Son Excellence Eugène Rougon

Chapter 7

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--C'est mon histoire que vous voulez? dit-il. Rien de plus facile à conter. Mon grand-père vendait des légumes. Moi, jusqu'à trente-huit ans, j'ai traîné mes savates de petit avocat au fond de ma province. J'étais un inconnu hier. Je n'ai pas comme notre ami Kahn usé mes épaules à soutenir les gouvernements. Je ne sors pas comme Béjuin de l'École polytechnique. Je ne porte ni le beau nom du petit Escorailles ni la belle figure de ce pauvre Combelot. Je ne suis pas aussi bien apparenté que La Rouquette qui doit son siège de député à sa soeur, la veuve du général de Llorentz, aujourd'hui dame du palais. Mon père ne m'a pas laissé comme à Delestang cinq millions de fortune, gagnés dans les vins. Je ne suis pas né sur les marches d'un trône, ainsi que le comte de Marsy, et je n'ai pas grandi pendu à la jupe d'une femme savante, sous les caresses de Talleyrand. Non, je suis un homme nouveau, je n'ai que mes poings...» Et il tapait ses poings l'un contre l'autre, riant très haut, tournant la chose plaisamment. Mais il s'était redressé, il semblait casser des pierres entre ses doigts fermés. Clorinde l'admirait.

«Je n'étais rien, je serai maintenant ce qu'il me plaira, continua-t-il, s'oubliant, causant pour lui. Je suis une force. Et ils me font hausser les épaules, les autres, quand ils protestent de leur dévouement à l'empire!

Est-ce qu'ils l'aiment? est-ce qu'ils le sentent? est-ce qu'ils ne s'accommoderaient pas de tous les gouvernements? Moi, j'ai poussé avec l'empire; je l'ai fait et il m'a fait.... J'ai été nommé chevalier après le 10 décembre, officier en janvier 52, commandeur le 15 août 54, grand officier il y a trois mois. Sous la présidence, j'ai eu un instant le portefeuille des travaux publics; plus tard, l'empereur m'a chargé d'une mission en Angleterre; puis, je suis entré au Conseil d'État et au Sénat...

--Et demain, où entrez-vous?» demanda Clorinde, avec un rire, sous lequel elle tâchait de cacher l'ardeur de sa curiosité.

Il la regarda, s'arrêta net.

«Vous êtes bien curieuse, mademoiselle Machiavel», dit-il.

Alors, elle balança ses jambes d'un mouvement plus vif. Il y eut un silence. Rougon, à la voir de nouveau perdue dans une grosse rêverie, crut le moment favorable pour la confesser.

«Les femmes...», commença-t-il.

Mais elle l'interrompit, les yeux vagues, souriant légèrement à ses pensées, murmurant à demi-voix:

«Oh! les femmes ont autre chose.» Ce fut son seul aveu. Elle acheva sa tartine, vida d'un trait le verre d'eau pure, et se mit debout sur la table, d'un saut qui attestait son habileté d'écuyère.

«Eh! Luigi!» cria-t-elle.

Le peintre, depuis un instant, mordant ses moustaches d'impatience, s'était levé, piétinant autour d'elle et de Rougon. Il revint s'asseoir avec un soupir, il reprit sa palette. Les trois minutes de grâce demandées par Clorinde, avaient duré un quart d'heure. Cependant, elle se tenait debout sur la table, toujours enveloppée du morceau de dentelle noire. Puis, quand elle eut retrouvé la pose, elle se découvrit d'un seul geste. Elle redevenait un marbre, elle n'avait plus de pudeur.

Dans les Champs-Élysées, les voitures roulaient plus rares. Le soleil couchant enfilait l'avenue d'une poussière de soleil qui poudrait les arbres, comme si les roues eussent soulevé ce nuage de lumière rousse. Sous le jour tombant des hautes baies vitrées, les épaules de Clorinde se moirèrent d'un reflet d'or. Et, lentement, le ciel pâlissait.

«Est-ce que le mariage de M. de Marsy avec cette princesse valaque est toujours décidé? demanda-t-elle au bout d'un instant.

--Mais je le pense, répondit Rougon. Elle est fort riche. Marsy est toujours à court d'argent. D'ailleurs, on raconte qu'il en est fou.» Le silence ne fut plus troublé. Rougon était là, se croyant chez lui, ne songeant pas à s'en aller. Il réfléchissait, il reprenait sa promenade. Cette Clorinde était vraiment une fille très séduisante. Il pensait à elle, comme s'il l'avait déjà quittée depuis longtemps; et, les yeux sur le parquet, il descendait dans des pensées à demi formulées, fort douces, dont il goûtait le chatouillement intérieur. Il lui semblait sortir d'un bain tiède, avec une langueur de membres délicieuse. Une odeur particulière, d'une rudesse presque sucrée, le pénétrait. Cela lui aurait paru bon, de se coucher sur un des canapés et de s'y endormir, dans cette odeur.

Il fut brusquement réveillé par un bruit de voix. Un grand vieillard, qu'il n'avait pas vu entrer, baisait sur le front Clorinde, qui se penchait en souriant, au bord de la table.

«Bonjour, mignonne, disait-il. Comme tu es belle! Tu montres donc tout ce que tu as?» Il eut un léger ricanement, et comme Clorinde, confuse, ramassait son bout de dentelle noire:

«Non, non, reprit-il vivement, c'est très joli, tu peux tout montrer, va!... Ah! ma pauvre enfant, j'en ai vu bien d'autres!» Puis, se tournant vers Rougon qu'il traita de «cher collègue», il lui serra la main, en ajoutant:

«Une gamine qui s'est oubliée plus d'une fois sur mes genoux, quand elle était petite! Maintenant, ça vous a une poitrine qui vous éborgne!» C'était le vieux M. de Plouguern. Il avait soixante-dix ans. Sous Louis-Philippe, envoyé à la Chambre par le Finistère, il fut un des députés légitimistes qui firent le pèlerinage de Belgrave-Square; et il donna sa démission, à la suite du vote de flétrissure, dont ses compagnons et lui furent frappés. Plus tard, après les journées de février, il montra une tendresse soudaine pour la république, qu'il acclama vigoureusement sur les bancs de la Constituante. Maintenant, depuis que l'empereur lui avait assuré au Sénat une retraite méritée, il était bonapartiste. Seulement, il savait l'être en gentil-homme, son humilité grande se permettait parfois le ragoût d'une pointe d'opposition. L'ingratitude l'amusait. Sceptique jusqu'aux moelles, il défendait la religion et la famille. Il croyait devoir cela à son nom, un des plus illustres de la Bretagne. Certains jours, il trouvait l'empire immoral, et il le disait tout haut. Lui, avait vécu une vie d'aventures suspectes, très dissolu, très inventif, raffinant les jouissances; on racontait sur sa vieillesse des anecdotes qui faisaient rêver les jeunes gens. Ce fut pendant un voyage en Italie qu'il connut la comtesse Balbi, dont il resta l'amant près de trente ans; après des séparations qui duraient des années, ils se remettaient ensemble, pour trois nuits, dans les villes où ils se rencontraient. Une histoire voulait que Clorinde fût sa fille; mais ni lui ni la comtesse n'en savaient réellement rien; et, depuis que l'enfant devenait femme, grasse et désirable, il affirmait avoir beaucoup fréquenté son père, autrefois. Il la couvait de ses yeux restés vifs, et prenait avec elle des familiarités fort libres de vieil ami. M. de Plouguern, grand, sec, osseux, avait une ressemblance avec Voltaire, pour lequel il pratiquait une dévotion secrète.

«Parrain, tu ne regardes pas mon portrait?» cria Clorinde.

Elle l'appelait parrain, par amitié. Il s'était avancé derrière Luigi, clignant les yeux en connaisseur.

«Délicieux!» murmura-t-il.

Rougon s'approcha, Clorinde elle-même sauta de la table, pour voir. Et tous trois se pâmèrent. La peinture était très propre. Le peintre avait déjà couvert la toile entière d'un léger frottis rose, blanc, jaune, qui gardait des pâleurs d'aquarelle. Et la figure souriait d'un air joli de poupée, avec ses lèvres arquées, ses sourcils recourbés, ses joues frottées de vermillon tendre. C'était une Diane à mettre sur une boîte de pastilles.

«Oh! voyez donc là, près de l'oeil, cette petite lentille, dit Clorinde en tapant les mains d'admiration. Ce Luigi, il n'oublie rien!» Rougon, que les tableaux ennuyaient d'ordinaire, était charmé. Il comprenait l'art, en ce moment. Il porta ce jugement, d'un ton très convaincu:

«C'est admirablement dessiné:

--Et la couleur est excellente, reprit M. de Plouguern. Ces épaules sont de la chair.... Très agréables, les seins. Celui de gauche surtout est d'une fraîcheur de rose.... Hein! quels bras! Cette mignonne vous a des bras étonnants! J'aime beaucoup le renflement au-dessus de la saignée; c'est d'un modelé parfait.» Et se tournant vers le peintre:

«Monsieur Pozzo, ajouta-t-il, tous mes compliments.

J'avais déjà vu une Baigneuse de vous. Mais ce portrait sera supérieur.... Pourquoi n'exposez-vous pas? J'ai connu un diplomate qui jouait merveilleusement du violon; cela ne l'a pas empêché de faire son chemin.»

Luigi, très flatté, s'inclinait. Cependant, le jour baissait, et comme il voulait finir une oreille, disait-il, il pria Clorinde de reprendre la pose pour dix minutes au plus. M. de Plouguern et Rougon continuèrent à causer peinture. Celui-ci avouait que des études spéciales l'avaient empêché de suivre le mouvement artistique des dernières années; mais il protestait de son admiration pour les belles oeuvres. Il en vint à déclarer que la couleur le laissait assez froid; un beau dessin le satisfaisait pleinement, un dessin qui fût capable d'élever et d'inspirer de grandes pensées. Quant à M. de Plouguern, il n'aimait que les anciens; il avait visité tous les musées de l'Europe, il ne comprenait pas qu'on eût assez de hardiesse pour oser peindre encore. Pourtant, le mois précédent, il avait fait décorer un petit salon par un artiste que personne ne connaissait et qui avait vraiment bien du talent.

«Il m'a peint des petits Amours, des fleurs, des feuillages tout à fait extraordinaires, dit-il. Positivement, on cueillerait les fleurs. Et il y a là-dedans des insectes, papillons, mouches, hannetons, qu'on croirait vivants.

Enfin, c'est très gai.... Moi, j'aime la peinture gaie.

--L'art n'est pas fait pour ennuyer», conclut Rougon.

A ce moment, comme ils marchaient côte à côte, à petits pas, M. de Plouguern écrasa, sous le talon de sa bottine, quelque chose qui éclata avec le léger bruit d'un pois fulminant.

«Qu'est-ce donc?» cria-t-il.

Il ramassa un chapelet glissé d'un fauteuil, sur lequel Clorinde avait dû vider ses poches. Un des grains de verre, près de la croix, était pulvérisé; la croix elle-même, toute petite, en argent, avait un de ses bras replié et aplati. Le vieillard balança le chapelet, ricanant, disant:

«Mignonne, pourquoi donc laisses-tu traîner ces joujoux-là?» Mais Clorinde était devenue pourpre. Elle se précipita du haut de la table, les lèvres gonflées, les yeux brouillés par la colère, se couvrant les épaules à la hâte, balbutiant:

«Méchant! méchant! il a brisé mon chapelet!»

Et elle le lui arracha. Elle pleurait comme une enfant.

«Là, là, disait M. de Plouguern riant toujours. Voyez-vous ma dévote! L'autre matin, elle a failli me crever les yeux, parce qu'en apercevant un rameau de buis au fond de son alcôve, je lui demandais ce qu'elle balayait avec ce petit balai-là... Ne pleure plus, grosse bête! Je ne lui ai rien cassé, au Bon Dieu.

--Si, si cria-t-elle, vous lui avez fait du mal!» Elle ne le tutoyait plus. De ses mains tremblantes, elle achevait d'enlever la perle de verre. Puis, avec un redoublement de sanglots, elle voulut arranger la croix.

Elle l'essuyait du bout des doigts, comme si elle avait vu des gouttes de sang perler sur le métal. Elle murmurait:

«C'est le pape qui m'en a fait cadeau, la première fois que je suis allée le voir avec maman. Il me connaît bien, le pape; il m'appelle "son bel apôtre", parce que je lui ai dit un jour que je serais contente de mourir pour lui.... Un chapelet qui me portait bonheur. Maintenant, il n'aura plus de vertu, il attirera le diable...

--Voyons, donne-le-moi, interrompit M. de Plouguern. Tu vas t'abîmer les ongles, à vouloir raccommoder ça.... L'argent, c'est dur, mignonne.» Il avait repris le chapelet, il tâchait de déplier le bras de la croix, délicatement, de façon à ne pas le casser.

Clorinde ne pleurait plus, les yeux fixes, très attentive.

Rougon, lui aussi, avançait la tête, avec un sourire; il était d'une irréligion déplorable, à ce point que la jeune fille avait failli rompre deux fois avec lui pour des plaisanteries déplacées.

«Fichtre! disait à demi-voix M. de Plouguern, il n'est pas tendre, le Bon Dieu. C'est que j'ai peur de le couper en deux.... Tu aurais un Bon Dieu de rechange, petite.» Il fit un nouvel effort. La croix se rompit net.

«Ah! tant pis! s'écria-t-il. Cette fois, il est cassé.» Rougon s'était mis à rire. Alors, Clorinde, les yeux très noirs, la face convulsée, se recula, les regarda en face, puis de ses poings fermés les repoussa furieusement; comme si elle avait voulu les jeter à la porte. Elle les injuriait en italien, la tête perdue.

«Elle nous bat, elle nous bat, répéta gaiement M. de Plouguern.

--Voilà les fruits de la superstition», dit Rougon entre ses dents.

Le vieillard cessa de plaisanter, la mine subitement grave; et, comme le grand homme continuait à lancer des phrases toutes faites sur l'influence détestable du clergé, sur l'éducation déplorable des femmes catholiques, sur l'abaissement de l'Italie livrée aux prêtres, il déclara de sa voix sèche:

«La religion fait la grandeur des États.

--Quand elle ne les ronge pas comme un ulcère, répliqua Rougon. L'histoire est là. Que l'empereur ne tienne pas les évêques en respect, il les aura bientôt tous sur les bras.» Alors, M. de Plouguern se fâcha à son tour. Il défendit Rome. Il parla des convictions de toute sa vie. Sans religion, les hommes retournaient à l'état de brutes. Et il en vint à plaider la grande cause de la famille. L'époque tournait à l'abomination: jamais le vice ne s'était étalé plus impudemment, jamais l'impiété n'avait jeté un pareil trouble dans les consciences.

«Ne me parlez pas de votre empire! finit-il par crier.

C'est un fils bâtard de la révolution.... Oh! nous le savons, votre empire rêve l'humiliation de l'Église. Mais nous sommes là, nous ne nous laisserons pas égorger comme des moutons.... Essayez un peu, mon cher monsieur Rougon, d'avouer vos doctrines au Sénat.

--Eh! ne lui répondez plus, dit Clorinde. Si vous le poussiez, il finirait par cracher sur le Christ. C'est un damné.» Rougon, accablé, s'inclina. Il y eut un silence. La jeune fille cherchait sur le parquet le petit fragment détaché de la croix: quand elle l'eut trouvé, elle le plia soigneusement avec le chapelet, dans un morceau de journal. Elle se calmait.

«Ah! çà, mignonne, reprit tout d'un coup M. de Plouguern, je ne t'ai pas encore dit pourquoi je suis monté.

J'ai une loge au Palais-Royal ce soir, et je vous emmène.

--Ce parrain! s'écria Clorinde, redevenue toute rose de plaisir. On va réveiller maman.».

Elle l'embrassa «pour la peine», disait-elle. Elle se tourna vers Rougon, souriante, la main tendue, en disant avec une moue exquise:

«Vous ne m'en voulez pas, vous! Ne me faites donc plus enrager avec vos idées de païen.... Je deviens bête, lorsqu'on me taquine sur la religion. Je compromettrais mes meilleures amitiés.» Luigi, cependant, avait poussé son chevalet dans un coin, voyant qu'il ne pourrait finir l'oreille, ce jour-là. Il prit son chapeau, il vint toucher la jeune fille à l'épaule, pour l'avertir qu'il partait. Et elle l'accompagna jusque sur le palier, elle tira elle-même la porte sur eux; mais ils se firent leurs adieux si bruyamment, qu'on entendit un léger cri de Clorinde, qui se perdit dans un rire étouffé. Quand elle rentra, elle dit:

«Je vais me déshabiller, à moins que parrain ne veuille m'emmener comme ça au Palais-Royal.» Et Ils s'égayèrent tous les trois, à cette idée. Le crépuscule était tombé. Quand Rougon se retira, Clorinde descendit avec lui, laissant M. de Plouguern seul un instant, le temps de passer une robe. Il faisait déjà tout noir dans l'escalier. Elle marchait la première, sans dire un mot, si lentement, qu'il sentait le frôlement de sa tunique de gaze sur ses genoux. Puis, arrivée devant la porte de la chambre, elle entra; elle fit deux pas, avant de se retourner. Lui, l'avait suivie. Là, les deux fenêtres éclairaient d'une poussière blanche le lit défait, la cuvette oubliée, le chat toujours endormi sur le paquet de vêtements.

«Vous ne m'en voulez pas?» répéta-t-elle à voix presque basse, en lui tendant les mains.

Il jura que non. Il avait pris ses mains, il remonta le long des bras jusqu'au-dessus des coudes, fouillant doucement dans a dentelle noire, pour que ses gros doigts pussent passer sans rien déchirer. Elle haussait légèrement les bras, comme désireuse de lui faciliter cette besogne. Ils étaient dans l'ombre du paravent, ils ne se voyaient point la face. Et lui, au milieu de cette chambre dont l'air renfermé le suffoquait un peu, retrouvait l'odeur d'une rudesse presque sucrée qui l'avait déjà grisé. Mais, dès qu'il eut dépassé les coudes, ses mains devenant brutales, il sentit Clorinde lui échapper, et il l'entendit crier, par la porte restée ouverte derrière eux:

«Antonia! de la lumière, et donne-moi ma robe grise!»

Quand Rougon se trouva sur l'avenue des Champs-Élysées, il demeura un moment étourdi, à respirer l'air frais qui soufflait des hauteurs de l'Arc de Triomphe.

L'avenue, vide de voitures, allumait un à un ses becs de gaz, dont les clartés brusques piquaient l'ombre d'une traînée d'étincelles vives. Il venait d'avoir comme un coup de sang, il se passait les mains sur la face.

«Ah! non, dit-il tout haut, ce serait trop bête!»

IV

Le cortège du baptême devait partir du pavillon de l'Horloge, à cinq heures. L'itinéraire était la grande allée du jardin des Tuileries, la place de la Concorde, la rue de Rivoli, la place de l'Hôtel-de-Ville, le pont d'Arcole, la rue d'Arcole et la place du Parvis.

Dès quatre heures, la foule fut immense au pont d'Arcole. Là, dans la trouée que la rivière faisait au milieu de la ville, un peuple pouvait tenir. C'était un élargissement brusque de l'horizon, avec la pointe de l'île Saint-Louis au loin, barrée par la ligne noire du pont Louis-Philippe; à gauche, le petit bras se perdait au fond d'un étranglement de constructions basses; à droite, le grand bras ouvrait un lointain noyé dans une fumée violâtre, où l'on distinguait la tache verte des arbres du Port-aux-Vins. Puis, des deux côtés, du quai Saint-Paul au quai de la Mégisserie, du quai Napoléon au quai de l'Horloge, les trottoirs allongeaient des grandes routes; tandis que la place de l'Hôtel-de-Ville, en face du pont, étendait une plaine. Et, sur ces vastes espaces, le ciel, un ciel de juin d'une pureté chaude, mettait un pan énorme de son infini bleu.

Quand la demie sonna, il y avait du monde partout.

Le long des trottoirs, des files interminables de curieux, écrasés contre les parapets, stationnaient. Une mer de têtes humaines, aux flots toujours montants, emplissait la place de l'Hôtel-de-Ville. En face, les vieilles maisons du quai Napoléon, dans les vides noirs de leurs fenêtres grandes ouvertes, entassaient des visages; et même, du fond des ruelles sombres bâillant sur la rivière, la rue Colombe, la rue Saint-Landry, la rue Glatigny, des bonnets de femme se penchaient, avec leurs brides envolées par le vent. Le pont Notre-Dame envahi montrait une rangée de spectateurs, les coudes appuyés sur la pierre, comme sur le velours d'une tribune colossale. A l'autre bout, tout là-bas, le pont Louis-Philippe s'animait d'un grouillement de points noirs; pendant que les croisées les plus lointaines, les petites raies qui trouaient régulièrement les façades jaunes et grises du cap de maisons, à la pointe de l'île, s'éclairaient par instants de la tache claire d'une robe. Il y avait des hommes debout sur les toits, parmi les cheminées. Des gens qu'on ne voyait pas, regardaient dans des lunettes, du haut de leurs terrasses, quai de la Tournelle. Et le soleil oblique, largement épandu, semblait le frisson même de cette foule; il roulait le rire ému de la houle des têtes; des ombrelles voyantes, tendues comme des miroirs, mettaient des rondeurs d'astre, au milieu du bariolage des jupes et des paletots.

Mais ce qu'on apercevait de toute part, des quais, des ponts, des fenêtres, c'était, à l'horizon, sur la muraille nue d'une maison à six étages, dans l'île Saint-Louis, une redingote grise géante, peinte à fresque, de profil, avec sa manche gauche pliée au coude, comme si le vêtement eût gardé l'attitude et le gonflement d'un corps, à cette heure disparu. Cette réclame monumentale prenait, dans le soleil, au-dessus de la fourmilière des promeneurs, une extraordinaire importance.

Cependant, une double haie ménageait le passage du cortège, au milieu de la foule. A droite, s'alignaient des gardes nationaux; à gauche, des soldats de la ligne. Un bout de cette double haie se perdait dans la rue d'Arcole, pavoisée de drapeaux, tendue aux fenêtres d'étoffes riches, qui battaient mollement, le long des maisons noires. Le pont, laissé vide, était la seule bande de terre nue, au milieu de l'envahissement des moindres coins; et il faisait un étrange effet, désert, léger, avec son unique arche de fer, d'une courbe si molle. Mais, en bas, sur les berges de la rivière, l'écrasement recommençait; des bourgeois endimanchés avaient étalé leurs mouchoirs, s'étaient assis là, à côté de leurs femmes, attendant, se reposant de tout un après-midi de flânerie. Au-delà du pont, au milieu de la nappe élargie de la rivière, très bleue, moirée de vert à la rencontre des deux bras, une équipe de canotiers en vareuses rouges ramaient, pour maintenir leur canot à la hauteur du Port-aux-Fruits. Il y avait encore, contre le quai de Gesvres, un grand lavoir, avec ses charpentes verdies par l'eau, dans lequel on entendait les rires et les coups de battoir des blanchisseuses. Et ce peuple entassé, ces trois à quatre cent mille têtes, par moments, se levaient, regardaient les tours de Notre-Dame, qui dressaient de biais leur masse carrée, au dessus des maisons du quai Napoléon. Les tours, dorées par le soleil couchant, couleur de rouille sur le ciel clair, vibraient dans l'air, toutes sonores d'un carillon formidable.

Deux ou trois fausses alertes avaient déjà causé de profondes bousculades dans la foule.

«Je vous assure qu'ils ne passeront pas avant cinq heures et demie», disait un grand diable assis devant un café du quai de Gesvres, en compagnie de M. et de Mme Charbonnel.

C'était Gilquin, Théodore Gilquin, l'ancien locataire de Mme Mélanie Correur, le terrible ami de Rougon. Ce jour-là, il était tout habillé de coutil jaune, un vêtement complet à vingt-neuf francs, fripé, taché, éclaté aux coutures; et il avait des bottes crevées, des gants havane, un large chapeau de paille sans ruban.

Quand il mettait des gants, Gilquin était habillé. Depuis midi, il pilotait les Charbonnel, dont il avait fait la connaissance, un soir, chez Rougon, dans la cuisine.

«Vous verrez tout, mes enfants, répétait-il en essuyant de la main les longues moustaches qui balafraient de noir sa face d'ivrogne. Vous vous êtes remis entre mes mains, n'est-ce pas? eh bien, laissez-moi régler l'ordre et la marche de la petite fête.» Gilquin avait déjà bu trois verres de cognac et cinq chopes. Depuis deux grandes heures, il tenait là les Charbonnel, sous prétexte qu'il fallait arriver les premiers. C'était un petit café qu'il connaissait, où l'on était parfaitement bien, disait-il; et il tutoyait le garçon.

Les Charbonnel, résignés, l'écoutaient, très surpris de l'abondance et de la variété de sa conversation; Mme Charbonnel n'avait voulu qu'un verre d'eau sucrée; M. Charbonnel prenait un verre d'anisette, ainsi que cela lui arrivait parfois, au cercle du Commerce, à Plassans. Cependant, Gilquin leur parlait du baptême, comme s'il avait passé le matin aux Tuileries, pour avoir des renseignements.