Chapter 32
«Il est fendu, messieurs, mais il peut encore servir.... Nous disons cent huit!... cent dix, là-bas!... cent onze! cent douze! cent treize! cent quatorze.... Allons, cent quatorze! Il vaut mieux que cela.... Cent dix-sept! cent dix-sept! personne n'en veut plus? Adjugé à cent dix sept!» Et ce fut poursuivi par ces chiffres que Rougon quitta la salle. Sur la terrasse du bord de l'eau, il ralentit le pas. Un orage montait à l'horizon. En bas, la Seine, huileuse, d'un vert sale, coulait lourdement entre les quais blafards, où de grandes poussières s'envolaient. Dans le jardin, des bouffées d'air brûlant secouaient les arbres, dont les branches retombaient alanguies, mortes, sans un frisson des feuilles. Rougon descendit sous les grands marronniers; la nuit y était presque complète; une humidité chaude suintait comme d'une voûte de cave. Il débouchait dans la grande allée, lorsqu'il aperçut, se carrant au milieu d'un banc, les Charbonnel, magnifiques, transformés, le mari en pantalon clair et en redingote pincée à la taille, la femme coiffée d'un chapeau à fleurs rouges, portant un mantelet léger sur une robe de soie lilas. A côté d'eux, à califourchon sur le bout du banc, un individu dépenaillé, sans linge, vêtu d'une ancienne veste de chasse lamentable, gesticulait, se rapprochait. C'était Gilquin. Il donnait des tapes à sa casquette en toile, qui s'échappait.
«Un tas de gueux! criait-il. Est-ce que Théodore a jamais voulu faire tort d'un sou à quelqu'un? Ils ont inventé une histoire de remplacement militaire pour me compromettre. Alors, moi, je les ai plantés là, vous comprenez. Qu'ils aillent au tonnerre de Dieu, n'est-ce pas?... Ils ont peur de moi, parbleu! Ils connaissent bien mes opinions politiques. Jamais je n'ai été de la clique à Badinguet...» Il se pencha, ajouta plus bas, en roulant des yeux tendres:
«Je ne regrette qu'une personne là-bas.... Oh! une femme adorable, une dame de la société. Oui, oui, une liaison bien agréable.... Elle était blonde. J'ai eu de ses cheveux.» Puis, il reprit d'une voix tonnante, tout près de Mme Charbonnel, lui tapant sur le ventre:
«Eh bien, maman, quand m'emmenez-vous à Plassans, vous savez, pour manger les conserves, les pommes, les cerises, les confitures?... Hein! on a le sac, maintenant!» Mais les Charbonnel paraissaient très contrariés de la familiarité de Gilquin. La femme répondit du bout des dents, en écartant sa robe de soie lilas:
«Nous sommes pour quelque temps à Paris.... Nous y passerons sans doute six mois chaque année.
--Oh! Paris! dit le mari d'un air de profonde admiration, il n'y a que Paris!» Et, comme les coups de vent devenaient plus forts, et qu'une débandade de bonnes d'enfants courait dans le jardin, il reprit, en se tournant vers sa femme:
«Ma bonne, nous ferons bien de rentrer, si nous ne voulons pas être mouillés. Heureusement, nous logeons à deux pas.» Ils étaient descendus à l'hôtel du Palais-Royal, rue de Rivoli. Gilquin les regarda s'éloigner, avec un haussement d'épaules plein de dédain.
«Encore des lâcheurs! murmura-t-il; tous des lâcheurs!» Brusquement, il aperçut Rougon. Il se dandina, l'attendit au passage, donna une tape sur sa casquette.
«Je ne suis pas allé te voir, lui dit-il. Tu ne t'en es pas formalisé, n'est-ce pas?... Ce sauteur de Du Poizat a dû te faire des rapports sur mon compte. Des menteries, mon bon; je te prouverai ça quand tu voudras.... Enfin, moi, je ne t'en veux pas. Et, tiens, la preuve, c'est que je vais te donner mon adresse: rue du Bon-Puits, 25, à la Chapelle, à cinq minutes de la barrière voilà! si tu as encore besoin de moi, tu n'as qu'à faire un signe.» Il s'en alla, traînant les pieds. Un instant, il parut s'orienter. Puis, menaçant du poing le château des Tuileries, au fond de l'allée, d'un gris de plomb sous le ciel noir, il cria:
«Vive la République!» Rougon quitta le jardin, remonta les Champs-Élysées. Il était pris d'un désir, celui de revoir sur l'heure son petit hôtel de la rue Marbeuf. Dès le lendemain, il comptait déménager du ministère, venir de nouveau vivre là. Il avait comme une lassitude de tête, un grand calme, avec une douleur sourde tout au fond. Il songeait à des choses vagues, à de grandes choses, qu'il ferait un jour, pour prouver sa force. Par moments, il levait la tête, regardait le ciel. L'orage ne se décidait pas à crever. Des nuées rousses barraient l'horizon. Dans l'avenue des Champs-Élysées, déserte, de grands coups de tonnerre passaient, avec un fracas d'artillerie lancée au galop; et la cime des arbres en gardait un frisson.
Les premières gouttes de pluie tombèrent, comme il tournait le coin de la rue Marbeuf.
Un coupé était arrêté à la porte de l'hôtel. Rougon rencontra là sa femme qui examinait les pièces, mesurait les fenêtres, donnait des ordres à un tapissier. Il resta très surpris. Mais elle lui expliqua qu'elle venait de voir son frère, M. Beulin-d'orchère; le magistrat, instruit déjà de la chute de Rougon, avait voulu accabler sa soeur, lui annoncer sa prochaine entrée au ministère de la Justice, tâcher de jeter enfin la discorde dans le ménage. Mme Rougon s'était contentée de faire atteler, pour donner sur-le-champ un coup d'oeil à leur prochaine installation. Elle gardait toujours sa face grise et reposée de dévote, son calme inaltérable de bonne ménagère; et, de son pas étouffé, elle traversait les appartements, reprenait possession de cette maison qu'elle avait faite douce et muette comme un cloître.
Son seul souci était d'administrer en intendant fidèle la fortune dont elle se trouvait chargée. Rougon fut attendri devant cette figure sèche et étroite, aux manies d'ordre méticuleuses.
Cependant, l'orage éclatait avec une violence inouïe.
La foudre grondait, l'eau tombait à torrents. Rougon dut attendre près de trois quarts d'heure. Il voulut repartir à pied. Les Champs-Élysées étaient un lac de boue, une boue jaune, fluide, qui, de l'Arc de Triomphe à la place de la Concorde, mettait comme le lit d'un fleuve vidé d'un trait. L'avenue restait déserte, avec de rares piétons se hasardant, cherchant la pointe des pavés; et les arbres, ruisselant d'eau, s'égouttaient dans le calme et la fraîcheur de l'air. Au ciel, l'orage avait laissé une queue de haillons cuivrés, toute une nuée sale, basse, d'où tombait un reste de jour mélancolique, une lumière louche de coupe-gorge.
Rougon reprenait son rêve vague d'avenir. Des gouttes de pluie égarée mouillaient ses mains. Il sentait davantage cette courbature de tout son être, comme s'il s'était heurté à quelque obstacle barrant sa route. Et, tout d'un coup, derrière lui, il entendit un grand piétinement, l'approche d'un galop cadencé dont tremblait le sol. Il se retourna.
C'était un cortège qui s'approchait, dans le gâchis de la chaussée, sous le jour navré du ciel couleur de cuivre, un retour du Bois rayant de l'éclat des uniformes les profondeurs noyées des Champs-Élysées. A la tête et à la queue, galopaient des piquets de dragons. Au milieu, roulait un landau fermé, attelé de quatre chevaux; tandis que, aux deux portières, se tenaient deux écuyers en grand costume brodé d'or, recevant, impassibles, les éclaboussures continues des roues, couverts d'une couche de boue liquide, depuis leurs bottes à revers jusqu'à leur chapeau à claque. Et, dans le noir du landau fermé, un enfant seul apparaissait, le prince impérial, regardant le monde, ses dix doigts écartés, son nez rose écrasé contre la glace.
«Tiens! ce crapaud!» dit en souriant un cantonnier, qui poussait une brouette.
Rougon s'était arrêté, songeur, et suivait le cortège filant dans le jaillissement des flaques, mouchetant jusqu'aux feuilles basses des arbres.
XIV
Trois ans plus tard, un jour de mars, il y avait une séance très orageuse au Corps législatif. On y discutait l'adresse pour la première fois.
A la buvette, M. La Rouquette et un vieux député, M. de Lamberthon, le mari d'une femme adorable, buvaient des grogs, en face l'un de l'autre, tranquillement.
«Hein! si nous retournions dans la salle? demandait M. de Lamberthon, qui prêtait l'oreille. Je crois que ça chauffe.» On entendait par moments une clameur lointaine, une tempête de voix, brusque comme un coup de vent; puis, tout retombait à un grand silence. Mais M. La Rouquette continuait à fumer d'un air de parfaite insouciance, en répondant:
«Non, laissez donc, je veux finir mon cigare.... On nous préviendra, si l'on a besoin de nous. J'ai dit qu'on nous prévienne.» Ils étaient seuls dans la buvette, une petite salle de café, très coquette, établie au fond de l'étroit jardin qui fait le coin du quai et de la rue de Bourgogne. Peinte en vert tendre, recouverte d'un treillage de bambous, s'ouvrant par de larges baies vitrées sur les massifs du jardin, elle ressemblait à une serre changée en buffet de gala, avec ses panneaux de glace, ses tables, son comptoir de marbre rouge, ses banquettes de reps vert capitonné. Une des baies ouverte laissait entrer le bel après-midi, une tiédeur printanière que rafraîchissaient les souffles vifs de la Seine. «La guerre d'Italie a mis le comble à sa gloire, reprit M. La Rouquette, continuant une conversation interrompue. Aujourd'hui, en rendant au pays la liberté, il montre toute la force de son génie...» Il parlait de l'empereur. Pendant un instant, il exalta la portée des décrets de novembre, la participation plus directe des grands corps de l'État à la politique du souverain, la création des ministres sans portefeuille chargés de représenter le gouvernement auprès des Chambres. C'était le retour du régime constitutionnel, dans ce qu'il avait de sain et de raisonnable. Une nouvelle ère, l'empire libéral, s'ouvrait. Et il secouait la cendre de son cigare, transporté d'admiration.
M. de Lamberthon hochait la tête.
«Il est allé un peu vite, murmura-t-il. On aurait pu attendre encore. Rien ne pressait.
--Si, si, je vous assure, il fallait faire quelque chose, dit vivement le jeune député. C'est justement là le génie...»
Il baissa la voix, il expliqua la situation politique avec des coups d'oeil profonds. Les mandements des évêques, au sujet du pouvoir temporel, menacé par le gouvernement de Turin, inquiétaient beaucoup l'empereur. D'autre part, l'opposition se réveillait, le pays traversait une heure de malaise. Le moment était venu de tenter la réconciliation des partis, d'attirer à soi les hommes politiques boudeurs en leur faisant de sages concessions. Maintenant, il trouvait l'empire autoritaire très défectueux, il transformait l'empire libéral en une apothéose dont l'Europe entière allait être éclairée.
«N'importe, il a agi trop vite, répétait M. de Lamberthon, qui hochait toujours la tête. J'entends bien, l'empire libéral; mais c'est l'inconnu, cher monsieur, l'inconnu, l'inconnu...» Et il dit ce mot sur trois tons différents, en promenant sa main devant lui, dans le vide. M. La Rouquette n'ajouta rien; il finissait son grog. Les deux députés restèrent là, les yeux perdus, regardant le ciel par la baie ouverte, comme s'ils avaient cherché l'inconnu au-delà du quai, du côté des Tuileries, où flottaient de grandes vapeurs grises. Derrière eux, au fond des couloirs, l'ouragan des voix grondait de nouveau, avec le vacarme sourd d'un orage qui s'approche.
M. de Lamberthon tournait la tête, pris d'inquiétude.
Au bout d'un silence, il demanda:
«C'est Rougon qui doit répondre, n'est-ce pas?
--Oui, je crois, répondit M. La Rouquette, les lèvres pincées, d'un air discret.
--Il était bien compromis, murmura encore le vieux député. L'empereur a fait un singulier choix, en le nommant ministre sans portefeuille et en le chargeant de défendre sa nouvelle politique.»
M. La Rouquette ne donna pas tout de suite son avis.
Il caressait sa moustache blonde d'une main lente. Il finit par dire; «L'empereur connaît Rougon.» Puis, il s'écria, d'une voix changée:
«Dites donc, ils n'étaient pas fameux, ces grogs.... J'ai une soif d'enragé. J'ai envie de prendre un verre de sirop.» Il commanda un verre de sirop. M. de Lamberthon hésita, se décida enfin pour un madère. Et ils causèrent de Mme de Lamberthon; le mari reprochait à son jeune collègue la rareté de ses visites. Celui-ci s'était renversé sur la banquette capitonnée, se mirant d'un regard oblique dans les glaces, jouissant du vert tendre des murs, de cette buvette fraîche, qui avait des airs de bosquet Pompadour, installé à quelque carrefour de forêt princière, pour des rendez-vous amoureux.
Un huissier arriva, essoufflé.
«Monsieur La Rouquette, on vous demande tout de suite, tout de suite.» Et, comme le jeune député avait un geste d'ennui, l'huissier se pencha à son oreille, lui dit à demi-voix qu'il était envoyé par M. de Marsy lui-même, le président de la Chambre. Il ajouta plus haut:
«Enfin, on a besoin de tout le monde, venez vite.»
M. de Lamberthon s'était précipité vers la salle des séances. M. La Rouquette le suivait, lorsqu'il parut se raviser. L'idée lui poussait de racoler tous les députés flâneurs, pour les envoyer à leurs bancs. Il se jeta d'abord dans la salle des conférences, une belle salle éclairée par un plafond vitré, où se trouvait une cheminée géante en marbre vert, ornée de deux femmes en marbre blanc, nues et couchées. Malgré la douceur de l'après-midi, des troncs d'arbre y brûlaient. Autour de l'immense table, trois députés sommeillaient, les yeux ouverts, en regardant les tableaux des murs et la pendule fameuse qu'on remontait une seule fois par an; un quatrième, occupé à se chauffer les reins, debout devant la cheminée, semblait examiner d'un air attendri, à l'autre extrémité de la pièce, une petite statue d'Henri IV en plâtre, qui se détachait sur un trophée de drapeaux pris à Marengo, à Austerlitz et à Iéna. A l'appel de leur collègue allant de l'un à l'autre, criant:
«Vite, vite, en séance!» ces messieurs, comme réveillés en sursaut, disparurent à la file.
Cependant, emporté par son élan, M. La Rouquette courait à la bibliothèque, quand il eut la précaution de revenir sur ses pas, pour fouiller d'un coup d'oeil le couloir aux lavabos. M. de Combelot, les mains plongées au fond d'une grande cuvette, les y frottait doucement, en souriant à leur blancheur. Il ne s'émut pas, il retournait tout de suite à sa place. Et il prit le temps de s'éponger longuement les mains, à l'aide d'une serviette chaude qu'il remit ensuite dans l'étuve, aux portes de cuivre.
Même il alla, à l'extrémité du couloir, devant une haute glace, peigner sa belle barbe noire, avec un petit peigne de poche.
La bibliothèque était vide. Les livres dormaient dans leurs casiers de chêne; toutes nues, les deux grandes tables étalaient la sévérité de leurs tapis verts; aux bras des fauteuils, rangés en bon ordre, les pupitres mécaniques se repliaient, gris d'une légère poussière. Et, au milieu de ce recueillement, dans l'abandon de la galerie où traînait une odeur de papiers, M. La Rouquette dit tout haut, en faisant claquer la porte:
«Il n'y a jamais personne, là-dedans!» Alors, il se lança dans l'enfilade des couloirs et des salles. Il traversa la salle de distribution, dallée en marbre des Pyrénées, où son pas sonnait comme sous une voûte d'église. Un huissier lui ayant appris qu'un député de ses amis, M. de la Villardière, faisait visiter le Palais à un monsieur et à une dame, il s'entêta à le trouver. Il courut à la salle du général Foy, ce vestibule sévère, dont les quatre statues, Mirabeau, le général Foy, Bailly et Casimir Périer, sont l'admiration respectueuse des bourgeois de province. Et ce fut à côté, dans la salle du trône, qu'il aperçut enfin M. de la Villardière, flanqué d'une grosse dame et d'un gros monsieur, des gens de Dijon, tous deux notaires et électeurs influents.
«On vous demande, dit M. La Rouquette. Vite à votre poste, n'est-ce pas?
--Oui, tout de suite», répondit le député.
Mais il ne put s'échapper. Le gros monsieur, impressionné par le luxe de la salle, le ruissellement des dorures, les panneaux de glace, s'était découvert; et il ne lâchait pas son «cher député», il lui demandait des explications sur les peintures de Delacroix, les Mers et les Fleuves de France, de hautes figures décoratives, Mediterraneum Mare, Oceanus, Ligeris, Rhenus, sequana, Rhodanus, Garumna, Araris. Ces mots latins l'embarrassaient.
«Ligeris, la Loire», dit M. de la Villardière.
Le notaire de Dijon hocha vivement la tête; il avait compris. Cependant, sa dame considérait le trône, un fauteuil un peu plus haut que les autres, garni d'une housse et placé sur une large marche. Elle restait à distance, dévotement, l'air ému. Elle finit par se rapprocher, par s'enhardir; et, d'une main furtive, elle souleva la housse, toucha le bois doré, tâta le velours rouge.
Maintenant, M. La Rouquette battait l'aile droite du Palais, les corridors interminables, les pièces réservées aux bureaux et aux commissions. Il revint par la salle des quatre colonnes, où les jeunes députés rêvent en face des statues de Brutus, de Solon et de Lycurgue; coupa de biais la salle des pas perdus; longea rapidement le pourtour, cette galerie en hémicycle, une sorte de crypte écrasée, d'une nudité blafarde d'église, éclairée au gaz nuit et jour; et, hors d'haleine, traînant derrière lui la petite troupe de députés qu'il avait ramassée dans sa battue générale, il ouvrit toute large une porte d'acajou étoilée d'or. M. de Combelot, les mains blanches, la barbe correcte, le suivait. M. de la Villardière, qui s'était débarrassé de ses deux électeurs, marchait sur ses talons. Tous montèrent d'un élan, se jetèrent dans la salle des séances où les députés, debout à leurs bancs, furibonds, les bras tendus, menaçant un orateur impassible à la tribune, criaient:
«A l'ordre! à l'ordre! à l'ordre!
--A l'ordre! à l'ordre!» crièrent plus haut M. La Rouquette et ses amis, tout en ignorant ce dont il s'agissait.
Le vacarme était épouvantable. Il y avait des piétinements enragés, un roulement d'orage obtenu par les planchettes des pupitres secouées violemment. Des voix glapissantes, suraiguës, jetaient des notes de fifre au milieu d'autres voix ronflantes, prolongées comme des accompagnements d'orgue. Par moments, les bruits semblaient se briser, le tapage se fêlait; et alors, au milieu de la clameur mourante, des huées montaient, des paroles s'entendaient:
«C'est odieux! c'est intolérable!
--Qu'il retire le mot!
--Oui, oui, retirez le mot!» Mais le cri obstiné, le cri qui revenait sans arrêt, comme rythmé par le battement des talons, c'était ce cri: «A l'ordre! à l'ordre! à l'ordre!» s'aigrissant, s'étranglant dans les gosiers séchés.
A la tribune, l'orateur avait croisé les bras. Il regardait en face la Chambre furieuse, ces faces aboyantes, ces poings brandis. A deux reprises, croyant à un peu de silence, il ouvrit la bouche; ce qui amena un redoublement de tempête, une crise d'emportement fou. La salle craquait.
M. de Marsy, debout devant son fauteuil de président, la main sur la pédale de la sonnette, sonnait d'une façon continue; un carillon d'alarme au milieu d'un ouragan. Sa haute figure pâle gardait un sang froid parfait. Il s'arrêta un instant de sonner, tira ses manchettes tranquillement, puis se remit à son carillon. Son mince sourire sceptique, une sorte de tic qui lui était habituel, pinçait les coins de ses lèvres fines.
Lorsque les voix se lassaient, il se contentait de lancer:
«Messieurs, permettez, permettez...» Enfin, il obtint un silence relatif.
«J'invite l'orateur, dit-il, à expliquer le mot qu'il vient de prononcer.» L'orateur se penchant, s'appuyant sur le bord de la tribune, répéta sa phrase avec une affirmation entêtée du menton.
«J'ai dit que le 2 décembre était un crime...» Il ne put aller plus loin. L'orage recommença. Un député, le sang aux joues, le traita d'assassin; un autre lui jeta une ordure, si grosse, que les sténographes sourirent, en se gardant d'écrire le mot. Les exclamations se croisaient, s'étouffaient. Pourtant, on entendait la voix flûtée de M. La Rouquette qui répétait:
«Il insulte l'empereur, il insulte la France!» M. de Marsy eut un geste digne. Il se rassit, en disant:
«Je rappelle l'orateur à l'ordre.» Une longue agitation suivit. Ce n'était plus le Corps législatif ensommeillé qui avait voté, cinq ans plus tôt, un crédit de quatre cent mille francs pour le baptême du prince impérial. A gauche, sur un banc, quatre députés applaudissaient le mot lancé à la tribune par leur collègue. Ils étaient cinq maintenant à attaquer l'empire. Ils l'ébranlaient d'une secousse continue, le niaient, lui refusaient leur vote, avec un entêtement de protestation, dont l'effet devait peu à peu soulever le pays entier. Ces députés se tenaient debout, groupe infime, perdu au milieu d'une majorité écrasante; et ils répondaient aux menaces, aux poings tendus, à la pression bruyante de la Chambre sans un découragement, immobiles et fervents dans leur revanche.
La salle elle-même paraissait changée, toute sonore, frémissante de fièvre. On avait rétabli la tribune, au pied du bureau. La froideur des marbres, le développement pompeux des colonnes de l'hémicycle se chauffaient de la parole ardente des orateurs. Sur les gradins, le long des banquettes de velours rouge, la lumière de la baie vitrée tombant d'aplomb semblait allumer des incendies, dans les orages des grandes séances. Le bureau monumental avec ses panneaux sévères, s'animait des ironies et des insolences de M. de Marsy, dont la redingote correcte, la taille mince de viveur épuisé coupaient d'une ligne pauvre les nudités antiques du bas-relief placé derrière son dos. Et seules, dans leurs niches, entre leurs paires de colonnes, les statues allégoriques de l'Ordre public et de la Liberté gardaient leurs faces mortes et leurs yeux vides de divinités de pierre. Mais ce qui soufflait surtout la vie, c'était le public plus nombreux, penché anxieusement, suivant les débats, apportant là sa passion. Le second rang des tribunes venait d'être remis en place. Les journalistes avaient leur tribune particulière. Tout en haut, au bord de la corniche chargée de dorures, des têtes s'allongeaient, un envahissement de foule, qui parfois faisait lever les yeux inquiets des députés, comme s'ils avaient cru brusquement entendre le piétinement de la populace, un jour d'émeute.
Cependant, l'orateur, à la tribune, attendait toujours de pouvoir continuer. Il dit, la voix couverte par le murmure qui roulait encore:
«Messieurs, je me résume...» Mais il s'arrêta pour reprendre plus haut, dominant le bruit:
«Si la Chambre refuse de m'écouter, je proteste et je descends de cette tribune.
--Parlez, parlez!» cria-t-on de plusieurs bancs.
Et une voix épaisse, comme enrouée, gronda:
«Parlez, on saura vous répondre.» Le silence régna brusquement. Sur les gradins, dans les tribunes, on tendait le cou pour voir Rougon, qui venait de lancer cette phrase. Il était assis au premier banc, les coudes appuyés sur la tablette de marbre. Son gros dos gonflé gardait une immobilité à peine rompue de loin en loin par un léger balancement des épaules.
On n'apercevait pas son visage, enfoui entre ses larges mains. Il écoutait. Son début était attendu avec une vive curiosité; car, depuis sa nomination de ministre sans portefeuille, il n'avait pas encore pris la parole.
Sans doute il eut conscience de tous ces regards fixés sur lui. Il tourna la tête, fit le tour de la salle. En face, dans la tribune des ministres, Clorinde en robe violette, accoudée à la rampe de velours rouge, le regardait longuement, avec son audace tranquille. Ils restèrent deux secondes les yeux dans les yeux, sans se sourire, comme étrangers. Puis, Rougon reprit sa position, écouta de nouveau, le visage entre ses mains ouvertes.