaouch_.
Cela lui procurait le plaisir de s'entendre appeler _Sidi_ (monseigneur) par ses coreligionnaires, et lui donnait le droit de les traiter de _cocus_ et de pouilleux sans qu'ils osassent riposter.
Les Bédouins, qu'en sa qualité de Koulougli (fils de Turc), il méprisait profondément, lui rendaient _in petto_ son mépris, et disaient en le voyant: «Fils d'Eblis le lapidé,» ou autrement «mauvais sujet,» ce dont il se souciait comme de la peau d'un juif, sachant bien que cette qualification ne déplaît jamais aux filles de Fathma pas plus qu'aux filles d'Eve.
Que ce sacripant devint féru d'amour pour la petite Zaïrah, rien d'extraordinaire, mais ce qui le parut tout à fait c'est que la petite Zaïrah sourit un jour, du haut de sa mule, à ce barbon de quarante ans.
Est-ce le burnous bleu du chaouch qui la séduisit? ou les vêtements soutachés du Maure? ou la réputation du surnommé _Bou-Zeb_ était-elle arrivée au fond de son village kabyle? Le soir, derrière les cactiers du gourbi ou sous les guirlandes de vigne vierge, s'entretenait-elle avec ses petites camarades des exploits de ce dompteur?
Mais qui connaîtra jamais les secrètes pensées qui s'agitent dans la tête d'une vierge; les mystérieux désirs de son coeur troublé?
Ou bien, n'est-ce pas plutôt le vieux Aaroun qui, fatigué de garder une virginité gênante, ordonna à sa fille de sourire au reître qu'il savait pouvoir la payer le bon prix.
Quoi qu'il en fut, à partir de ce jour, la fillette aux yeux bleus ne reparut plus au _Souk-el-Kemmis_ (marché du vendredi) et le bruit courut dans la ville qu'Ali-ben-Saïd avait député sa vieille mère aux _Ouled-Aïdoun_ pour marchander la pucelle au père qui en voulait 200 douros. _____
L'_azoudja_[6], en effet, partie un matin au douar des Ouled-Aidoun, en était revenue le soir la bouche débordant de paroles enthousiastes.
[Note 6: Vieille.]
«Oh! la reine des roses! oh! la fleur de houri! oh! le bouton d'enchantement!»
Non jamais, depuis cinquante ans qu'elle assistait à l'éclosion des vierges, et dans la ville et dans la montagne, et dans les _dacheras_ de la plaine, ses yeux n'avaient été aussi réjouis!
Car le Baba Aaroun, désireux de gagner un gendre si influent, un chaouch qui possédait l'oreille du chef du bureau arabe, et qui pourrait à un moment donné envelopper et réchauffer sa vieillesse du burnous écarlate de sheik, avait, en père habile, étalé son enfant sans voiles à la vieille éblouie.
Et pendant plus d'une heure, sans se lasser et avec une ardeur juvénile, elle détailla, complaisante, minutieuse et prolixe, les charmes de la jeune beauté, sans en omettre un seul, à son fils qui l'écoutait bouche béante, l'oeil en feu et la salive aux lèvres.
Aussi, l'affaire fut vite conclue, la _sadouka_[7] versée au père, et fixé le jour de la noce.
[Note 7: Somme que le futur paye pour l'achat de sa femme.]
II
Sur les longs versants des montagnes kabyles, entre Milah et Djidjelly, dans les villages des _Ouled-Aïdoun_, on parle encore de la noce de la petite Zaïrah.
Car le bureau arabe du cercle, pour faire honneur à son premier chaouch, assista en corps à la fête; pendant trois jours la poudre parla au-dessus des ravins verdoyants et abrupts, dans les gorges plantées d'oliviers et sur la plage aux genêts épineux.
Et il y eut grande fantasia et grand déploiement de ce qui réjouit le plus la vue du montagnard comme de l'homme de la plaine, les longues tresses des femmes et les longs _djelals_[8] des chevaux.
[Note 8: Housses de soie brodées d'or que les cavaliers riches mettent sur la croupe de leur chevaux aux jours de fête.]
Et aussi ce qui fait la joie du ventre: moutons rôtis et plats de couscous.
Pendant trois jours on vit la jeune mariée pâle et blanche sous ses haïks; ses grands yeux brillants et humides éclairaient son visage, et toute parfumée d'essence de rose et de musc, toute parée de cuivreries et de bijoux d'argent, elle excita bien des convoitises.
Jeunes et vieux disaient: «O merveilleux réceptacle d'amour!» tandis que les femmes, matrones et filles, la jalousaient de s'asseoir seule, épouse et maîtresse, au foyer conjugal.
Et l'on se racontait les exploits du maître de cette délicate beauté.
Oh! l'heureux coquin! il soulevait des nuages d'envie comme un étalon du Haymour soulève la poussière sous son galop furieux. N'était-ce donc pas assez d'avoir pendant plus de vingt ans trompé les maris et dupé les filles! Fallait-il encore que, devenu grison, sa barbe poivre et sel se frottât aux joues rosées d'une vierge de douze ans!
_Bou Zeb! Bou Zeb!_ Et tous riaient à ce nom, mais les matrones hochaient la tête plaignant tout bas l'enfant sacrifié à l'avarice du vieil Aaroun. _____
A cheval, Ali-ben-Saïd vint le soir prendre son épouse. Deux parents à droite et à gauche tenaient les rênes de sa bride, et les invités, munis chacun d'une lanterne, suivaient le cortège.
En tête s'avançait la musique précédée d'un Kabyle chargé d'un candélabre couvert de bougies allumées et de fleurs.
A la porte du gourbi, ils s'arrêtèrent, laissant le chaouch entrer; Baba Aaroun lui présenta sa fille qui enleva officiellement son voile devant l'homme que son père avait choisi.
Alors l'époux ébloui s'écria comme jadis le Prophète devant la belle Baïrah étalée demi-nue sous ses yeux:
«Louange à Dieu, maître des coeurs!» Et l'ayant baisée sur la bouche, il l'enveloppa du _moulaïa_, la mit en selle sur une mule blanche, et marchant derrière, le sabre levé au-dessus de la tête de son épouse en signe de ses droits, il la conduisit, escorté des parents et des amis, au domicile conjugal. Deux vieilles refermèrent sur eux la porte tandis que dans la rue, stationnait la foule attendant les preuves de la virginité. _____
On s'assit en face, le long des maisons, et des _caouadgis_ apportèrent des tasses; mais tandis qu'on humait le café brûlant, de grandes plaintes sortirent du fond de la maison. D'abord étouffées et sourdes, elles devinrent stridentes et lamentables et glacèrent sur les lèvres les rires et les gais propos qui couraient de groupes en groupes.
Elles durèrent longtemps, si longtemps que ceux de la noce se lassèrent et protestèrent de la rue.
--Chaouch, cria-t-on, ménage-la. La grenade n'est pas assez mûre.
Et des femmes indignées protestèrent à leur tour:
--Ali-ben-Saïd, aie pitié. Souviens-toi que tu as trente étés de plus qu'elle; qu'elle est faible et que tu es fort, et que l'agnelle ne peut supporter le choc du bouc.
Et d'autres plus irritées élevèrent leurs voix vers l'épouse:
--Zaïrah-bent-Aaroun? Zaïrah-bent-Aaroun! il faut demander le divorce! il faut demander le divorce!
Et comme les plaintes continuaient, elles menaçaient d'aller chercher le Cadi.
Mais, tout à coup, les cris cessèrent. Il se fit un grand silence: la petite fenêtre s'ouvrit, et les deux vieilles échevelées et pâles agitèrent un linge déployé.
Alors, les hommes en bas, ayant levé leur lanterne et voyant la toile sanglante, applaudirent l'heureux époux, et clamèrent: _Bou Zeb! Bou Zeb!_
Le lendemain, ni les jours suivants, on ne revit le chaouch. Il se reposait sans doute près de la maîtresse de son coeur; mais le cinquième jour, la ruelle, de nouveau, s'emplit de monde; les gens de la noce revenaient.
Et l'on vit sortir le marié tout pâle, puis deux hommes qui portaient sur leurs épaules un brancard sur lequel était étendue roulée dans un haïk une petite forme grêle.
Et chantant les versets du Livre: «En quelque lieu que vous soyez, la mort sait vous atteindre» tous suivirent au cimetière le corps de la petite Zaïrah.
Et lorsqu'on eut déposé l'enfant, enveloppée du drap vert, dans la fosse maçonnée et que tout fut comblé, les femmes de la tribu crachèrent en passant sur le vieux Baba-Aaroun qui, l'oeil sec et la tête égarée, demeurait accroupi près du petit monticule de terre.
VII
L'HÔTE
I
Le lieutenant F... partit de grand matin de Djidjelly et suivant la côte jusqu'à l'oued _Djin-djin_ s'engagea dans la montagne. Il devait faire la grande halte au bord de _Châanah_, coucher à celui de _Fedj-el-Arba_, puis chez le caïd de Milah et arriver le surlendemain à Constantine. Deux spahis indigènes et un muletier chargé de ses bagages l'accompagnaient.
Aux premiers contreforts du _Djebel_, des pâtres, huchés sur des quartiers de roc, les hélèrent:
--Holà! hommes! Où allez-vous?
--Nous allons à Constantine, répliquèrent les spahis.
--Vous ne passerez pas Châanah, les _Ouled-Ascars_ ont, cette nuit, fait parler la poudre et tué deux _mokalis_[9].
[Note 9: Cavaliers indigènes attachés au service des Bureaux arabes.]
Le lieutenant haussa les épaules; l'avant veille encore, des officiers du bureau Arabe de Djidjelly avaient chassé dans ce pâté de montagnes et n'avaient remarqué aucun signe d'agitation; il roula une cigarette avec l'insouciance de ses vingt-cinq ans et continua son chemin.
Il arriva sans encombre à Châanah, s'y reposa deux heures, mais au moment où il quittait le bordj, il rencontra le vieux sheik Ahmed qui venait sur sa mule tout exprès pour lui dire:
--Ne va pas plus loin.
--J'ai des dépêches, répondit simplement le jeune homme, et j'ai l'ordre de me présenter après demain au bureau de la division. Et il se remit en route, tandis que le chef Kabyle lui criait:
--_Tu marches à ta mort._
Le soleil baissait sur l'horizon lorsque les cavaliers gravirent le sentier escarpé de Fedj-el-Arba. Tout était désert et silencieux, et la porte du bordj close. Une boule jaunâtre pendait accrochée à l'un des battants.
L'officier crut d'abord voir quelque vautour comme ont coutume d'en clouer les chasseurs, mais les spahis aux yeux plus exercés à fouiller les lointains ne s'y trompèrent pas.
--Qu'Allah vide ma selle; s'exclama l'un d'eux; le sheik Ahmed a dit vrai, les chiens ont commencé leur besogne!
Et à mesure que F... avançait, il distinguait plus nettement le trophée des Kabyles: le crâne rasé, la face convulsionnée du décapité, son oeil glauque, sa bouche tordue montrant ses larges dents blanches, et la barbe courte et noire engluée de sang.
La petite mèche de cheveux bien tressée par laquelle l'ange doit saisir l'élu pour le porter aux pieds de l'Éternel, servait à suspendre la tête.
--O mes fils, cria l'autre spahis, nous voici arrivés au moment où la tête ne tient plus sur les épaules. Je sens déjà branler la mienne et le sabre fouiller entre la chair et l'os. Les maudits ont porté la main sur un cavalier du _Beylik!_ Respecteront-ils des spahis de Constantine?
Tout à côté, dans le fossé, près du bastion, étaient couchés deux corps enveloppés du burnous bleu; on avait jeté des poignées de longues herbes à la place de la tête de l'un pour couvrir la section béante, et le crâne fracassé de l'autre indiquait pourquoi on n'avait pu le suspendre à la porte.
--Regardez, continua le spahis mettant pied à terre et examinant les cadavres, ils les ont tués d'un coup de pistolet à bout portant, comme on fera pour nous tout à l'heure; car ces sangliers montagnards nous ont vu arriver et nous guettent cachés dans les broussailles. Malheur sur nos têtes! Il ne nous reste plus qu'à leur abandonner nos bagages et prendre le trot sur Milah.
--Nous n'aurons pas fait cent pas que les hommes de _Bou-Salem_ nous auront envoyé leurs balles; je suis étonné de ne pas les entendre siffler!
--Bou-Salem! s'écria le lieutenant; j'ai pour lui une lettre du vieux caïd _Abderrahman_. Il m'a dit: Si tu passes à Fedj-el-Arba, va trouver le sheik Bou-Salem de ma part: il te recevra comme un fils.
Et fouillant dans les poches de sa _djebira_, il en sortit une lettre.
--Fusillés dans la broussaille ou égorgés dans son douar, nous n'avons pas d'autre choix. Tentons l'aventure.
--Tu as raison, mon lieutenant. Bou-Salem déteste les Roumis qui lui ont tué aux affaires des Beni-Afeur son père et ses frères; mais c'est un juste, et après tout, Dieu seul est le maître de l'heure!
--Allons!
Ils descendirent le versant opposé du plateau et bientôt aperçurent dans un creux du vallon une trentaine de gourbis cachés derrière d'épaisses haies de cactiers et d'aloès.
Le Français crut d'abord le village du chef Kabyle abandonné, car nulle figure humaine ne s'y montrait, mais il s'expliqua bientôt la cause de cette apparente solitude.
A une portée de fusil, près d'un bois d'oliviers, une centaine d'hommes se groupaient autour de deux ou trois personnages gesticulant avec énergie, et les femmes et les enfants assis hors du groupe semblaient écouter anxieusement.
Mais les spahis venaient d'être aperçus: hommes, femmes, enfants se levèrent et de longs fusils hérissèrent cette foule.
Quelques hommes s'en détachèrent et, l'arme sur l'épaule, s'avancèrent lentement à la rencontre des étrangers.
Eux ne chevauchaient aussi que lentement à cause de la descente difficile; enfin, quand ils ne furent plus qu'à une vingtaine de pas les uns des autres, l'officier cria en langue arabe:
--Où est le sheik Bou-Salem?
--Devant toi! répondit un homme à barbe rousse et à l'aspect farouche et menaçant. Que lui veux-tu?
--Lui demander l'hospitalité. Nous avons trouvé les deux mokalis tués à la porte de Bordj. La place n'est pas sûre pour des hommes isolés. Nous venons reposer nos têtes chez toi.
--Chez moi! répliqua le sheik surpris; ignores-tu?..
--Je suis ton hôte et ne veux rien savoir, interrompit le lieutenant. Voici une lettre du caïd Abderrahman.
Le Kabyle fit quelques pas encore, regarda l'officier avec défiance, puis prenant la lettre, l'ouvrit, examina le cachet en silence et la tendant à un jeune homme qui se tenait tout près, une plume de roseau dans un étui et un encrier à la ceinture:
--_Khrodja_, dit-il, lis.
Le _Khrodja_ (secrétaire) lut d'un ton uniforme et lent:
«Je t'envoie le lieutenant F. Il est mon ami. Ne te contente pas de donner l'_alpha_ et la _diffa_ à lui et aux siens, mais sois pour lui ce que le Prophète veut qu'on soit pour les étrangers qui viennent en ami.» _____
Pendant ce temps, les gens de la tribu s'étaient approchés, et les femmes ne sachant de quoi il s'agissait, hurlèrent à la fois: «A mort! à mort le Roumi et les vendus aux Roumis!»
A ces cris, le sheik se retourna, le sourcil froncé et l'oeil plein de colère:
--Paix, femmes! s'écria-t-il. L'injure est la dernière arme des vaincus, et les cartouchières de nos jeunes hommes contiennent encore de la poudre et du plomb. Ces voyageurs viennent ici en hôtes, ils doivent être les bienvenus. Mets pied à terre, ajouta-t-il en tenant lui-même l'étrier du lieutenant; ma maison est à toi, tu y demeureras à ta volonté, et aussi longtemps que tu seras assis sous son ombre, tu n'auras ni faim, ni soif, et nul ne touchera à un poil de ta barbe.
Et des hommes se saisirent des chevaux et de la mule, tandis qu'il conduisait ses hôtes à son gourbi, et que les Kabyles se groupaient avides de savoir ce que venaient faire ces aventureux au milieu de ce peuple insurgé.
--Rien, répondait le sheik; ils passent leur chemin.
Et, silencieux, ils se retiraient.
Ce fut avec l'appréhension de se réveiller chez le Père Eternel que s'endormit le lieutenant de spahis, et son sommeil fut traversé de songes tout embués de sang. Aussi à l'aube fut-il fort étonné de se trouver encore de ce monde. Le sheik, penché sur lui, secouait son épaule et lui disait: Lève-toi.
Ses chevaux sellés et la mule chargée achevaient bruyamment leur orge, et les Arabes déjà prêts causaient avec les Kabyles et partageaient fraternellement des olives et des morceaux de galette.
L'officier se mit en selle et cherchait des yeux le sheik Bou-Salem pour le remercier, lorsqu'il le vit avec étonnement monter à cheval, lui aussi, suivi de six cavaliers.
--Bon! se dit-il, il va me régler mon compte au milieu de quelque taillis, dès qu'il se croira débarrassé de ses devoirs d'hospitalité.
Mais le sheik semblant lire dans sa pensée lui dit:
--Je vais t'accompagner jusqu'au delà des crêtes de _Sidi-Khraled_, limites du territoire de ma tribu, car tu pourrais être insulté en chemin, ou pis encore.
Et lorsque le lieutenant, les deux spahis et le muletier dévalèrent sur l'autre versant du _Djebel_, après avoir pris congé des cavaliers Kabyles, ils se retournèrent plusieurs fois, et les aperçurent sur la crête du mont, éclairés par le soleil levant, le fusil haut sur la cuisse, suivant de l'oeil leurs hôtes qui défilaient paisiblement le long du chemin de Milah.
VIII
CLAIR DE LUNE
La Kabylie était en feu et l'insurrection s'étendait jusqu'à Batna, Setif et Aumale. Le Fort National, Dellis, Tizi-Ouzou, Dra-el-Mizan, Bougie, Bordj-bou-Arreridj, Milah étaient assiégés. Toutes les fermes et les habitations isolées flambaient, abandonnées par les colons trop heureux de sauver leur tête. C'est sur ces entrefaites que le colonel L..., commandant le cercle de Bou-Saada, officier énergique, partit un peu imprudemment avec une minuscule colonne de Tirailleurs Algériens et de Spahis, pour percevoir les impôts dans les tribus du _Bled-el-Djerid_.
Le premier caïd auquel il s'adressa refusa de rien payer; on dut faire des arrestations, et le lendemain deux ou trois mille Arabes, la plupart du cercle de Bou-Saada, vinrent attaquer notre camp.
On les mit en pleine déroute; et, tandis qu'un escadron de spahis sabrait les fuyards, le colonel fit sonner le ralliement des tirailleurs, et les braves _turcos_ poudreux, sanglants, déchirés, hideux mais épiques, vinrent reprendre leurs rangs sur le front de bandière.
Les sergents-majors firent l'appel; une trentaine d'hommes et deux officiers manquaient dans le bataillon.
--Mes enfants, dit le colonel, je suis content de vous; mais il faut nous hâter de finir la besogne, car si nous ne la finissons pas aujourd'hui, ce sera à recommencer demain, et demain ils seront dix mille.
Les turcos, sombres et immobiles, écoutaient.