Son Excellence Eugène Rougon

Chapter 31

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«A vingt sous le coup, messieurs.... Tirez un coup...» Ils s'approchèrent, en feignant de n'avoir pas entendu.

«Combien le coup, la marchande?

--Vingt sous, messieurs.» Les rires recommencèrent de plus belle. Mais Mme Bouchard, dans sa toilette bleue, restait candide, levant des yeux étonnés sur les deux messieurs, comme si elle ne les avait pas connus. Alors, une partie formidable s'engagea. Pendant un quart d'heure, le tourniquet grinça, sans un arrêt. Ils tournaient l'un après l'autre. M. d'Escorailles gagna deux douzaines de coquetiers, trois petits miroirs, sept statuettes en biscuit, cinq étuis à cigarettes; M. La Rouquette eut pour sa part deux paquets de dentelle, un vide-poche en porcelaine de camelote monté sur des pieds de zinc doré, des verres, un bougeoir, une boîte avec une glace.

Mme Bouchard, les lèvres pincées, finit par crier:

«Ah! bien, non, vous avez trop de chance! Je ne joue plus.... Tenez, emportez vos affaires.» Elle en avait fait deux gros tas, à côté, sur une table.

M. La Rouquette parut consterné. Il lui demanda d'échanger son tas contre le bouquet de violettes d'uniforme, qu'elle portait piqué dans ses cheveux. Mais elle refusa.

«Non, non, vous avez gagné ça, n'est-ce pas? Eh bien, emportez ça.

--Madame a raison, dit gravement M. d'Escorailles.

On ne boude pas la fortune, et du diable si je laisse un coquetier!... Moi, je deviens chien.» Il avait étalé son mouchoir et nouait proprement un paquet. Il y eut une nouvelle explosion d'hilarité.

L'embarras de M. La Rouquette était aussi bien divertissant. Alors, Mme Correur, qui avait gardé jusque-là, au fond de sa boutique, une dignité souriante de matrone, avança sa grosse face rose. Elle voulait bien faire un échange, elle.

«Non, je ne veux rien, se hâta de dire le jeune député.

Prenez tout, je vous donne tout.» Et Ils ne s'en allèrent pas, ils restèrent là un instant.

Maintenant, à demi-voix, ils adressaient des galanteries à Mme Bouchard, d'un goût douteux. A la voir, les têtes tournaient plus encore que son tourniquet. Que gagnait-on à son joli jeu? Ça ne valait pas le jeu de pigeon vole; et Ils voulaient lui jouer à pigeon vole toutes sortes de choses aimables. Mme Bouchard baissait les cils, avec un rire de jeune bête; elle avait un léger balancement de hanches, comme une paysanne dont les messieurs se gaussent; pendant que Mme Correur s'extasiait sur elle, en répétant d'un air ravi de connaisseuse:

«Est-elle gentille! est-elle gentille!» Mais Mme Bouchard finit par donner des tapes sur les mains de M. d'Escorailles, qui voulait examiner le mécanisme du tourniquet, en prétendant qu'elle devait tricher. Allaient-ils la laisser tranquille, à la fin! Et, quand elle les eut renvoyés, elle reprit sa voix engageante de marchande.

«Voyons, messieurs, à vingt sous le coup.... Un coup seulement, messieurs.»

A ce moment, M. Kahn, debout pour voir par-dessus les têtes, se rassit avec précipitation en murmurant:

«Voici Rougon.... N'ayons pas l'air, n'est-ce pas?» Rougon traversait la salle, lentement. Il s'arrêta, joua au tourniquet de Mme Bouchard, paya trois louis une des roses de Mme de Combelot. Puis, quand il eut fait ainsi son offrande, il parut vouloir repartir sur-le-champ. Il écartait la foule, marchait déjà vers une porte. Mais, tout d'un coup, comme il venait de jeter un regard dans le buffet, il se dirigea de ce côté, la tête haute, calme, superbe. M. d'Escorailles et M. La Rouquette s'étaient assis près de M. Kahn, de M. Béjuin et du colonel; il y avait encore là M. Bouchard, qui arrivait. Et tous ces messieurs, quand le ministre passa devant eux, eurent un léger frisson, tant il leur sembla grand et solide, avec ses gros membres. Il les avait salués de haut, familièrement. Il se mit à une table voisine. Sa large face ne se baissait pas, se tournait lentement, à gauche, à droite, comme pour affronter et supporter sans une ombre les regards qu'il sentait fixés sur lui.

Clorinde s'était approchée, traînant royalement sa lourde robe jaune. Elle lui demanda, en affectant une vulgarité où perçait une pointe de raillerie:

«Que faut-il vous servir?

--Ah! voilà! dit-il gaiement. Je ne bois jamais rien.... Qu'est-ce que vous avez?» Alors, elle lui énuméra rapidement des liqueurs: fine champagne, rhum, curaçao, kirsch, chartreuse, anisette, vespétro, kummel.

«Non, non, donnez-moi un verre d'eau sucrée.» Elle alla au comptoir, apporta le verre d'eau sucrée, toujours avec sa majesté de déesse. Et elle resta devant Rougon, à le regarder faire fondre son sucre. Lui, continuait à sourire. Il dit les premières banalités venues.

«Vous allez bien?... Il y a un siècle que je ne vous ai vue.

--J'étais à Fontainebleau», répondit-elle simplement.

Il leva les yeux, l'examina d'un regard profond. Mais elle l'interrogeait à son tour.

«Et êtes-vous content? tout marche-t-il à votre gré?

--Oui, parfaitement, dit-il.

--Allons, tant mieux!» Et elle tourna autour de lui, avec des attentions de garçon de café. Elle le couvait de la flamme mauvaise de ses yeux, comme sur le point de laisser à chaque instant échapper son triomphe. Enfin, elle se décidait à le quitter, quand elle se haussa sur les pieds, pour jeter un regard dans la salle voisine. Puis, lui touchant l'épaule:

«Je crois qu'on vous cherche», reprit-elle, le visage tout allumé.

Merle, en effet, s'avançait respectueusement, entre les chaises et les tables du buffet. Il fit coup sur coup trois saluts. Et il priait Son Excellence de l'excuser. On avait apporté derrière Son Excellence la lettre que Son Excellence devait attendre depuis le matin. Alors, tout en n'ayant pas reçu d'ordre, il avait cru.... «C'est bien, donnez», interrompit Rougon.

L'huissier lui remit une grande enveloppe et alla rôder dans la salle. Rougon, d'un coup d'oeil, avait reconnu l'écriture; c'était une lettre autographe de l'empereur, la réponse à l'envoi de sa démission. Une petite sueur froide monta à ses tempes. Mais il ne pâlit même pas. Il glissa tranquillement la lettre dans la poche intérieure de sa redingote, sans cesser d'affronter les regards de la table de M. Kahn, auquel Clorinde était allée dire quelques mots. Toute la bande à présent le guettait, ne perdait pas un de ses mouvements, dans une fièvre aiguë de curiosité.

La jeune femme étant revenue se planter devant lui, Rougon but enfin la moitié de son verre d'eau sucrée et chercha une galanterie.

«Vous êtes toute belle aujourd'hui. Si les reines se faisaient servantes...» Elle coupa son compliment, elle dit avec son audace:

«Alors, vous ne lisez pas?» Il joua l'oubli. Puis, feignant de se souvenir:

«Ah! oui, cette lettre.... Je vais la lire, si cela peut vous plaire.» Et, à l'aide d'un canif, il fendit l'enveloppe, soigneusement. D'un regard il eut parcouru les quelques lignes.

L'empereur acceptait sa démission. Pendant près d'une minute, il tint le papier sur son visage, comme pour le relire. Il avait peur de ne plus être maître du calme de sa face. Un soulèvement terrible se faisait en lui; une rébellion de toute sa force qui ne voulait pas accepter la chute, le secouait furieusement, jusqu'aux os; s'il ne s'était pas roidi, il aurait crié, fendu la table à coups de poing. Le regard toujours fixé sur la lettre, il revoyait l'empereur tel qu'il l'avait vu à Saint-Cloud, avec sa parole molle, son sourire entêté, lui renouvelant sa confiance, lui confirmant ses instructions. Quelle longue pensée de disgrâce devait-il donc mûrir, derrière son visage voilé, pour le briser si brusquement, en une nuit, après l'avoir vingt fois retenu au pouvoir?

Enfin Rougon, d'un effort suprême, se vainquit. Il releva sa face, où pas un trait ne bougeait; il remit la lettre dans sa poche, d'un geste indifférent. Mais Clorinde avait appuyé ses deux mains sur la petite table.

Elle se courba dans un moment d'abandon, elle murmura, les coins de la bouche frémissants:

«Je le savais. J'étais là-bas encore ce matin.... Mon pauvre ami!» Et elle le plaignait d'une voix si cruellement moqueuse, qu'il la regarda de nouveau les yeux dans les yeux. Elle ne dissimulait plus, d'ailleurs. Elle tenait la jouissance attendue depuis des mois, goûtant sans hâte, phrase à phrase, la volupté de se montrer enfin à lui en ennemie implacable et vengée.

«Je n'ai pas pu vous défendre, continua-t-elle, vous ignorez sans doute...» Elle n'acheva pas. Puis, elle demanda, d'un air aigu:

«Devinez qui vous remplace à l'intérieur?» Il eut un geste d'insouciance. Mais elle le fatiguait de son regard. Elle finit par lâcher ce seul mot:

«Mon mari!» Rougon, la bouche sèche, but encore une gorgée d'eau sucrée. Elle avait tout mis dans ce mot, sa colère d'avoir été dédaignée autrefois, sa rancune menée avec tant d'art, sa joie de femme de battre un homme réputé de première force. Alors, elle se donna le plaisir de le torturer, d'abuser de sa victoire; elle étala les côtés blessants. Mon Dieu! son mari n'était pas un homme supérieur; elle l'avouait, elle en plaisantait même; et elle voulait dire que le premier venu avait suffi, qu'elle aurait fait un ministre de l'huissier Merle, si le caprice lui en était poussé. Oui, l'huissier Merle, un passant imbécile, n'importe qui: Rougon aurait eu un digne successeur. Cela prouvait la toute-puissance de la femme. Puis, se livrant complètement, elle se montra maternelle, protectrice, donneuse de bons conseils.

«Voyez-vous, mon cher, je vous l'ai dit souvent, vous avez tort de mépriser les femmes. Non, les femmes ne sont pas les bêtes que vous pensez. Ça me mettait en colère, de vous entendre nous traiter de folles, de meubles embarrassants, que sais-je encore? de boulets au pied.... Regardez donc mon mari! Est-ce que j'ai été un boulet à son pied?... Moi, je voulais vous faire voir ça. Je m'étais promis ce régal, vous vous souvenez, le jour où nous avons eu cette conversation vous avez vu, n'est-ce pas? Eh bien, sans rancune... vous êtes très fort, mon cher. Mais dites-vous bien une chose: une femme vous roulera toujours quand elle voudra en prendre la peine.» Rougon, un peu pâle, souriait.

«Oui, vous avez raison peut-être, dit-il d'une voix lente, évoquant toute cette histoire. J'avais ma seule force, vous aviez...

--J'avais autre chose, parbleu!» acheva-t-elle avec une carrure qui arrivait à de la grandeur, tant elle se mettait haut dans le dédain des convenances.

Il n'eut pas une plainte. Elle lui avait pris de sa puissance pour le vaincre; elle retournait aujourd'hui contre lui les leçons épelées à son côté, en disciple docile, pendant leurs bons après-midi de la rue Marbeuf. C'était là de l'ingratitude, de la trahison, dont il buvait l'amertume sans dégoût, en homme d'expérience. Sa seule préoccupation, dans ce dénouement, restait de savoir s'il la connaissait enfin tout entière. Il se rappelait ses anciennes enquêtes, ses efforts inutiles pour pénétrer les rouages secrets de cette machine superbe et détraquée. La bêtise des hommes, décidément, était bien grande.

A deux fois, Clorinde s'était éloignée pour servir des petits verres. Puis, lorsqu'elle se fut satisfaite, elle recommença sa marche royale entre les tables, en affectant de ne plus s'occuper de lui. Il la suivait des yeux; et il la vit s'approcher d'un monsieur à barbe immense, un étranger dont les prodigalités révolutionnaient alors Paris. Ce dernier achevait un verre de malaga.

«Combien, madame? demanda-t-il en se levant.

--Cinq francs, monsieur. Toutes les consommations sont à cinq francs.» Il paya. Puis, du même ton, avec son accent:

«Et un baiser, combien?

--Cent mille francs», répondit-elle sans une hésitation.

Il se rassit, écrivit quelques mots sur une page arrachée d'un agenda. Ensuite, il lui posa un gros baiser sur la joue, la paya, s'en alla d'un pas plein de flegme. Tout le monde souriait, trouvait ça très bien.

«Il ne s'agit que de mettre le prix», murmura Clorinde, en revenant près de Rougon.

Et il vit là une nouvelle allusion. Elle avait dit jamais pour lui. Alors, cet homme chaste, qui avait reçu sans plier le coup de massue de sa disgrâce, souffrit beaucoup du collier qu'elle portait si effrontément. Elle se penchait davantage, le provoquait, roulait son cou. La perle fine tintait dans le grelot d'or; la chaîne pendait, comme tiède encore de la main du maître; les diamants luisaient sur le velours, où il épelait aisément le secret connu de tous. Et jamais il ne s'était senti à ce point mordu par la jalousie inavouée, cette brûlure d'envie orgueilleuse, qu'il avait éprouvée parfois en face de l'empereur tout-puissant. Il aurait préféré Clorinde au bras de ce cocher, dont on parlait à voix basse. Cela irritait ses anciens désirs, de la savoir hors de sa main, tout en haut, esclave d'un homme qui d'un mot courbait les têtes.

Sans doute la jeune femme devina son tourment. Elle ajouta une cruauté, elle lui désigna d'un clignement d'yeux Mme de Combelot, dans son kiosque de fleuriste, vendant ses roses. Et elle murmurait, avec son rire mauvais:

«Hein! cette pauvre Mme de Combelot; elle attend toujours!» Rougon acheva son verre d'eau sucrée. Il étouffait. Il prit son porte-monnaie, balbutia:

«Combien?

--Cinq francs.» Lorsqu'elle eut jeté la pièce dans l'aumônière, elle présenta de nouveau la main, en disant plaisamment:

«Et vous ne donnez rien pour la fille?» il chercha, trouva deux sous qu'il lui mit dans la main. Ce fut sa brutalité, la seule vengeance que sa rudesse de parvenu sut inventer. Elle rougit, malgré son grand aplomb. Mais elle prit sa hauteur de déesse. Elle s'en alla, saluant, laissant tomber de ses lèvres:

«Merci, Excellence.» Rougon n'osa pas se mettre debout tout de suite. Il avait les jambes molles, il craignait de fléchir, et il voulait se retirer comme il était venu, solide, la face calme.

Il redoutait surtout de passer devant ses anciens familiers, dont les cous tendus, les oreilles élargies, les yeux braqués n'avaient pas perdu un seul incident de la scène. Il promena ses regards quelques minutes, jouant l'indifférence. Il songeait. Un nouvel acte de sa vie politique était donc fini. Il tombait, miné, rongé, dévoré par sa bande. Ses fortes épaules craquaient sous les responsabilités, sous les sottises et les vilenies qu'il avait prises à son compte, par une forfanterie de gros homme, un besoin d'être un chef redouté et généreux. Ses muscles de taureau rendaient simplement sa chute plus retentissante, l'écroulement de sa coterie plus vaste. Les conditions mêmes du pouvoir, la nécessité d'avoir derrière soi des appétits à satisfaire, de se maintenir grâce à l'abus de son crédit, avaient fatalement fait de la débâcle une question de temps. Et, à cette heure, il se rappelait le travail lent de sa bande, ces dents aiguës qui chaque jour mangeaient un peu de sa force. Ils étaient autour de lui; ils lui grimpaient aux genoux, puis à la poitrine, puis à la gorge, jusqu'à l'étrangler; ils lui avaient tout pris, ses pieds pour monter, ses mains pour voler, sa mâchoire pour mordre et engloutir; ils habitaient dans ses membres, en tiraient leur joie et leur santé, s'en donnaient des ripailles, sans songer au lendemain. Puis, aujourd'hui, l'ayant vidé, entendant le craquement de la charpente, ils filaient, pareils à ces rats que leur instinct avertit de l'éboulement prochain des maisons, dont ils ont émietté les murs. Toute la bande était luisante, florissante. Elle s'engraissait déjà d'un autre embonpoint. M. Kahn venait de vendre son chemin de fer de Niort à Angers au comte de Marsy. Le colonel devait obtenir, la semaine suivante, une situation dans les palais impériaux; M. Bouchard avait la promesse formelle que son protégé, l'intéressant Georges Duchesne, serait nommé sous-chef de bureau dès l'entrée de Delestang au ministère de l'Intérieur.

Mme Correur se réjouissait d'une grosse maladie de Mme Martineau, croyant déjà habiter sa maison de Coulonges, mangeant ses rentes en bonne bourgeoise, faisant du bien dans le canton. M. Béjuin était certain de recevoir la visite de l'empereur à sa cristallerie, vers l'automne. M. d'Escorailles, enfin, vivement sermonné par le marquis et la marquise, se mettait aux genoux de Clorinde, gagnait un poste de sous-préfet par son seul émerveillement à la regarder servir des petits verres. Et Rougon, en face de la bande gorgée, se trouvait plus petit qu'autrefois, les sentait énormes à leur tour, écrasé sous eux, sans oser encore quitter sa chaise, de peur de les voir sourire, s'il trébuchait.

Pourtant, la tête plus libre, peu à peu raffermi, il se leva. Il repoussait la petite table de zinc pour passer, lorsque Delestang entra, au bras du comte de Marsy. Il courait sur ce dernier une histoire fort curieuse. A en croire certains chuchotements, il s'était rencontré avec Clorinde au château de Fontainebleau, la semaine précédente, uniquement pour faciliter les rendez-vous de la jeune femme et de Sa Majesté. Il avait mission d'amuser l'impératrice. D'ailleurs, cela paraissait piquant, rien de plus; c'étaient de ces services qu'on se rend toujours entre hommes. Mais Rougon flairait là une revanche du comte, s'employant à sa chute de complicité avec Clorinde, retournant contre son successeur au ministère les armes employées pour le renverser lui-même, quelques mois auparavant, à Compiègne; cela spirituellement, aiguisé d'une pointe d'ordure élégante. Depuis son retour de Fontainebleau, M. de Marsy ne quittait plus Delestang.

M. Kahn et M. Béjuin, le colonel, toute la bande se jeta dans les bras du nouveau ministre. La nomination devait paraître le lendemain seulement au Moniteur, à la suite de la démission de Rougon; mais le décret était signé, on pouvait triompher. Ils lui allongeaient de vigoureuses poignées de main, avec des ricanements, des paroles chuchotées, un élan d'enthousiasme que contenaient à grand-peine les regards de toute la salle.

C'était la lente prise de possession des familiers, qui baisent les pieds, qui baisent les mains, avant de s'emparer des quatre membres. Et il leur appartenait déjà; un le tenait par le bras droit, un autre par le bras gauche; un troisième avait saisi un bouton de sa redingote, tandis qu'un quatrième, derrière son dos, se haussait, glissait des mots dans sa nuque. Lui, dressant sa belle tête, avec une dignité affable, une de ces imposantes mines, correctes, imbéciles, de souverain en voyage, auquel les dames des sous-préfectures offrent des bouquets, comme on en voit sur les images officielles. En face du groupe, Rougon, très pâle, saignant de cette apothéose de la médiocrité, ne put pourtant retenir un sourire. Il se souvenait.

«J'ai toujours prédit que Delestang irait loin», dit-il d'un air fin au comte de Marsy, qui s'était avancé vers lui, la main tendue.

Le comte répondit par une légère moue des lèvres, d'une ironie charmante. Depuis qu'il avait lié amitié avec Delestang, après avoir rendu des services à sa femme, il devait s'amuser prodigieusement. Il retint un instant Rougon, se montra d'une politesse exquise.

Toujours en lutte, opposés par leurs tempéraments, ces deux hommes forts se saluaient à l'issue de chacun de leurs duels, en adversaires d'égale science, se promettant d'éternelles revanches. Rougon avait blessé Marsy, Marsy venait de blesser Rougon, cela continuerait ainsi jusqu'à ce que l'un des deux restât sur le carreau. Peut-être même, au fond, ne souhaitaient-ils pas leur mort complète, amusés par la bataille, occupant leur vie de leur rivalité; puis, ils se sentaient vaguement comme les deux contrepoids nécessaires à l'équilibre de l'empire, le poing velu qui assomme, la fine main gantée qui étrangle.

Cependant, Delestang était en proie à un embarras cruel. Il avait aperçu Rougon, il ne savait pas s'il devait aller lui tendre la main. Il jeta un coup d'oeil perplexe à Clorinde, que son service semblait absorber, indifférente, portant aux quatre coins du buffet des sandwiches, des babas, des brioches. Et, sur un regard de la jeune femme, il crut comprendre, il s'avança enfin, un peu troublé, s'excusant.

«Mon ami, vous ne m'en voulez pas.... Je refusais, on m'a forcé... N'est-ce pas? Il y a des exigences...» Rougon lui coupa la parole; l'empereur avait agi dans sa sagesse, le pays allait se trouver entre d'excellentes mains. Alors, Delestang s'enhardit.

«Oh! je vous ai défendu, nous vous avons tous défendu. Mais là, entre nous, vous étiez allé un peu loin.... On a eu surtout à coeur votre dernière affaire pour les Charbonnel, vous savez, ces pauvres religieuses...» M. de Marsy réprima un sourire. Rougon répondit avec sa bonhomie des jours heureux:

«Oui, oui, la visite chez les religieuses.... Mon Dieu, parmi toutes les bêtises que mes amis m'ont fait commettre, c'est peut-être la seule chose raisonnable et juste de mes cinq mois de pouvoir.» Et il s'en allait, quand il vit Du Poizat entrer et s'emparer de Delestang. Le préfet affecta de ne pas l'apercevoir. Depuis trois jours, embusqué à Paris, il attendait. Il dut obtenir son changement de préfecture, car il se confondit en remerciements, avec son sourire de loup aux dents blanches mal rangées. Puis, comme le nouveau ministre se tournait, il reçut presque dans les bras l'huissier Merle, poussé par Mme Correur; l'huissier baissait les yeux, pareil à une grande fille timide, pendant que Mme Correur le recommandait chaudement.

«On ne l'aime pas au ministère, murmura-t-elle, parce qu'il protestait par son silence contre les abus.

Allez, il en a vu de drôles sous M. Rougon!

--Oh! oui, de bien drôles! dit Merle. Je puis en conter long.... M. Rougon ne sera guère regretté. Moi, je ne suis pas payé pour l'aimer, d'abord. Il a failli me faire mettre à la porte.» Dans la grande salle, que Rougon traversa à pas lents, les comptoirs étaient vides. Les visiteurs, pour plaire à l'impératrice qui patronnait l'oeuvre, avaient mis les marchandises au pillage. Les vendeuses, enthousiasmées, parlaient de rouvrir le soir, avec un nouveau fonds. Et elles comptaient leur argent sur les tables.

Des chiffres partaient, au milieu de rires victorieux:

une avait fait trois mille francs, une autre quatre mille cinq cents, une autre sept mille, une autre dix mille.

Celle-là rayonnait. Elle était une femme de dix mille francs.

Pourtant, Mme de Combelot se désespérait. Elle venait de placer sa dernière rose, et les clients assiégeaient toujours son kiosque. Elle descendit, pour demander à Mme Bouchard si elle n'avait rien à vendre, n'importe quoi. Mais le tourniquet, lui aussi, était vide; une dame emportait le dernier lot, une petite cuvette de poupée. Elles cherchèrent quand même, elles s'entêtèrent, et finirent par trouver un paquet de cure-dents, qui avait roulé par terre. Mme de Combelot l'emporta en criant victoire. Mme Bouchard la suivit. Toutes deux remontèrent dans le kiosque.

«Messieurs! messieurs! appela la première, hardiment, debout, ramassant les hommes au-dessous d'elle, d'un geste arrondi de ses bras nus voici tout ce qui nous reste, un paquet de cure-dents.... Il y a vingt-cinq cure-dents.... Je les mets aux enchères...» Les hommes se bousculaient, riaient, levaient en l'air leurs mains gantées. L'idée de Mme de Combelot avait un succès fou.

«Un cure-dent! cria-t-elle. Il y a marchand à cinq francs... voyons, messieurs, cinq francs!

--Dix francs! dit une voix.

--Douze francs!

--Quinze francs!» Mais M. d'Escorailles ayant sauté brusquement à vingt-cinq francs, Mme Bouchard se pressa et laissa tomber de sa voix flûtée:

«Adjugé à vingt-cinq francs!» Les autres cure-dents montèrent beaucoup plus haut.

M. La Rouquette paya le sien quarante-trois francs; le chevalier Rusconi, qui arrivait, poussa son enchère jusqu'à soixante-douze francs; enfin, le dernier, un cure-dent très mince, que Mme de Combelot annonça comme étant fendu, ne voulant pas tromper son monde, disait-elle, fut adjugé pour la somme de cent dix-sept francs à un vieux monsieur, très allumé par l'entrain de la jeune femme, dont le corsage s'entrouvrait, à chacun de ses mouvements passionnés de commissaire priseur.