Chapter 3
Le péché d'amour-propre possède mes yeux, mon coeur, tout en moi, et à ce péché il n'y a point de remède tant il est profondément ancré dans mon coeur. Il me semble qu'il n'y a point de visage si séduisant que le mien, point de taille si parfaite, point de fidélité si précieuse, et je me définis à moi-même mon propre mérite, comme surpassant tout autre de tout point. Mais lorsque mon miroir me montre comment je suis en réalité, battu par le temps et ridé par l'âge, je lis à rebours tout mon amour-propre, tant il serait inique d'avoir de l'amour-propre dans pareil visage. C'est toi qui es moi-même et que je loue à ma place, colorant ma vieillesse de la beauté de tes jeunes années.
LXIII
Prévoyant le temps où mon ami sera devenu ce que je suis maintenant, lorsque la cruelle main du Temps l'aura usé et écrasé, lorsque les heures en s'écoulant auront épuisé son sang, et couvert son front de lignes et de rides, lorsque la matinée de sa jeunesse en sera venue à la nuit déclinante de la vieillesse, lorsque toutes ces beautés dont il est maintenant roi s'évanouiront ou se seront évanouies à ses yeux en emportant le trésor de son printemps, je le fortifie d'avance contre le cruel couteau de l'âge destructeur, afin qu'il ne puisse enlever de la mémoire la beauté de mon ami bien-aimé, quel que soit son pouvoir sur sa vie. Sa beauté subsistera encore dans ces lignes noires, elles vivront et lui en elles dans toute leur fraîcheur.
LXIV
Lorsque je vois les monuments élevés dans les temps passés par les riches et par les orgueilleux désignés par la main brutale du Temps, quand je vois abattues des tours naguère hautaines, et que l'airain éternel devient la proie de la rage des hommes, quand je vois l'Océan avide remporter des avantages sur le royaume de ses rives, et le jeune sol gagner sur les flots de la mer, que je vois le gain naître des pertes, et les pertes du gain, quand je vois tout ce changement dans la grandeur, ou la grandeur elle-même en venir à déchoir, ces ruines m'apprennent à réfléchir que le temps viendra et m'enlèvera mon ami. Cette pensée est comme une mort qui ne peut s'empêcher de pleurer tout en possédant celui qu'elle redoute de perdre.
LXV
Puisque ni l'airain, ni la pierre, ni la terre, ni la mer sans borne n'échappent à la puissance du funèbre destructeur, comment la beauté se défendra-t-elle contre cette fureur, elle qui n'a pas plus de force qu'une fleur? Comment l'haleine embaumée de l'été résistera-t-elle au siége désastreux des jours qui l'attaquent, puisque les rochers imprenables ne sont pas assez forts, et que les portes d'acier ne sont pas assez robustes pour échapper aux ravages du Temps? Oh! réflexion terrible! où peut-on, hélas! cacher le joyau le plus précieux du Temps pour éviter qu'il ne soit jeté dans le coffre du Temps? Quelle main assez robuste pourrait retenir son pied agile? ou lui interdire la destruction de la beauté? Personne, à moins que ce miracle ne réussisse en faisant resplendir mon amour au moyen de mon encre noire.
LXVI
Fatigué de tout ce que je vois, j'appelle la mort et le repos; le mérite naît mendiant et le misérable néant est paré de gaieté, et la foi la plus pure est indignement parjurée, l'honneur doré est honteusement mal placé, la vertu des jeunes filles est grossièrement déçue, la perfection du droit est injustement déshonorée, et la force est paralysée par une puissance boiteuse, la folie en guise de docteur gouverne la sagesse, la simple vérité est à tort appelée sottise, le bien captif suit le mal devenu le maître; fatigué de voir tout cela, je voudrais y échapper; seulement en mourant, je laisserais mon amour tout seul.
LXVII
Ah! pourquoi faut-il qu'il vive au milieu de la peste, et qu'il honore l'impiété de sa présence avant que le péché en prenne avantage pour se parer de sa société? Pourquoi le fard imiterait-il ses joues, et emprunterait-il un éclat mort à son teint vivant? Pourquoi la pauvre beauté chercherait-elle partout des roses imaginaires, puisque les siennes sont vraies? Pourquoi vivrait-elle maintenant que la nature a fait banqueroute, et qu'elle n'a plus de sang qui puisse rougir à travers des veines animées? Elle n'a plus maintenant d'autre trésor que lui, et fière de tous les yeux, elle en vit uniquement. Elle le conserve précieusement pour montrer comme elle était riche autrefois, avant les derniers temps qui ont été si mauvais.
LXVIII
Ses joues sont comme la carte des joues passées, lorsque la beauté vivait et mourait, ou encore comme les fleurs, avant qu'on portât ces insignes bâtards de la beauté, avant qu'ils osassent se fixer sur le front d'un vivant; avant qu'on eût appris à raser les chevelures dorées des morts, ces dépouilles auxquelles les sépulcres ont droit, pour vivre une seconde fois sur une seconde tête, avant que les tresses d'une beauté morte en eussent paré d'autres, on avait en lui les saints jours du temps passé. C'est lui-même, sans ornement, sincère: il ne se fait pas un été de la verdure d'autrui; il ne dépouille pas ce qui est vieux pour orner de nouveau sa beauté, et la nature le conserve comme un tableau pour montrer à ce faux art ce qu'était autrefois la beauté.
LXIX
Il ne manque rien à tout ce que les yeux du monde voient en toi que les pensées du coeur puissent améliorer; toutes les langues qui sont la voix des âmes te rendent cette justice, ne disant que la vérité, suivant l'usage des ennemis, lorsqu'ils font des éloges. L'extérieur est couronné de louanges extérieures; mais ces mêmes langues qui te rendent si bien ce qui t'est dû affaiblissent ces éloges par d'autres accents en voyant plus loin que ne montrent les yeux. On pénètre la beauté de ton esprit, et ils la mesurent approximativement par tes oeuvres, en sorte que leurs pensées avares, malgré la libéralité de leurs yeux, joignent à la beauté de tes fleurs l'odeur désagréable des mauvaises herbes; mais voilà pour quelle raison ton parfum ne répond pas à ta beauté: tu pousses avec trop d'abondance.
LXX
Ce n'est pas ta faute si on te blâme. La beauté a toujours servi de but à la calomnie. L'ornement de la perfection est le soupçon, corbeau qui traverse l'air le plus pur des cieux. Ainsi sois seulement vertueux; la calomnie ne fait que prouver ton mérite recherché par le temps; car le chancre du vice s'attaque toujours aux boutons les plus parfumés, et ton printemps se présente dans toute sa fleur et toute sa pureté. Tu as traversé les embûches de la jeunesse sans être assailli, ou en restant vainqueur. Cependant cet éloge ne peut pas être assez à ton honneur pour enchaîner l'envie qui grandit toujours. Si quelque soupçon de mal ne voilait pas ton éclat, tu régnerais seul sur tous les coeurs.
LXXI
Quand je serai mort, ne pleurez pas plus longtemps que vous n'entendrez retentir le sombre glas funèbre, annonçant au monde que j'ai quitté ce vilain monde pour aller vivre avec de vilains vers. Si vous lisez ces vers, ne vous rappelez pas qui les a écrits. Je vous aime tant, que je voudrais être banni de vos chères pensées plutôt que de vous rendre triste en pensant à moi. Ou bien, dis-je, si vous regardez ces vers quand je serai peut-être mélangé à l'argile, ne répétez même pas mon pauvre nom; mais laissez votre amour passer avec ma vie, de peur que le sage monde, s'enquérant de vos gémissements, ne se moque de vous à mon sujet quand je n'y serai plus.
LXXII
Oh! de peur que le monde ne prenne à tâche de vous faire énumérer quel mérite je pouvais avoir pour que vous conserviez de l'affection pour moi après ma mort, mon ami bien-aimé, oubliez-moi tout à fait, car vous ne pourriez pas prouver qu'il y eût en moi quelque chose digne de vous, à moins que vous n'inventassiez quelque pieux mensonge, afin de faire pour moi plus que mon propre mérite, en accumulant sur le pauvre mort plus d'éloges que la vérité avare n'en voudrait accorder, de peur que votre fidèle amour ne soit convaincu de fausseté en parlant bien de moi par affection en dépit de la vérité; que mon nom soit enterré avec mon corps et ne survive pas pour vous faire honte, ainsi qu'à moi, car j'ai honte de ce que je produis, et vous devriez avoir honte aussi d'aimer des choses qui ne valent rien.
LXXIII
Tu vois en moi le temps de l'année où il ne reste sur les branches qui tremblent de joie que des feuilles jaunies, en petit nombre, point du tout peut-être, choeurs nus et délabrés où chantaient naguère de gentils oiseaux. Tu vois en moi le crépuscule de ce qui reste du jour lorsqu'il disparaît à l'occident après le coucher du soleil, et que peu à peu la sombre nuit, seconde édition de la mort, efface tout à fait pour tout plonger dans le repos. Tu vois en moi les dernières lueurs de ce qui reste d'un feu qui brûle au milieu des cendres de sa jeunesse comme sur le lit de mort où il va expirer consumé par ce qui le nourrissait naguère. Tu vois tout cela, et ton amour, en devient plus ardent pour aimer ce que tu seras obligé de quitter tout à l'heure.
LXXIV
Mais sois content, lorsque cette arrestation terrible contre laquelle il n'y a point de garantie viendra à m'entraîner, ma vie laissera dans ces lignes quelque intérêt, qui te restera en souvenir de moi. Quand tu repasseras ceci, tu repasseras la part de mon être qui t'était consacrée. La terre ne peut avoir que la terre, qui lui appartient; mon âme est à toi, c'est ce qu'il y a de meilleur en moi; tu n'auras donc perdu que le rebut de ma vie, la proie des vers, par la mort de mon corps, misérable conquête du couteau d'un scélérat, trop vile pour en conserver la mémoire. Il ne vaut que par ce qu'il contient, et ce qu'il contient, c'est ce qui te reste.
LXXV
Vous êtes à mes pensées ce que sont les aliments à la vie, les douces averses à la terre, et pour vous posséder en paix je soutiens un combat comme celui d'un avare avec sa richesse, tantôt il en jouit fièrement, et d'autres fois il redoute l'âge perfide qui lui dérobera son trésor; tantôt, je m'imagine qu'il vaut mieux être avec vous tout seul, tantôt je préfère que le monde soit témoin de ma satisfaction; parfois servi à souhait, je me rassasie de votre vue, d'autres fois, j'ai faim et soif d'un regard, ne possédant et ne recherchant d'autres plaisirs que ceux que j'ai eus ou que je puis trouver en vous. C'est ainsi que jour après jour, je languis ou j'abuse de mes joies, dévorant tout d'un coup ou séparé de tout.
LXXVI
Pourquoi mes vers sont-ils si stériles en orgueil nouveau, si loin de toute variation et de tout changement rapide? Pourquoi avec le temps n'ai-je pas l'idée de jeter un regard de côté sur les méthodes nouvelles et leurs arrangements étranges? Pourquoi écrivé-je toujours de la même manière, restant toujours le même, et revêtant mes inventions d'un habit si bien connu que chaque mot dit presque mon nom, indique leur naissance et d'où ils sont venus? Sachez, mon ami bien-aimé, que je parle toujours de vous. Vous êtes avec l'amour mon éternel sujet; ainsi, tout ce que je fais de mieux, c'est d'habiller d'anciennes paroles, et de recommencer à dépenser ce que j'ai déjà dépensé, car de même que le soleil est tous les jours nouveau et ancien, de même mon amour répète toujours ce qu'il a déjà dit.
LXXVII
Ton miroir te montrera comment ta beauté se fane; ton cadran, comment tes précieuses minutes s'envolent; les feuilles blanches prendront l'empreinte de ton esprit, et tu peux goûter la science de ce livre. Les rides que ton miroir te montrent à bon droit rappelleront à ta mémoire les tombeaux ouverts; d'après la fuite de l'ombre sur ton cadran, tu peux apprendre la marche perfide du temps vers l'éternité. Ce que ta mémoire ne peut conserver, vois, transmets-le à ces espaces déserts et tu verras que ces enfants nourris, enfantés par ton cerveau te feront faire une nouvelle expérience de ton esprit. Toutes les fois que tu te livreras à ces occupations, tu en profiteras et tu enrichiras ton livre.
LXXVIII
Je t'ai si souvent invoqué pour ma muse, et j'y ai trouvé une si généreuse assistance pour mes vers, que toutes les plumes étrangères ont adopté le même usage et dispensent leur poésie sous tes auspices. Tes yeux qui ont appris aux muets à chanter dans les airs, à la pesante ignorance à planer dans les cieux, ont ajouté des plumes à l'aile du savant, et ont octroyé à la bonne grâce une double majesté. Cependant sois fier surtout de ce que je produis, l'influence en est tienne, tout est né de toi, tu ne fais que perfectionner le style des ouvrages d'autrui et ajouter tes grâces à l'art de l'écrivain; mais je n'ai d'autre art que toi, et c'est toi qui élèves ma rude ignorance jusqu'aux hauteurs de l'érudition.
LXXIX
Tant que j'invoquais seul ton secours, mes vers possédaient seuls toute ta bonne grâce; mais maintenant ma suave harmonie décline, ma muse malade cède la place à une autre. Je t'accorde, mon amour, que tu es un trop aimable sujet pour n'être pas digne du travail d'une plume plus éloquente; mais tout ce que ton poëte invente sur ton compte, il te l'a dérobé et te le rend de nouveau. Il te prête la vertu et c'est à ta conduite qu'il a emprunté ce mot; il t'orne de beauté, et c'est sur tes joues qu'il l'a trouvée; il ne peut t'accorder d'autres éloges que ceux dont il trouve en toi la manière. Ne lui rends donc pas grâces de ce qu'il te dit, puisque tu payes toi-même ce qu'il te doit.
LXXX
Oh! comme je suis abattu quand je parle de vous, sachant qu'un esprit supérieur au mien use de votre nom, dépense toutes ses forces à le louer pour me lier la langue quand je célèbre votre renommée! Mais puisque votre mérite, aussi vaste que l'Océan, porte sur ses ondes la voile la plus modeste comme la plus orgueilleuse, ma téméraire petite barque, bien inférieure à la sienne, se montre audacieusement sur votre large sein, vos bas-fonds me suffisent pour flatter tandis qu'il vogue sur vos abîmes insondables; si je fais naufrage, je ne suis qu'un bateau sans valeur; pour lui, sa mâture est élevée et sa tournure est fière; s'il réussit et que j'échoue, ce qu'on peut dire de pis, c'est que mon amour a fait ma perte.
LXXXI
Ou bien je vivrai pour faire votre épitaphe, ou vous survivrez quand je pourrirai en terre; la mort ne peut enlever d'ici-bas votre mémoire, bien qu'on puisse tout oublier sur mon compte. Votre nom trouvera ici une vie immortelle, bien que pour moi, une fois parti, je doive mourir pour le monde entier; la terre n'a pour moi qu'un tombeau vulgaire, mais vous resterez enseveli dans les regards des hommes. Mes vers vous seront un monument que reliront des yeux non encore engendrés, et des langues à venir répéteront vos mérites quand tous ceux qui respirent en ce monde seront morts. Vous vivrez encore, tant ma plume a de vertu, là où la vie respire surtout, c'est-à-dire dans la bouche des hommes.
LXXXII
Je le veux bien, tu n'avais pas épousé ma muse, par conséquent tu peux sans infidélité, jeter un coup d'oeil sur les phrases de dédicace qu'emploient les auteurs pour célébrer leur noble sujet, homme de tous les livres. Tu es aussi parfait en connaissances que par ton teint, ton mérite a des limites au delà de mes éloges, et tu es par conséquent obligé de chercher de nouveau quelque empreinte plus récente des progrès de nos jours. Fais-le, mon bien-aimé, mais lorsqu'ils auront imaginé tous les traits ampoulés que peut prêter la rhétorique, tu n'en resteras pas moins fidèlement représenté dans les paroles simples et vraies de ton véridique ami, leurs peintures grossières sont bonnes lorsque les originaux manquent de sang pour colorer leurs joues, pour toi, c'est abuser que d'en user.
LXXXIII
Je n'ai jamais vu que vous eussiez besoin d'être fardé, c'est pourquoi je n'ai point ajouté de fard à votre beauté. Je me suis aperçu ou j'ai cru m'apercevoir que vous étiez au-dessous de l'offre stérile de la dette d'un poëte, c'est pourquoi j'ai dormi en parlant de vous, afin que vous pussiez montrer, puisque vous êtes en vie, combien une plume vulgaire peut, en parlant du mérite, rester en dessous du mérite qui fleurit en vous. Vous m'imputez ce silence à péché, et ce sera ma gloire d'être resté muet, car je ne fais pas tort à votre beauté en gardant le silence, tandis que d'autres ouvrent une tombe en voulant donner la vie; il y a plus de vie dans l'un de vos beaux yeux que vos deux poëtes n'en peuvent imaginer à votre louange.
LXXXIV
Qui est-ce qui en dit davantage? qui est-ce qui pourrait en dire davantage que ce grand éloge: vous seul êtes vous? Dans quelles régions réside le trésor qui pourrait montrer où vécut votre égal? La plume qui ne sait pas prêter quelque éclat à son sujet est bien misérablement pauvre, mais celui qui parle de vous, s'il peut dire que vous êtes vous-même, prête ainsi de la dignité à son récit, en se contentant de copier ce qui est écrit en vous, sans gâter ce que la nature a rendu si visible; et cette copie fera honneur à son esprit et vaudra partout à son style des éloges. Vous ajoutez une malédiction à toutes vos beautés et à tous vos dons, vous aimez à être loué, ce qui ne vaut rien pour votre louange.
LXXXV
Ma muse a la langue liée; mais, par décence, elle reste en repos, tandis que des commentaires, à votre honneur, soigneusement compilés, sont conservés en lettres d'or dans des phrases revues par toutes les muses. Je médite de bonnes pensées, pendant que d'autres écrivent de bonnes paroles, et, comme un chantre illettré, je réponds «Amen!» à toutes les hymnes que produit cet habile esprit, sous une forme soignée avec une plume raffinée. En vous entendant vanter, je dis «c'est bien cela, c'est vrai;» et à tous ces éloges j'ajoute quelque chose de plus, mais c'est, dans mes pensées, là où l'amour pour vous tient son rang comme par le passé, en dépit des paroles qui viennent les dernières; faites donc cas des autres pour leur éloquence et paroles, faites cas de moi pour mes pensées muettes, qui ne parlent qu'en actions.
LXXXVI
Est-ce l'élan impétueux de ces grands vers, lancés à pleines voiles, pour arriver jusqu'à une prise trop précieuse, jusqu'à vous, qui a renfoncé dans mon cerveau les pensées que j'y avais mûries, leur donnant pour tombeau le sein où elles avaient grandi? Était-ce son esprit, instruit par les esprits à écrire au-dessus de la portée des mortels, qui m'a frappé de mort? Non, ce n'est ni lui, ni les compères qui lui prêtent la nuit leur concours qui ont glacé mes vers. Ce n'est ni lui, ni cet esprit affable et familier qui, toutes les nuits, le rassasie d'intelligence, qui peuvent se vanter de m'avoir imposé silence, je n'ai souffert d'aucune terreur venue de là. Mais, lorsque vous lui avez prêté votre concours pour perfectionner ses vers, mon sujet m'a manqué, les miens en ont été affaiblis.
LXXXVII
Adieu! tu es trop précieux pour que je te possède, et il est probable que tu sais ta valeur. La charte de ton mérite t'assure ta liberté, mes droits sur toi ont tous un terme; car quelle prise ai-je sur toi, si ce n'est ce que tu m'as donné? En quoi ai-je mérité une si grande richesse? Je ne possède point de droit à ce beau présent, en sorte que voilà mon privilége qui m'échappe. Tu t'es donné, sans savoir ce que tu valais, ou bien en te méprenant sur moi à qui tu le donnerais; ainsi ton grand don né d'une méprise rentre entre tes mains, sur plus mûr jugement. Je t'ai possédé ainsi comme un rêve nous flatte, j'ai été roi en dormant; en me réveillant, il n'en est plus question.
LXXXVIII
Quand tu seras disposé à me traiter légèrement et à donner mon mérite en butte au mépris, je combattrai pour toi contre moi-même, et je prouverai que tu es vertueux, tout en étant parjure. Comme je connais mieux que personne mes propres faiblesses, je ferai valoir en ton nom une histoire de défauts cachés qui me fera tort, et toi en me perdant tu acquerras une grande gloire, ce à quoi je gagnerai aussi, puisque attachant sur toi toutes mes tendres pensées le mal que je me ferai, s'il t'est avantageux, il aura pour moi un double avantage. Tel est mon amour pour toi, je t'appartiens si complétement que je veux porter tous les torts pour soutenir ton droit.
LXXXIX
Dis que tu m'as abandonné pour quelque défaut, et je m'étendrai sur cette offense, parle de mon infirmité, et je me mettrai tout de suite à boiter, je ne me défendrai point contre tes raisons. Mon amour, tu ne peux pas me traiter aussi mal que je me traiterai moi-même, en assignant une raison au changement que tu désirais; sachant tes volontés, je couperai court à nos relations, je me donnerai l'air d'un étranger, je m'absenterai de tes promenades, ma langue ne prononcera plus ton nom chéri, de peur de lui faire tort et de le profaner en parlant peut-être de notre ancienne amitié. A cause de toi, je me jure inimitié à moi-même, car je ne puis pas aimer celui que tu détestes.
XC
Maintenant déteste-moi si tu veux, maintenant si tu dois me détester un peu, pendant que le monde est disposé à contrarier mes désirs, fais alliance avec la fortune ennemie, fais-moi plier, et n'arrive pas en arrière-garde comme dernière perte. Ah! quand mon coeur aura échappé à cette douleur, ne viens pas sur les derrières d'un malheureux vaincu; ne donne pas un lendemain pluvieux à une nuit agitée, pour faire tienne une ruine décidée. Si tu me veux quitter, ne me quitte pas le dernier, quand tous les autres petits chagrins m'auront porté leur coup, mais viens au début, afin que je goûte dès l'abord les dernières extrémités de la puissance de la fortune; alors d'autres séries de douleurs, qui me semblent maintenant des douleurs, ne seront plus rien auprès de ta perte.
XCI
Les uns se font gloire de leur naissance, les autres de leur habileté; d'autres de leur richesse, d'autres de leur force corporelle; d'autres encore de leurs vêtements, quoique la nouvelle coupe soit peu heureuse; d'autres enfin de leurs faucons ou de leurs lévriers, ou de leur cheval; et chaque caprice a son plaisir spécial, qui l'enchante plus que tout le reste; mais ces détails ne me touchent guère; je mets tous mes biens en un seul. Ton amour vaut mieux pour moi qu'une haute naissance; pour moi, il est plus riche que la richesse, plus glorieux que les vêtements précieux, plus charmant que ne le sont des faucons ou des chevaux. En te possédant, je me vante de posséder l'orgueil de tous les hommes. Malheureux en ceci seulement, c'est que tu peux m'enlever tout cela, et me rendre parfaitement misérable.
XCII
Mais fais tout ce que tu pourras pour te dérober à moi, jusqu'au terme de ma vie je suis assuré de te posséder, et la vie ne durera pas pour moi plus que ton amour, car elle dépend de cet amour. Je n'ai donc pas à craindre la pire des souffrances, puisque ma vie doit finir avec la moindre. Je sais qu'un état meilleur que celui qui dépend de ton caprice m'est réservé. Tu ne saurais me troubler par ton esprit inconstant, puisque ma vie repose sur ta révolte. Oh! quel bonheur est le mien, heureux d'avoir ton amour, heureux de mourir! Mais qu'y a-t-il d'assez complétement beau pour ne pas craindre une souillure? Tu peux me trahir, sans que j'en sache rien.
XCIII
Je vivrai donc ainsi, supposant que tu es fidèle, comme un mari trompé. Le visage de l'amour pourra me sembler toujours le même, quoiqu'il soit changé de nouveau; tes regards seront pour moi, ton coeur sera ailleurs: car la haine ne peut vivre dans tes yeux, de sorte que je ne pourrai apercevoir ton changement à mon égard. Souvent l'histoire d'un coeur faux est écrite dans un regard, dans une moue, dans un air sombre, dans des rides bizarres; mais en te créant le ciel a voulu que le doux amour demeurât à jamais sur ton visage; quels que soient tes pensées ou les mouvements de ton coeur, tes yeux ne parlent jamais que de douceur. Combien ta beauté devient semblable à la pomme d'Ève, si ta douce vertu ne répond pas à l'apparence!
XCIV