Chapter 2
--Les chrétiens maudits l'ordonnent, mais, par le Koran glorieux, tu te feras leur accusateur lorsque le soleil sera ployé et qu'on déroulera la feuille du Livre. Alors leur compte sera affreux, leur demeure la géhenne. Et tu te féliciteras, car tu auras passé le _Sirak!_ Adieu, homme, l'archange Gabriel va te prendre pour que tu contemples la face du Maître.
Il marmottait cela entre ses dents, comme un dévot qui prie, tout en ajustant la nuque.
--Va, mon fils, c'était écrit.
Et il lui cassait la tête. Rarement il manquait son but. En ce cas, il achevait la besogne à coups de sabre. Le corps roulait et s'abîmait dans le torrent. Quelquefois, le vent qui soufflait des crêtes du Bou-Djaber apportait jusqu'au village d'El-Meridj le bruit de la détonation.
--Entendez-vous? disaient les _mercantis_. Encore ces cochons de Kroumirs qui assassinent en plein jour. Ont-ils du toupet, ces gueux-là!
III
LA POULE VOLÉE
I
--La quatrième, nom de Dieu! la quatrième en huit jours! s'écria le lieutenant Fortescu après avoir bien constaté qu'il manquait une poule au poulailler de la popote des officiers de l'escadron. _Chapardeurs_ de zouaves! Tas de chacals!
Justement, le capitaine Fleury lui avait dit le matin même au déjeuner:
--Fortescu, méfiez-vous; vous vous faites rouler par les zouaves dans votre service de popotier en chef; le cuisinier m'a assuré qu'il manquait trois poules depuis qu'ils sont campés près du bordj.
Et voyez quel guignon!--une quatrième avait disparu.
Et depuis plus d'une heure, il les examinait, les comptait, recomptait, et tandis qu'elles rentraient au logis, le coq en tête, majestueux et insouciant comme si de rien n'était, la stupide bête, il avait constaté, dûment constaté qu'il en manquait une à l'appel. «La quatrième depuis huit jours, nom de Dieu!»
--Trompette, sonne à l'adjudant.
Et il se mit à arpenter la cour du bordj, avec les signes de la plus grande colère, laissant éteindre sa vieille bouffarde, tant il était préoccupé, ne perdant pas le poulailler de vue, espérant toujours voir accourir la retardataire, tandis que le trompette Villerval, à moitié ivre comme de coutume, tournait l'entonnoir de son cuivre aux quatre points cardinaux:
Au chien du quartier! au chien du quartier! Au chien du quartier! au chien du quartier!
Le chien du quartier, en ce temps-là l'adjudant Pechiné, achevait son septième verre d'absinthe, en compagnie du _marchef_, sous la tonnelle de la cantine, en disant des polissonneries à la petite maman Jardret, l'épouse légitime du cantinier Jardret, maréchal en pied.
Elle ripostait bravement, en bonne fille, pas bégueule, avec des éclats de rire saccadés, faisant gentiment tressauter une gorge qui, bien qu'ayant nourri pour la patrie une demi-douzaine de petits Jardrets, paraissait des plus appétissantes aux deux sous-officiers, car dans ce poste avancé sur la frontière tunisienne, le sexe radieux ne brillait que par son absence.
--Mon lieutenant?...
--La quatrième depuis huit jours, adjudant. Voyez comme vous faites votre service. La quatrième poule, nom de Dieu!
--Quoi! quelle poule? fit l'autre ahuri.
--Disparue, volée, chapardée par les zouaves.
--Cela m'étonne, observa l'adjudant; car les spahis de garde ont la consigne de surveiller les zouaves qui entrent dans le bordj. Et du reste, depuis qu'ils ont remplacé la compagnie de lignards, les poules ne sortent plus de la cour.
--Alors ce sont les Bédouins qu'on laisse coucher dans les caves. Je vais demander au capitaine qu'on les balaye, ou alors j'envoie la popote au diable!
Une petite pluie fine, froide, désagréable, persistante, commençait à tomber. On a beau être en Afrique, dans la vallée de l'Oued-Mellegue, à quarante kilomètres au sud du Kef, quand, au mois de février, le vent souffle du nord-ouest, amenant cette pluie maudite, il ne fait pas précisément chaud. Et depuis une quinzaine, il pleuvait et ventait chaque nuit; aussi les caves vides du bordj en construction se remplissaient-elles à la brune. Là se réfugiaient _nègres_, _Biskris_, _Mozabites_, enfin tous les _Berranis_, tous les _Khrammès_ qui, en qualité de plâtriers, âniers, manoeuvres, gâcheurs, goujats, étaient engagés par l'entrepreneur, à raison de dix sous par jour.
Une vingtaine de gueux, se tenant bien tranquilles, très sages, parlant à voix basse, se chauffaient, en cercle, les jambes à de petits feux de débris de planches, de copeaux, de déchets de bois, allumés çà et là, en différentes caves, faisant de toutes petites flammes chétives, comme des feux de pauvres qu'ils étaient, discrets, humbles, honteux, n'osant se montrer.
On les tolérait, ces misérables. Ils couchaient d'abord au dehors, dans les halliers ou bien derrière les bastions, enveloppés de leurs burnous troués, mais depuis que le vent du nord-ouest apportait cette pluie qui pénètre tout et en un quart d'heure trempe jusqu'aux os, ils se glissaient sournoisement chaque soir dans les fondations du bordj. Deux d'abord, puis trois, puis dix, puis tous.
Ils ne gênaient personne, mon Dieu! Entrés sans bruit, une heure après le coucher des poules ils cuisaient leur petit _frechteak_ dans des gamelles ébréchées, puis s'allongeaient autour des cendres chaudes. Au petit jour, ils détalaient sur le chantier avant le lever de leurs maîtres, les maçons.
Pauvres diables! il faut bien gîter quelque part. La belle étoile dore les rêves, mais seulement quand le temps est sec; et ce n'est pas avec dix sous par jour qu'on peut prétendre à une chambre d'hôtel. Et hors du bordj, à part les gourbis des _mercantis_ et les huttes des tailleurs de pierre, on ne trouvait que la broussaille et la grande plaine déserte. Donc on les tolérait, car le capitaine avait dit «qu'ils séchaient les fondations.» Mais du moment où ces guenillards payaient notre hospitalité en nous volant nos poules..... la quatrième en huit jours, nom de Dieu! la fureur de Fortescu nous gagnant, nous nous précipitâmes dans les caves.
--Debout, tas de sauvages!
Lisant sur notre mine une catastrophe prochaine, les malheureux blêmirent, se levèrent précipitamment, accueillant par un silence funèbre notre furieuse irruption.
--Qui a volé les poules? nom de Dieu! les poules du capitaine!
Terrifiés, ils se regardaient. Puis, le premier moment de stupeur passé, un concert de dénégations indignées et de protestations vertueuses s'éleva. Tous posant la main sur leur coeur se jurèrent sur la tête du prophète et la barbe de leurs aïeux, incapables d'un aussi abominable forfait.
Incrédules et ironiques, nous fîmes d'un coup de pied sauter les vieilles écuelles où mitonnait sur le feu la pitance du soir. Des sauces innommées coulèrent sur les tisons, des débris noirâtres, fragments de tête de mouton ou de cou de vache, roulèrent dans les cendres, mais de traces de poule, point. On fouilla les coins, on remua du bout de la botte de petits tas de hardes, des morceaux de natte pourrie; pas de poule, pas de poule! Finalement, par acquit de conscience et pour qu'il ne fût pas dit qu'on avait manqué de zèle, on balaya d'un dernier coup de pied les petits foyers misérables, faisant voltiger de droite et de gauche débris de gamelles et débris de viandes, oignons rôtis et bois brûlé; et l'adjudant Pechiné remonta rendre compte du résultat de sa mission.
--Pas de poule, mon lieutenant.
--Parbleu; aviez-vous la naïveté de croire qu'ils allaient vous présenter ma poule sur un plateau! Mais ils l'ont dévorée, les cochons! Ils l'ont engloutie, les goinfres. Qu'on les f...iche dehors et qu'on ne les revoie plus.
II
On les f...icha dehors. Ça ne traîna pas, je vous jure. La pluie redoublait de violence. Le vent soufflait au corps, y collant les vêtements mouillés. Ils allèrent, je ne sais où, emportant leurs hardes humides, pensifs, silencieux, sans un murmure, le ventre creux, l'estomac vide, courbés sous le destin maudit.
Et quand le dernier eut disparu, l'adjudant promena partout sa lanterne.
Il remontait l'escalier lorsqu'il entendit un gémissement. Il fouilla de nouveau et dirigeant le rayon dans un recoin ténébreux, il éclaira soudain un groupe de deux hommes.
--Eh! là! qui est-ce?
Dans le retrait le plus obscur, sous l'escalier de la cave était blotti un vieux nègre secoué par la fièvre ou le froid; et accroupi à ses côtés, lui soutenant la tête, un second nègre, celui-là, jeune et vigoureux, essayait de le réchauffer. Il s'était dépouillé à cet effet de son burnous et de sa goudourah, et entièrement nu, grelottant lui-même, il se penchait sur l'autre, l'enlaçant; mais les dents du vieux claquaient avec un bruit de castagnettes, et l'on voyait, spectacle lamentable, sa barbe blanche, courte et laineuse, frisottant sous le menton, monter et descendre avec des mouvements saccadés et rapides, tandis que les yeux se fixaient hébétés et immobiles sur le feu de la lanterne.
Le jeune, collé au vieux, le couvrait de son corps et de ses bras comme un enfant qu'on cache, se faisant aussi étroit que possible, cherchant encore à se dissimuler.
--Ah! les sauvages, cria l'adjudant. Encore deux ici. Plus moyen de se débarrasser de cette vermine. Dehors, nom de Dieu! dehors!
Il cherchait à s'exciter lui-même, à se mettre en colère, mais ce n'était pas un méchant garçon, et au fond il se sentait le coeur gros, de jeter ainsi dans la nuit pluvieuse ce vieillard mourant de fièvre.
Alors le jeune se leva, et humble, caressant, suppliant:
--Sidi, je t'en prie, laisse-nous. C'est mon père. Tu vois, la fièvre le ronge. Je l'ai amené aujourd'hui de Souk-Arras, mais il ne peut aller plus loin. Ne nous chasse pas, Sidi, nous n'avons fait aucun mal. S'il y avait eu un douar près d'ici, nous serions allés jusqu'au douar. Je l'aurais porté sur mes épaules, mais il n'y en a pas. Laisse-nous pour cette nuit, dans ce petit coin noir. Nous ne ferons pas de bruit, nous ne bougerons pas et nous te débarrasserons demain avant l'aube.
L'adjudant remonta l'escalier.
--Tous partis? demanda l'officier.
--Oui, mon lieutenant... à l'exception d'un vieux négro qui ne peut marcher.
--Un vieux! Il est plus canaille que les autres, alors. C'est lui qui a volé les poules, c'est certain.
--Je ne pense pas. Il est malade et arrive de Souk-Arras.
--Que chantez-vous qu'il ne peut marcher alors? De Souk-Arras, dites-vous? C'est un voleur envoyé par les Kroumirs et il est malade d'indigestion pour avoir dévoré gloutonnement ma poule. Ah! le cochon! vous allez me le flanquer dehors, et vivement, hein!
L'adjudant redescendit, et, honteux de la consigne qu'il exécutait, hésitant encore à l'exécuter, il dit au jeune:
--Allons! négro, va-t-en. Emporte ton père. Le capitaine ne veut pas qu'on reste ici.
Et il s'en alla sans insister davantage et sans regarder en arrière, pensant bien que le négro ne le suivrait pas, esquiva le lieutenant Fortescu et courut à la cantine où son dîner refroidissait.
Mais Fortescu enveloppé dans son caban et tirant d'énormes bouffées de sa pipe, sur le seuil de la porte du Bordj, ne voyant pas sortir ce vieux qu'il se préparait à apostropher au passage, s'impatienta, descendit dans les caves où il finit par découvrir les deux nègres, et se mit à pousser de terribles jurons.
--Sidi, répéta le jeune, c'est mon père. Peut-être as-tu, toi aussi, un père vieux et infirme. Au nom du tien, laisse pour quelques heures le mien ici. Aie pitié de lui, Sidi? Le Prophète a dit: «Aie pitié de ton père et de ta mère infirmes, comme ils ont eu pitié de toi quand tu étais tout petit.» Tu vois, il tremble comme un pan de burnous secoué par le vent.
--A la porte! vociféra Fortescu furieux; mon père est-il un vagabond comme le tien? Filez tous deux, ou je vous fais chasser à coups de fourreau de sabre.
Et il poussa de sa botte le vieux, qui rassemblait toutes ses forces débiles pour se soulever et obéir.
--Sidi, ne le touche pas, sur ta tête, ne le touche pas, s'écria le fils, l'oeil en feu, la lèvre tremblante, poings crispés, menaçant.
La lueur fauve de la lanterne jetait sur le bronze de son corps des teintes de pourpre. Musculeux et terrible, il fit presque peur à Fortescu, peu soucieux de se colleter dans cette cave avec ce géant noir; aussi, reculant jusqu'à l'un des soupiraux ouverts près du poste, il appela:
--Hommes de garde, ici!
Et quand cinq ou six spahis entourèrent le nègre, il lui cingla le dos de sa canne de jonc.
La colère fait commettre des lâchetés aux plus braves.
Et désignant le vieux qui râlait:
--Qu'on jette cela dehors, dit-il, et il ralluma sa bouffarde.
L'oeil du fils s'ensanglanta; cependant il se baissa sans mot dire, souleva son père, l'enveloppa avec soin, et tout nu, le chargeant sur ses épaules, comme Enée fit du vieil Anchise, il sortit du bordj en crachant derrière lui.
La pluie redoublait. La petite maman Jardret, couverte du burnous du _marchef_, accourut en riant, pour voir ce grand nègre tout nu, emportant ce vieux huché si drôlement sur son dos, tandis que derrière elle, le marchef, abusant des droits que lui octroyait le prêt de son burnous, et profitant de l'ombre, la chatouillait aux endroits sensibles, ce qui lui faisait pousser de petits cris étouffés, pendant que là-bas, la silhouette chancelante, fouettée du vent et battue par l'averse, se perdait peu à peu dans la nuit.
III
Environ trois semaines après, le lieutenant Fortescu, pipe en bouche et canne en main, se promenait paisiblement comme un honnête bourgeois, au milieu des buissons de genévriers et de myrtes qui entourent le bordj d'El-Meridj. Le ciel était d'indigo, le soleil radiait et les hirondelles arrivaient en foule. Pour la première fois depuis le commencement de l'année, il avait sorti son vêtement de coutil et s'était coiffé d'un grand chapeau de feuille de palmier, présent d'un caïd du voisinage, Hamdabel-Hassen. Tout en fumant sa vieille bouffarde, il tapait de sa canne de jonc, à droite et à gauche, avec colère, sur les jeunes pousses des genêts comme un _chaouch_ sur des têtes de Turcs.
Il avait bien déjeuné cependant, pris le café, le pousse-café, la bière, la rincette, la surrincette et encore la bière; pourquoi diable n'était-il pas content?
Une autre poule manquait-elle donc à l'appel. Hélas! oui. Non pas une, ni deux, ni trois, ni quatre, mais dix. Bientôt par douzaines on comptait les absentes. Le coq même, le magnifique coq cochinchinois, si superbe, si fier, si vigoureux, cet hercule des gallinacés avait disparu. Pourtant les caves du bordj ne servaient plus de refuge aux _Chaouias_, ni aux nègres; mais Fortescu, en reconnaissant les débris affreusement mutilés du chef de file, mijotant en compagnie de pommes de terre dans une gamelle de campement de la _quatrième du deux_, venait d'avoir la preuve que les zouaves seuls dévastaient son poulailler.
Mais ce n'était pas ce qui le tracassait et le poussait à sabrer les branches verdoyantes de l'arbuste cher à Vénus, car les rapines allaient avoir une fin. La compagnie de zouaves rentrait à Constantine; encore quelques jours et l'on serait débarrassé de ce mauvais voisinage.
Et voilà justement ce qui embêtait Fortescu. Depuis deux ans que duraient les travaux du bordj, la smala de spahis ne suffisant pas d'abord pour protéger les travailleurs, on avait, dès le principe, envoyé un bataillon; bientôt le bataillon s'était réduit à deux compagnies, puis à une; et maintenant on retirait cette dernière comme absolument superflue. Le pays pacifié, les tribus de la frontière soumises; plus de factionnaires assassinés; plus de têtes de colons coupées. Calme plat partout. On pouvait aller de Tebessa à El Meridj, d'El Meridj à Souk-Arras, de Souk-Arras au Tarf et du Tarf à la Calle, tranquillement, la canne à la main, en fumant des cigarettes, comme de la Bastille à la Madeleine, avec cette différence qu'au lieu de payer ses rafraîchissements à un prix exagéré, sans compter le pourboire au garçon, on était hébergé gratis le long du chemin par ces imbéciles d'Arabes, sans même se croire obligé de leur dire «merci» au départ. Et voilà des mois et des mois que cela durait! Et ça allait durer peut-être encore des mois et des mois et des années entières. Cré tonnerre! Eh bien! mais alors... et l'avancement, nom de Dieu!
Il est vrai que, depuis six mois, les terribles fièvres d'El Meridj rongeaient le capitaine, ne lui laissant que le cuir sur les os.
S'il _cassait sa pipe_, ça ferait une place; mais quand tournerait-il de l'oeil? On en voit comme ça, des souffreteux, des faiblards, des moitié-crevés, qui semblent n'avoir plus qu'un souffle et qui enterrent les plus solides.
Ce n'est pas qu'il en voulait à ce brave homme de capitaine Fleury; il l'aimait beaucoup, au contraire, il se serait fait trouer la peau pour lui dans une charge, mais que diable! puisqu'il n'y avait plus rien à fricasser dans ce sacré pays, il fallait bien se demander si les anciens ne songeaient pas à défiler la grande parade.
Chacun pour soi, n'est-ce pas donc? Eh, nom de Dieu, non! plus rien à faire, positivement. Ces animaux de Bédoins deviennent doux comme des moutons et comme eux se laissent tondre. Tas d'idiots! S'ils se remuaient seulement un peu, de temps à autre! Mais ils ne demandent qu'à vivre en paix! Malheur! Vingt ans de services, et n'être que lieutenant en premier! Il avait sollicité un poste de la frontière, comptant sur des chevauchées, des coups de sabre et des horions, et voilà qu'il prenait du ventre. Quand donc ce gouvernement d'avocats et d'épiciers se décidera-t-il à taper sur quelqu'un ou quelque chose? Avec l'empereur, ce serait déjà fait. Comment voulez-vous que des officiers deviennent républicains si on leur coupe les chances d'avancement! Autant faire du lard et rester chez soi. On gagnerait davantage à vendre des chandelles. Le métier est perdu dans ces parages. Il n'y a pas encore dix mois, on n'aurait pas fait dix pas hors du bordj sans recevoir un pruneau, et le voici à plus de deux cents mètres. On est obligé de compter sur les fièvres et les dyssenteries, puisqu'on n'entend plus siffler la moindre balle.
Comme si une fée bienveillante eût entendu ce monologue et eût voulu satisfaire les souhaits de Fortescu, une détonation retentit et un sifflement strident vibra près de son oreille, mais si près qu'il en sentit le vent.
Il se retourna avec une vivacité et une prestesse que n'aurait pu faire soupçonner son ventre de cavalier bien nourri.
--Butor! maladroit! cria-t-il. C'est encore cet animal de _marchef_ qui tire les lièvres. Eh! dites donc, vous, là-bas! Faites attention où vous envoyez vos balles, nom de Dieu!
Mais un second coup qui, cette fois, troua son beau chapeau de palmier, lui prouva que, précisément, le tireur prêtait la plus grande attention à l'endroit où il envoyait ses balles, et que le but n'était pas un lièvre; et tout pâle d'émotion et de colère, il aperçut dans la fumée bleuâtre s'élevant en gracieuse spirale d'un fourré de tamarin, un burnous blanc qui s'agitait.
--A cheval! à cheval!
Et encore essoufflé de sa course, il montrait au capitaine le trou de son chapeau.
--Sont-ils nombreux? demanda l'autre, se jetant hors de son lit tout grelottant de fièvre.
--Je n'ai pu les compter, mon capitaine; ils sont embusqués dans les broussailles; mais ils ont tiré plusieurs coups de fusil.
--J'en ai entendu deux. J'ai cru que c'était cet empoté de marchef qui chassait.
Mais le marchef accourait de la cantine où il était en train de sirotter son sixième _champoreau_, tout en racontant l'histoire de la _Pucelle enragée_ à la petite maman Jardret qui avait mal au ventre à force de rire.
--Un peloton, à cheval!
Et cinq minutes après, le peloton commandé par Fortescu dévalait au grand trot.
On battit les broussailles, on feuilla les halliers, on descendit jusque dans le lit encaissé de l'oued Horrirh: on ne découvrit que quelques petits pâtres et deux ou trois chaouias paisiblement assis, devisant des choses du temps.
L'ennemi avait disparu.
Une fillette qui s'était enfuie à l'approche des spahis, et qu'on rattrapa bien vite en la menaçant de lui couper la tête si elle ne disait pas toute la vérité, déclara affolée et tremblante, avoir aperçu un grand _négro_ traverser les broussailles et courir dans la direction du douar du caïd Hamda-bel-Hassen des Ouled-Ali, de l'autre côté de l'oued Horrirh, au pied de la montagne.
IV
Le caïd Hamda-bel-Hassen était mal noté au bureau arabe. Il avait pris part autrefois à tous les soulèvements des Nememchas et, bien qu'ayant fait sa soumission, dans les troubles récents de la frontière, il fut visible à tous qu'il ne nous fournissait qu'à regret son goum.
Cependant, depuis l'installation du camp d'El-Meridj et la construction du bordj collé comme une menace aux flancs de son territoire, il vivait paisiblement en philosophe, entre ses femmes et ses _slouguis_, se rendant deux fois chaque année à Tebessa avec son trésorier et son secrétaire pour y payer l'impôt, et ne manquant jamais de se faire accompagner d'un mulet chargé d'étoffes de Tunis, de _djebiras_ soutachées, d'oeufs d'autruches, d'armes forgées dans les ksours; cadeaux de peu de valeur, mais qui entretiennent l'amitié et que pouvaient, sans se compromettre, accepter les officiers du bureau arabe.
Aussi parut-il fort surpris de l'irruption des cavaliers rouges; mais faisant une mine souriante, il s'avança à leur rencontre, escorté des _kebirs_ de son douar:
--Soyez les bienvenus, ô les envoyés de Dieu! cria-t-il. Que le salut se répande sur vos têtes! En croirais-je mes yeux ravis? Oui, c'est bien lui, c'est mon ami, l'illustre et vaillant lieutenant Fortescu, le maître du sabre! Comment es-tu, comment vas-tu? Comment vont les tiens, mon cher frère?
--Pas tant de compliments, répliqua brutalement Fortescu qui professait le plus grand mépris pour la civilité puérile et honnête, aussi bien française qu'arabe. Nous savons qui tu es, mon noble seigneur, et ce dont tu es capable. Des hommes de ta tribu ont tiré ce matin même sur des officiers du bordj.
--Des hommes de ma tribu! s'exclama Hamda-bel-Hassen. Est-il possible? Tu me plonges dans la stupéfaction. Tu as été induit en erreur, mon fils.
--Induit en erreur, nom de Dieu! Mais deux balles ont sifflé à mes oreilles, et mon chapeau a été troué.
--Puisque tu l'affirmes, je le crois, car il ne peut sortir que la vérité de ta bouche. Dis-moi donc le nom des maudits et qu'Allah vide ma selle et donne à ma jument un juif pour cavalier, si je n'en fais prompte justice.
--Tu te moques de moi, caïd. Est-ce que je connais tes sauvages. Un _négro_ se trouvait avec eux.
--Un négro! Il n'y de nègre au douar que mon serviteur Salem. Salem, viens ici.
Un grand nègre, jeune et vigoureux, sortit d'une tente, étonné et riant, montrant ses éblouissantes molaires.
--C'est lui! s'écria Fortescu, je le reconnais. Je l'ai chassé du bordj il y a trois semaines. Il nous volait nos poules.
--Ce que tu me dis m'étonne, mon très cher ami, répliqua le caïd. Cet homme ne peut t'avoir volé tes poules; car il nous est arrivé de Souk-Arras, exténué de fatigue et de faim, portant sur ses épaules le corps de son père, le vieux Bou-Beker, mort de fièvre dans la nuit pluvieuse. Nous l'avons accueilli parmi nous.
--Plus de doute, alors. C'est bien lui! Spahis, empoignez cette canaille.
--Arrêtez, mes enfants. Vous êtes musulmans; ne commettez pas un acte injuste. Je veux qu'Allah m'abandonne entre deux cavaleries, si Salem a quitté le douar ce matin!
Devant ce serment, les spahis hésitèrent.
--C'est une rébellion, vociféra Fortescu. Caïd Hamda-bel-Hassen, fais bien attention. Je vais envelopper ton douar et vous pousser tous au bordj. L'ordre que je donnerai est au bout de ta réponse. Livre l'homme de bonne volonté, sinon je le prends de force et alors gare la casse. S'il est innocent, on te le rendra.
En entendant ces mots, le nègre Salem saisit le bas du burnous de son maître et se prosternant: