Chapter 5
--Si ce sont les Ouchtatas qui ont volé ton étalon, lui dit le commandant, tu peux renoncer à jamais le voir. Quelle action avons-nous sur eux? Il ne nous est pas permis de passer la frontière.
--Que le diable me saisisse par les pieds, au moment de la charge, si je ne rentre dans mon bien. Je ferai tout, oui tout. Ne sais-tu pas que les gens des tribus voisines me bafouent. Ils disent: «Salah-ben-Omar se fait vieux et les hommes de son douar dorment comme des femmes après le plaisir. A deux pas de la natte où il repose, on lui a volé son cheval de guerre!» Ah! c'est le Seigneur des étalons et tu ne trouverais pas son égal dans les six escadrons de spahis. Que de fois, dans les grandes razzias du Souf, il a mangé quatre-vingts lieues en vingt-quatre heures, pendant des semaines et des mois, la selle au dos, ne broutant dans les courtes haltes que les feuilles de palmiers nains! Merzoug! Merzoug! c'est mon frère, c'est mon fils! mon compagnon des jours noirs! Et tu veux que je ne l'entende plus se secouer bruyamment quand j'ai mis pied à terre, faisant trembler l'acier des étriers, et le sabre, et le croissant d'argent de sa têtière rouge que la plus jeune de mes femmes a brodé pour lui! Et pendant que je suis là à te conter mes douleurs, un autre, assis sur son dos, le pollue!
--Que veux-tu que j'y fasse?
--Commandant, laisse-moi agir sans te mêler de rien, et, s'il plaît à Dieu, je prouverai qu'il y a d'aussi habiles voleurs chez les Ouled-Rahan que chez les Ouchtatas!
--Je n'en ai jamais douté, répondit en riant le commandant, mais qu'entends-tu par ces paroles: «Laisse-moi agir.»
--Il m'est venu en route une idée que je crois lumineuse. Autorise-moi à descendre avec quelques cavaliers dans la rivière à un jour de mon choix, et j'y trouverai mon cheval.
--Ton cheval! Le voleur est-il donc assez hardi pour le mener boire à l'Oued Mellegue! Je te donne liberté entière, mais pas de coups de fusil, surtout. Ne va pas me mettre sur les bras une affaire avec les tribus tunisiennes.
--Sur la tête du Prophète, je te jure qu'il n'y aura pas un grain de poudre de brûlé et que pas une lame ne sortira du fourreau. Qu'Allah m'abandonne entre deux cavaleries, s'il t'arrive à mon sujet aucune fâcheuse aventure!
III
Huit jours après, grande rumeur dans le douar du caïd Salah-Ben-Omar. Quelque chose d'extraordinaire, d'inusité, d'étrange, s'y passait.
Une trentaine d'hommes entouraient le _dardiaf_ (tente des hôtes), parlant haut, gesticulant, se poussant, comme eussent fait des roumis ivres ayant perdu toute dignité et tout respect de soi.
On y voyait de très vieux et de très jeunes; des barbes blanches, des barbes grises, des barbes noires et des mentons à peine ombragés.
Et on entendait dans la dispute:
--A mon tour, maintenant.
--Par la face d'Allah, pourquoi te céderai-je ma place?
--Que le Puissant vide ta selle! je faisais parler la poudre que tu étais encore pendu aux mamelles de ta mère.
--Tu te condamnes. N'as-tu pas honte? Laisse le bien des jeunes. Tes épouses réclament leur droit. Ne les entends-tu pas crier et dire: «Il vole notre maigre part.»
--Tais-toi! Les épouses n'ont que faire ici, c'est le butin. Il est à tous.
--Arrière les mentons sans poils; place aux anciens!
--L'amour aux jeunes!
--Aux vieux d'abord! Ils ne peuvent attendre, leurs heures sont comptées.
--Caïd!
--Paix, enfants! le fruit est coupé. Qu'importe la deuxième ou la vingtième tranche, s'il y a une tranche pour chacun.
Mais ils n'écoutaient la voix respectée que pendant quelques minutes; une discussion nouvelle s'élevait bientôt et le tumulte recommençait.
De chaudes bouffées passaient dans l'air comme dégorgées de la bouche d'un four, et au milieu d'une molle langueur pesant sur les poitrines, couraient tout à coup des souffles de vie bestiale, un vent brutal qui faisait frissonner l'échine et poussait la chair vers la chair.
Et haletants, pressés, la lèvre humide, l'oeil ardent, ils assiégeaient la tente d'où venait un bruit de plaintes et de gémissements; de temps en temps un homme sortait aussitôt remplacé par un autre.
Quatre _deiras_ en burnous bleu et armés de longues triques empêchaient les femmes d'approcher. Mais elles hurlaient de furieuses injures, couvrant de leurs clameurs aiguës et irritées les vociférations des hommes.
--Ah! les maudits! oh! les chiens, fils de chiens! On les reconnaît à l'oeuvre.
--Nous demanderons le divorce.
--Comment se fier à la justice du cadi?
--Le cadi est homme comme eux. Il les approuvera et nous donnera tort.
--Infâme! désormais ta couche sera faite à gauche et j'étendrai la mienne à droite avec une selle entre nous.
--Qu'au moment du plaisir, Eblis le lapidé (Satan) te morde à la nuque; que tu rencontres une épine sous ta virilité!
D'autres, adolescentes, disaient:
--Pauvres _toflas!_ pourquoi les faire souffrir? ce ne sont pas des filles de roumis. Elles sont Arabes et adorent le vrai Dieu, comme nous.
--Allons! folles! est-ce qu'elles souffrent?
--N'entendez-vous pas leurs plaintes?
--La joie les fait crier!
Elles ricanaient, celles qui ripostaient ainsi; c'étaient les vieilles. Quand on a longtemps souffert, qu'on ne croit et qu'on n'espère plus rien, la pitié s'en va du coeur.
Et hideuses, osseuses, abominables, avec leurs grandes cuisses grêles et leurs longues mamelles aux pis noirs, desséchées par les bises, racornies comme de vieux cuirs, brûlées par soixante soleils, elles faisaient, frappant à petits coups leurs doigts sur la bouche, retentir les échos du Bou-Djaber du cri joyeux et saccadé des _fantasias_ et des noces!
--A la nage, jeunes gens, à la nage! allez! sus! sus? Ramassez les biens du pauvre! _You! You! You! You! You! You!_
Et lorsqu'elles se taisaient pour reprendre haleine, des cris poignants répondaient du _dardiaf_.
Il était environ cinq heures. Le soleil couchant riait sur les bosselures de la plaine, lançant des flammes ici, allongeant des ombres là, teignant de pourpre les tentes à raies brunes et jaunes, dorant les haillons, les burnous roussâtres, illuminant la soie des haïks, glissant dans les robes bleues et blanches, faisant étinceler les anneaux, les boucles et les bracelets de cuivre, les manches des _flissas_, les canons des fusils, l'acier des étriers et les broderies des selles, jetant des poignées de rubis et d'or sur tous ces oripeaux de guerre et de gueux.
IV
Un officier de spahis suivant le chemin de Tebessa au bordj d'El-Merridj, à une demi-portée de fusil du douar, fut attiré par le tumulte.
Il interrogea le cavalier indigène lui servant à la fois d'ordonnance, d'interprète et de guide.
L'autre écouta, le cou tendu et la main abritant ses yeux, puis avec indifférence:
--Ce n'est rien, répondit-il, quelque femme qu'on viole.
L'officier était un jeune, tout frais émoulu de l'École Militaire.
Bien qu'étranger aux moeurs des Arabes et ne sachant pas un mot de leur langue, on l'avait nommé sous-lieutenant de spahis. C'est autant à l'ignorance de jeunes et vieux officiers qui n'entendent rien à l'Afrique, qu'à l'incapacité de hauts et bas fonctionnaires qui y entendent moins encore, que nous devrons, si l'on n'y porte remède, la ruine de l'Algérie.
Comme son interprète s'exprimait dans le baragoin cosmopolite appelé _Petit Sabir_, il crut avoir mal compris et répéta sa question.
--Une femme qu'on viole! répéta distinctement le spahis.
Puis, écoutant de nouveau, penché sur sa selle, prunelles brillantes et narines ouvertes.
--C'est une fille, ajouta l'Arabe, peut-être plusieurs... Ah! on s'amuse là-bas, conclut-il avec un soupir.
--Comment! on force des femmes en public et en plein jour dans ce pays! s'exclama l'officier indigné, en poussant son cheval dans la direction du douar.
--N'y va pas, mon lieutenant, cria le guide. C'est un douar des Beni-Rahan! Des sauvages! Ils n'aiment pas qu'on se mêle de leurs affaires.
Mais l'autre piquait des deux sans l'entendre.
Le spahis le suivit au galop, continuant à l'avertir:
--Ecoute-moi; sur ta tête et la mienne, écoute-moi. Tu n'as pas de barbe au menton. Un officier qui connaît les Arabes peut seul oser ce que tu fais. Que veux-tu leur dire? Tu ne parles pas notre langue. Ils ne te comprendront pas. Je traduirai tes paroles, mais la colère qui passe dans une autre bouche perd de sa force, surtout quand elle a été exprimée par un enfant, car, pardonne-moi, mon lieutenant, ils te prendront pour un enfant, et s'ils respectent le galon de ton képi et la soutache d'or de tes manches, ils ne respecteront pas ta personne.
L'officier n'écoutait pas; il était déjà sur les tentes. Une vingtaine de chiens fauves, s'élancèrent saluant les étrangers de leurs aboiements furieux. Les uns essayaient de mordre les jambes des chevaux; d'autres, plus féroces, sautaient jusqu'à l'étrier pour déchirer la botte.
--Holà! gens du douar! appelez vos chiens, canailles!
Les hommes regardaient, les femmes cessaient leurs cris, et dix ou douze bédouins s'avancèrent lentement au-devant de ces intrus, chassant les chiens de la voix et du geste.
--Que se passe-t-il? demanda impérieusement le sous-lieutenant, roulant les yeux et grossissant sa voix.
Ils toisèrent de la tête aux pieds cet arrogant imberbe, blanc et blond comme une jouvencelle des _Ouled-Aidoun_[4].
[Note 4: Tribu de Kabylie.]
--Les routes sont à tout le monde, répondirent-ils. Quand nous t'avons aperçu, là-bas, chevauchant sur le chemin, nul d'entre nous n'a songé à sortir du douar pour aller te crier: «Où vas-tu?» Tu peux passer en paix, sans t'inquiéter de nos affaires. Marche! marche! Si tu désires atteindre le bordj avant la nuit, il faut presser ton cheval!
Mais lui, pâle de l'insolence de ces Bédouins et s'adressant à son interprète:
--Dis-leur que j'appartiens au bureau arabe et qu'ils me parlent avec plus de politesse.
--Nous respectons le bureau arabe, répliqua l'un des anciens, mais pourquoi appelle-t-il de France des enfants à la mamelle pour commander aux hommes? La barbe à la barbe! On n'a jamais entendu dire que les choses allaient bien quand les marmots ordonnent aux vieillards. Mets pied à terre, mon fils. Si tu as faim et soif, et si la fatigue enkylose tes genoux, suis-moi sous ma tente; mais si la curiosité seule te pousse, continue ton chemin. Moi, quelquefois, quand j'entre dans les villes des Francs, j'entends se quereller leurs femmes. Ou bien un _mercanti_ dit à l'autre: «Voleur, fils de voleur», et l'autre répond: «Banqueroutier, fils de banqueroutier.» Souvent ils sont ivres et se battent entre eux. Je vais à mes affaires sans tourner la tête; les disputes des Roumis ne regardent pas les Arabes, pas plus que les disputes des Arabes ne regardent les Roumis. Si tu avais appris à épeler le Koran sublime, tu y aurais trouvé ces paroles. Va!...
Le jeune officier était brave et le désir de savoir le poussait. Malgré les représentations de son guide et l'attitude menaçante des gens du douar, il descendit de cheval, et avec la superbe témérité de l'inexpérience, s'ouvrit un passage dans cette foule hostile, en se servant du seul mot qu'il connût pour l'avoir entendu crier à chaque pas dans les rues de Constantine:
--_Balek! balek!_ Place! place! Et il ajoutait:
--Bureau arabe! bureau arabe!
Il se parait à faux de ce nom, sachant la crainte qu'il inspire; et, en effet, tous s'écartaient devant lui.
Quelques-uns, cependant, à la vue de son blanc visage, faisaient le geste de lui barrer le chemin, et, l'oeil chargé d'éclairs, s'interrogeaient. Si l'un avait dit: «Frappe!» dix auraient ajouté: «Tue!» Et tous auraient frappé. On n'attendait qu'un signe. Le signe ne se fit pas.
Au contraire, le caïd, qui égrenait tranquillement son chapelet, assis sur le seuil de sa tente, se gardant de se montrer de peur de se compromettre, au cas où les choses eussent pris fâcheuse tournure, le caïd éleva la voix:
--Laissez, enfants, dit-il. Il racontera ce qu'il a vu. Qu'importe? Nous ne faisons pas de plis à nos coeurs pour cacher nos desseins et n'enveloppons pas de voiles nos actes. Ame pour âme, oeil pour oeil, nez pour nez, oreille pour oreille, dent pour dent. Le Bureau arabe m'a répondu: «Garde mieux tes chevaux.» Il répondra aux Ouchtatas, s'il est juste: «Gardez mieux vos filles.» Que chacun ait soin du sien.
Et un cheik, à barbe couleur poivre et sel, ajouta:
--L'Arabe, son frère, est le chien! Il est pauvre; il trouve ce qu'il peut et ramasse ce qu'il trouve. Parfois, ce sont de mauvais morceaux, des os déjà rongés; il les ronge de nouveau sans se plaindre. Il arrive aujourd'hui qu'ils sont succulents et garnis de chair, il s'en repaît sans crier victoire... Laisse-nous!
--Du diable si j'entends un mot de ce que tu me chantes, répliqua le sous-lieutenant. Allons, place!
On le laissa approcher, et même un jeune homme, près de la tente, en souleva avec complaisance un coin... lui dévoilant une ineffaçable scène.
V
D'abord, dans la pénombre, il ne distingua que des formes vagues. Mais bientôt se déroula le drame.
A terre, sur la natte de palmier de la tente, un coussin de laine sous les reins, une toute jeune fille, nue comme Eve, était étendue.
Sa bouche entr'ouverte laissait apercevoir la ligne éclatante des dents, ses noirs cheveux s'éparpillaient en désordre, comme si des mains crispées avaient secoué sa tête, et ses grands yeux éteints se noyaient dans le vide.
L'officier la crut morte, tant son corps semblait rigide, mais il découvrit bientôt que ses seins, pareils à celui où fut montée la coupe antique, se levaient et s'abaissaient avec des mouvements saccadés, tandis que l'une des jambes nerveusement tendue s'agitait par un tremblement rapide et convulsif.
Pâle, le coeur serré, oppressé comme sous le cauchemar, il ne pouvait détacher ses regards de cette enfant à peine nubile, hésitant à comprendre qu'elle était déchirée par les ruts furieux de ces fauves. La stupéfaction, la pitié, la colère grondaient en lui, quand soudain éclatèrent de lamentables sanglots:
--_Baba! ia baba! ia Sidi!_ (Père, ô mon père, ô mon seigneur!)
Il aperçut alors un peu plus loin; acculée contre une selle, une seconde fillette plus frêle, plus gracile encore. Nue comme l'autre, souillée et déchirée comme l'autre, l'oeil hagard et chargé d'épouvante, elle attendait... Et dans son effarement, elle jetait par intervalles ce cri de détresse, cet appel désespéré à la protection paternelle:
--_Baba! ia baba! Sidi!_
Et elle pleurait toutes ses larmes d'enfant.
--Allons! dit une voix, choisis, prends ta part, si tu veux, celle du Bureau Arabe: tu y as droit.
--Laissez ces jeunes filles, cria l'officier ivre de fureur, laissez ces jeunes filles! lâches que vous êtes, assassins! brigands!
Et il tira son sabre.
La lame jeta un éclair; mais au même instant, il fut entouré, saisi, désarmé, poussé, porté, remis en selle. Alors, respectueusement, un des anciens lui rendit son arme, répétant ce qu'on lui avait dit déjà:
--Pars; les chemins sont à tout le monde, mais les douars des Beni-Rahan appartiennent aux Beni-Rahan.
--Ce sont des repaires de scélérats! hurla le jeune homme. Des bandits qui violent des enfants, c'est justice de les anéantir par le fer et le feu. A mort! à mort!
La voix du caïd s'éleva dans la foule:
--Tu es jeune, dit-il, et tu ignores; mais il est des hommes de ma tribu dont la barbe n'est pas encore grise, qui ont vu les filles de leur mère servir de jouet aux soldats de ton pays. Le caïd Salah-ben-Omar, tout enfant, se souvient de ses soeurs, à peine plus âgées que lui, que les _grandes capotes bleues_ éventrèrent après s'en être repues. Et si lui-même a échappé aux coups de baïonnette, c'est qu'il était si petit qu'on ne le trouva pas dans le fourré où il se blottissait. Il ne récrimine pas, la guerre est la guerre; mais va, va, quand les Bédouins saignent les autres, c'est que souvent on les a saignés. De quoi te plains-tu donc, quand on ne saigne pas les tiens?
VI
L'heure de la prière venait de s'écouler, les hommes des Beni-Rahan prosternés du côté de l'Orient, pendant que le disque radieux glissait derrière les hautes crêtes du Bou-Djaber se relevaient lentement et rentraient dans leurs maisons de poil. Çà et là des voix aigres grondaient furieusement, et par moments on entendait des accents impérieux ou graves: «Paix, femmes, paix!» Sous quelques tentes, on pleurait.
Puis, peu à peu, tomba le silence.
Des ombres grises glissèrent vers la tente du caïd; l'on y parlait à voix basse, tandis que, non loin de là, près du Dar-Diaf, des hommes étendaient symétriquement de grandes branches de lauriers, qu'ils taillaient et égalisaient à coups de serpette.
L'ombre s'étendit comme un crêpe; à tous les points de l'horizon brillèrent des feux, et bientôt sortirent des ténèbres les sinistres jappements des chacals, et, de tous les douars semés dans les profondeurs de la plaine, les aboiements des chiens répondirent.
Tout à coup, un frémissement courut le long de la corde où les juments des Beni-Rahan étaient entravées.
Elles levèrent brusquement la tête, humant les souffles qui passaient, et inquiètes, agitées comme sous les claquements du fouet, piétinant et flairant le sol, elles déchirèrent la nuit des saccades de leurs hennissements. En un instant, le douar fut debout.
--C'est lui! c'est lui! dit-on.
Et s'avançant, jusqu'au dehors de la ligne circulaire des tentes, faisant taire à coups de pierres et de bâton, les chiens, des hommes fouillèrent l'espace noir, écoutant. Quelques-uns s'allongèrent sur la terre, y appuyant leur oreille.
--Par la tête du Prophète, c'est lui! Est-ce le bien, est-ce le mal qu'il apporte sur sa croupe?
Un hennissement lointain répondit joyeusement aux appels des juments du douar, et bientôt le puissant galop d'un _buveur d'air_ martela le sol.
Des jeunes gens se précipitèrent à la tête des chevaux qui brisaient leurs entraves, et le douar entier cria:
--Merzoug! Merzoug!
Alors, dans la nuit, surgit l'étalon.
Hommes, femmes, enfants le saluèrent à grands cris, et pendant plusieurs minutes les échos du Bou-Djaber répercutèrent ce nom.
--Merzoug! Merzoug!
Un cavalier à barbe blanche le montait à poil. A quelques pas des tentes, il se laissa glisser à terre et, tenant le coursier par un bridon en corde, il cria quand eurent cessé les clameurs:
--Salut à tous! Hommes des Beni-Rahan, voici le cheval du caïd Si-Salah-ben-Omar.
--Voleur, répliquèrent-ils, sois le bienvenu, quoique tu aies infligé un affront immérité sur nos têtes. Ceux des Chaouias et des Nememchas rient encore de nous. Ils disent: «Ces gens des Beni-Rahan se sont laissé prendre devant leur barbe le maître des chevaux de guerre; et celui qui a sauvé son cavalier dans la mêlée, son cavalier n'a pu le sauver des larrons.» Sheik, tu es un homme habile; salut!
--Ne m'accusez pas, répondit le vieillard, si je suis coupable je consens à ce que vous me coupiez les mains, ainsi qu'il est prescrit, comme rétribution de l'oeuvre de mes mains. Mais elles sont blanches du vol. Pour l'avoir tenté et accompli, il faut l'adresse et l'audace des jeunes, et la couleur de ma barbe doit vous prouver que je n'en suis pas capable, sans qu'il me soit besoin de le jurer sur le tombeau du Prophète. Et cependant je paye pour les disputes d'autrui. Pour racheter le cheval, j'ai donné cent _douros_, ma fortune, j'ai vendu à des juifs avides les anneaux de mes femmes et jusqu'à leurs _khelalas_ d'argent[5]. J'ai prié et supplié longtemps, et l'on m'a menacé des chiens. Le voleur est un des Ouled-bou-Ghanem.
[Note 5: Khelalas, boucles qui servent à retenir la robe des femmes aux épaules.]
--Nomme-le.
--Je ne le nommerai pas. Le silence sur son nom fait partie du prix de la rançon.
Et il est écrit: Ne vous servez point de vos serments comme d'un moyen de fraude.
Et maintenant, Beni-Rahan, rendez-moi mes filles.
Sa voix tremblait.
Alors le caïd Salah-ben-Omar, qui venait d'examiner soigneusement son cheval à la lueur d'un feu de branches sèches et ne lui avait découvert ni blessure, ni tare, le coeur partagé entre la joie et la tristesse, s'avança vers le sheik.
--Tu as bien tardé, homme. Depuis un mois je patiente, depuis un mois je dis à chaque coucher de soleil: «Demain!» L'autre jour, lassé de ma longue patience, j'ai averti les femmes des Ouchtatas en cueillant, comme des nénuphars, tes filles à la rivière: «Je donne à leur père trois fois vingt-quatre heures, ai-je dit; après quoi, il n'aura plus à s'inquiéter de leur chercher un époux!» Puis, j'ai réfléchi et j'ai accordé le quatrième jour, à l'aube, malgré mes jeunes hommes impatients. Il faut être miséricordieux. Et j'ai attendu encore un jour, et nous sommes au sixième, et depuis trois heures le soleil a disparu là-bas, derrière la cime du Bou-Djaber. A force de scier, le sabre a touché l'os.
--Que veux-tu dire? s'écria le vieillard, tandis que deux grosses larmes glissaient dans les plis profonds de ses joues. Où sont mes filles? Comment ne viennent-elles pas à ma rencontre? Pourquoi ne vois-je pas, éclairant la nuit, leur doux visage blanc? Par le maître de l'heure, caïd, réponds!
--Depuis six jours elles t'appellent et les voici lasses. De l'aube au crépuscule et du crépuscule à l'aube, elles n'ont cessé de répéter: «Père! Père! Mon Seigneur!» et tu n'es pas venu. Tu es resté sourd comme un vieux juge devant l'affliction des jeunes. Mais on va te les rendre. Les femmes du douar les parent, et les font belles pour toi. Viens, sheik, tu es notre hôte, veux-tu te reposer en attendant sous ma tente.
--Me les rendra-t-on intactes? demanda le vieux, intactes comme à l'heure maudite où on me les a volées.
--Qui peut jamais jurer qu'une fille est intacte. O barbon! la plus ingénue jouvencelle trompe sur cette matière le cadi le plus scélérat. Nous sommes dupés tous, mon père; mais que ma tête soit maudite si celles que je t'ai prises pucelles se plaignent jamais de violences ou de mauvais traitements. Viens.
On plaça devant lui un plat de couscous de froment garni de quartiers d'oeufs durs et de blancs de volaille, puis des dattes et du lait, mais il ne toucha aux mets que du bout des doigts et du bout des lèvres, et seulement pour ne pas offenser celui qui le traitait.
Dévoré d'inquiétude, prêtant l'oreille aux moindres bruits, il murmurait pendant que le caïd, assis près de lui, et le servant lui-même, le pressait de manger, il murmurait:
--Yamina! Meryem!
Enfin, n'y tenant plus, il se leva.
--Pardonne à mon impatience, caïd Salah, mais j'ai hâte de revoir les bien-aimées de ma vieillesse. Quand elles sont venues au monde, je me suis réjoui malgré l'usage. Mes amis étonnés me disaient: «Quoi! tu fêtes la naissance de filles!» Et je leur répondais: «Oui, car le rayon de leurs yeux jettera de la poussière d'or sur le deuil de mes ans.» Et ils s'en allaient riant et répétant: «_Adda maboul_». Cet homme est fou. Mais eux seuls étaient fous, car depuis plus de douze ans elles ont été le soleil de mes heures. Debout, caïd! Il est tard et les chemins sont hérissés de dangers quand on voyage à la lueur sidérale avec deux _toflas_ (fillettes) que les gens de nos douars ont surnommées les Roses.
Un doux sourire éclaira sa vieille face bronzée et ses yeux se mouillèrent. _Les Roses!_--Il répéta le mot avec orgueil, avec sa vanité innocente de père.--Les Roses! Oh! le nom plein de parfums! Il le redit encore, fier et heureux que l'on sût, aux Beni-Rahan, de ce côté-ci de la rivière, que ses filles, fleurs de sa vieillesse, s'appelaient ainsi.
--Sois sans crainte, répliqua le caïd, nul ne tentera de te les enlever. Je te prêterai une bonne mule et deux de mes _deïras_ t'escorteront jusqu'à l'_Oued Mellegue_.
Puis se tournant vers le _dar-diaf_, il demanda à haute voix:
--Enfants, êtes-vous prêts?
--Nous attendons tes ordres, monseigneur!
VII