Son Excellence Eugène Rougon

Chapter 29

Chapter 293,762 wordsPublic domain

«Eh! il sera à l'Intérieur quand nous voudrons!» Delestang voulut parler. Mais tous s'étaient précipités, l'entourant d'un brouhaha de ravissement. Alors, lui, sembla se déclarer vaincu. Peu à peu, une teinte rosée montait à ses joues, une jouissance noyait sa face superbe. Mme Correur et Mme Bouchard, à demi-voix, le trouvaient beau; la seconde surtout, avec le goût pervers des femmes pour les hommes chauves, regardait passionnément son crâne nu. M. Kahn, le colonel et les autres, avaient des coups d'oeil, de petits gestes, des mots rapides, pour dire le cas énorme qu'ils faisaient de sa force. Ils s'aplatissaient devant le plus sot de la bande, ils s'admiraient en lui. Ce maître-là, au moins, serait docile et ne les compromettrait pas. Ils pouvaient impunément le prendre pour dieu, sans craindre sa foudre.

«Vous le fatiguez», fit remarquer la jolie Mme Bouchard de sa voix tendre.

On le fatiguait! Ce fut une commisération générale.

En effet, il était un peu pâle, ses yeux se fermaient. Pensez donc! quand on travaille depuis le matin cinq heures! Rien ne brise comme les travaux de tête. Et avec une douce violence, on exigea qu'il allât se coucher. Il obéit docilement, il se retira, après avoir posé un baiser sur le front de sa femme.

«Flaminio!» murmura la comtesse.

Elle aussi voulait se mettre au lit. Elle traversa la chambre au bras du domestique, en envoyant à chacun un petit salut de la main. Dans le cabinet de toilette, on entendit Flaminio jurer, parce que la lampe s'était éteinte.

Il était une heure. On parla de se retirer. Mais Clorinde assurait qu'elle n'avait pas sommeil, qu'on pouvait rester. Pourtant personne ne se rassit. La lampe du boudoir venait également de s'éteindre; une forte odeur d'huile se répandait. On eut beaucoup de peine à retrouver de menus objets, un éventail, la canne du colonel, le chapeau de Mme Bouchard. Clorinde, tranquillement allongée, empêcha Mme Correur de sonner Antonia; la femme de chambre se couchait à onze heures. Enfin, on partait, quand le colonel s'aperçut qu'il oubliait Auguste; le jeune homme dormait sur le canapé du boudoir, la tête appuyée sur une robe roulée en tampon; on le gronda de n'avoir pas remonté la lampe. Dans l'ombre de l'escalier, où le gaz baissé agonisait, Mme Bouchard eut un léger cri; son pied avait tourné, disait-elle. Et, comme tout ce monde descendait prudemment le long de la rampe, de grands rires vinrent de la chambre de Clorinde, où Pozzo s'était attardé; sans doute elle lui soufflait dans le cou.

Chaque jeudi et chaque dimanche, les soirées se ressemblaient. Au-dehors, le bruit courait que Mme Delestang avait un salon politique. On s'y montrait très libéral, on y battait en brèche l'administration autoritaire de Rougon. Toute la bande était passée au rêve d'un empire humanitaire, élargissant peu à peu et à l'infini le cercle des libertés publiques. Le colonel, à ses moments perdus, rédigeait des statuts pour des associations d'ouvriers; M. Béjuin parlait de créer une cité, autour de sa cristallerie de Saint-Florent; M. Kahn, pendant des heures, entretenait Delestang du rôle démocratique des Bonaparte dans la société moderne. Et, à chaque nouvel acte de Rougon, il y avait des protestations indignées, des terreurs patriotiques de voir la France sombrer aux mains d'un tel homme. Un jour, Delestang soutint que l'empereur était le seul républicain de l'époque. La bande affectait des allures de secte religieuse apportant le salut. Maintenant, elle complotait d'une façon ouverte le renversement du gros homme, pour le plus grand bien du pays.

Cependant, Clorinde ne se hâtait pas. On la trouvait étendue sur tous les canapés de son appartement, distraite, les yeux en l'air, étudiant les coins du plafond.

Quand les autres criaient et piétinaient d'impatience autour d'elle, elle avait une figure muette, un jeu lent de paupières pour les inviter à plus de prudence. Elle sortait moins, s'amusait à s'habiller en homme avec sa femme de chambre, sans doute afin de tuer le temps.

Elle s'était prise brusquement de tendresse pour son mari, l'embrassait devant le monde, lui parlait en zézayant, témoignait des inquiétudes très vives pour sa santé qui était excellente. Peut-être voulait-elle cacher ainsi l'empire absolu, la surveillance continue, qu'elle exerçait sur lui. Elle le guidait dans ses moindres actions, lui faisait chaque matin la leçon, comme à un écolier dont on se méfie. Delestang se montrait d'ailleurs d'une obéissance absolue. Il saluait, souriait, se fâchait, disait noir, disait blanc, selon la ficelle qu'elle avait tirée Dès qu'il n'était plus monté, il revenait de lui même se remettre entre ses mains, pour qu'elle l'accommodât. Et il restait supérieur.

Clorinde attendait. M. Beulin-d'orchère, qui évitait de venir le soir, la voyait souvent pendant la journée. Il se plaignait amèrement de son beau-frère, l'accusait de travailler à la fortune d'une foule d'étrangers; mais cela se passait toujours ainsi, on se moquait bien des parents! Rougon seul pouvait détourner l'empereur de lui confier les Sceaux, par crainte d'avoir à partager son influence dans le conseil. La jeune femme fouettait sa rancune. Puis, elle parlait à demi-mot du prochain triomphe de son mari, en lui donnant la vague espérance d'être compris dans la nouvelle combinaison ministérielle. En somme, elle se servait de lui pour savoir ce qui se passait chez Rougon. Par une méchanceté de femme, elle aurait voulu voir ce dernier malheureux en ménage; et elle poussait le magistrat à faire épouser sa querelle par sa soeur. Il dut essayer, regretter tout haut un mariage dont il ne tirait aucun profit; mais il échoua sans doute, devant la placidité de Mme Rougon. Son beau-frère, disait-il, était très nerveux depuis quelque temps. Il insinuait qu'il le croyait mûr pour la chute; et il regardait la jeune femme fixement, il lui racontait des faits caractéristiques, d'un air aimable de causeur colportant sans malice les cancans du monde. Pourquoi donc n'agissait-elle pas, si elle était maîtresse? Elle, paresseusement, s'allongeait davantage, prenait une mine de personne enfermée chez elle par un temps de pluie, se résignant dans l'attente d'un rayon de soleil.

Pourtant, aux Tuileries, la puissance de Clorinde grandissait. On causait à voix basse du vif caprice que Sa Majesté éprouvait pour elle. Dans les bals, aux réceptions officielles, partout où l'empereur la rencontrait, il tournait autour de ses jupes de son pas oblique, lui regardait dans le cou, lui parlait de près, avec un lent sourire. Et, disait-on, elle n'avait encore rien accordé, pas même le bout des doigts. Elle jouait son ancien jeu de fille à marier, très provocante, libre, disant tout, montrant tout, mais continuellement sur ses gardes, se dérobant juste à la minute voulue. Elle semblait laisser mûrir la passion du souverain, guetter une circonstance, ménager l'heure où il ne pourrait plus rien lui refuser, afin d'assurer le triomphe de quelque plan longuement conçu.

Ce fut vers cette époque qu'elle se montra tout d'un coup très tendre à l'égard de M. de Plouguern. Il y avait, depuis plusieurs mois, de la brouille entre eux. Le sénateur, fort assidu auprès d'elle, et qui venait assister presque chaque matin à son lever, s'était un beau jour fâché de se voir consigné à la porte de son cabinet, lorsqu'elle faisait sa toilette. Elle rougissait, prise d'un caprice de pudeur, ne voulant plus être taquinée, gênée, disait-elle, par les yeux gris du vieillard où s'allumaient des flammes jaunes. Mais lui, protestait, refusait de se présenter, comme tout le monde, aux heures où sa chambre s'emplissait de visites. N'était-il pas son père? ne l'avait-il pas fait sauter sur ses genoux toute petite?

Et il racontait avec un ricanement les corrections qu'il se permettait de lui administrer jadis, les jupes relevées.

Elle finit par rompre, un jour où, malgré les cris et les coups de poing d'Antonia, il était entré pendant qu'elle se trouvait au bain. Quand M. Kahn ou le colonel Jobelin lui demandait des nouvelles de M. de Plouguern, elle répondait d'un air pincé:

«Il rajeunit, il n'a pas vingt ans.... Je ne le vois plus.» Puis, brusquement, on ne rencontra que M. de Plouguern chez elle. A toute heure, il était là, dans les coins du cabinet de toilette, au fond des trous intimes de la chambre. Il savait où elle serrait son linge, lui passait une chemise ou une paire de bas; même on l'avait surpris en train de lui lacer son corset. Clorinde montrait le despotisme d'une jeune mariée.

«Parrain, va me chercher la lime à ongles, tu sais, dans le tiroir.... Parrain, donne-moi donc mon éponge...» Ce mot de parrain était une caresse. Lui, maintenant, parlait très souvent du comte Balbi, précisant les détails de la naissance de Clorinde. Il mentait, disait avoir connu la mère de la jeune femme au troisième mois de sa grossesse. Et lorsque la comtesse, avec son rire éternel sur sa face usée, se trouvait là, dans la chambre, au moment du lever de Clorinde, il adressait à la vieille dame des regards d'intelligence, attirait d'un clignement d'yeux son attention sur une épaule nue, sur un genou à demi découvert.

«Hein? Léonora, murmurait-il, tout votre portrait!» La fille lui rappelait la mère. Son visage osseux flambait. Souvent, il allongeait ses mains sèches, prenait Clorinde, se serrait contre elle, pour lui conter quelque ordure. Cela le satisfaisait. Il était voltairien, niait tout, combattait les derniers scrupules de la jeune femme, en disant avec son ricanement de poulie mal graissée:

«Mais, bête, c'est permis.... Quand ça fait plaisir, c'est permis.» On ne sut jamais jusqu'où les choses allèrent entre eux. Clorinde avait alors besoin de M. de Plouguern; elle lui réservait un rôle dans le drame qu'elle rêvait.

D'ailleurs, il lui arrivait parfois d'acheter ainsi des amitiés dont elle ne se servait plus ensuite, si elle venait à changer de plan. C'était, à ses yeux, comme une poignée de main donnée à la légère et sans profit. Elle avait ce beau dédain de ses faveurs qui déplaçait en elle l'honnêteté commune et lui faisait mettre ses fiertés autre part.

Cependant, son attente se prolongeait. Elle causait à mots couverts, avec M. de Plouguern, d'un événement vague, indéterminé, trop lent à se produire. Le sénateur semblait chercher des combinaisons, d'un air absorbé de joueur d'échecs; et il hochait la tête, il ne trouvait sans doute rien. Quant à elle, les rares jours où Rougon venait encore la voir, elle se disait lasse, elle parlait d'aller en Italie passer trois mois. Puis, les paupières à demi closes, elle l'examinait d'un mince regard luisant.

Un sourire de cruauté raffinée pinçait ses lèvres. Elle aurait pu tenter déjà de l'étrangler entre ses doigts effilés; mais elle voulait l'étrangler net; et c'était une jouissance, cette longue patience qu'elle mettait à regarder pousser ses ongles. Rougon, toujours très préoccupé, lui donnait des poignées de main distraites, sans remarquer la fièvre nerveuse de sa peau. Il la croyait plus raisonnable, la complimentait d'obéir à son mari.

«Vous voilà presque comme je vous voulais, disait-il.

Vous avez bien raison, les femmes doivent rester tranquilles chez elles.» Et elle criait, avec un rire aigu, quand il n'était plus là:

«Mon Dieu! qu'il est bête!... Et il trouve les femmes bêtes, encore!» Enfin, un dimanche soir, vers dix heures, au moment où toute la bande était réunie dans la chambre de Clorinde, M. de Plouguern entra d'un air triomphant.

«Eh bien, demanda-t-il en affectant une grande indignation, vous connaissez le nouvel exploit de Rougon?... Cette fois, la mesure est comble.» On s'empressa autour de lui. Personne ne savait rien.

«Une abomination! reprit-il, les bras en l'air. On ne comprend pas qu'un ministre descende si bas...» Et il raconta d'un trait l'aventure. Les Charbonnel, en arrivant à Faverolles pour prendre possession de l'héritage du cousin Chevassu, avaient fait grand bruit de la prétendue disparition d'une quantité considérable d'argenterie. Ils accusaient la bonne chargée de la garde de la maison, femme très dévote; à la nouvelle de l'arrêt rendu par le Conseil d'État, cette malheureuse devait s'être entendue avec les soeurs de la Sainte-Famille, et avoir transporté au couvent tous les objets de valeur faciles à cacher. Trois jours après, ils ne parlaient plus de la bonne; c'étaient les soeurs elles-mêmes qui avaient dévalisé leur maison. Cela faisait dans la ville un scandale épouvantable. Mais le commissaire refusait d'opérer une descente au couvent, lorsque, sur une simple lettre des Charbonnel, Rougon avait télégraphié au préfet de donner des ordres pour qu'une visite domiciliaire eût lieu immédiatement.

«Oui, une visite domiciliaire, cela est en toutes lettres dans la dépêche, dit M. de Plouguern en terminant. Alors, on a vu le commissaire et deux gendarmes bouleverser le couvent. Ils y sont restés cinq heures. Les gendarmes ont voulu tout fouiller.... Imaginez-vous qu'ils ont mis le nez jusque dans les paillasses des soeurs...

--Les paillasses des soeurs, oh! c'est indigne! s'écria Mme Bouchard révoltée.

--Il faut manquer tout à fait de religion, déclara le colonel.

--Que voulez-vous, soupira à son tour Mme Correur, Rougon n'a jamais pratiqué... J'ai si souvent tenté en pure perte de le réconcilier avec Dieu!»

M. Bouchard et M. Béjuin hochaient la tête d'un air désespéré, comme s'ils venaient d'apprendre quelque catastrophe sociale qui leur faisait douter de la raison humaine. M. Kahn demanda, en frottant rudement son collier de barbe:

«Et, naturellement, on n'a rien trouvé chez les soeurs?

--Absolument rien!» répondit M. de Plouguern.

Puis, il ajouta d'une voix rapide:

«Une casserole en argent, je crois, deux timbales, un porte-huilier, des bêtises, des cadeaux que l'honorable défunt, vieillard d'une grande piété, avait faits aux soeurs pour les récompenser de leurs bons soins pendant sa longue maladie.

--Oui, oui, évidemment», murmurèrent les autres.

Le sénateur n'insista pas. Il reprit d'un ton très lent, en accentuant chaque phrase d'un petit claquement de main:

«La question est ailleurs. Il s'agit du respect dû à un couvent, à une de ces saintes maisons, où se sont réfugiées toutes les vertus chassées de notre société impie.

Comment veut-on que les masses soient religieuses, si les attaques contre la religion partent de si haut? Rougon a commis là un véritable sacrilège, dont il devra rendre compte.... Aussi la bonne société de Faverolles est-elle indignée. Mgr Rochart, l'éminent prélat, qui a toujours témoigné aux soeurs une tendresse particulière, est immédiatement parti pour Paris, où il vient demander justice. D'autre part, au Sénat, on était toujours très irrité, on parlait de soulever un incident, sur les quelques détails que j'ai pu fournir. Enfin l'impératrice elle-même...» Tous tendirent le cou.

«Oui, l'impératrice a su cette déplorable histoire par Mme de Llorentz, qui la tenait de notre ami La Rouquette, auquel je l'avais racontée. Sa Majesté s'est écriée: "M. Rougon n'est plus digne de parler au nom de la France.--Très bien!» dit tout le monde.

Ce jeudi-là, ce fut, jusqu'à une heure du matin, l'unique sujet de conversation. Clorinde n'avait pas ouvert la bouche. Aux premiers mots de M. de Plouguern, elle s'était renversée sur sa chaise longue, un peu pâle, les lèvres pincées. Puis elle se signa trois fois, rapidement, sans qu'on la vît, comme si elle remerciait le Ciel de lui avoir accordé une grâce longtemps demandée.

Ses mains eurent ensuite des gestes de dévote furieuse au récit de la visite domiciliaire. Peu à peu, elle était devenue très rouge. Les yeux en l'air, elle s'absorba dans une rêverie grave.

Alors, pendant que les autres discutaient, M. de Plouguern s'approcha d'elle, glissa une main au bord de son corsage, pour lui pincer familièrement le sein. Et, avec son ricanement sceptique, du ton libre d'un grand seigneur qui a roulé dans tous les mondes, il souffla à l'oreille de la jeune femme:

«Il a touché au Bon Dieu, il est foutu!»

XIII

Rougon, pendant huit jours, entendit monter contre lui une clameur croissante. On lui aurait tout pardonné, ses abus de pouvoir, les appétits de sa bande, l'étranglement du pays; mais avoir envoyé des gendarmes retourner les paillasses des soeurs, c'était un crime si monstrueux, que les dames, à la cour, affectaient un petit tremblement sur son passage. Mgr Rochart faisait, aux quatre coins du monde officiel, un tapage terrible; il était allé jusqu'à l'impératrice, disait-on. D'ailleurs, le scandale devait être entretenu par une poignée de gens habiles; des mots d'ordre circulaient; les mêmes bruits s'élevaient de tous les côtés à la fois, avec un ensemble singulier. Au milieu de ces furieuses attaques, Rougon resta d'abord calme et souriant. Il haussait ses fortes épaules, appelait l'aventure «une bêtise». Il plaisantait même. A une soirée du garde des Sceaux, il laissa échapper: «Je n'ai pourtant pas raconté qu'on a trouvé un curé dans une paillasse»; et, le mot ayant couru, l'outrage et l'impiété étant au comble, il y eut une nouvelle explosion de colère. Alors, lui, peu à peu, se passionna. On l'ennuyait, à la fin! Les soeurs étaient des voleuses, puisqu'on avait découvert chez elles des casseroles et des timbales d'argent. Et il se mit à vouloir pousser l'affaire, il s'engagea davantage, parla de confondre tout le clergé de Faverolles devant les tribunaux.

Un matin, de bonne heure, les Charbonnel se firent annoncer. Il fut très étonné, il ne les savait pas à Paris.

Dès qu'il les aperçut, il leur cria que les choses marchaient bien; la veille, il avait encore envoyé des instructions au préfet pour obliger le parquet à se saisir de l'affaire. Mais M. Charbonnel parut consterné.

Mme Charbonnel s'écria: «Non, non, ce n'est pas cela.... Vous êtes allé trop loin, monsieur Rougon. Vous nous avez mal compris.» Et tous deux se répandirent en éloges sur les soeurs de la Sainte-Famille. C'étaient de bien saintes femmes.

Ils avaient pu un instant plaider contre elles; mais jamais, certes, ils n'étaient descendus jusqu'à les accuser de vilaines actions. Tout Faverolles, d'ailleurs, leur aurait ouvert les yeux, tant les personnes de la société y respectaient les bonnes soeurs.

«Vous nous feriez le plus grand tort, monsieur Rougon, dit Mme Charbonnel en terminant, si vous continuiez à vous acharner ainsi contre la religion. Nous sommes venus pour vous supplier de vous tenir tranquille.... Dame! là-bas, ils ne peuvent pas savoir, n'est-ce pas? Ils croyaient que nous vous poussions, et ils auraient fini par nous jeter des pierres.... Nous avons donné un beau cadeau au couvent, un christ d'ivoire qui était pendu au pied du lit de notre pauvre cousin.

--Enfin, conclut M. Charbonnel, vous êtes averti, ça vous regarde maintenant.... Nous autres, nous n'y sommes plus pour rien.» Rougon les laissa parler. Ils avaient l'air très mécontents de lui, même ils finissaient par hausser la voix. Un léger froid lui était monté à la nuque. Il les regardait, pris subitement d'une lassitude, comme si un peu de sa force venait encore de lui être enlevé. D'ailleurs, il ne discuta pas. Il les congédia, en leur promettant de ne plus agir. Et, en effet, il laissa étouffer l'affaire.

Depuis quelques jours, il était sous le coup d'un autre scandale, auquel son nom se trouvait mêlé indirectement. Un drame affreux avait eu lieu à Coulonges. Du Poizat, entêté, voulant monter sur le dos de son père, selon l'expression de Gilquin, était revenu un matin frapper à la porte de l'avare. Cinq minutes plus tard, les voisins entendirent des coups de fusil dans la maison, au milieu de hurlements épouvantables. Quand on entra, on trouva le vieillard étendu au pied de l'escalier, la tête fendue; deux fusils déchargés gisaient au milieu du vestibule. Du Poizat, livide, raconta que son père, en le voyant se diriger vers l'escalier, s'était mis brusquement à crier au voleur, comme frappé de folie, et lui avait tiré deux coups de feu, presque à bout portant; il montrait même le trou d'une balle dans son chapeau.

Puis, toujours d'après lui, son père, tombant à la renverse, était allé se briser le crâne sur l'angle de la première marche. Cette mort tragique, ce drame mystérieux et sans témoin soulevaient dans tout le département les bruits les plus fâcheux. Les médecins constatèrent bien un cas d'apoplexie foudroyante. Les ennemis du préfet n'en prétendaient pas moins que celui-ci devait avoir poussé le vieux; et le nombre de ses ennemis grandissait chaque jour, grâce à l'administration pleine de rudesse qui écrasait Niort sous un régime de terreur. Du Poizat, les dents serrées, crispant ses poings d'enfant maladif, restait blême et debout, arrêtant les commérages sur le pas des portes, d'un seul regard de ses yeux gris, quand il passait. Mais il lui arriva un autre malheur; il lui fallut casser Gilquin, compromis dans une vilaine histoire d'exonération militaire; Gilquin, pour cent francs, s'engageait à exempter des fils de paysan; et tout ce qu'on put faire, ce fut de le sauver de la police correctionnelle et de le renier. Cependant, jusque-là, Du Poizat s'était appuyé fortement sur Rougon, dont il engageait la responsabilité davantage à chaque nouvelle catastrophe. Il dut flairer la disgrâce du ministre, car il vint à Paris sans l'avertir, très ébranlé lui-même, sentant craquer ce pouvoir qu'il avait ruiné, cherchant déjà quelque main puissante où se raccrocher. Il songeait à demander son changement de préfecture, afin d'éviter une démission certaine. Après la mort de son père et la coquinerie de Gilquin, Niort devenait impossible.

«J'ai rencontré M. Du Poizat dans le faubourg Saint-Honoré, à deux pas d'ici, dit un jour Clorinde au ministre, par méchanceté. Vous n'êtes donc plus bien ensemble?... Il a l'air furieux contre vous.» Rougon évita de répondre. Peu à peu, ayant dû refuser plusieurs faveurs au préfet, il avait senti un grand froid entre eux; maintenant, ils s'en tenaient aux simples relations officielles. D'ailleurs, la débandade était générale. Mme Correur elle-même l'abandonnait.

Certains soirs, il éprouvait de nouveau cette impression de solitude, dont il avait souffert déjà autrefois, rue Marbeuf, lorsque sa bande doutait de lui. Après ses journées si remplies, au milieu de la foule qui assiégeait son salon, il se retrouvait seul, perdu, navré. Ses familiers lui manquaient. Un impérieux besoin lui revenait de l'admiration continue du colonel et de M. Bouchard, de la chaleur de vie dont l'entourait sa petite cour; jusqu'aux silences de M. Béjuin qu'il regrettait. Alors, il tenta encore de ramener son monde; il se fit aimable, écrivit des lettres, hasarda des visites. Mais les liens étaient rompus, jamais il ne parvint à les avoir tous là, à ses côtés; s'il renouait d'un bout, quelque fâcherie, à l'autre bout, cassait le fil; et il restait quand même incomplet, avec des amis, avec des membres en moins.

Enfin, tous s'éloignèrent. Ce fut l'agonie de son pouvoir. Lui, si fort, était lié à ces imbéciles par le long travail de leur fortune commune. Ils emportaient chacun un peu de lui, en se retirant. Ses forces, dans cette diminution de son importance, demeuraient comme inutiles; ses gros poings tapaient le vide. Le jour où son ombre fut seule au soleil, où il ne put s'engraisser davantage des abus de son crédit, il lui sembla que sa place avait diminué par terre; et il rêva une nouvelle incarnation, une résurrection en Jupiter Tonnant, sans bande à ses pieds, faisant la loi par le seul éclat de sa parole.