Sous la neige

Part 8

Chapter 83,949 wordsPublic domain

Le brouillard du matin s'était dissipé, et les champs neigeux s'étendaient sous le soleil comme un immense bouclier d'argent. C'était une de ces journées où le scintillement du froid est adouci comme par une vaporeuse buée de printemps. Chaque pas sur cette route évoquait pour Ethan le souvenir de Mattie. A toutes les branches nues se dessinant contre le ciel, et au fouillis roussâtre du talus qui bordait le chemin creux, flottaient les souvenirs de leur intimité passée. La roulade d'un oiseau dans un frêne au bord de la route résonna au milieu de l'air calme comme le rire même de la jeune fille: et le coeur d'Ethan se contracta, puis s'élargit à nouveau. Il sentit alors qu'à tout prix il fallait agir.

Soudain il se dit qu'Andrew Hale avait le coeur généreux, et que peut-être il reviendrait sur son refus s'il apprenait que l'état de santé de Zeena forçait les Frome à prendre une servante. Hale, après tout, était assez au courant de la situation d'Ethan pour que celui-ci pût, sans un trop grand sacrifice d'amour-propre, tenter une nouvelle démarche. Et d'ailleurs, dans ce drame passionné qui se jouait en son âme, de tels scrupules ne comptaient plus guère.

Plus il songeait à son projet, plus celui-ci lui semblait réalisable. S'il pouvait parler à Mrs. Hale, il était certain du succès; et avec cinquante dollars en poche rien ne pourrait plus l'empêcher d'accompagner Mattie...

Pour le moment, l'essentiel était d'atteindre Starkfield avant que Hale ne partît pour son travail. Frome savait que l'entrepreneur devait quitter le village de bonne heure afin d'aller surveiller une construction sur la route de Corbury. Les longues enjambées du jeune homme devinrent plus rapides à mesure que ses pensées s'accéléraient, et, comme il arrivait au pied de la montée de la School House, il vit au loin le traîneau du constructeur. Il hâta le pas, mais en approchant il s'aperçut que le traîneau était conduit par le plus jeune fils de Hale. A son côté se trouvait Mrs. Hale, si emmitouflée qu'elle ressemblait à un gros cocon de chenille auquel on aurait mis des lunettes. Ethan leur fit signe d'arrêter, et Mrs. Hale se pencha vers lui, souriant de toutes ses bonnes rides roses.

-- Mr. Hale? Je crois bien. Vous le trouverez à la maison. Il n'est pas à son travail ce matin... Il s'est réveillé avec un peu de lombago, et je viens de lui poser un des emplâtres du docteur Kidder, en lui recommandant de ne pas quitter le coin du feu.

Jetant un regard maternel sur Frome, elle se pencha davantage pour ajouter:

-- Mr. Hale vient justement de m'apprendre que Zeena a été à Bettsbridge consulter un nouveau médecin. Je suis vraiment désolée qu'elle soit toujours si souffrante. J'espère que le docteur Buck lui fera du bien. Je ne connais personne dans le pays qui ait été plus éprouvé que Zeena. Je dis souvent à mon mari que je ne sais pas ce qu'elle serait devenue si vous n'aviez pas été là. Je le disais déjà autrefois, à propos de votre mère. Vous avez toujours eu la vie bien dure, mon pauvre Ethan...

Elle le salua d'un dernier petit signe de tête amical, tandis que son fils encourageait le cheval de la voix. Ethan demeura au milieu de la route, et regarda le traîneau s'éloigner...

Il y avait longtemps qu'on ne lui avait parlé avec autant de bonté. La plupart des gens étaient indifférents à ses soucis ou enclins à trouver tout naturel qu'un jeune homme de son âge eut porté sans murmurer le fardeau de trois existences avortées. Mais Mrs. Hale lui avait dit: "Vous avez toujours eu la vie bien dure, mon pauvre Ethan...", et il se sentait moins isolé dans son malheur. Puisque les Hale le plaignaient, ils répondraient sûrement à son appel...

Il se remit en marche, mais au bout de quelques mètres le sang lui monta brusquement au visage. Pour la première fois, à la clarté des mots qu'il venait d'entendre, il discernait nettement ce qu'il était sur le point de faire. Il était parti de chez lui avec l'intention de profiter de la sympathie des Hale pour leur soutirer, sous un faux prétexte, l'argent qui lui eût permis d'enlever Mattie Silver. C'était là la raison secrète qui l'avait conduit à Starkfield...

Il perçut brusquement l'extrémité à laquelle sa folie l'avait porté; et aussitôt la folie tomba, et sa vie lui apparut telle qu'elle était réellement. Il était un homme pauvre, le mari d'une femme malade, que son abandon eût laissée seule et sans ressources; et même s'il avait eu le coeur de l'abandonner, il n'eut pu le faire qu'en abusant deux braves gens qui lui avaient témoigné de la sympathie.

Il rebroussa chemin et reprit lentement la route de la ferme.

IX

Daniel Byrne était assis dans son traîneau, devant la porte. Son cheval gris piétinait la neige et secouait sans cesse sa longue tête méchante.

Ethan rentra dans la cuisine. Il trouva sa femme auprès du poêle. Sa tête était enveloppée d'un châle, et elle lisait un livre intitulé: _Les maladies de rein et leur guérison_, pour lequel Ethan avait dû payer, quelques jours auparavant, un assez lourd port supplémentaire.

A son entrée, Zeena demeura immobile, les yeux toujours fixés sur son livre. Il attendit un instant, puis il lui demanda:

-- Où est Mattie?

Tout en continuant de lire, elle lui répondit:

-- Elle est sans doute en train de descendre sa malle.

Le sang colora le visage de Frome.

-- Elle descend sa malle... toute seule?...

-- Jotham Powell est reparti pour le taillis et Daniel Byrne n'ose pas quitter son cheval...

Ethan n'écouta même pas la fin de la phrase. Il grimpa l'escalier d'un trait. La porte de la chambre de Mattie était fermée et il hésita une seconde sur le palier.

-- Matt, -- dit-il à voix basse.

Elle ne répondit pas et il posa la main sur le loquet. Il n'avait pénétré qu'une fois dans la chambre de la jeune fille. C'était au début de l'été, quand il y était entré pour couler du plâtre au bord du toit. Mais il conservait dans sa mémoire le souvenir fidèle de tout ce qu'il y avait vu: le lit étroit avec son couvre-pied rouge et blanc, la jolie pelote sur la commode, et, au mur, une photographie agrandie de sa mère, dans un cadre de métal argenté, surmonté de monnaies du pape.

Maintenant tout ce qui lui appartenait avait été enlevé de la pièce: elle était aussi nue, aussi peu accueillante que lorsque Zeena y avait introduit la jeune fille le jour de son arrivée. La malle était au milieu du parquet et Mattie était assise dessus, vêtue de sa robe des dimanches. Elle tournait le dos à la porte et cachait sa figure entre ses mains. A travers ses sanglots elle n'avait point entendu l'appel de Frome, et elle n'entendit son pas qu'au moment où il lui posa les mains sur les épaules.

-- Oh! Matt... je vous en supplie... ne pleurez pas ainsi...

Elle sursauta, se dressa, et tourna vers lui son visage baigné de larmes.

-- Ethan... je croyais que je ne vous reverrais plus!...

Il la prit dans ses bras, la serra contre lui et d'une main tremblante caressa les cheveux épars sur son front.

-- Ne plus me revoir... Que voulez-vous dire?...

Entre deux sanglots elle reprit:

-- Vous aviez prévenu Jotham qu'on ne vous attendit pas pour le dîner, et alors j'ai cru...

Il acheva la phrase avec amertume:

-- Vous avez cru que j'avais l'intention de ne pas revenir?

Sans répondre, elle se pendit à son cou. Il posa les lèvres sur ses cheveux, qui avaient la souplesse et la douceur de certaines mousses sur des pentes tiédies, et qui dégageaient la senteur aromatique de la sciure de bois au soleil.

A travers la porte ils entendirent la voix de Zeena qui criait:

-- Daniel Byrne dit que vous ferez bien de vous dépêcher si vous voulez qu'il emporte votre malle.

Ils s'écartèrent l'un de l'autre, le visage navré. Des mots de révolte montèrent aux lèvres de Frome, mais y moururent. Mattie chercha son mouchoir et se sécha les yeux; puis, se penchant, elle saisit une des poignées de la malle.

Ethan l'écarta aussitôt.

-- Laissez cela, Mattie, -- ordonna-t-il.

Elle répondit:

-- Il faut être deux pour pouvoir tourner le coin...

Ethan, sans plus discuter, s'empara de l'autre poignée, et ensemble ils portèrent la malle sur le palier.

-- Maintenant, laissez-moi faire, -- dit-il.

Il chargea le colis sur son épaule, descendit l'escalier et traversa la cuisine. Zeena, toujours assise auprès du poêle, s'était replongée dans sa lecture: elle ne leva même pas les yeux quand il passa. Mattie le suivit jusqu'à la porte d'entrée et l'aida à placer la malle à l'arrière du traîneau. Puis, à côté l'un de l'autre, ils demeurèrent sur le seuil à regarder Daniel Byrne s'éloigner au grand trot de son cheval impatient.

Il semblait à Ethan que son coeur était ligotté par des cordes qu'une main invisible resserrait à chaque tic tac de la pendule. Deux fois il ouvrit la bouche pour adresser la parole à Mattie, et deux fois le souffle lui manqua. Enfin, comme elle se retournait pour rentrer il posa la main sur son bras et la retint.

-- Je vous conduirai moi-même, Mattie, -- dit-il.

Elle murmura à mi-voix:

-- Je crois que Zeena préférerait que j'aille avec Jotham.

-- Je vous conduirai moi-même, -- répéta-t-il.

Sans répondre, elle rentra dans la cuisine.

Au repas de midi, Ethan fut incapable de manger. Dès qu'il levait les yeux il voyait devant lui le visage pincé de Zeena, et le sourire qui faisait remonter les coins de ses lèvres étroites. Elle mangeait abondamment, déclarant que le temps doux l'avait remontée; et elle, qui d'habitude n'encourageait guère l'appétit de Jotham Powell, insista pour qu'il reprit des flageolets.

Le repas achevé, Mattie, comme à l'ordinaire se mit à débarrasser les couverts et à laver la vaisselle. Zeena, après avoir donné au chat sa pâtée, était revenue s'installer auprès du feu. Enfin, Jotham Powell, qui demeurait toujours le dernier à table, quitta lentement sa chaise et se dirigea vers la porte.

Sur le seuil il se retourna et s'adressant à Ethan:

-- A quelle heure dois-je venir prendre Mattie? -- demanda-t-il.

Ethan se tenait auprès de la fenêtre; il bourrait machinalement sa pipe, tout en regardant Mattie aller et venir. Il répondit:

-- Je la conduirai moi-même.

Il vit la rougeur monter aux joues de la jeune fille, tandis que Zeena levait brusquement la tête.

-- J'aurais besoin de vous cet après-midi, Ethan, -- dit-elle, -- Jotham conduira Mattie à la gare.

Mattie implora Frome du regard, mais il répéta d'un ton bref:

-- Je la conduirai moi-même.

Zeena reprit:

-- J'ai besoin de vous pour réparer le poêle de la chambre de Mattie, avant que la servante n'arrive. Voici plus d'un mois qu'il ne tire plus.

Ethan repartit sur un ton indigné:

-- Ce qui suffisait pour Mattie est bien assez bon pour une servante.

Zeena poursuivit avec la même douceur monotone:

-- Elle m'a dit qu'elle avait l'habitude de servir dans des maisons chauffées au calorifère.

-- Elle aurait mieux fait d'y rester, -- lança-t-il.

Et se tournant vers Mattie, il ajouta d'une voix dure:

-- Vous vous tiendrez prête pour trois heures. J'ai à faire à Corbury.

Jotham Powell s'était déjà mis en route pour l'écurie. Ethan le suivit. Ses tempes battaient, et il était aveuglé par une rage muette. Il se mit à l'ouvrage, sans savoir quelle force le dirigeait ne comment ses pieds et ses mains exécutaient ses ordres. Ce ne fut qu'au moment où il sortit l'alezan et le fit entrer dans les brancards du traîneau qu'il reprit conscience de ses actes. Tandis qu'il passait la bride par dessus la tête du cheval et qu'il enroulait les traits autour des brancards, il se souvint de l'après-midi où il avait fait les mêmes préparatifs pour aller au devant de Mattie, aux Flats, il y avait un peu plus d'un an. Comme aujourd'hui le temps avait été doux, avec un souffle de printemps dans l'air. L'alezan, tournant vers lui le même grand oeil cerclé de noir, se frottait le museau contre la paume d'Ethan de la même façon... Un à un les jours qui s'étaient écoulés se dressèrent tous devant lui.

Il jeta la peau d'ours dans le cutter, puis il y grimpa, et gagna la maison. Il trouva la cuisine vide; seuls, le sac de Mattie et son plaid étaient placés auprès de la porte. Il alla jusqu'au pied de l'escalier et prêta l'oreille. Aucun bruit ne venait du premier étage, mais peu de temps après il lui sembla entendre remuer quelqu'un dans son "cabinet de travail". Il poussa la porte: Mattie, en chapeau et en jaquette, se tenait debout près de la table, lui tournant le dos.

A son approche elle tressaillit et se retourna vivement.

-- Est-il temps de partir? -- dit-elle.

-- Que faites vous ici, Matt?

Elle le regarda timidement:

-- Je jetais un dernier coup d'oeil... voilà tout, -- répondit-elle avec un sourire hésitant.

Ils gagnèrent la cuisine en silence. Ethan prit le sac et le plaid.

-- Où est Zeena? -- demanda-t-il.

-- Elle est montée dans sa chambre tout de suite après le repas. Elle se plaignait encore de ses douleurs, et elle a défendu qu'on la dérangeât.

-- Elle ne vous a pas dit adieu?

-- Non... C'est tout ce qu'elle a dit.

Ethan regarda lentement autour de lui. Il songeait, en frissonnant, que dans quelques heures, il rentrerait seul dans cette maison. Puis un sentiment d'irréalité s'empara de lui à nouveau, et il ne put croire que la jeune fille se trouvait là pour la dernière fois.

-- Allons, venez! -- dit-il, d'une voix presque enjouée; et il ouvrit la porte.

Il plaça le sac dans le traîneau et sauta sur la banquette. Mattie s'installa à côté de lui, et il se pencha pour l'envelopper dans la couverture.

-- Hop! en route! cria-t-il au cheval. Il secoua les guides et le vieil alezan partit d'un pas tranquille.

-- Nous avons tout le temps de faire une belle promenade, -- fit-il; et cherchant la main de la jeune fille sous la fourrure, il la serra doucement. Le sang lui brûlait le visage, et la tête lui tournait comme si, par un jour de grand froid, il était entré boire un verre au bar de Starkfield.

La barrière franchie, au lieu de gagner le village, il prit à droite dans la direction de Bettsbridge. Mattie demeurait silencieuse et ne manifesta aucune surprise; mais après un moment, elle dit:

-- Vous allez faire le tour par Shadow Pond, n'est-ce pas?

Il se mit à rire et répondit:

-- Je savais bien que vous aviez deviné!

Elle se blottit sous la peau d'ours, de telle sorte que, lorsqu'Ethan, engoncé dans sa pelisse, la regardait de côté, il pouvait tout juste apercevoir le bout de son nez et une boucle brune que voltigeait. Ils cheminèrent lentement entre les champs qui miroitaient sous le soleil pâle; puis ils s'engagèrent dans un chemin de traverse bordé de pins et de mélèzes. Au loin, devant eux, s'étendait une ligne de montagnes dont les ondulations blanches, marbrées de futaies brunes, se déroulaient contre le blanc horizon d'hiver. Puis le chemin s'enfonça dans un bois de sapins. Leurs fûts rougissaient à la lueur du soleil couchant, et projetaient sur la neige des ombres d'un bleu transparent.

Sous le toit des arbres, la brise ne se faisait plus sentir. Une tiédeur paisible semblait tomber des branches avec la chute des aiguilles. La neige était si pure que les pattes des petites bêtes, putois, écureuils, oiseaux, avaient tracé sur elle des arabesques légères et dentelées. Les pommes de pin bleuissantes, à moitié enfouies dans cette blancheur immaculée, s'en détachaient avec le dur relief d'ornements de bronze.

Ethan conduisait en silence, poussant le cheval vers un endroit où les sapins s'espaçaient; puis il arrêta le traîneau et fit descendre Mattie.

Tous deux se mirent à marcher entre les troncs aromatiques. La neige durcie craquait sous leurs pas. Ils atteignirent enfin un étang aux rives escarpées et revêtues d'arbres. Une colline abrupte, au soleil couchant, allongeait une ombre conique sur la surface gelée de l'eau: cette ombre avait donné son nom à l'étang. C'était un endroit sauvage et retiré, d'où se dégageait une mélancolie morne semblable à celle qui oppressait le coeur d'Ethan.

Parcourant du regard la rive caillouteuse, il découvrit un tronc d'arbre abattu, à moitié enseveli dans la neige.

-- C'est ici que nous étions assis le jour du pique-nique, -- lui rappela-t-il.

Il s'agissait d'une des rares parties de plaisir auxquelles les deux jeunes gens avaient participé, d'un pique-nique organisé par leur paroisse et qui, durant une longue après-midi d'été, avait rempli d'une gaieté bruyante le petit bois isolé.

Mattie avait prié Frome de l'accompagner et il avait refusé. Mais vers le coucher du soleil, en descendant de la montagne, où il avait été abattre des arbres, il fut surpris par quelques joyeux lurons de la bande et entraîné jusqu'à l'étang. Il avait retrouvé Mattie entourée de jeunes gens en gaîté, qui préparait du café sur un feu de bohémien. Sous le large bord de son chapeau de paille sa figure ambrée, aux reflets roses, brillait comme une mûre sauvage. Ethan se souvint de s'être senti tout honteux à l'idée de se présenter devant elle dans ses habits de travail. Puis il se rappela la lueur de joie que avait illuminé les yeux de Mattie à son approche, et la façon dont elle s'était détachée du groupe pour venir au-devant de lui, une tasse à la main. Ils s'étaient assis tous deux sur le tronc abattu près de l'étang, et elle s'était aperçue qu'elle avait perdu son médaillon en or. A sa prière tous les jeunes gens s'étaient lancés à la recherche du bijou; ce fut Ethan qui le découvrit le premier, brillant à travers la mousse épaisse...

C'était tout... Mais toute leur intimité était faite de pareils instants de rapprochement muet, où, étonnés et attendris, ils rencontraient le bonheur comme s'ils eussent surpris un papillon dans les bois dénudés et neigeux.

-- C'est ici que j'ai retrouvé votre médaillon, -- dit Ethan, enfonçant le pied dans une touffe épaisse de myrtilles.

-- Je n'ai jamais vu un oeil comme le vôtre, -- répondit-elle.

Elle s'assit sur le tronc d'arbre, au soleil; et Ethan se mit à son côté.

-- Vous étiez jolie comme un coeur avec votre chapeau rose, lui dit-il.

Toute heureuse, elle répliqua en riant:

-- C'était sans doute le chapeau...

Jamais encore ils n'avaient manifesté aussi ouvertement la sympathie qu'ils ressentaient l'un pour l'autre. Ethan eut un instant l'illusion qu'il était libre et qu'il faisait la cour à la jeune fille qu'il rêvait d'épouser. Il regarda les cheveux de Mattie il éprouva le désir de les caresser de nouveau. Il aurait voulu lui dire qu'ils embaumaient la senteur des bois... mais il ne savait pas exprimer de pareilles choses.

Brusquement, Mattie se leva:

-- Il ne faut pas que nous restions ici plus longtemps...

Il continuait de la considérer vaguement, encore à demi perdu dans son rêve.

-- Oh, nous avons bien le temps, -- répondit-il.

Ils se regardaient tous les deux comme si chacun avait tendu toutes ses forces pour saisir et emporter dans ses yeux l'image de l'autre. Il y avait certain mots qu'Ethan voulait prononcer avant qu'ils ne se séparassent, mais il ne pouvait les lui dire dans cet endroit tout imprégné de leur bonheur passé. Il se détourna, et suivit Mattie en silence jusqu'au traîneau... Comme ils se remettaient en route, le soleil disparut derrière la colline, et les fûts rouges des sapins devinrent gris...

Pour regagner la route de Starkfield, ils suivirent un chemin sinueux à travers champs. Sous le ciel découvert une pâle lumière s'attardait, et le rouge glacé du couchant illuminait encore les hauteurs lointaines. Les bouquets d'arbres épars sur la plaine neigeuse se serraient l'un contre l'autre, comme des oiseaux cachant leurs têtes sous leurs plumes ébouriffées. Le ciel, en pâlissant, s'exhaussait, et la terre paraissait plus déserte.

Comme le traîneau débouchait sur la grande route, Ethan parla enfin:

-- Matt, qu'avez-vous l'intention de faire?

Elle hésita un moment, puis elle dit:

-- J'essaierai de trouver une place dans un magasin.

-- Vous savez bien que c'est impossible. La fatigue et le manque d'air ont déjà failli vous tuer.

-- Je suis beaucoup plus forte qu'à mon arrivée ici.

-- Et maintenant vous allez gaspiller toute la santé que vous avez regagnée!

A cela il n'y avait rien à répondre, et ils continuèrent leur route sans parler.

A chaque tournant un souvenir embusqué se dressait devant Ethan et Mattie, comme pour leur barrer le chemin: ici ils avaient ri, là ils s'étaient tu ensemble.

-- Parmi les parents de votre père, n'y a-t-il personne qui pourrait vous aider?

-- Aucun à qui je voudrais le demander.

Il baissa la voix pour dire:

-- Vous savez que je ferais tout au monde pour vous, si je le pouvais...

-- Oui, je le sais...

-- Mais je ne puis rien...

Elle se tut: mais il sentit un léger tremblement de l'épaule appuyée contre la sienne.

-- Oh, Mattie, si seulement j'avais pu partir avec vous, comme je l'aurais fait!

Brusquement elle se tourna vers lui, et tira de son corsage une feuille de papier.

-- Ethan... voilà ce que j'ai trouvé... -- balbutia-t-elle.

Malgré l'obscurité croissante il reconnut la lettre à sa femme, commencée la nuit précédente et qu'il avait oublié de déchirer. A son étonnement se mêla un mouvement de joie sauvage.

-- Mattie!... -- s'écria-t-il, -- si ça avait été possible, auriez-vous consenti?

-- Oh, Ethan, Ethan... à quoi bon en parler?

D'un mouvement soudain, elle déchira la lettre: les morceaux volèrent sur la neige.

-- Dites, Mattie, dites! Je vous en prie...

Elle demeura un instant sans répondre, puis, d'une voix si basse qu'il dût pencher la tête pour l'entendre:

-- J'y ai pensé parfois dans les nuit d'été, quand le clair de lune remplissait ma chambre et m'empêchait de dormir.

Le coeur d'Ethan tressaillit d'ivresse.

-- Vous y songiez déjà, l'été dernier?

Comme si depuis des mois la date était gravée dans sa mémoire, elle répondit aussitôt:

-- La première fois, ce fut à Shadow Pond...

-- C'est pour cela que vous m'avez donné ma tasse de café avant les autres?

-- Je ne sais pas... L'ai-je fait? J'étais navrée lorsque vous avez refusé de m'accompagner au pique-nique: et quand je vous vis arriver je me suis dit: -- Il a peut-être pris ce chemin pour me retrouver... Et j'en étais toute heureuse...

Ils se turent à nouveau. Ils s'étaient engagés dans le chemin creux qui longeait la scierie d'Ethan. A mesure qu'ils avançaient sous les lourdes branches des sapins du Canada, le crépuscule descendait, tombait sur eux comme un voile noir.

-- J'ai pieds et poings liés, Mattie... Je ne peux rien faire, -- reprit Ethan.

-- Vous m'écrirez quelquefois, Ethan...

-- A quoi bon écrire? J'ai besoin, quand j'étends la main, qu'elle vous rencontre. J'ai besoin d'agir pour vous et de vous soigner, j'ai besoin d'être là quand vous êtes malade et que vous vous sentez seule...

-- Soyez sûr que je me tirerai d'affaire...

-- Vous n'avez pas besoin de moi, vous voulez dire? Vous vous marierez, sans doute?

-- Oh, Ethan! -- s'écria-t-elle.

-- Je ne sais pas ce que vous me faites éprouver, Mattie, mais plutôt que de vous voir mariée, j'aimerais mieux vous savoir morte.

-- Oh, je voudrais l'être, je voudrais l'être! -- s'écria-t-elle, dans un brusque accès de sanglots.

Il l'entendit pleurer, et sa rage sombre tomba... Il se sentait tout honteux.

-- Ne parlons pas ainsi, -- murmura-t-il.

-- Pourquoi pas, puisque c'est la vérité?... Je n'ai pas cessé une minute d'y penser, toute la journée...

-- Taisez-vous, Mattie! Je vous défends!...

-- Il n'y a que vous qui m'ayez témoigné de la bonté...

-- Ne dites pas cela non plus, quand je ne peux même pas lever un doigt pour vous!

-- Oui; mais cela n'en est pas moins vrai...

Ils étaient arrivés en haut de la School House Hill. Au dessous d'eux Starkfield s'étendait dans le crépuscule. Un cutter qui venait du village les croisa avec un joyeux bruit de grelots. Ils se raidirent et regardèrent droit devant eux, la face rigide. Dans la grande rue, les lumières commençaient à briller aux fenêtres. Quelques villageois attardés regagnaient leurs portes. Ethan toucha du fouet l'alezan, qui repartit d'un trot paresseux.