Sous la neige

Part 9

Chapter 93,898 wordsPublic domain

Près de la sortie du village, des cris d'enfants leur arrivèrent. Et une bande traînant des luges s'éparpilla sur la place devant l'église.

-- J'ai idée que c'est leur dernière glissade pour un jour ou deux... -- dit Ethan, en regardant le ciel radouci.

Mattie ne répondit pas et il ajouta:

-- Nous aussi, la nuit dernière, nous devions aller luger.

Elle se taisait toujours, et poussé par l'obscur désir d'alléger la tristesse de leur dernière heure ensemble, il continua à bavarder.

-- C'est tout de même curieux que nous n'ayons descendu la côte qu'une fois depuis que vous êtes chez nous!

Elle répondit:

-- Je n'avais guère l'occasion d'aller au village...

-- C'est vrai...

Ils avaient atteint le sommet de la route de Corbury. Entre la vague masse blanche de l'église et le noir rideau que formaient les sapins des Varnum, la descente s'étalait au-dessous d'eux sans une luge sur son long parcours. Un élan insensé poussa Ethan à dire:

-- Est-ce que cela vous amuserait de descendre la côte maintenant!

Mattie eut un petit rire forcé.

-- Nous n'avons pas le temps!

-- Mais si, mais si!... Allons, venez!

Son seul désir était de retarder le plus possible le moment où il faudrait diriger l'alezan vers la gare des Flats.

Mattie balbutia: -- Mais la servante? Elle sera à la gare à nous attendre...

-- Eh bien! qu'elle attende!... Si ce n'était pas elle, ce serait vous... Venez donc!...

Il parlait avec un tel accent d'autorité que Mattie en parut subjuguée. Il sauta hors du traîneau, et elle descendit sans résistance, se bornant à dire:

-- Mais où trouverons-nous une luge?

-- J'en vois une là-bas, sous les sapins.

L'alezan se tenait paisiblement au bord de la route, inclinant sa vieille tête songeuse. Ethan le recouvrit de la peau d'ours; puis il saisit la main de Mattie et l'entraîna à sa suite vers la luge.

Elle s'y assit docilement et il prit place derrière elle. Ils étaient si près l'un de l'autre que les cheveux de Mattie lui frôlaient le visage.

-- Vous êtes bien, Mattie? -- lui cria-t-il, comme s'il y avait entre eux toute la largeur de la route.

Elle se retourna pour lui dire:

-- Il fait bien sombre... Êtes-vous sûr d'y voir?

Il eut un rire dédaigneux.

-- Je pourrais descendre cette côte les yeux fermés!

Cette audace sembla lui plaire, et elle rit avec lui.

Néanmoins, il attendit encore un moment, parcourant attentivement des yeux la longue descente, car c'était l'heure la plus trompeuse de la soirée, l'heure où la dernière clarté du ciel se confond avec la nuit naissante pour former une obscurité qui dénature les objets familiers et fausse les distances.

-- Allons! -- cria-t-il.

La luge partit d'un bond, et ils glissèrent à travers le crépuscule à une allure de plus en plus rapide. Devant eux la nuit creusait un gouffre noir, et l'air résonnait à leurs oreilles comme le chant d'un orgue.

Mattie ne bougeait pas, mais lorsqu'ils arrivèrent au tournant de la pente, là où le gros orme avançait son tronc menaçant, Ethan eut l'impression qu'elle se serrait davantage contre lui.

-- N'ayez pas peur, Mattie, -- cria-t-il avec un accent de triomphe, au moment où ils dépassaient le tournant dangereux et prenaient leur élan pour la deuxième pente.

Lorsqu'ils se trouvèrent au bas de la côte la vitesse du traîneau se ralentit, et il entendit le petit rire joyeux de Mattie.

Ils se mirent à remonter la côte à pie. Ethan, traînant la luge derrière lui, glissa son bras sous celui de Mattie.

-- Aviez-vous peur que je vous envoie contre l'orme? -- demanda-t-il avec un joyeux rire de gosse.

-- Vous savez bien que je n'ai jamais peur avec vous, -- répondit-elle.

L'étrange exaltation d'Ethan détermina un de ses rares mouvements de fanfaronnade.

-- C'est tout de même un endroit dangereux, -- reprit-il. -- Le moindre écart et nous étions fichus. Mais heureusement je sais mesurer les distances à une épaisseur de cheveu près. Je l'ai toujours su.

Elle murmura:

-- J'ai toujours dit que vous aviez l'oeil le plus sûr.

Autour d'eux une tranquillité profonde tombait avec l'obscurité sans étoiles, et ils s'appuyaient silencieusement l'un sur l'autre; mais à chaque pas de la montée, Ethan se disait: "C'est la dernière fois que nous nous promenons ensemble."

Lentement ils gravissaient la pente. Quand ils arrivèrent en face de l'église, il inclina la tête vers Mattie et lui demanda:

-- Êtes-vous fatiguée?

Elle répondit, haletante:

-- Non, c'était trop beau!

Pressant son bras contre le sien, il la guida vers les sapins de Norvège.

-- Je crois que cette luge appartient à Ned Hale. En tout cas, je vais la laisser où je l'ai trouvée.

Il traîna la luge jusqu'à la grille des Varnum et l'appuya contre la palissade. Lorsqu'il se releva, il sentit Mattie tout contre lui dans l'ombre.

-- Est-ce ici que Ned et Ruth se sont embrassés? -- lui souffla-t-elle, l'entourant de ses bras.

Ses lèvres cherchant celles d'Ethan, effleurèrent son visage, et il l'étreignit dans un brusque transport.

-- Au revoir... au revoir..., -- balbutia-t-elle, en l'embrassant de nouveau.

-- Oh, Matt! Je ne puis vous laisser partir!

C'était toujours le même cri qui lui échappait.

Elle se détacha de son étreinte, et il entendit ses sanglots.

-- Moi non plus, je ne peux pas partir! -- gémit-elle.

-- Matt, qu'allons-nous faire, qu'allons-nous faire?...

Ils se tenaient la main comme des enfants, et le corps fragile de Mattie était secoué de longs frissons désespérés.

Dans le silence nocturne ils entendirent cinq heures sonner à l'horloge de l'église.

-- Ethan, il est temps de partir! -- s'écria-t-elle.

Il l'attira contre lui.

-- Temps de partir? Vous ne pensez pas que je vais vous laisser partir maintenant?

-- Si je manque mon train, où irai-je?

-- Où irez-vous, si vous le prenez?

Elle se tut, ses mains inertes et glacées abandonnées dans celles d'Ethan.

-- A quoi cela sert-il désormais que l'un de nous aille quelque part sans l'autre? -- dit-il.

Elle demeura immobile, comme si elle ne l'avait pas entendu. Brusquement, elle se dégagea et jetant ses bras autour du cou d'Ethan, pressa une joue mouillée contre son visage.

-- Ethan! Ethan! il faut que vous me fassiez descendre une fois encore!...

-- Descendre... où?

-- Au bas de la côte... Tout de suite... -- reprit-elle, haletante. -- De façon à ce que nous ne la remontions plus jamais...

-- Mattie, au nom du ciel!... Qu'est-ce que vous voulez dire?

Elle mit ses lèvres tout contre l'oreille du jeune homme.

-- Droit sur le gros orme... Vous avez dit que vous le pouviez... Ainsi, nous n'aurons plus à nous séparer jamais....

-- Que dites-vous? Vous êtes folle!

-- Je ne suis pas folle, mais je le deviendrai si je dois vous quitter.

-- Oh! Mattie... Mattie... -- gémit-il.

Elle se cramponna à lui d'une étreinte plus serrée, son visage tout contre le sien.

-- Ethan, où irais-je si je vous quitte?... Je ne sais pas me débrouiller toute seule: c'est vous-même qui le disiez tout à l'heure. Il n'y a que vous qui m'ayez témoigné de la bonté... Et cette étrangère qui va coucher dans mon lit -- où je passais toutes les nuits à guetter l'instant où vous remonteriez.

Les mots qu'elle prononçait semblaient au jeune homme comme des lambeaux de chair arrachés de son propre coeur. Ils évoquèrent en lui la vision abhorrée de la ferme où bientôt il lui faudrait rentrer... de l'escalier qu'il aurait à gravir chaque nuit, et de la femme qui l'attendait.... Et le ravissement de l'aveu de Mattie, le fol étonnement de savoir enfin que tout ce qu'il avait éprouvé, elle aussi l'avait ressenti, lui rendit l'autre vision plus haïssable encore, et plus intolérable la pensée de cette autre existence...

Elle parlait toujours, par petites phrases entrecoupées de sanglots; mais depuis longtemps il ne l'entendait plus. Elle avait perdu son chapeau, et il lui caressait les cheveux. Il voulait que sa main en gardât un souvenir vivace, qui pût y sommeiller comme une graine en hiver... Une fois encore il rencontra ses lèvres et il lui sembla qu'ils étaient auprès de l'étang, sous un brûlant soleil d'août. Mais la joue qui effleura la sienne était froide et baignée de larmes; et il crut voir à travers la nuit la route des Flats, et entendre au loin le sifflement du train qui approchait.

Les sapins de Norvège les enveloppaient d'obscurité et de silence, comme si tous deux étaient déjà sous terre, dans leurs cercueils.

"Voilà ce que l'on doit éprouver quand on est mort", songea Ethan; puis il se dit: "Quand elle sera partie je n'éprouverai plus jamais rien..."

Tout à coup, il entendit hennir le vieil alezan de l'autre côté de la route: "Il doit se demander pourquoi nous ne rentrons pas souper"..., pensa Ethan.

-- Venez, -- supplia Mattie, en l'entraînant par la main...

La sombre violence de la jeune fille fit ployer la volonté d'Ethan. Elle lui apparut comme l'instrument même du destin. Il alla prendre la luge et sortit de l'ombre épaisse des sapins. Sur la route, la faible clarté du ciel lui fit cligner des yeux comme un oiseau de nuit. Devant eux, la pente était déserte. Tout Starkfield soupait, et personne ne traversait la place devant l'église. Le ciel, gonflé de l'humidité qui précède le dégel, abaissait ses lourdes nuées comme avant un orage d'été. Frome chercha à sonder l'obscurité, mais ses yeux lui semblèrent moins perçants, moins assurés que de coutume...

Il s'assit sur la luge et aussitôt Mattie vint se placer devant lui. Ses cheveux effleurèrent la bouche d'Ethan. Il étendit ses jambes et enfonça ses talons dans la neige pour maintenir le traîneau en place. Puis il saisit la tête de la jeune fille et l'inclina en arrière, sous ses lèvres...

Mais tout d'un coup il se dressa.

-- Levez-vous, Mattie, -- lui ordonna-t-il.

C'était le ton auquel elle obéissait toujours, mais cette fois elle ne bougea pas.

-- Non, non, non! -- répéta-t-elle avec véhémence.

-- Levez-vous!

-- Pourquoi?

-- Parce que je veux me mettre en avant.

-- Non, non! Comment pourriez-vous diriger?

-- Je n'ai pas besoin de diriger. Nous suivrons le chemin tracé.

Ils parlaient à voix basse, en murmures étouffés, comme si la luit les écoutait.

-- Levez-vous, levez-vous, -- insista-t-il.

Mais elle s'obstinait à répéter:

-- Pourquoi voulez-vous vous mettre en avant?

-- Parce que... parce que j'ai besoin de sentir vos bras autour de moi, -- balbutia-t-il.

Sa réponse parut la satisfaire, ou peut-être céda-t-elle à l'accent de sa voix. Elle se leva. Frome se pencha, cherchant de la main l'étroite bande de glace nivelée par la descente d'innombrables traîneaux; puis, soigneusement, il plaça les patins entre les ornières qui la bordaient. Debout à son côté, Mattie attendait. Il s'accroupit en avant de la luge, les jambes croisées, et Mattie, prenant place vivement derrière lui, l'entoura de ses bras. En sentant sur sa nuque l'haleine de la jeune fille, il frissonna, et se dressa à demi... puis, dans un éclair, il se souvint... Non! Elle avait raison, tout valait mieux que de se séparer. Il se pencha en arrière et attira les lèvres de Mattie sur les siennes...

Au moment même où ils partaient, le cheval hennit encore une fois. Cet appel familier et triste, et toutes les images confuses qu'il évoquait, remplirent la pensée d'Ethan durant la première partie du trajet. A mi-chemin, la route se creusait, puis il y eut une montée, suivie d'une longue descente vertigineuse. Comme ils prenaient leur élan pour cette deuxième descente, il sembla à Ethan qu'ils volaient véritablement, qu'ils volaient très haut dans la nuit nuageuse, avec Starkfield bien loin au-dessous d'eux, perdu dans l'espace comme un point imperceptible. Puis le gros orme surgit, comme s'il les guettait au tournant... Frome marmotta entre ses dents:

-- Nous l'atteindrons, je suis sûr que nous l'atteindrons...

Au moment où ils s'approchaient de l'arbre, Mattie resserra ses bras et Ethan eut l'impression que leurs deux sangs se confondaient. Une ou deux fois, la luge broncha quelque peu. Mais il s'inclina de côté, de façon à la diriger droit sur l'arbre, et il se répétait sans cesse: "Je suis sûr que nous l'atteindrons."

Des petites phrases que Mattie avait prononcées lui traversaient l'esprit, et paraissaient flotter dans l'air devant lui...

L'arbre se rapprochait, plus grand et plus menaçant... Comme ils piquaient sur lui, Ethan se dit: "Il nous attend... On dirait qu'il sait..."

Mais tout à coup le visage de sa femme, devenu subitement immense grimaçant, se dressa entre son but et lui; il fit un mouvement instinctif pour l'éviter. La luge obéit, mais il la ramena en ligne, la maintint droite et fonça sur la masse noire en saillie. Il eut conscience d'un dernier moment où l'air lui fouettait la figure comme des millions de fil de fer en feu. Puis il n'y eut plus que l'orme...

* * * * *

Le ciel était toujours obscur, mais en levant les yeux il vit au-dessus de lui une étoile, une seule. Vaguement, il essaya de la reconnaître. Était-ce Sirius... ou bien était-ce...? L'effort le fatigua à l'excès. Il referma ses paupières pesantes, et songea qu'il serait bien bon de dormir...

Le silence était si profond qu'il entendit le vagissement d'un petit animal quelque part sous la neige. C'était comme la plainte menue et craintive de la souris des champs, et Ethan se demandait distraitement ce que pouvait avoir la petite bête. Puis il comprit qu'elle devait souffrir, d'une souffrance si atroce qu'il lui semblait, mystérieusement, en ressentir la répercussion dans tous ses membres. Ayant vainement essayé de se retourner dans la direction d'où venait le bruit, il allongea le bras sur la neige.

Maintenant le bruit n'était plus qu'un souffle, dont il croyait sentir la chaleur sous sa main, reposée sur quelque chose de doux et de soyeux. La pensée de la souffrance de cet animal lui devint intolérable et il fit effort pour se lever, mais il ne put y arriver; un rocher, ou quelque lourde masse, pesait sur lui... Il continua cependant à tâtonner de la main gauche, cherchant à s'emparer de la petite bête. Mais subitement il s'aperçut que ce qui avait paru si doux à son toucher était la chevelure de Mattie, et qu'il avait maintenant une main sur son visage.

Il parvint à se mettre à genoux et le poids effroyable se déplaça avec lui. Il promena ses doigts sur la figure de la jeune fille. Il sentit alors que c'était des lèvres de Mattie que s'exhalait cette plainte...

Il pencha sa tête tout contre la sienne; il mit son oreille près de sa bouche et, dans l'obscurité il vit ses yeux s'ouvrir et l'entendit prononcer son nom.

-- Oh, Matt, j'étais si sûr que nous donnerions dans l'orme, dit-il en gémissant.

Et dans le lointain, là-bas sur la colline, il entendit le hennissement de l'alezan.

"Il faut que j'aille lui donner à manger", songea-t-il...

* * * * *

La voix geignarde cessa lorsque j'entrai dans la cuisine des Frome, et, des deux femmes qui y étaient assises, je ne pus deviner laquelle avait parlé.

L'une d'elles, à ma vue, dressa sa haute taille osseuse. Ce n'était pas pour m'accueillir -- car elle ne me lança qu'un rapide regard d'étonnement -- mais pour préparer le repas qu'avait retardé l'absence prolongée de Frome. Un peignoir d'indienne fripé pendait de ses épaules; de rares cheveux gris, tirés en arrière et maintenus par un peigne édenté, découvraient un front allongé. Ses yeux pâles et opaques ne révélaient rien et ne reflétaient rien, et ses lèvres étroites étaient de la même teinte jaunâtre que sa figure.

L'autre femme était plus petite et plus frêle. Elle se tenait tout recroquevillée dans son fauteuil, près du poêle. A mon entrée, elle tourna vivement la tête de mon côté, mais son corps demeura immobile. Ses cheveux étaient aussi gris que ceux de sa compagne et sa figure aussi exsangue et aussi ridée. Mais sa pâleur avait une nuance d'ambre, et des ombres bistrées creusaient ses tempes et accentuaient la minceur de ses narines. Sous sa robe informe, elle gardait une immobilité flasque, et ses yeux sombres avaient l'éclat maléfique particulier à ceux qui sont atteints d'une maladie de la moëlle épinière.

Même pour le pays, la cuisine des Frome était assez misérable d'aspect. La femme assise près du poêle se tenait dans un fauteuil défraîchi qui paraissait avoir été acquis à la vente d'un mobilier plus luxueux; mais les autres meubles étaient des plus humbles. Trois assiettes de porcelaine grossière et un pot à lait ébréché étaient placés sur une table graisseuse, tailladée de coups de couteau; contre les murs blanchis à la chaux, deux chaises de paille et un buffet de cuisine en bois blanc s'alignaient maigrement.

-- Bigre, il fait froid ici!... Le feu doit être éteint, -- dit Frome en s'excusant.

La grande femme osseuse, qui s'était dirigée vers le buffet, ne fit aucune attention à ces paroles; mais l'autre, de son fauteuil, répartit d'une voix aiguë et dolente:

-- Le feu vient seulement d'être arrangé à la minute... Zeena s'était endormie et elle a dormi si longtemps que j'ai bien failli geler avant de pouvoir la réveiller.

Je me rendis compte alors que c'était elle dont j'avais entendu la voix au moment où nous arrivions. Sa compagne, qui rentrait avec une terrine fêlée contenant les restes d'un _mince pie_[9] froid, posa sur la table ce plat peu appétissant sans avoir l'air d'entendre l'accusation portée contre elle.

Frome parut hésiter un moment, tendis qu'elle s'avançait; puis il me regarda et dit:

-- Ma femme, Mrs. Frome.

Après un nouveau silence, il se tourna vers la malade blottie dans le fauteuil et ajouta:

-- Miss Mattie Silver...

* * * * *

Mrs. Hale, âme sensible, me voyait déjà égaré sur la route des Flats et enseveli sous la neige. Sa satisfaction fut d'autant plus vive en me retrouvant sain et sauf le lendemain, et je vis que le danger que j'avais couru m'avait fort avancé dans ses bonnes grâces.

Grand fut son étonnement, ainsi que celui de la vieille madame Varnum, quand elles apprirent que le cheval d'Ethan Frome m'avait conduit à la gare de Corbury et m'en avait ramené à travers la plus effroyable trombe de l'hiver. Leur surprise augmenta encore lorsque je leur racontai que Frome n'avait hébergé la nuit précédente.

A travers leurs exclamations je devinais un secret désir de connaître les impressions que j'avais recueillies sous le toit des Frome, et je compris que le meilleur moyen de forcer leur réserve était de maintenir la mienne. Je me bornai donc à leur dire que j'avis été reçu très aimablement, et que Frome n'avait dressé un lit dans une pièce du rez-de-chaussée, laquelle paraissait avoir servi, autrefois, de bureau ou de cabinet de travail.

-- Évidemment, -- reprit Mrs. Hale, -- il se sera rendu compte que par un temps pareil il ne pouvait faire moins... Mais c'est égal, ça a dû lui coûter! Vous êtes sans doute le seul étranger qui ait mis les pieds dans cette maison depuis vingt ans. Le pauvre homme est fier, et il ne veut plus y admettre même ses plus vieux amis. Je crois bien que le docteur et moi nous sommes les seuls à y être encore reçus...

-- Vous y allez encore, Mrs. Hale? -- risquai-je.

-- J'y allais souvent après l'accident, dans les premières années de mon mariage; mais au bout de quelque temps j'eus l'impression que mes visites les rendaient plus malheureux. Puis les années passèrent, et j'eus moi-même des soucis... Cependant, j'y vais encore à l'approche du Nouvel An, et aussi une fois pendant l'été. Mais je tâche autant que possible de choisir un jour où Ethan est absent. C'est déjà assez pénible de voir les deux femmes assises l'une en face l'autre... mais sa figure à lui, quand il regarde sa maison délabrée, me fend l'âme!... C'est que, voyez-vous, mes souvenirs remontent à l'époque où sa mère vivait encore, avant tous leurs chagrins...

Pendant ce temps la vieille Mrs. Varnum était allée se coucher. Sa fille et moi, nous restâmes à causer, après le souper, dans l'austère _parlour_ aux chaises de crin noir.

Mrs. Hale me regardait de façon hésitante. Je m'imaginais qu'elle cherchait à deviner ce que j'avais su déchiffrer de cette histoire. Et je crus comprendre que si elle s'était tue si longtemps, c'était peut-être dans l'espoir qu'un jour quelqu'un verrait ce qu'elle avait été seule à voir. J'attendis que sa confiance en moi se fût affermie, puis je dis:

-- En effet, c'est bien pénible de les voir tous les trois ensemble dans cette maison...

Son front bienveillant se rembrunit, et elle fronça les sourcils.

-- Cela a toujours été terrible. Je me trouvais ici même au moment où on les remonta tous les deux. On coucha Mattie dans la chambre que vous occupez maintenant. Nous étions de grandes amies, elle et moi. Je devais me marier le printemps suivant, et il était convenu qu'elle serait ma demoiselle d'honneur... Quand elle reprit connaissance, je montai auprès d'elle et passai toute la nuit à son chevet. On lui avait donné des narcotiques, et elle sommeilla jusqu'au matin. Puis, à ce moment, elle revint à elle tout d'un coup, et me fixant de ses grands yeux, elle me dit... Oh! je ne sais pas pourquoi je vous raconte tout ceci, -- s'écria Mrs. Hale, s'interrompant brusquement.

Elle enleva ses lunettes, essuya la buée des verres et les plaça sur son nez d'une main mal assurée...

-- On sut le lendemain, -- continua-t-elle, -- que Zeena Frome avait renvoyé Mattie à l'improviste parce qu'elle avait engagé une servante... Les gens d'ici n'ont jamais bien compris comment il se faisait qu'Ethan et Mattie fussent en luge au moment où ils auraient dû être en route pour la gare des Flats. Moi-même je n'ai jamais su ce que Zeena en pensait: je ne le sais pas aujourd'hui. Personne ne connaît les pensées de Zeena... Quoi qu'il en soit, sitôt qu'elle apprit l'accident, elle accourut auprès de Frome, qu'on avait installé au presbytère. Et dès que les médecins l'autorisèrent à transporter Mattie, Zeena l'envoya chercher et la fit ramener à la ferme.

-- Et depuis lors, Mattie Silver y est toujours restée?

-- Elle n'avait nulle part d'autre où aller, -- répondit simplement Mrs. Hale.

Et mon coeur se serra en pensant aux dures nécessités qui pèsent sur les pauvres.

-- Oui, depuis ce jour elle a toujours vécu avec eux, -- continua Mrs. Hale, -- et Zeena a fait ce qu'elle a pu pour elle et pour Ethan. Ce fut un vrai miracle, quand on pense combien elle était malade elle-même... mais lorsqu'on eut besoin d'elle, elle parut comme ressuscitée. Non pas qu'elle ait jamais cessé de se droguer; même, elle a encore des crises de temps en temps. Cependant elle a trouvé la force de les soigner tous les deux depuis plus de vingt ans -- elle qui, avant l'accident, se croyait incapable de se soigner elle-même.

Mrs. Hale s'interrompit un moment... Je restais silencieux, absorbé dans la vision que ces mots évoquaient.

-- C'est épouvantable pour tous les trois, -- murmurai-je.

-- Oui, ce n'est pas gai... Ajoutez à cela qu'aucun d'eux n'est facile à vivre. Mattie l'était, avant l'accident: je n'ai jamais connu une plus douce nature. Mais elle a trop souffert... C'est ce que je réponds toujours quand on vient me raconter que son caractère s'est aigri. Quant à Zeena, elle a toujours été maniaque; mais c'est étonnant comme elle supporte la mauvaise humeur de Mattie... Je l'ai vu de mes propres yeux. Cependant les deux femmes se chamaillent parfois, et alors le visage d'Ethan fait pitié... Dans ces moments-là, je crois bien que c'est lui qui souffre le plus... En tout cas, ce n'est pas Zeena; elle n'en a pas le temps... C'est bien malheureux, -- termina Mrs. Hale, -- qu'ils soient tous trois renfermés dans cette cuisine. L'été, quand il fait beau, on roule Mattie dans le parlour, ou bien devant la porte de la maison, et les choses vont un peu mieux... Mais l'hiver, il y a le bois à économiser, car les Frome n'ont pas un centime de trop....

Mrs. Hale poussa un soupir de soulagement: elle semblait heureuse de s'être enfin déchargée de son secret. Je croyais qu'elle ne me dirait plus rien; mais elle céda tout à coup à un accès de complète franchise.