Sous le burnous

Chapter 3

Chapter 33,781 wordsPublic domain

--Caïd, s'écria-t-il, mon bon seigneur, ne me livre pas. Je m'abrite la tête du pan de ton burnous. Je suis ton esclave et ton hôte. Ne me livre pas, ils ne me rendront plus.

A quelque distance, les gens du douar regardaient farouches et silencieux. Mais sur le seuil des tentes, les femmes écoutaient, et plus ardentes que les hommes, plus nerveuses et aussi plus sensibles à l'injustice et au manque à la foi jurée, elles crièrent:

--Ne le livre pas, caïd. Il est l'hôte de la tribu. Par la tête du Prophète et le serment d'Ebrahim, ne le laisse pas aller. Tu sais bien que ce n'est pas lui qui a tiré sur l'officier français; c'est son frère _El Kenine_ (le lapin), qui court maintenant dans la montagne. Le Roumi a chassé son père mourant, il a tenté de se venger. C'est bien!

Et tous les hommes répétèrent:

--C'est bien.

Le lieutenant fit tirer les sabres.

Vingt-quatre lames nues étincelèrent aux feux du soleil couchant. Cette vue acheva d'exaspérer les femmes.

--Oh! les maudits! hurlèrent-elles, les chiens, fils de chiens! Holà! hommes, nos époux et nos fils, n'est-il donc plus de balles dans vos cartouchières?

Mais le caïd, levant le bras et se tournant vers les crieuses, dit d'une voix impérieuse et grave:

--Paix, femmes! vos langues sont semblables à la queue du scorpion noir; quand elles blessent, elles tuent. Silence! les hommes savent ce qu'ils ont faire.

Puis s'adressant à l'officier:

--Ecoute. Ce qui est écrit est écrit. Mais ton acte est un acte de violence. Je n'aurais qu'à faire un geste et la poudre parlerait. Mais je suis l'ami des Français et avec eux je veux vivre sans dispute. Prends cet homme: je ne te le livre pas, car il est mon hôte, mais je te le confie. Demain, au milieu du jour, j'irai le réclamer à ton bordj; d'ici là, tu auras réfléchi... Femmes, paix! L'officier a dit: S'il est innocent, on le rendra. J'ai sa parole. Que ma tête soit maudite si l'on touche un cheveu de la sienne.

V

On rentra fort tard au bordj et le capitaine se releva pour faire subir au prisonnier un interrogatoire provisoire et sommaire.

Il persista dans ses dénégations. Était-ce lui qui avait tiré sur le lieutenant? Était-ce son frère El Kenine? Avait-il seulement un frère nommé El Kenine? On ne le sut jamais. Mais peu importait. Son frère ou lui c'était tout comme. L'essentiel était de punir l'arrogance de cet Hamda-bel-Hassen et l'on ne pouvait saisir une meilleure occasion. Afin d'enlever les derniers scrupules qui auraient pu troubler la conscience des juges, deux ou trois spahis se trouvèrent à point pour déclarer qu'ils croyaient reconnaître le moricaud pour l'avoir aperçu rôdant de nuit autour des bastions. Mais tous les nègres se ressemblent à partir du moment où l'on ne peut distinguer un fil blanc d'un fil noir.

Taillé en hercule, audacieux, musculeux, agile, cet homme n'en était que plus dangereux. Qui sait si ce n'était pas lui le voleur du cheval du maréchal des logis Othman-ben-Khalifa, enlevé une nuit près de sa tente au milieu même de la smala? «Certainement, ce devait être lui.» On le jeta au silos en attendant qu'on le conduisît au bureau arabe de Tebessa, le lendemain matin.

Mais, par le fait, pourquoi le conduire au bureau arabe?

On tint un long conciliabule à la suite duquel l'on plaça deux zouaves en faction derrière chaque bastion, en dehors du bordj, avec une consigne sévère.

Le brigadier Ali-bel-Kassem, de garde cette nuit-là, eut, avec Fortescu, un entretien privé. Chose étrange, cet homme à cheval sur la consigne et d'une vigilance exemplaire, tomba dans un profond sommeil, oubliant de pousser le verrou de la trappe servant de prison.

Ce silos, un trou carré d'une dizaine de pieds de profondeur, maçonné dans le bastion sud-est, faisait face à la frontière. On y pénétrait par une échelle qu'on retirait aussitôt le prisonnier descendu. Mais un homme agile n'a pas besoin d'échelle; aussi, vers trois heures du matin, une grande ombre noire, qui semblait sortir de dessous terre, rampa le long des murs.

«Gloire à Dieu miséricordieux!»

Les spahis de garde enveloppés dans leurs burnous, ronflaient derrière les chevaux. Le fantôme glissa entre eux et les croupes dans l'obscurité du hangar, flattant de la main les bêtes éveillées brusquement, disant: «Oh là! oh là!» comme un garde d'écurie vigilant; puis, quand il fut caché par la clôture de planches fermant l'un des côtés du hangar, près de la cantine, il s'arcbouta à l'angle, et s'aidant des mains, des genoux et des pieds, avec une agilité de panthère, il atteignit en dix secondes la crête de la muraille.

On put voir pendant un instant son corps nu semblable à un bronze florentin, à cheval sur la crête. Il fouillait de ses yeux ardents la broussaille noire qui tachetait au-dessous de lui le sol pierreux; non loin, à cinq cents mètres à peine, s'étendait la grise plaine tunisienne où se dressait, table gigantesque, le rocher carré de Galaah, d'où il pourrait défier les chrétiens maudits.

Une course de cinq minutes, quelques bonds dans les genêts et les hautes herbes, et la frontière et la liberté!

Peut-être fut-il saisi par cet inexplicable serrement d'angoisse qu'on nomme pressentiment et qui hante ceux que menace une catastrophe, car il hésita et, tournant la tête, jetant un regard dans la grande cour silencieuse, il parut se demander s'il ne valait pas mieux redescendre, regagner son silos et s'en remettre au bon plaisir des justiciers militaires.

Mais, tout à coup, à ses pieds, le coq de la cantinière réveillé par le grattement de la muraille fit retentir le bordj du clairon perçant de sa fanfare matinale. Les poules gloussèrent, le poulailler entier s'éveilla et le nègre disparut de l'autre côté du mur.

Il ouvrit les mains, sauta et tomba légèrement dans le fossé, jarrets plies, comme un gymnasiarque, et bras en avant; puis il gravit d'un bond la contrescarpe et s'élança vers les genêts.

«Gloire à Dieu miséricordieux» dit-il, une seconde fois.

Il était sauvé.

Mais le bruit sinistre et bien connu d'une batterie qu'on arme lui fit faire un saut de côté.

«Crac, crac.»

Il bondit, le corps ployé en deux, dans le hallier noir.

Un éclair déchira la nuit, un tonnerre, le silence. Puis, un second éclair et une autre détonation. Un bruit de corps frappant la terre... Un long râle... puis plus rien, et deux voix joyeuses, mais un peu émues, crièrent:

--Ça y est! Il a fait bonhomme.

--Bien visé!

Et deux zouaves, la baïonnette au canon, se précipitèrent.

--Tiens, dirent-ils, c'est un négro!

VI

Quand le caïd Hamda-bel-Hassen arriva, vers huit heures, on lui montra le cadavre. Il était là, à la même place, sur le ventre, frappé par derrière, comme un fuyard, de deux coups de feu, l'un à l'épaule, l'autre au flanc.

Il inclina la tête. Rien à dire. C'est la loi de guerre. Toute tentative d'évasion est punie d'une balle.

Il s'en alla sans se plaindre. Les femmes de son douar l'accueillirent par des huées et, du samedi au vendredi, sa plus jeune épouse lui refusa sa couche; mais il jura à toutes que, pour racheter la tête de son nègre, il leur jetterait dix têtes de Roumis.

Le pays, jusque-là relativement tranquille, devint agité, plein de convulsions. Les volcans de colère éclataient de toutes parts. Les prairies somnolentes s'éveillèrent, les montagnes et les gorges tressaillaient.

Le caïd Hamda-bel-Hassen tenait parole. Il prit les dix têtes les unes après les autres, les cueillant des épaules comme des fleurs de leurs tiges, pour apaiser les femmes irritées des Ouled-Ali. Il s'était réfugié dans les abrupts rochers du Djebel, mais chaque fois qu'il descendait dans la plaine, il y laissait sa marque: une large tache de sang.

L'escadron de spahis et la compagnie de zouaves devenus comme autrefois insuffisants, furent renforcés de troupes de Souk-Arras et de Tebessa.

Les bords de l'Oued-Horrirh et de l'Oued-Mellegue s'ensanglantèrent. Deux tribus s'étaient jointes à celle d'Hamda-bel-Hassen, le tout montant à 800 chevaux et environ 1,200 fusils; ce fut l'affaire de quelques semaines. La chasse à l'homme commença. Traqués comme des fauves, ils durent se rendre à merci. Pas de quartier, c'était la consigne. Pris en armes ou sans armes, on les tua comme des chiens. On brûla le pâté de montagne où se retranchait encore Hamda-bel-Hassen. Vignes, moissons, oliviers, figuiers, tout fut bientôt en cendres.

Les vieilles forêts de chênes-lièges flambaient comme des boîtes d'amadou. Les _insurgés_ se défendaient toujours. Hachés, sabrés, minés, roussis, ils brûlaient leur dernière cartouche. Sans cartouche, ils luttèrent avec leurs _flissas_. La lame brisée, ils mordirent. A coups de crosse on leur brisa les mâchoires.

N'ayant pas de Bazaine, ils n'eurent pas de Metz... mais ils eurent leur Sedan. Et ne possédant ni tribuns, ni avocats, ni politiciens pour les diviser et les corrompre, les derniers qui restaient marchèrent ensemble à la mort.

Cernés dans un creux de rocher au nombre de deux à trois cents, dépenaillés, demi-nus, exténués de fatigue, mourant de soif et de faim, deux mille hommes les mitraillèrent. Ils tombèrent jusqu'au dernier. Encore une fois, la civilisation eut raison de la barbarie.

Fortescu, dans cette bagarre, ramassa son képi de capitaine. Il s'était bravement conduit et ne l'avait certes pas volé.

Il retourna au bordj qu'il commandait en second et, fumant sa vieille bouffarde avec son vêtement de coutil et son képi bleu de ciel tout neuf, il regarda souvent du plateau où se dresse fièrement le bord d'El Méridj, le pays désert, les forêts brûlées qui fumaient encore, et souriant en homme heureux de son oeuvre.

--Et tout ça pour une poule volée, disait-il. Mais nous n'avons pas de reproche à nous faire. On ne peut pas dire que c'est nous qui avons commencé.

--Non, mon capitaine, répondit le sous-lieutenant Péchivé, se souvenant du surnom du nègre Salem (_El Kénine_), c'est le lapin!

IV

LA FILLE DU BISKRI[3]

[Note 3: Les _Biskris_, indigènes du pays et de la ville de Bisk'ra au sud de la province de Constantine, émigrent en grand nombre dans toutes les villes d'Algérie où ils se font commissionnaires, portefaix, porteurs d'eau, aides-maçons, muletiers, âniers, balayeurs. Ce sont les auvergnats du Tell Algérien. De là on désigne sous le nom général de Biskris, les indigènes exerçant ces professions. Les spahis, exempts de certaines corvées obligatoires dans les autres régiments de cavalerie, payent sur leur solde, dans chaque escadron-smala ou détachement, un _biskri_ chargé de la propreté des cours et des écuries du quartier ou du bordj.]

I

On ne lui connaissait pas d'autre nom, ou plutôt elle en avait ramassé une telle poignée dans le calendrier des beautés musulmanes pour les jeter à ses amants successifs qu'on ne savait, dans le tas, lequel était sien. _Aïcha_, _Zohrah_, _Messaouda_, _Mabrouka_, _Fatmna_, _Baya_, _Meryem?_ Qu'importe! La fille du Biskri! cela suffisait et cet anonymat remplissait les six escadrons de son érotique notoriété.

Jeté tout à coup au milieu des réunions mornes et silencieuses, il faisait surgir les plus étranges et les plus tintamarresques récits.

Quand, dans les longues tristesses des soirées d'ambulance, le narrateur assoupissait l'auditoire avec les aventures du _Caporal La Ramée_ ou de la _Princesse amoureuse du gendarme_, on n'avait qu'à le prononcer pour soulever les rires des écloppés et réveiller les somnolents.

Et que de fois du Djurjura aux lacs Salés, de Djidjelly à Tougourt pendant les nuits pluvieuses ou étoilées, alors qu'on se rôtit les jambes aux feux du bivouac, son image est venue danser avec les gais propos autour des flammes joyeuses!

Bref, absente, éloignée, perdue là-bas, là-bas, dans un coin de la frontière tunisienne, elle excitait les plaisanteries des chambrées, la gaieté des cantines, les lazzis des camps, la jalousie des Aglaés de corps de garde, l'indignation des femmes vertueuses, les convoitises de tous les spahis.

La fille du Biskri! tous en parlaient et cependant combien peu pouvaient se vanter de la connaître! Elle était comme ces contrées lointaines et merveilleuses dont chacun discoure sans les avoir jamais vues. Une dizaine d'entre nous, au plus, nous en avions fait le calcul, avaient navigué sous ses chaudes latitudes, s'étaient bercés au souffle de son haleine parfumée de _souak_ et consumés comme des morceaux d'étoupe aux ardents rayons de ses grands yeux noirs.

Aussi abondaient sur sa personne les détails les plus contradictoires.

Les uns la prétendaient aussi osseuse et décharnée que les pitoyables bourriques qui charrient sur leurs dos saignants les détritus de Constantine dans les ravins de Koudiat-Aty, les autres, énorme et grasse comme une truie de Lorraine; ceux-ci affirmaient qu'elle exhalait les odeurs d'une négresse qui aurait poursuivi un lièvre à la course; ceux-là qu'elle infectait le musc.

Elle était, suivant les premiers, vivante, rétive, brutale comme une chèvre amoureuse; selon les seconds, facile, passive et lâche comme une chamelle fourbue.

Que croire? Si ce n'est que ces malveillants lovelaces ne l'avaient jamais approchée; renards piteusement éconduits ils dépréciaient le raisin trop vert, mais les heureux qui avaient pu mordre à la grappe, parlaient, les yeux noyés et la salive aux lèvres, de la saveur du fruit.

Cependant tous s'accordaient sur un point: la beauté sans pareille de son visage; et pour la description de cette beauté, les enthousiasmes ne variaient pas. Et c'était là le plus extraordinaire, ces contradictions d'une part et cette unanimité de l'autre, car depuis quatre ou cinq années les maréchaux des logis français désignés à tour de rôle pour commander la petite smala _d'El Tarf_, sous les ordres de l'inamovible capitaine Ardaillon, les seuls du régiment qui eussent occasion de la connaître, se passaient cette merveille en consigne avec les effets de casernement du Bordj:

_Cinq lits complets_. _Trois balais_. _Deux cruches_. _Deux gamelles_. _Une marmite_. _Quatre bidons_. _Une paillasse de corps de garde_. Et... _la fille du Biskri!_

Elle faisait partie du matériel et pour un nombre de mois variant de trois à dix, devenait la propriété provisoire du sous-officier moyennant, bien entendu, un prix de location raisonnable à verser entre les mains du papa. _____

Aussi quand mon tour de détachement fut venu et qu'après trois longues journées de cheval, mon spahis me désigna du doigt sur le flanc d'un mamelon pelé une verdoyante oasis flanquée d'un petit carré de pierres blanches, en disant «_El Tarf_» je pensais à la fille du Biskri et ne sentis plus ma fatigue.

--Et où est-elle? demandais-je, le soir même à mon prédécesseur qui suivant l'usage me passait la consigne:

--... _Quatre bidons_. _Une paillasse de corps de garde_. _Et la fille du Biskri!_

--A un temps de galop du Bordj, sur le chemin de la rivière, on découvre à droite, une demi-douzaine de gourbis enfouis dans des figuiers, des cactus et des aloès, c'est là.

--Et le mot de passe?

--_Douro!_ (cinq francs) quand on le présente entre le pouce et l'index. Mais attention! On n'entre pas là comme dans une église. Il faut des pourparlers, des formes, de la circonspection. Notre capitane ne badine pas sur l'article morale. Il a une Mauresque à Bône et une Maltaise à La Calle sans compter sa négresse de Souk-Arras, mais il entend qu'on soit vertueux au Tarf. Déjà il a menacé le Biskri de le chasser de la smala s'il continuait le trafic de la jouvencelle. Laissez donc faire le vieux. Il est prudent et habile et quand il jugera le moment opportun, fera ses ouvertures.

--C'est donc si difficile?

--Bon! Vous êtes comme les autres, vous croyez qu'il donne sa fille au premier venu. Ce n'est pas une vulgaire coureuse; elle est honnête et soumise et ne se livre que munie du consentement paternel, sachant que quand il la place, elle est entre bonnes mains. Il prend ses précautions, tâte le terrain, s'assure de la moralité du sujet. Ne vous attendez donc pas à ce qu'il vous jette du premier coup la petite bédouine à la tête. Il va vous étudier d'abord, examiner si vous n'avez pas de vice rédhibitoire, si vous êtes sain et sans tare, si vous n'avalez ni pilules ni drogues suspectes. Ah! c'est un bon père, il a soin de son enfant!

--Est-elle jolie?

--Je ne veux pas en dire de mal; mais il est à La Calle et à Bône des douzaines de bonnes filles blanches, cuivrées, noires qui valent moitié plus et coûtent moitié moins; enfin on prend ce qu'on trouve.

Je dormis mal. L'image de la fille du Biskri traversa mes rêves. En dépit des dires de mon collègue, que je soupçonnais fort être un amant éconduit, je la voyais blanche et lumineuse me sourire et m'appeler; aussi vous jugez si le lendemain, dès le pansage, j'examinais curieusement le père de cette aimée mystérieuse pendant qu'il passait dans le rang des chevaux leur parlant d'une voix brève et gutturale:

_Dour allemine, giaour!_ _Dour el assar, allouf!_ _Gouddam, al din Roumi!_ _Ouakkar, Ioudi!_

«Tourne à droite, giaour!--Tourne à gauche, cochon!--Avance, sale chrétien!--Recule, juif!» suivant qu'il promenait de sa main ridée et brune, son balai, à droite ou à gauche du cheval, devant et derrière; c'est-à-dire pendant qu'il remplissait ses fonctions de _biskri_.

Vieux Bédouin au regard satanique à demi voilé par une épaisse broussaille de sourcils gris, il portait, correctement et orthodoxement taillée, une courte barbe blanche qui faisait ressortir les tons cuivrés de sa face patibulaire tannée par tous les vents de la plaine, racornie par la fournaise de soixante soleils d'été.

Ah! le gredin! Il avait bien la mine suffisamment sournoise et scélérate d'un père trafiquant de la chair de sa chair. Sa grande bouche d'avare, mince et mauvaise, ébauchait d'énigmatiques sourires. On lisait à la commissure grimaçante de ses lèvres que le drôle devait se livrer en cachette à des rires cyniques et silencieux, quand il recevait le prix de son infâme courtage.

Un _douro!_ Cinq francs! Boue de l'âme humaine. Tarif de la virginité de sa fille! Car il la présentait comme vierge, sans sourciller, avec un indicible aplomb, à tous ceux à qui, pour la première fois, il mettait en main le marché.

Il disait: «J'en jure sur ma tête, nul encore n'a déchiré sa puberté.»

Et qui aurait pu dire combien de fois il avait vendu le droit d'y faire des accrocs?

Ce satyre à l'âme immonde m'inspira un immense dégoût. Mais de mes sentiments il parut se soucier comme des crotins qu'il balayait. Il répondit à mon mépris par un mépris égal, et sa besogne terminée, son balai nettoyé et remis en place, il s'approcha de l'abreuvoir, se lava les pieds, les mains, puis le visage, chaussa ses sébastes; se drapa dans ses burnous, et, grave comme un muezzin, aussi majestueux qu'un agha, sortit du Bordj sans même daigner paraître s'apercevoir qu'il était arrivé pour sa fille un client nouveau et des douros de plus. _____

Les jours passèrent; la semaine s'écoula.

Le gueux s'était décidé à remarquer ma présence. De temps à autre il me causait de sa diabolique prunelle ardante entre les crins de ses sourcils comme un charbon rouge derrière une grille; mais sa bouche restait cadenassée.

M'étudiait-il? S'assurait-il de l'état de ma santé et de celui de ma morale? Il prenait bien du temps! Guettait-il le bon moment, le quart d'heure psychologique, la minute exacte où il faut frapper et méditait-il d'augmenter son tarif? Ah! non! pour ça non; je me rebifferais! Un _douro_ était le prix convenu, celui payé par tous mes devanciers; il ne fallait pas qu'il s'imaginât abuser de mon inexpérience et de ma jeunesse. Je consentais bien à donner cinq francs, mais pas un sou de plus.

Le _douro_ je le gardais précieusement, ayant grand soin de ne pas l'entamer. J'eusse préféré jeûner un long mois de _champoreau_ et d'absinthe plutôt que d'y faire une brèche. Je le portais constamment en cas d'éventualité dans la poche gauche de mon gilet, près du coeur, comme un dieu lare, une relique, un scapulaire de saint Joseph, une médaille de la bonne Vierge, toute chose enfin qui vous ouvre le paradis.

II

La gazelle de l'heure continuait à galoper, suivant le dicton des poètes du _Tell_, emportant les jours.

Et aussi impassible que le Destin et impénétrable que le Temps, le Biskri continuait à promener dans la cour du Bordj son balai gigantesque avec des mouvements saccadés de faux et des sourires mauvais comme s'il s'imaginait faucher des têtes de chrétiens, mais ne paraissant pas plus s'occuper de moi que s'il n'avait pas de fille à vendre.

Le soleil commençait à picoter la peau et à harceler les chairs, et ce diable de simoun envoyait de plus de cinquante lieues ses bouffées qui tout à coup soufflaient et haletaient dans les halliers comme des soupirs d'amoureux, chatouillant les flancs des cavales qui couraient dans la plaine et venaient, coquettes, exciter nos chevaux entravés à la corde commune. Ils poussaient alors des hennissements furieux, essayant de rompre entraves et piquets; et lorsque quelque mâle échappé galopait tout frémissant sur elles, elles feignaient de le fuir désireuses d'être atteintes suivant l'usage des femelles de toutes races, pleines de caprices et de ruses.

Je perdais patience, et je faisais au vieux scélérat des clignements d'yeux qu'à moins d'être idiot il ne pouvait manquer de comprendre: «Eh bien, quoi donc? Et ta fille? Décide-toi; parle. Qu'attends-tu? Tu vois bien que je suis prêt!» Peine perdue! Pas un muscle ne remuait sur le masque de cette brute.

Deux ou trois fois, posté sur la porte du Bordj, l'apercevant gravir la colline, j'allais à sa rencontre pour me placer en point d'interrogation devant lui, ou le croiser, comptant qu'éloigné de toute oreille, il s'arrêterait ou tout au moins m'interpellerait au passage: «Tu es prêt? C'est bien. Donne le _douro_. Elle t'attendra ce soir.» Mais au lieu de me tendre sa grande main avide, il la posait sur son coeur, et je ne recevais qu'un banal _salamalek_.

Canaille, va!

C'était donc un mythe que sa fille! Sa réputation comme celle de tant d'autres, une blague? Son histoire, une mystification?

Je ne savais qu'imaginer, que croire; le dépit et la curiosité m'éperonnaient autant que les brûlures amoureuses du simoun.

Devant le bordj, sur la pente du mamelon, s'étendait un merveilleux jardin, où croissait, en des enchevêtrements de serre chaude, une flore tropicale. Bananiers, citronniers, grenadiers, figuiers et ceps de vigne poussaient dans ce fouillis plus drus que mauvaises herbes sous nos climats aux tièdes soleils.

En quelques années, le commandant du bordj, un des derniers soldats laboureurs, rêve du vieux Bugeaud, avait, d'une lande broussailleuse, fait surgir ce coin d'Eden et le montrait avec orgueil aux rares excursionistes aventurés dans ces chemins déserts, comme spécimen des richesses que les colons pourraient tirer du sol algérien, si l'on pouvait tirer du sol de France de véritables colons. Plus bas, une épaisse haie de plantes grasses entourait un potager et un champ de coton.

Puis se déroulait la plaine ensemencée d'orges, de blés et de maïs, coupée des grandes rayures vertes des lauriers, jusqu'à l'horizon festonné d'un bleu sombre, bois étroit où roulait l'_Oued-Zitoun_. Superbe décor pour une Idyle, mais où était la nymphe de l'Idyle?

Cachés dans un replis de la plaine, enfouis dans les cactus, j'avais découvert les gourbis des _Khrammès_, et maintes fois j'y dirigeais mon cheval, n'osant m'arrêter de crainte d'attirer l'attention et de laisser soupçonner mes secrètes convoitises par les petits chevriers railleurs qui, allongés dans les herbes, regardaient de leurs grands yeux noirs passer le nouveau roumi.