Sophonisba Tragedie Tresexcellente Tant Pour L Argument Que Pou
Chapter 2
Je vous en supplie Monsieur, et ne m'abandonnez ny oubliez point.
Masinissa.
Comment oublier? avez vous si peu de foy en moy que vous soiez en doubte.
Sophonisba.
Non, mais si grand desir de liberté me transporte, qu'il faict sembler que je deubte.
Masinissa.
Ne doubtez nullement, car c'est ma coustume de garder ce que je promectz comme ma vie: et ne siet bien à nul d'avoir une chose au cueur et une autre en la bouche.
Sophonisba.
Entrez donc Monsieur, si la fortune n'est perpetuellement contraire aux bonnes entreprises, Je puis esperer qu'en ceste cy elle me sera aydante: Mais je ne sçay comment en mon cueur ne peult entrer asseurance de rien.
Seconde Intermedie.
Dames
Haulte celeste invisible lumiere Qui estes source et naissance premiere Des corps luisans qui restorent le monde Par le retour de leur clarté feconde Qui ordonnez que leur course eternelle Ans mois, et jours, et saisons renouvelle, Permettez leur nous amener un jour Qui nous remette en l'ancien sejour Dont joissoit ceste heureuse contrée Avant qu'enseigne estrange y fust entrée.
Lors qu'en ces champs n'y avoit un seul homme. Qui sceut le nom du Tibre ny de Rome. Et nous contans des fruictz de nostre terre, Aux fiers lyons seulement faisions guerre.
Helas seigneur, depuis que ceste Affrique, Eut à desdain son ouvrage rustique, Et naviga pour ailleurs dominer Elle, à peu pres, s'est veue dominer. Elle à tant faict cherchant les estrangiers. Qu'elle les veoit ores en ses vergiers. Siphax est pris, et Sophonisbe aussi, Masinisse est luy mesme en la mercy. Des fiers Romains, car assez est lié Qui a plus grand que soy s'est allié.
Les ennemys sont depuis le matin Dans le chasteau, qui est de leur butin. Brief, il n'est mal publicque ne privé Que nous n'ayons mille fois esprouvé. Et ne sçauroit la fortune inventer Nouveau moyen de plus nous tourmenter.
Un seul espoir d'assez loing nous regarde C'est que le Roy qui à pris en sa garde Nostre maistresse, aura sollicitude De ne souffrir qu'elle aille en servitude. Et s'il le faict et tient sa foy promise Nous resterons avec elle en franchise Et luy ferons service en liberté Changeans noz nuictz en lumiere et clarté.
Lelius.
A chacun pas que je fay, j'entre en merveille de la grandeur de la beauté et de la force de ceste ville, et me tiens presque pour mal conseillé d'y estre entré avec si petite trouppe, que celle qui m'a servi: craignant quelque stratageme et surprinse des ennemys: desquelz la desperation est quelque fois plus a doubter, que la victoire. Et ce qui plus m'y faict penser est que je ne voy nulz de tant de soldatz, qui y sont entrez avec Masinissa. Et pource j'en veulx demander nouvelles à ces femmes. Femmes quelle part à tiré le Roy, qui est entré n'aguieres en ceste ville avec ses gens?
Dames.
Il entra au chasteau, et pensons qu'il y est Encor avec la Royne, mais Seigneur s'il vous plaist Dites nous vostre nom, car vos façons honnestes Nous donnent grand desir de sçavoir qui vous estes.
Lelius.
On m'appelle Lelius.
Dames.
Point ne nous à trompé vostre grave presence, Manifestant le bien que souvent en absence Du Romain Lelius nous avions entendu, Dont par tout l'univers le nom est espandu Mais je voy mon seigneur un des vostres sortir Qui de ceulx de leans vous pourra advertir.
Second Soldat.
Voicy bien à propoz Lelius, lequel j'allois trouver, Mon seigneur, jay à vous dire aucunes choses s'il vous plaist les entendre.
Lelius.
Parle, n'oublie pas me conter du grant buttin qui est faict dans le chasteau.
Second Soldat.
Je ne vous parleray point de buttin, Ayant este occupé par le Roy à aultre chose.
Lelius.
Quelle occupation a-il leans si non de faire assembler les richesses qui y sont?
Second Soldat.
Occuppation de festoier sa nouvelle espouse.
Lelius.
Quelle espouse?
Second Sol.
Sophonisba fille de Hasdrubal.
Lelius.
Sophonisba femme de Siphax?
Second Sol.
Celle mesmes, dy-je, qui estoit Royne.
Lelius.
Masinissa la il espousée?
Second Sol.
Je vous asseure, je ne parle point en vain.
Lelius.
O estrange cas, O audace insuportable!
Second Sol.
La chose est comme je dy.
Lelius.
Mais ou estoit elle? ou la veid-il premierement?
Second Sol.
En la place devant le chasteau.
Lelius.
Que luy dist-il d'entree?
Second Sol.
Elle parla à luy la premiere.
Lelius.
Comment, de l'espouser?
Second Sol.
Ha non, mais elle luy requist seulement un don.
Lelius.
Et quoy? la liberté?
Second Sol.
Ouy de ne tumber en povoir d'aucun Romain.
Lelius.
Et il la luy promist franchement.
Second Sol.
Mais bien la refusa-il quant à cela.
Lelius.
Que feist elle lors estant refusee?
Second Sol.
Elle se mist à l'en requerir avec plus grande instance.
Lelius.
Et luy se laissa vaincre.
Second Sol.
Il luy accorda tout ce qu'elle sceut demander.
Lelius.
O temerite! et comment le povoit il faire?
Second Sol.
Je ne sçay respondre de son intention.
Lelius.
Qui peult induire à faire si folle promesse?
Second Sol.
Amour, grande beauté, Et douces parolles.
Lelius.
Il estoit bien saison de faire l'amour parmy les armes.
Second Sol.
Mon seigneur, il n'est saison ny exercice sur qui amour n'ait commandement.
Lelius.
Apres ceste promesse que devindrent ilz?
Second Sol.
Nous nous en allasmes les accompaigner dans le chasteau.
Lelius.
Et la il l'espousa.
Second Sol.
Non pas promptement, car elle feist des remonstrances de son mary vivant et d'un petit enfant de deux ans, qu'elle à de luy, pour tousjours retarder comme, je croy, l'affaire: Mais en fin la necessité de la presente fortune feist qu'elle se accorda à luy auquel son pere l'avoit aultres fois accordee.
Lelius.
L'entendement est la plus belle chose que Dieu ait conceddee aux hommes, mais bien souvent la grande prosperité l'aveugle, cestuy cy qui tousjours avoit este tenu pour homme prudent s'est laissé cheoir en une grande erreur pour se trouver victorieulx: et luy à esté sa felicité plus dommageable en le rendant insoleent, Que ne furent oncques ses pertes en Espaigne.
Second Sol.
Monsieur voiez masinissa qui sort du chasteau.
Lelius.
Je l'avois bien apperceu, mais va t'en qu'il ne te voie avec moy, car je ne veulx qu'il pense que j'aie rien entendu de son faict.
Second Sol.
Bien Monsieur.
Masinissa.
Tenez vous prestz trestous pour m'acompaigner, tantost au temple à la sollennité. Et toy, va t'en au camp et fay diligence de m'advertir de ce qu'on y faict.
Lelius.
Il ne fault aultre advertisseur que moy, qui vient tout maintenant de la.
Masinissa.
O Lelius, je n'avois pas encores tourné ma veue de ce costé pour vous voir. Dites moy je vous prie Scipion est il arrivé avec le reste des forces?
Lelius.
Il n'y à guieres qu'il est arrivé pres d'icy, et ma mandé que je luy envoye Siphax et les aultres prisonniers que nous avons.
Masinissa.
Ce sera bien faict.
Lelius.
C'est ce qui m'a faict un peu tarder, mais voila Caton qui les à en sa compaignie, dictes luy qu'il attende un peu, affin qu'il y puisse mener ensamble Sophonisba.
Masinissa.
Eh il n'est point besoing d'y mener la Royne.
Lelius.
Pourquoy n'i va elle avec les autres?
Masinissa.
Pour-ce qu'elle est femme, et ne seroit pas chose honneste qu'elle allast en la trouppe des soldatz.
Lelius.
Ce respect ne doit point avoir de lieu la ou est son mary.
Masinissa.
Envoiez ce pendant les autres: car il ne serviroit de rien de haster tant la Royne, et l'homme saige ne doit jamais faire chose qui ne serve.
Lelius.
Serve ou non serve je l'y veux resoluement envoyer.
Masinissa.
Lelius, ne me faictes point un si grand desplaisir, car le tort et desplaisir desplaist mesmes à Dieu.
Lelius.
Quel tort et quel desplaisir vous fais-je faisant ce qui est raisonnable de faire des prisonniers?
Masinissa.
Ceste cy ne se doit nullement mettre au rang des prisonniers, car elle est ma femme.
Lelius.
Comment vostre femme, ne l'est elle pas de Siphax.
Masinissa.
Elle estoit premierement à moy, mais Siphax me l'osta: et maintenant avec vostre aide je l'ay recouverte.
Lelius.
Je n'ay point à m'enquerir de ce qui s'est faict parcidevant: elle s'est trouvée femme de Siphax, lequel, son Royaume, sa femme, ses enfans, et ses tresors appartiennent au Senat et peuple de Rome.
Masinissa.
Elle n'est plus à Siphax, mais à moy qui l'ay espousée comme chacun l'à veu.
Lelius.
Vous l'avez espousée, et en quel lieu?
Masinissa.
En ce pallais, dont je viens de sortir.
Lelius.
En ce Chasteau? en maison ennemye? sans nostre sceu? ha vous avez faict chose indigne de vous.
Masinissa.
Je l'ay faict avec bonne raison, et meilleure esperance.
Lelius.
L'esperance de ce qui n'est point raisonnable est bien souvent la ruine des hommes.
Masinissa.
Je choisiray plus tost avoir mal pour bien faire, qu'avoir du bien pour avoir mal faict.
Lelius.
Je sçay bien que vous n'ignorez point qu'il n'est rien si utille aux hommes que le sçavoir, et que celuy ne se doit tenir pour sçavant ny saige qui ne l'est pour soy. Considerez doncq apart vous maintenant ce que vous avez faict, metant apart la passion qui bien souvent trouble le jugement, et vous congnoistrez avec combien mauvais conseil vous avez prinse à femme Sophonisba, laquelle en premier lieu vous est mortelle ennemye, et puis esclave du peuple Romain. Pour lequel recompenser du Roiaume ou il vous à remis, et de cestuy cy qu'il vous à octroié, vous le voulez frauder d'une prisonniere, et l'espouser estant encores en armes contre le debvoir, et sans en demander nostre advis. Ha n'avez vous point de honte seullement de l'oir racompter? laissez la je vous prie, Car ce n'est pas peu de gaing d'abandonner une mauvaise entreprise. Cecy pourroit estre un brandon qui enflammeroit vostre maison et vostre pays. Si l'affection vous esblouit, supportez la un peu, et puis vous verrez clair: car en ceste vie le doux quelque fois devient amer, et puis revient apres en la doulceur.
Dames.
O que j'ay peur qu'un vain espoir nous trompe. Et qu'un malheur le desseing interrompe
Histoire servant d'argument à ceste Tragedie.
Masinissa.
Ainsi comme sans quelque grande occasion on ne doit point estimer homme de bien un qui ait esté mal vivant: ainsi ne doit on legerement tenir pour meschant un qui ait accoustumé de bien faire. Or puis qu'ainsi va que je suis blasmé d'une oeuure dont je m'atendois avoir louange, qui est d'avoir aidé à une pauvre affligée, et ma femme. Je veulx avec quelque raison monstrer que j'en suis reprins à tort. Il est congneu à tout le monde que Hasdrubal filz de Gisgon, me donna Sophonisba sa fille en mariage, et puis me mena avec luy en Espaigne, me traictant et favorisant comme son gendre: Durant lequel temps Syphax à qui ceste femme plaisoit grandement, et la desiroit avoir, se feist ennemy des Carthaginois, et s'alia de vous autres: Dont le Senat à Carthage qui le vouloit fort gaigner en sa devotion, pour le gratifier, luy permit espouser Sophonisba, sans le sceu de son pere ny de moy: qui à mon retour luy en fey la guerre, combien que la fortune ne m'y feust pas si bonne comme estoit ma querelle: et qu'en lieu de recouvrer ma femme, j'y perdy mon Royaume, et presque la vie. Ores je l'ay reconquise avec vostre faveur, dont je confesse vous estre eternellement obligé, et delibere vous faire veoir par bons offices que qui faict plaisir, plaisir en doit attendre. Quel mal fay-je doncq de reprendre celle qui m'appartient? et que j'avois tousjours cherché de r'avoir. Si cela ne m'estoit concedé, je serois de bien pire condition que ne fut Siphax auquel leur senat l'octroia bien, sans qu'il y eust droict: Et vous m'en dessaisirez la tenant à juste raison? Et si en la prenant je n'ay observé le temps, le lieu, ny la mode que vous y requerez, cela peult estre erreur, mais non pas coulpe. Vous dictes qu'elle m'est ennemye, il est impossible, car onc je ne luy pourchassay desplaisir, ouy bien à Siphax. Et encores à elle ay-je faict plaisir. Je ne veulx point entrer en consideration de mon portement avec vous, ne de combien moy et mes gens avons servy à voz affaires. Il me suffit de ne vous estre point inutille amy, et de meriter que lon me porte quelque respect meileur que de me refuser, ou pour mieux dire, m'oster ma femme, mesmement apres m'avoir liberallement donné un Royaume: Car qui refuse le moins apres avoir donné le plus, semble vouloir perdre le gré du premier fruict: De sorte que je vous prie ne m'exorter point de la laisser, mais plus tost m'aidez à la conserver.
Dames.
Ayez, seigneur, de ce bon Roy pitié De foy si rare, et si juste amytié.
Lelius.
Quand un homme se r'avise d'une faulte qu'il à faicte, et à par-soy s'en repent, il merite qu'on luy pardonne, et en peult on bien esperer: mais de celuy qui la soustient et l'excuse, on ne peult penser aultre chose si non qu'il est habandonné et incorrigible. Je ne veulx plus consommer de parolles avec vous Car il n'est pas bon Medecin qui voit que le mal requiert le feu, et ferrement, et y use de charmes. Sus soldatz entrez leans, et comment que ce soit amenez moy la Royne en bonne et seure garde.
Masinissa.
S'il y a homme si hardy que d'y mettre le pied, je luy feray arrouser ceste porte de son sang.
Lelius.
O quelle braeté, et quoy cuidez vous venir au dessus de toute nostre armée?
Masinissa.
Je ne puis supporter que lon m'oste ce qui m'est plus cher que la vie.
Caton.
Gardez bien leans tous ces prisonniers: je voy icy s'aprester un debat duquel pourroit bien sortir une grande ruyne et pource je veulx metre peine de l'appaiser.
Lelius.
Caton, avez vous veu l'arrogance de Masinissa, et comme il nous menasse.
Caton.
J'ay veu tout vostre different.
Masinissa.
Je suis fort aise que vous laiez entendu, pour sçavoir de qui vient le tort.
Caton.
Ce seroit bien faict de rompre le chemin à ceste vostre querelle sans plus fort en attirer le feu et y metre du bois: Pource que l'inimitie qui se met entre amys est plus aspre que nulle autre. Et quasi jamais ne se peult arracher si on luy laisse prendre racine. Quant à moy, je vous diray ce qui m'en semble et soit pris comme on vouldra. Car on doibt porter honneur à la verité. L'un et l'autre me semblez hors de vous mesmes, et que vous cherchez donner ennuy à tous voz amys et faire plaisir à voz ennemis: Ou vous laissez vous transporter de la colere? ne considerez vous point en quelle ville vous estes? Et parmy quelle nation? Je parle à vous premier, Lelius, pource que vous avez icy plus de puissance, et ou il est question de debattre pour la raison. Le plus fort pour son honneur, doibt pourvoir à ce que le plus foible ne soit de faict oultrogé. Ne vous obstinez doncq point je vous prie, à vouloir tout promptement emmener d'icy par force Sophonisba, ains la laissez en ce chasteau, pour cy apres en estre faict ce que Scipion en ordonnera. Mais vous aussy Roy Masinissa, qu'avez vous en pensee de faire? Seriez vous bien si mal conseillé de vouloir la guerre contre les Romains, pour l'amour d'une femme? O ha pour dieu ne leur vueillez rendre si mauvaise recompense, de la grace qu'ilz vous ont faicte, en vous reconquerant vostre pays. Il n'est rien pire au monde, ne qui tant merite d'estre hay, que celluy qui ne recongnoist, ou il peult, le bien qu'il à receu. Car tant qu'en luy est, il estainct la source de liberalité: Et pour son exemple degouste ceulx qui ont moyen de secourir la necessité, mais oultre cela, ne vous advisez vous pas que telle guerre ne peult tourner si non à vostre toute evidente ruine. Ce consideré je vous prie et admoneste l'un et lautre que toute collere mise en arriere, vous vous rapportiez à ce que Scipion en ordonnera.
Lelius.
Caton, vostre parler est si saige, que j'aurois honte d'y contredire n'y contrevenir: mais ce jeune Roy icy me semble un peu avantageulx, et veult par trop, tout ce qu'il veult: Toutesfois je feray en cela tout ce qu'il vous semble pour le mieulx.
Masinissa.
Je serois bien de lasche cueur et homme de nulle valleur, si je me laissois emmener ma femme devant mes yeulx: ce neantmoins je suis trescontent de m'en tenir à ce que Scipion en arrestera.
Caton.
C'est assez, puis que tous deux estes d'accord de vous raporter à la sentence de Scipion, il n'en fault plus contester. Ce pendant je m'en vais devant au camp luy mener les prisonniers, et vous viendrez apres ensemble le plus tost que vous pourrez.
Troisiesme Intermedie
Dames.
Las je pensois estre venue Au bout de ma convenue Qui plus ne pourroit empirer. Mais voyant or, se retirer Et si facillement se rendre Celluy qui ausa entreprendre De nous sauvegarde nouvelle, Neufve peur de rechef me gele Le cueur, opressé de martyre: Si ne sçay plus ou me retire, N'y de quel costé me tourner, Me voiant ainsy mal mener, De l'esperance tromperesse, Pasture des nays à destresse. Si c'est fatable destinee Qui m'ait à ces maulx condannee, Je sçay bien à la fin que vaine Sera toute prudence humaine Et qu'apres tout nous tumberons Soubz le faiz, et succomberons Si Dieu qui tout peult et tout veoit Par sa clemence n'y pourveoit.
N'aiant donc plus d'autre recours Seigner, qu'a ton divin secours, Nous te supplions humblement De vouloir pitoyablement Garder de viollant oultrage Cestuy nostre jeune et tendre eage: Et sauver celle honnesteté Qui jusques icy à esté Par nous deffendue a l'encontre. De mille aguetz que lon recontre, Passant ceste vie traistresse Mais ores je voy qu'on luy dresse Tout à l'environ un assault, Si aspre, que sy Dieu d'enhault N'a pitie n'y estant sa main Rien n'y vauldra secours humain.
Ottroye donc Seigneur piteux A ce peuple calamiteux Ta paix, et dispose le cueur Du vaillant Scipion vaincueur, A souffrir que par son ottroy Sophonisba la Royne au Roy Masinissa soit concedee Non point au triomphe gardee.
Scipion.
Voicy les prisonniers que lon m'ameine et celluy qui marche le premier devant tous les autres est le miserable Roy Siphax qui me faict grande pitié: Et en effect le voyant en si pitoyable estat je resoubz en moymesme que tous tant que nous sommes de vivans sur la terre ne sommes qu'umbres et songe de fumée. O Dieux en quelle Majesté, et en quelle hautesse je le vy lors que Hasdrubal et moy arrivasmes tous deux à un mesme jour en sa maison! Cela nous monstre bien que la fortune ressemble proprement à verre, qui plus est clair, plus est dangereux à rompre: et n'y a jamais homme tant aymé des Dieux qui se puisse promettre asseurance de sa fortune et de son estat pour un seul jour.
Caton.
Scipion, les prisonniers sont arrivez, ordonnez ce qu'il vous plaist en estre faict.
Scipion.
Que tous les autres soient serrez en ces tantes la, et tenus bien seurement: Le Roy Siphax demourera icy avec moy.
Caton.
Il y a grande foulle de peuple accourue de toutes pars pour les voir, nous aurons beaucoup à faire à les conduire jusques la.
Scipion.
Quelle malheureuse fortune Siphax vous à conduit à faire accord avec noz ennemys sans avoir satisfaict à la ligue et à la foy premierement jurée avec nous? Et vous à davantaige esmeu à prendre les armes contre le peuple Romain qui les avoit prinses pour vous contre ceux de Carthage.
Siphax.
La seule cause, Scipion, en à esté l'amour de Sophonisba, laquelle estant affectionée envers son pays, autant ou plus que dame le sçauroit estre, et m'ayant tellement enflammé le cueur de l'amour de sa bonne grace, et de son incomparable beauté, qu'elle avoit toute puissance de disposer de moy à sa volonte, sceut si tresbien dire que finablement elle me retira de vostre alliance, et me tourna du tout à celle de son pays. Ainsi m'a elle consequemment reduit du comble de la felicité ou vous m'avez autresfois veu, en l'abisme de misere, ou vous me voiez maintenant, En laquelle toutesfois encores ay-je reconfort que le plus grand ennemy que j'aye en ce monde l'a prinse pour sa femme, Car j'ay bonne esperance qu'il ne sera point plus constant que j'ay esté, ains à l'adventure pour la jeunesse en laquelle il se treuve, plus esblouy de l'amour, et plus leger: dont finablement s'en ensuyvra sa ruyne, laquelle me sera reconfort et vengeance tresagreable de la mienne. Au reste s'il est vray que la prosperité acquiere les amys, et l'adversité les espreuve, vous n'aurez jamais occasion plus grande de faire congnoistre au monde, combien vous estes digne de l'amytié de tous ceux qui estiment la vertu, si sans avoir esgard ny à la faulte que j'ay commise, ny à la calamité en quoy je suis encouru, vous vous monstrez en ce mien extreme besoing souvenant de l'amitié privée que nous avons autresfois contractée ensemble.
Scipion.
Certainement j'ay tousjours esté, et suis encores desplaisant de vostre erreur, tant pour le regard de vous, comme de moy aussi: car il n'est point blesseure qui plus ennuye que d'avoir de maladvisez amys, qui veulent qu'on espouse leurs faultes: comme vous qui maintenant vous estes vous mesmes reduit à telle calamité, que je (le desirant) ne vous puis secourir.
Siphax.
Je ne vous demande point liberté, sachant tresbien qu'il n'est point en vous de la me donner n'y ne crains point à mourir: Car qui se treuve en l'estat ou je suis ne peult si non gaigner, en perdant bien tost la vie. Mais je desirerois que l'on executast promptement ce qui doibt estre faict de moy sans me faire languir en tourment.
Scipion.
N'aiez doubte de telle chose: Car de ma part vous sera faict tout le bon traictement qu'il m'est permis de faire à un prisonnier ennemy: Qu'il soit conduict en mon logis et songneusement gardé. Au demeurant traicté non comme prisonnier de guerre, mais comme mien amy.
Siphax.
Dieu vous doint heureuse yssue de ceste vostre entreprinse, et de toute autre aussy. Puis que vous estes tel que non seulement voz gens, mais encores voz ennemys, sont contrainctz de vous aymer.
Dames.
He Dieux tant j'ay de douleur et de pitié au cueur, quand je considere le piteux estat ou ce miserable prince est reduict, Qui n'agueres estoit si grand, si riche, et si puissant Roy, et ores tout à coup se trouve esclave prisonnier et indigent de toutes choses.
Scipion.
Avez vous point noté les parolles de Siphax? quand il m'a dict que les persuasions de Sophonisba ont esté les poingnans aiguillons qui l'ont incité contre nous: Cela me faict penser qu'il sera bon de pourveoir à ce que ses doulx attraiz ne nous soustraient encores ceste aultre icy.
Caton.
J'ay entré dedans la ville, et ay parlé à Masinissa lequel m'a dict qu'il estoit contant de s'en remetre et rapporter à vostre ordonnance.
Scipion.
Estimez vous qu'il soit pour se contenter que lon la luy oste?
Caton.
Je pense qu'il le fera bien à regret.
Scipion.
C'est tout un pourveu qu'il le face: car des remeddes que lon applicque aux blesseures il n'y en a point qui soient si douloureux que ceux qui sont ordinairement les plus salutaires.
Caton.
Voile-cy venir en personne, parles en vous mesmes avecques luy.
Dames.
Helas seigneur quelle batterie s'appareille contre vostre amour et desir.
Scipion.
Vous soyez le bien venu Roy Masinissa, Car à la verité vostre valeur merite toute louange. J'oy tant de personnes qui s'accordent à exalter les haulx exploictz de prouesse et de prudence, que vous avez faictz en la bataille, que je vous en seray en mon particulier obligé eternellement, mais oultre cela le Senat et Peuple Romain vous en rendront le loyer que vous meritez: car ilz n'ont jamais accoustumé de laisser un bon service sans le remunerer.
Dames.
Ce propoz me donne quelque esperance.
Masinissa.