Part 3
Je ne veulx point nier que je ne sois bien aise d'entendre que je vous aye approuve mon devoir, car aussy à la verité y ay-je faict entierement ce que j'ay peu, sans aultrement en esperer recompense. Car le plus grand loier que j'en sçaurois recevoir à mon gré, est que mon service soit agreable à un peuple sy honorable.
Scipion.
Retirez vous un peu à part vous aultres, et nous laissez icy Masinissa et moy tous seulz.
Dames.
Tirons nous un peu à l'escart jusques à ce que nous saichons ce qui devra estre de Sophonisba.
Scipion.
Je pense Roy Masinissa que ce qui vous convia à me porter amitié, premierement fut que vous cuidastes voir en moy quelque umbre et apparance de vertu, et vous à ceste amitié conduict à commetre vostre personne propre et toute vostre esperance en ma foy: mais il fault que vous sachiez que de toutes les louables qualitez qui apparoissent en moy, si aucune en y a nulle aultre ne me donne contentement n'y ne me rend tant honoré, comme faict la temperance et continence de commander à tous appetitz de volupté. Pourtant desirerois-je que vous aussy semblablement adjoustissiez encores celle la, aux autres grandes que vous avez. Car soiez asseuré que les voluptez qui nous environnent et aissaillent de tous costez, sont plus à craindre en l'aage ou vous et moy nous trouvons maintenant, que ne sont pas les ennemys armez: et que celluy qui avec la temperance refrene ces cupiditez, et ce dompte soymesmes, merite plus de louange et de gloire, Que celluy qui avec les armes au poing surmonte ses ennemys. Or quant à ce que vous avez faict en mon absence tant de la personne vaillamment, que de bon sens prudemment, je l'ay tousjours voulentiers publicquement presché, et me demourera eternellement fiché en la memoire, mais quant au reste, j'ayme mieulx que vous le repensiez à part en vous mesmes qu'en le vous disant vous faire rougir la face de honte. Cela vous diray-je bien seulement, que Sophonisba est prisonniere et proye du peuple Romain: et par consequent que vous ne povez disposer d'elle en aucune maniere. Pourtant vous admoneste-je que promptement vous la m'envoiez à cause qu'il me la fault au premier jour envoier à Rome. Parquoy si d'avanture vous avez mis legerement vostre amour en elle, surmontez en cest endroit vostre dereiglé appetit, et vous donnez garde de deshonnorer (avec ce seul vice d'incontinence) tant d'autres belles vertuz que vous avez: ny ne vueillez perdre ou obscurcyr la grace de tant de bons services que vous avez cy devant faicte au peuple Romain, par ceste seule faute trop plus grande que n'est l'occasion d'icelle.
Autre partie de l'argument de ceste Tragedie.
Masinissa.
Je vous respondray en peu de parolles, seigneur Scipion, à fin que vous ne me condamniez ainsi sans avoir ouy mes raisons. Ce n'a point esté appetit desordonné qui m'a induit à contracter ce que j'ay faict avec Sophonisba: ains à esté genereuse pitié, et l'estimez en cela ne faire point de faulte, mesmement contre le peuple Romain. Je sçay bien que vous estes assez adverty comme le pere d'elle me la promit en mariage premierement: mais Siphax qui depuis en devint amoureux feit tant par ses menaces qu'elle me fut ostée par les seigneurs du Senat de Carthage pour la luy donner: Dont je conceu en moy un tel despit que tousjours depuis je luy en ay faict la guerre: Et à la fin me suis joinct pour cest effect avec vous, la ou vous sçavez comme je me suis porté: et comme j'ay prins prisonnier Hanno: et fuz cause de rompre la gendarmerie de Carthage pres la tour que feit edifier le Roy de Syracine Agathocles. Et depuis quand vous defeistes Hasdrubal en bataille vous sçavez comment j'ay trouvé moyen de vous descouvrir tous les conseilz des ennemys, et comme seul avec mes gens je feis teste à l'armée de Siphax. Mais quel besoing est il de vous raconter par le menu en combien de lieux je vous ay faict service, entendu que nul aultre ne le sçait mieux que vous. Pourtant vous diray-je seulement que sur la confiance d'iceux j'ay prins ma femme qu'un autre m'avoit emblée, à quoy faire m'a encores donné hardiesse ce que par plusieus fois vous m'avez faict promesse de me rendre tout ce que Siphax occupoit du mien. Et si ma propre femme ne m'est restituée que puis-je esperer que lon me rende plus? Toute l'Europe anciennement print les armes, et passa la mer avec plus de mille vaisseaux, et demoura plus de dix ans au siege devant Troye la grande Jusques à ce qu'elle feut prinse, arse, et bruslée: pour faire rendre à Menelaus sa femme Heleine, Qui volontairement s'en estoit fuye avec Paris Alexandre, en la compaignie du quel elle avoit ja bien esté l'espace de vingt ans: et vous ne me voulez pas rendre ceste cy que Siphax m'a ostée par force, et par tromperie il n'y a que trois ans: et qui point n'a esté reconquise avec tant de travaux. Je vous prie au nom des Dieux ne me refusez point un don qui si peu vous couste, et à moy est si cher. Et ne s'estende le courroux et la haine que vous portez à Carthage jusques aux femmes: Ains aient mes services tant de pouvoir envers vous qu'ilz luy Impetrent grace et pardon de son offence, pour tascher de bien faire à son pays: car il est bien raisonnable que pour l'amour d'un bon lon face grace à un mauvais: mais c'est contre tout droict et toute raison, punir un Innocent pour le mesfaict d'autruy.
Raisons de Scipion contre Masinissa.
Scipion.
Qui ne sçauroit certainement de quel costé seroit le tort, oyant ce que vous venez de discourir, mal-aisement se pourroit persuader que je ne l'eusse: mais celuy n'est pas le plus juste, ny n'a le meilleur droict, qui mieux sçait collorer de belles parolles, ce, à quoy le pousse son desir: Ains est celuy qui jamais ne se depart de la verité. Or si Sophonisba estoit vostre femme, comme vous dictes, sans point de doubte je la vous rendrois: Car vous sçavez que je vous donnay Hanno l'un des principaulx chefz de Carthage pour (en eschange de luy) retirer vostre mere prisonniere: et tout aussitost que nous eusmes reconquis le Royaume des Massiliens, que je sçavois à la verité estre vostre, je le vous remis entre mains. Mais encores que Sophonisba vous eust esté promise en mariage avant que à Siphax, Ce n'est pas, à dire qu'elle soit vostre femme pourtant: car une simple promesse ne faict pas le mariage: vous n'avez point eu enfans d'elle comme Menelaus en avoit eu d'Heleine. Davantage si elle estoit vostre femme quel besoing estoit il doncq de l'espouser une aultre fois, et si soubdainement en faire les nopces dedans la ville, mesmes capitalle de vostre ennemy, et au meillieu du bruit et du tumulte des armées. Et pourquoy fut ce que des le commancement quand vous me declarastes tout ce qui vous appartenoit vous ne me parlastes onques d'elle? Cela tesmoigne assez qu'elle n'estoit point vostre, ains espouse legitime de Siphax: lequel ayant esté vaincu et prins soubz l'adveu de ma fortune, et soubz la conduite de mes enseignes, sa personne, sa femme, ses villes et pays, et generallement tout ce qu'il possedoit en ce monde, vient à estre proie et conqueste du seul peuple Romain: et est force que luy et sa femme, encores qu'elle ne fut point Carthaginoise, et que son pere ne fut l'un des chefz de noz ennemys, aillent à Rome, pour y recevoir la sentence telle qu'il plaira au senat et au peuple Romain attendu mesmement que ce à esté elle qui nous à soustrait un Roy, lequel paravant estoyt nostre amy, et la encores de puis incité à prendre temerairement les armes contre nous, au moyen de quoy il n'est plus en ma puissance d'en disposer. Et pourtant envoiez la moy sans plus attendre. Et ne vous entremetez plus de vouloir retenir à force ce qui est au peuple Romain: Mais si amyablement vous desirez obtenir quelque chose de luy, dictes le moy, car j'en escriray pour vous affectueusement au Senat.
Masinissa.
Puis qu'ainsy est que je vous voy resolu en ce propos de la vouloir (comment que ce soit) avoir, je n'en contesteray plus contre vous. Car je veux que non seulement d'elle, ains encores de ceste mienne personne, vous puissiez tousjours disposer à vostre plaisir. Mais bien vous veulx-je supplier de n'estre point mal contant si je cherche d'aquiter ma parolle et ma foy, laquelle avant qu'y bien penser j'ay oubligée un peu trop soudainement.
Scipion.
Ceste responce est digne de vous, si en faictes comme mieulx vous semblera, pourveu que nous l'ayons.
Masinissa.
Je me retireray doncques en mon logis, pour à part moy penser comment je pourray ensemble satisfaire à vostre voulonté, et à ma foy.
Quatriesme Intermedie.
Dames.
Amour qui des plus haultains Voluntiers les cueurs attains, Et non guieres jamais hors Des gentilz espritz ne sors, Il n'y à au monde force Qui la tienne, rechape, ou force: Et sont tes lacz et fillez D'attraiz doulx emmiellez Si subtillement tendus, Que tous les mieux entendus Ja chenuz et chargez d'ans Encores donnent dedans. Les plus fiers et plus farouches Souffrent voulontiers les touches De tes poignantes sagettes, Que non seullement tu gettes Ça bas, aux pauvres mortelz, Ains la fus aux immortelz Les fais aussi bien sentir, Et ne s'en peult garantir Au ciel mesmes, la hautesse De pas un Dieu ny Deesse: Non plus que dessoubz la Lune N'a plante, ny herbe aucune, Beste, ny chose aiant vie, Qui ne te soit asservie.
Mais le servir gracieux Auquel tu t'aimes le mieux Sont les yeulx des belles Dames, Au feu desquelz tu enflammes Tes brandons, et d'ou depart Ceste flame qui tout art: Car comme les mathelotz Voyageant dessus les flotz De la mer ont esperance Qu'en fin à port d'assurance Les conduira la certaine Guide de la tramontaine: Ainsi les pauvres forsaires Enferrez sur les gallaires D'amour, n'ont autres estoiles Ne guide à regir leurs voilles Si non les Astres luysans Des yeulx, qui leurs feuz cuisans Ont allumé, c'est le vent Qui tourne et change souvvent Leurs diverses passions, Selon les mutations Des vouloirs de leurs maistresses, Leurs donnant ores detresses, Ores plaisir, ores pleur, Et ores espoir trompeur.
Mais quand de ceste ruyne On leur oste l'origine Encores à leur malheur En fondent ilz de douleur. Ainsi leur perte leur plaist, Et leur salut leur desplaist.
Je qui n'euz onc la pensée Amour, de tes dards faussée, Sens neantmoins en moymesme Une passion extreme, Oyant les souspirs ardens, Et les sanglotz evidens, Dont ce pauvre Roy aymant Va l'air autour allumant, De façon si vehemente Qu'on l'oyt jusques hors sa tente: C'est signe que la priere Est rejectée en arriere.
Helas que nostre Princesse Aura au cueur de tristesse S'il est vray, O que celuy Qui regne au vouloir d'autruy A d'angoisses est soubmis: Las tant je crains ce que mis Il à en un vase d'or Et qu'il à envoyé or' A la Royne. O puissans Dieux: Que ce soit un precieux Joyau, qui la reconforte, Non qui douleur luy apporte.
Premier gentilhomme de la Royne.
Dames esplorées et dolentes, ne demourez plus icy dehors, ains entrez dedans, la ou vous trouverez la Royne qui s'est toute vestue de blanc, et s'appareille pour aller faire ses offrandes au Temple, ou elle desire que vous luy faciez compaignie.
Dames.
Tu ne sçais donques pas la nouvelle, qui nous tient le cueur en tristesse ny à l'adventure la Royne mesmes, à qui plus il touche de l'entendre. Alons devers elle pour luy aider de noz prieres à pacifier l'ire des Dieux: mais, Helas, j'ay grand peur que ce ne soit trop tard.
Pre. gentilhomme.
Nous avons le jour esté occupez à donner ordre à la maison, par le commandement de la Royne, qui à esté cause que nous n'avons peu entendre ce qui s'est faict dehors: mais vous, mes dames, qui le sçavez, puis qu'ainsi est que vous estez en peine, je vous prie nous le faire entendre.
Dames.
Ha pauvre dame: Helas, tant j'ay de doubte que tu ne nous sois enlevée, Et ne sois emmenée esclave et prisonniere en terre estrange.
Sec. gentilhomme.
Comment les nopces accordees, ne viendront elles point à effect? que dictes vous?
Pre. gentilhomme.
Le Roy Masinissa ne tiendra il point sa promesse? c'est bien chose estrange qu'il ait le cueur de si tost habandonner une si belle et si vertueuse dame, car il aura assez moyen de la sauver pourveu qu'il le vueille.
Dames.
Qui n'est le plus fort, il fault qu'il besse la teste: et qu'il ait patience. Malaisement peult le subjet gaigner sa cause à l'encontre de son seigneur. Le Roy ne feroit pas si triste chere s'il ne veioit les choses aller au rebours de sa volonté. Ceste pauvre dame n'a homme qui parle pour elle: Et ne sçauroit avoir si non mavaise nouvelle.
Pre. gentilhomme.
O Dieux! qui n'a donc faveur de la fortune, ne fault pas qu'il espere avoir des amys: Les nopces à ce que je voy sont rompues.
Sec. gentilhomme.
Je vay devant, pour advertir la Royne que vous estes arrivees.
Dames.
Rien ne nous est encores asseuré, mais nous sommes tant agravées de mal, que tout signe, moins que bon, nous faict tousjours imaginer le pis, qui nous sçauroit advenir. Ce que le Roy se tient ainsi r'enfermé dedans sa tante, sans sortir dehors, et que nous l'avons entendu gemir et souspirer si fort, faict que nous perdons toute esperance de bien. O pauvre Royne desolée! pendant que tu t'aprestes pour cuider faire honneur à ton nouvel espoux, tu recevras en eschange quelque nouvelle douleur. O combien te sera dure l'ambassade de celuy qui te viendra dire qu'il fault que tu t'en ailles prisonniere au camp des ennemys, pour desormais vivre tousjours esclave des Romains. Helas à y penser seulement le cueur me fend de destresse, qu'il faille qu'une beauté si excellente tumbe en servage de si cruelles mains. O Seigneur Dieu, je te supplie fais que ce soit une crainte vaine. Helas voicy l'une des femmes de la Royne qui sort du Chasteau toute esplorée, et se tourmente merveilleusement.
Femme premiere, de la Royne.
O moy malheureuse! o mienne vie miserable!
Dames.
Helas, que veult dire ceste lamentation si douloureuse?
Femme pre.
Las qui seroit le cueur si dur qui se pourroit tenir de lamenter voyant ce que j'ay veu?
Dames.
Quelle chose avez vous veue? O Dieux! tant vostre parler m'estrainct le cueur de nouvelle fraieur.
Femme pre.
Vous le verrez vous mesmes tantost.
Dames.
Dictes le nous vistement, sans nous tenir plus en suspens.
Femme pre.
Nous perdons la Royne tout presentement.
Dames.
Nous la perdons? helas, et ou doibt elle aller?
Femme pre.
Au lieu dont jamais on ne retourne.
Dames.
Comment? jamais ne retourne celluy qui meurt.
Femme pre.
Aussi mourra elle.
Dames.
Elle mourra? o griefve perte! o douleur encores plus angoisseuse que je ne pensay oncques! Helas, dictes moy je vous prie tout au long comme la chose va.
Femme pre.
Apres que le Roy Masinissa est sorty du Chasteau, la Royne incontinant à faict parer tous les Autelz de Festons, de Lierre et de Meurte. Et elle mesme aussi s'est parée de ses plus beaulx et plus riches habitz blancs. Auquel accoustrement il la faisoit si bon voir, que je ne pense pas que le Soleil ait oncq veu rien de plus beau, mais sur le point qu'elle mettoit à part certains Joiaulx pour aller presenter à la deesse Juno, a ce que luy pleust estre favorable à ses nouvelles espousailles, voicy arriver un escuier de Masinissa, portant en sa main une couppe pleine de poyson, lequel s'estonna un peu d'arrivee. Mais apres s'estre revenu, il dit ces parolles, ma dame, le Roy mon maistre m'envoie devers vous, et vous mande par moy que voullontiers il vous eust tenu sa premiere promesse: Mais puis qu'un autre plus puissant luy en à osté le moien, à tout le moins vous tient il sa seconde. C'est que si vous voulez, vous ne tumberez point vivante en la puissance des Romains: vous conseillant en cest endroit, acte digne de noble sang, dont vous estes yssue. Ces parolles ouytes, la Royne à tendu la main, et prins la couppe, avec un visaige constant et asseuré. Puis à respondu au porteur, vous direz à vostre maistre, que sa nouvelle espouse accepte de bon cueur le premier present qu'il Luy envoye, qu'ainsy est qu'il ne luy en peult envoyer de meilleur. Vray, que moins luy greveroit le mourir, si elle ne se fust point remariee en ses funerailles. Cela dit, elle à fait un peu de pause, tenant tousjours la couppe en sa main: Puis à recommencé à dire, l'on ne doibt jamais laisser de faire honneur aux dieux pour quelque inconvenient qui advienne. Ainsy à posé la couppe, puis elle à prins le coffret, ou elle avoit mis les joiaulx dont elle vouloit faire offrande à Juno. Et s'en est allee au temple, la ou devant l'autel à genoulx elle à devotement prononcé ces parolles: O Royne du ciel avant que de mourir, qui sera premier que le Soleil se couche au jourd'huy, je vous viens offrir ces oblations, premieres et dernieres, bien differentes de celles que j'esperois n'agueres vous presenter vous suppliant que si jamais l'humble service de ma devotion, vous à esté agreable: Et si jamais vostre bonté à eu compassion de ceste pauvre province d'Africque, il vous plaise ores regarder en pitié ce petit enfant, lequel s'en va demourer privé de pere et de mere, avant que d'arriver au deuxiesme an de son aage: Et le preserver de l'ignominie de servitude. Non ja en la maniere que je m'en garantiray maintenant ains plus heureusement, de sorte que les ans qui par mort precipitee seront sustraitz à ma vie, soient adjoustez à la sienne: à fin qu'a l'advenir il puisse estre resource de son infortuné lignaige. En apres vous plaise aussy avoir pitie de ces pauvres miennes femmes, que je laisse comme brebiettes au milieu des loups affamez. Prenez en protection s'il vous plaist, leur honneur leur vie. Ces parolles dictes elle s'en est retournee en sa chambre, la ou sans delaier elle à prins et beu constamment tout le poison entierement, sans en rien laisser.
Dames.
O pauvre Dame! Le cueur me disoit bien que ce present d'une couppe que je vey envoier, n'apporteroit qui nous deust plaire: mais achevez je vous prie de nous compter le demeurant.
Femme seconde.
Mais ce qui m'a semblé en ce cas plus esmerveillable, c'est qu'elle à fait et dict toutes choses, sans jeter une seulle larme d'oeil, n'y tirer un seul souspir: et sans changer seulement de voix n'y de couleur. Cela fait elle à commandé tirer hors de ses coffres un beau et riche drap de soye, et un aultre de lin. Et se tournant devers nous aultres, nous à dict, Mes bonnes amyes, je vous prie que quand je seray passee de ceste vie, vous ensevelissiez mon corps dedans ces draps, pour le metre en sepulture. Puis elle s'est assise dessus son lict: Et prenant son petit filz entre ses bras, à tiré adonc un souspir trenchant du plus parfond de son estomac, en disant, Ha pauvre enfant, tu ne sçais pas en quelle misere tu demeures, Qui est le mieulx que je voie en tout malheur. Dieu te face plus heureux que ton pere et moy n'avons esté. En disant ces parolles, elle le serre estroictement contre son sein, et baise si affectueusement, que deux ruisseaux de larmes luy sont tout à un coup sortiz des yeux en grande abondance. Quoy voiant chascune de nous est aussy incontinent fondue en pleurs, si chauldement que nous ne pouvions former une seule parolle jusques à ce qu'elle mesmes s'est tournee pardevers nous, et nous à toutes baisees l'une apres l'autre, en nous disant, Mes bonnes amies, voicy le dernier jour que vous me verrez jamais, Adieu vous dis. Et vous demande pardon, si jamais j'ay offencé aucune de vous. Or jugez maintenant si en telle amertume de douleur j'ay occasion suffisante de plorer plaindre gemir et lamenter.
Dames.
O tromperesse esperance! O pauvres humains aveuglez! helas, comme toutes choses ressortissent au rebours du vostre pensee. Mais pourquoy estez vous yssue d'avec la Royne?
Femme seconde.
Pource qu'elle s'est retiree en son cabinet, ou elle veult faire à part un sacrifice aux dieux, pour les prier de donner facille passaige à sa mort. Et ce pendant m'envoié vous querir afin de vous voir, et vous dire aussi le dernier Adieu avant que d'expirer.
Dames.
Helas, allons devers elle, mais dictes nous, que faisoit durant ces piteulx Adieux Herminia qui l'ayme si cherement?
Femme pre.
La pauvrette n'a rien sceu de ceste douloreuse nouvelle, si non que bien tart, estant ailleurs empeschée, à preparer les bagues de la Royne, pour la solemnité des nopces infortunée. Mais soudain qu'elle en à senty le vent, elle est accourue criant commme femme hors du sens, en s'arrachant les cheveux, destordant les mains, et se deschirant le visaige, plorant, et l'amentant, si deseperement qu'elle eust faict fendre les Rochers de pitié.
Dames.
Helas, quand sera ceste malheureuse maison en repoz? qui tous les jours se va plus avant abismant de malheur en malheur: et si n'en peult encores arriver au fond. Qu'elle esperance luy est plus demeurée entre tant de maulx? Helas, c'est bien maintenant qu'il nous fault laisser tous habitz de joye, pour faire ce peu que nous povons d'honneur aux vertus de la plus accomplie et plus excellente princesse qui fut oncq.
Femme pre.
He Dieu! ce sont bien aspres et cuisantes pointures de la fortune indignée, que celles cy, mes dames, Helas combien de malheurs, combien d'angoisses et de douleurs sont tumbées coup à coup sur ceste pauvre dame. O Estoilles du Ciel: O Soleil: O Lune: O Dieu Eternel! qui en dispenses à ta volonté: et de qui la puissance peult changer le cours de la fatalle destinée, te plaise retourner tes yeux de pitié vers nostre pauvre maistresse, à tout le moins ores qu'elle est prochaine de sa mort.
Dames.
Infortuné Hasdrubal que feras tu? quand tu entendras la mort de ta chere fille, Helas, il m'est advis que le piteux cry de tes lamentations m'en sonne desja aux oreilles. O pauvre vieille mere: qui n'agueres avois dequoy te reputer l'une des heureuses du monde, Comment pourras tu en ta vieillesse porter une si grande surcharge de douleur? Rien ne sera le reste de ta vie, aumoins si tu peulx survivre un continuel torrent de pleurs, qui sans fin tumbera de tes pauvres yeux: mais voicy la Royne. O qu'elle destresse me saisist le cueur en la voiant.
Sophonisba.
O claire lumiere du Soleil! adieu te dis. Et toy doux pays ou j'ay pris ma naissance, encor ay-je bien voulu donner ce peu de contentement à mes yeux de vous veoir avant que de mourir. Et vous autres dames de Cirte que je laisse en la main d'un Seigneur nouveau, lequel (s'il plaist à Dieu) regira ce Pais avec meilleure fortune que nous. Je vous supplie d'avoir aucunes-fois souvenance de moy, et d'honorer ma memoyre à tout le moins de quelque souspir, au demeurant je supplie aux Dieux que ma mort apporte paix à ce pays: Et à vous toute asseurance et repos.
Dames.
Ma dame, les graces et vertus que le Ciel à mises en vous, ne sortiront jamais de noz pensées, tant qu'il plaira à Dieu nous tenir en ceste vie. Et puis que sa volonté est de nous priver (avec nostre infiny regret) de vostre presence, laquelle nous souloit estre miroir de toute perfection, à tout le moins nous en demeurera à jamais l'image imprimée au plus profond de noz cueurs. Et frequentant vostre sepulture l'arrousant souvent de noz larmes, en tesmoignage que toute nostre esjoissance y sera avec vostre corps ensevelie, et tous les ans la revestiront de nouvelles fleurs, en vous faisant tout l'honneur que nous sçaurions faire à une terrestre Deesse.
Sophonisba.