Son Excellence Eugène Rougon

Chapter 28

Chapter 283,887 wordsPublic domain

--Je suis allé cet après-midi dans un café où on le jugeait bien sévèrement, reprit le colonel après un silence. On assurait qu'il branlait dans le manche, qu'il n'en avait pas dans le ventre pour deux mois.»

M. Kahn eut un geste dédaigneux, en disant:

«Moi, je ne lui en donne pas pour trois semaines.... Voyez-vous, Rougon n'est pas un homme de gouvernement; il aime trop le pouvoir, il se laisse griser, et alors il tape à tort et à travers, il administre à coups de bâton, avec une brutalité révoltante.... Enfin, depuis cinq mois, il a commis des actes monstrueux...

--Oui, oui, interrompit le colonel, toutes sortes de passe-droits, d'injustices, d'absurdités.... Il abuse, il abuse, vraiment.» Mme Correur, sans parler, tourna les doigts en l'air, comme pour dire qu'il avait la tête peu solide.

«C'est cela, reprit M. Kahn en remarquant le geste.

La tête n'est pas très d'aplomb, hein?» Et, comme on le regardait, M. Béjuin crut devoir lâcher aussi quelque chose.

«Oh! pas fort, Rougon, murmura-t-il, pas fort du tout!» Clorinde, la tête renversée sur ses oreillers, examinant au plafond le rond lumineux de la lampe, les laissait aller. Quand ils se turent, elle dit à son tour, pour les pousser:

«Sans doute il a abusé, mais il prétend avoir fait tout ce qu'on lui reproche dans l'unique but d'obliger ses amis.... Ainsi, j'en causais l'autre jour avec lui. Les services qu'il vous a rendus...

--A nous! à nous!» crièrent-ils tous les quatre à la fois, furieusement.

Ils parlaient ensemble, ils voulaient protester sur le coup. Mais M. Kahn cria le plus fort.

«Les services qu'il m'a rendus! quelle plaisanterie!... J'ai dû attendre ma concession pendant deux ans. Cela m'a ruiné. L'affaire, qui était superbe, est devenue très lourde.... Puisqu'il m'aime tant, pourquoi ne vient-il pas à mon secours, maintenant? Je lui ai demandé d'obtenir de l'empereur une loi autorisant la fusion de ma compagnie avec la Compagnie du chemin de fer de l'Ouest; il m'a répondu qu'il fallait attendre.... Les services de Rougon, ah! je demande à les voir! Il n'a jamais rien fait, et il ne peut plus rien faire!

--Et moi, et moi, reprit le colonel en coupant du geste la parole à Mme Correur, et moi, croyez-vous que je lui doive quelque chose? Il ne parle pas peut-être de ce grade de commandeur qui m'était promis depuis cinq ans?... Il a pris Auguste dans ses bureaux, c'est vrai; mais je m'en mords joliment les doigts aujourd'hui. Si j'avais mis Auguste dans l'industrie, il gagnerait déjà le double.... Cet animal de Rougon m'a déclaré hier ne pas pouvoir augmenter Auguste avant dix-huit mois. Si c'est ainsi qu'il ruine son crédit pour ses amis!» Mme Correur réussit enfin à se soulager. Elle s'était penchée vers Clorinde.

«Dites, madame, il ne m'a pas nommée? Jamais je n'ai reçu ça de lui. J'en suis encore à connaître la couleur de ses bienfaits. Il n'en peut pas dire autant, et si je voulais parler. J'ai sollicité pour plusieurs dames de mes amies, je ne m'en défends pas; j'aime à rendre service. Eh bien, une remarque que j'ai faite: tout ce qu'il accorde tourne à mal, ses faveurs semblent porter malheur au monde. Ainsi cette pauvre Herminie Billecoq, une ancienne élève de Saint-Denis, séduite par un officier, et pour laquelle il avait trouvé une dot; voilà qu'elle est accourue me raconter une catastrophe ce matin, elle ne se marie plus, l'officier a filé, après avoir croqué la dot.... Entendez-vous, toujours pour les autres, jamais pour moi! Je me suis avisée, ces temps derniers, quand je suis revenue de Coulonges avec mon héritage, de lui signaler les manoeuvres de Mme Martineau. Je voulais, dans le partage, la maison où je suis née, et cette femme s'est arrangée pour la garder.... Savez-vous quelle a été sa seule réponse? Il m'a répété à trois fois qu il ne voulait plus s'occuper de cette vilaine histoire.» Cependant, M. Béjuin, lui aussi, s'agitait. Il bégaya:

«Moi, c'est comme madame.... Je ne lui ai rien demandé, jamais, jamais! Tout ce qu'il a pu faire, c'est malgré moi, c'est sans que je le sache. Il profite de ce qu'on ne dit rien pour vous accaparer, oui, le mot est juste, vous accaparer...» Sa voix s'éteignit dans un bredouillement. Et tous quatre, ils continuaient à hocher la tête. Puis, ce fut M. Kahn qui recommença d'une voix solennelle:

«La vérité, voyez-vous, la voici.... Rougon est un ingrat. Vous vous souvenez du temps où nous battions tous le pavé de Paris pour le pousser au ministère.

Hein! nous sommes-nous assez dévoués à sa cause, au point d'en perdre le boire et le manger? A cette époque-là, il a contracté une dette que sa vie entière ne réussirait pas à payer. Parbleu! aujourd'hui, la reconnaissance lui est lourde, et il nous lâche. Ça devait arriver.

--Oui, oui, il nous doit tout! crièrent les autres. Il nous en récompense joliment!» Pendant un instant, ils l'écrasèrent sous l'énumération de leurs bienfaits; lorsqu'un d'eux se taisait, un autre rappelait un détail plus accablant encore. Pourtant, le colonel, tout d'un coup, s'inquiéta de son fils Auguste, le jeune homme n'était plus dans la chambre.

A ce moment, un bruit étrange vint du cabinet de toilette, une sorte de barbotement doux et continu. Le colonel se hâta d'aller voir, et il trouva Auguste très intéressé par la baignoire qu'Antonia avait oublié de vider. Des ronds de citron, dont Clorinde s'était servie pour ses ongles, flottaient. Auguste, trempant ses doigts, les flairait, avec une sensualité de collégien.

«Il est insupportable, ce petit! disait à demi-voix Clorinde. Il fouille partout.

--Mon Dieu! continua doucement Mme Correur, qui semblait avoir attendu la sortie du colonel, ce dont Rougon manque surtout, c'est de tact.... Ainsi, entre nous, pendant que le brave colonel n'est pas là, Rougon a eu le plus grand tort de prendre ce jeune homme au ministère, en passant par-dessus les formalités. On ne rend pas à ses amis de ces sortes de services. On se déconsidère.» Mais Clorinde l'interrompit, murmurant:

«Chère dame, allez donc voir ce qu'ils font.»

M. Kahn souriait. Quand Mme Correur ne fut plus là, il baissa la voix à son tour.

«Elle est charmante!... Le colonel a été comblé par Rougon. Mais, vraiment, elle n'a guère à se plaindre.

Rougon s'est absolument compromis pour elle, dans cette fâcheuse affaire Martineau. Il a fait preuve là de bien de moralité. On ne tue pas un homme pour être agréable à une vieille connaissance, n'est-ce pas?» Il s'était levé, il marchait à petits pas. Puis, il retourna à l'anti-chambre prendre son porte-cigares dans son paletot. Le colonel et Mme Correur rentraient.

«Tiens! Kahn s'est envolé», dit le colonel.

Et, sans transition, il s'écria:

«Nous pouvons échiner Rougon, nous autres. Seulement, je trouve que Kahn devrait faire le mort. Je n'aime pas les gens sans coeur, moi. Tout à l'heure, j'ai évité de parler. Mais dans ce café où j'ai passé l'après-midi, on disait très carrément que Rougon tombait pour avoir prêté son nom à cette grande flouerie du chemin de fer de Niort à Angers. On ne manque pas de nez à ce point-là! Cet imbécile de gros homme qui va tirer des pétards et prononcer des discours d'une lieue, dans lesquels il se permet même d'engager la responsabilité de l'empereur!... Voilà, mes bons amis! C'est Kahn qui nous a fichus en plein gâchis. Hein, Béjuin, c'est aussi votre opinion?»

M. Béjuin approuva vivement de la tête. Il avait déjà donné toute son adhésion aux paroles de Mme Correur et de M. Kahn. Clorinde, la tête toujours renversée, s'amusait à mordre le gland de sa cordelière, qu'elle promenait sur sa figure comme pour se chatouiller; et elle ouvrait de grands yeux qui riaient silencieusement en l'air.

«Chut!» souffla-t-elle.

M. Kahn rentrait, en coupant un cigare du bout des dents. Il l'alluma, jeta trois ou quatre grosses bouffées; on fumait dans la chambre de la jeune femme. Puis il reprit, continuant la conversation, concluant:

«Enfin, si Rougon prétend avoir ébranlé son pouvoir pour nous servir, je déclare que je nous trouve au contraire horriblement compromis par sa protection. Il a une façon brutale de pousser les gens qui leur casse le nez contre les murs.... D'ailleurs, avec ses coups de poing à assommer les boeufs, le voilà de nouveau par terre. Merci! je n'ai pas envie de le ramasser une seconde fois! Quand un homme ne sait pas ménager son crédit, c'est qu'il n'a pas des idées nettes. Il nous compromet, entendez-vous, il nous compromet!... Moi, ma foi! j'ai de trop lourdes responsabilités, je l'abandonne.» Il hésitait pourtant, sa voix faiblissait, tandis que le colonel et Mme Correur baissaient la tête sans doute pour éviter de se prononcer aussi nettement. En somme, Rougon était toujours au ministère; puis, à le quitter, il aurait fallu pouvoir s'appuyer sur une autre toute-puissance.

«Il n'y a pas que le gros homme», dit négligemment Clorinde.

Ils la regardaient, espérant un engagement plus formel. Mais elle eut un simple geste, comme pour leur demander un peu de patience. Cette promesse tacite d'un crédit tout neuf, dont les bienfaits pleuvraient sur eux, était au fond la grande raison de leur assiduité aux jeudis et aux dimanches de la jeune femme. Ils flairaient un prochain triomphe, dans cette chambre aux odeurs violentes. Croyant avoir usé Rougon à satisfaire leurs premiers rêves, ils attendaient l'avènement de quelque pouvoir jeune, qui contenterait leurs rêves nouveaux, extraordinairement multipliés et élargis. Cependant, Clorinde s'était relevée sur ses coussins.

Accoudée au bras de la causeuse, elle se pencha brusquement vers Pozzo, lui souffla dans le cou, avec des rires aigus, comme prise d'une folie heureuse. Quand elle était très contente, elle avait de ces joies soudaines d'enfant. Pozzo, dont la main semblait s'être endormie sur la guitare, renversa la tête en montrant ses dents de bel Italien, et il frissonnait comme chatouillé par la caresse de ce souffle, tandis que la jeune femme riait plus haut, soufflait plus fort, pour lui faire demander grâce. Puis, après l'avoir querellé en italien, elle ajouta; en se tournant vers Mme Correur:

«Il faut qu'il chante, n'est-ce pas?... S'il chante, je ne soufflerai plus, je le laisserai tranquille.... Il a fait une chanson bien jolie.» Alors, ils demandèrent tous la chanson. Pozzo se remit à gratter sa guitare; et il chanta, les yeux sur Clorinde. C'était un murmure passionné, accompagné de petites notes légères; les paroles italiennes ne s'entendaient pas, soupirées, tremblées; au dernier couplet, sans doute un couplet de souffrance amoureuse, Pozzo, qui prenait une voix sombre, resta la bouche souriante, d'un air de ravissement dans le désespoir.

Quand il se tut, on l'applaudit beaucoup. Pourquoi ne faisait-il pas éditer ces choses charmantes? Sa situation dans la diplomatie n'était pas un obstacle.

«J'ai connu un capitaine qui a fait jouer un opéra comique, dit le colonel Jobelin. On ne l'en a pas plus mal regardé au régiment.

--Oui, mais dans la diplomatie..., murmura Mme Correur en hochant la tête.

--Mon Dieu! non, je crois que vous vous trompez, déclara M. Kahn. Les diplomates sont comme les autres hommes. Plusieurs cultivent les arts d'agrément.» Clorinde avait lancé un léger coup de pied dans le flanc de Pozzo, en lui donnant un ordre à demi-voix. Il se leva, jeta la guitare sur un tas de vêtements. Et quand il revint, au bout de cinq minutes, il était suivi d'Antonia portant un plateau où se trouvaient des verres et une carafe; lui, tenait un sucrier qui n'avait pu trouver place sur le plateau. Jamais on ne buvait autre chose que de l'eau sucrée chez la jeune femme; encore les familiers de la maison savaient-ils lui faire plaisir lorsqu'ils prenaient de l'eau pure.

«Eh bien, qu'y a-t-il?» dit-elle en se tournant vers le cabinet de toilette, où une porte grinçait.

Puis, comme se souvenant, elle s'écria:

«Ah! c'est maman.... Elle était couchée.» En effet, c'était la comtesse Balbi, enveloppée dans une robe de chambre de laine noire; elle avait noué sur sa tête un lambeau de dentelle, dont les bouts s'enroulaient à son cou. Flaminio, le grand laquais à longue barbe, à mine de bandit, la soutenait par-derrière, la portait presque entre ses bras. Et elle semblait n'avoir pas vieilli, la face blanche, gardant son sourire continu d'ancienne reine de beauté.

«Attends, maman! reprit Clorinde. Je vais te donner ma chaise longue. Moi, je m'allongerai sur le lit.... Je ne suis pas bien. J'ai une bête qui est entrée. Voilà qu'elle recommence à me mordre.» Il y eut tout un déménagement. Pozzo et Mme Correur conduisirent la jeune femme à son lit; mais il fallut tirer les couvertures et taper les oreillers. Pendant ce temps, la comtesse Balbi se coucha sur la chaise longue. Derrière elle, Flaminio resta debout, noir, muet, couvant d'un regard abominable les personnes qui se trouvaient là.

«Ça ne vous fait rien que je me couche, n'est-ce pas? répétait la jeune femme. Je suis beaucoup mieux couchée.... Je ne vous renvoie pas, au moins? Il faut rester.» Elle s'était allongée, le coude enfoncé dans un oreiller, étalant sa blouse noire, dont l'ampleur faisait sur la couverture blanche une mare d'encre. Personne, d'ailleurs, ne songeait à s'en aller. Mme Correur causait à demi-voix avec Pozzo de la perfection des formes de Clorinde, qu'ils venaient de soutenir. M. Kahn, M. Béjuin et le colonel présentaient leurs compliments à la comtesse. Celle-ci s'inclinait avec son sourire. Puis, sans se retourner, de temps à autre, elle disait, d'une voix très douce:

«Flaminio!» Le grand laquais comprenait, soulevait un coussin, apportait un tabouret, tirait de sa poche un flacon d'odeur, de son air farouche de brigand en habit noir.

A ce moment, Auguste commit un malheur. Il avait rôdé dans les trois pièces, s'était arrêté à tous les chiffons de femme qui traînaient. Puis, commençant à s'ennuyer, il avait eu l'idée de boire des verres d'eau sucrée coup sur coup. Clorinde le surveillait depuis un instant, regardant le sucrier se vider, lorsqu'il cassa le verre, dans lequel il tapait la cuiller violemment.

«C'est le sucre! il en met trop! cria-t-elle.

--Imbécile! dit le colonel. Tu ne peux pas boire de l'eau tranquillement?... Matin et soir, un grand verre. Il n'y a rien de meilleur. Ça préserve de toutes les maladies.» Heureusement, M. Bouchard entra. Il venait un peu tard, à dix heures passées, parce qu'il avait dû dîner en ville. Et il parut surpris de ne pas trouver là sa femme.

«M. d'Escorailles s'était chargé de l'amener, dit-il, et j'avais promis de la reprendre en passant.» Au bout d'une demi-heure, en effet, Mme Bouchard arriva, accompagnée de M. d'Escorailles et de M. La Rouquette. Après une brouille d'une année, le jeune marquis s'était remis avec la jolie blonde; maintenant, leur liaison tournait à l'habitude, ils se reprenaient pour huit jours, ne pouvaient s'empêcher de se pincer et de s'embrasser derrière les portes, lorsqu'ils se rencontraient. Cela allait de soi, naturellement, avec des renouveaux de désir très vifs. Comme ils venaient chez les Delestang en voiture découverte, ils avaient rencontré M. La Rouquette. Et tous les trois s'en étaient allés au Bois, riant haut, lâchant des plaisanteries risquées; même M. d'Escorailles avait cru un moment rencontrer la main du député, derrière la taille de Mme Bouchard. Quand ils entrèrent, ils apportèrent une bouffée de gaieté, la fraîcheur des allées noires du Bois, le mystère des feuilles endormies, où s'étouffait la polissonnerie de leurs rires.

«Oui, nous revenons du lac, dit M. La Rouquette. Ma parole! on m'a débauché... Je rentrais bien tranquillement travailler.» Il redevint subitement sérieux. Pendant la dernière session, il avait prononcé un discours à la Chambre sur une question d'amortissement, après un grand mois d'études spéciales; et, depuis lors, il prenait des allures posées d'homme marié, comme s'il avait enterré sa vie de garçon à la tribune. Kahn l'emmena au fond de la chambre, en murmurant:

«A propos, vous qui êtes bien avec Marsy...» Leurs voix se perdirent, Ils causèrent bas. Cependant, la jolie Mme Bouchard, qui avait salué la comtesse, s'était assise devant le lit, gardant dans sa main la main de Clorinde, la plaignant beaucoup, d'une voix flûtée.

M. Bouchard, debout, digne et correct, s'écria tout à coup, au milieu des conversations étouffées:

«Je ne vous ai pas conté?... Il est gentil, le gros homme!» Et, avant de s'expliquer, il parla amèrement de Rougon, comme les autres. On ne pouvait plus lui rien demander, il n'était même plus poli; et M. Bouchard tenait avant tout à la politesse. Puis, lorsqu'on lui demanda ce que Rougon lui avait fait, il finit par répondre:

«Moi, je n'aime pas les injustices.... C'est pour un des employés de ma division, Georges Duchesne; vous le connaissez, vous l'avez vu chez moi. Il est plein de mérite, ce garçon! Nous le recevons comme notre enfant. Ma femme l'aime beaucoup, parce qu'il est de son pays.... Alors, dernièrement, nous complotions ensemble de faire nommer Duchesne sous-chef. L'idée était de moi, mais tu l'approuvais, n'est-ce pas, Adèle?» Mme Bouchard, l'air gêné, se pencha davantage vers Clorinde, pour éviter les regards de M. d'Escorailles, qu'elle sentait fixés sur elle.

«Eh bien, continua le chef de division, vous ne savez pas de quelle façon le gros homme a accueilli ma demande?... Il m'a regardé un bon moment en silence, de son air blessant, vous savez. Ensuite, il m'a carrément refusé la nomination. Et comme je revenais à la charge, il m'a dit, avec un sourire: «Monsieur Bouchard, n'insistez pas, vous me faites de la peine; il y a des raisons graves...» Impossible d'en tirer autre chose.

Il a bien vu que j'étais furieux, car il m'a prié de le rappeler au bon souvenir de ma femme.... N'est-ce pas, Adèle?» Mme Bouchard avait justement eu dans la soirée une explication vive avec M. d'Escorailles, au sujet de ce Georges Duchesne. Elle crut devoir dire, d'un ton d'humeur:

«Mon Dieu! M. Duchesne attendra.... Il n'est pas si intéressant!» Mais le mari s'entêtait.

«Non, non, il a mérité d'être sous-chef, il sera sous-chef! Je perdrai plutôt mon nom.... Moi, je veux qu'on soit juste!» On dut le calmer. Clorinde, distraite, tâchait d'entendre la conversation de M. Kahn et de M. La Rouquette, réfugiés au pied de son lit. Le premier expliquait sa situation à mots couverts. Sa grande entreprise du chemin de fer de Niort à Angers se trouvait en pleine déconfiture. Les actions avaient commencé par faire quatre-vingts francs de prime à la Bourse, avant qu'un seul coup de pioche fût donné. Embusqué derrière sa fameuse compagnie anglaise, M. Kahn s'était livré aux spéculations les plus imprudentes. Et, aujourd'hui, la faillite allait éclater, si quelque main puissante ne le ramassait dans sa chute.

«Autrefois, murmurait-il, Marsy m'avait offert de vendre l'affaire à la Compagnie de l'Ouest. Je suis tout prêt à rentrer en pourparlers. Il suffirait d'obtenir une loi...» Clorinde les appela discrètement d'un geste. Et, penchés tous deux au-dessus du lit, ils causèrent longuement avec elle. Marsy n'avait pas de rancune. Elle lui parlerait. Elle lui offrirait le million qu'il demandait, l'année précédente, pour appuyer la demande de concession. Sa situation de président du Corps législatif lui permettrait d'obtenir très aisément la loi nécessaire.

«Allez, il n'y a encore que Marsy si l'on veut le succès de ces sortes d'affaires, dit-elle en souriant. Quand on se passe de lui pour en lancer une, on est bientôt forcé de l'appeler, pour le supplier d'en raccommoder les morceaux.» Dans la chambre, maintenant, tout le monde parlait à la fois, très haut, Mme Correur expliquait son dernier désir à Mme Bouchard: aller mourir à Coulonges, dans la maison de sa famille; et elle s'attendrissait sur les lieux où elle était née, elle forcerait bien Mme Martineau à lui rendre cette maison toute pleine des souvenirs de son enfance. Les invités, fatalement, revenaient à Rougon: M. d'Escorailles racontait la colère de son père et de sa mère qui lui avaient écrit de rentrer au Conseil d'État, de briser avec le ministre, en apprenant les abus de pouvoir de celui-ci; le colonel racontait comment le gros homme s'était absolument refusé à demander pour lui à l'empereur une situation dans les palais impériaux; M. Béjuin lui-même se lamentait de ce que Sa Majesté n'était pas venue visiter la cristallerie de Saint-Florent, lors de son dernier voyage à Bourges, malgré l'engagement formel pris par Rougon d'obtenir cette faveur. Et, au milieu de cette rage de paroles, la comtesse Balbi, sur la chaise longue, souriait, regardait ses mains encore potelées, répétait doucement:

«Flaminio!» Le grand diable de domestique avait sorti de la poche de son gilet une toute petite boîte d'écaille pleine de pastilles à la menthe. La comtesse les croquait avec des mines de vieille chatte gourmande.

Vers minuit seulement, Delestang rentra. Quand on le vit soulever la portière du boudoir, un profond silence se fit, tous les cous s'allongèrent. Mais la portière était retombée, personne ne le suivait. Alors, après une nouvelle attente de quelques secondes, des exclamations partirent:

«Vous êtes seul?

--Vous ne l'amenez donc pas?

--Vous avez donc perdu le gros homme en route?» Et il y eut un soulagement. Delestang expliqua que Rougon, très fatigué, venait de le quitter au coin de la rue Marbeuf.

«Il a bien fait, dit Clorinde en se couchant tout à fait sur le lit. Il est si peu amusant!» Ce fut le signal d'un nouveau déchaînement de plaintes et d'accusations. Delestang protestait, lançait des: Permettez! permettez! Il affectait d'ordinaire de défendre Rougon. Quand on le laissa parler, il dit d'une voix mesurée:

«Sans doute il aurait pu mieux agir envers certains de ses amis. Mais il n'en reste pas moins une grande intelligence.... Quant à moi, je lui serai éternellement reconnaissant...

--Reconnaissant de quoi? cria M. Kahn courroucé.

--Mais de tout ce qu'il a fait...» On lui coupa violemment la parole. Rougon n'avait jamais rien fait pour lui. Où prenait-il que Rougon eût fait quelque chose?

«Vous êtes étonnant! dit le colonel. On ne pousse pas la modestie à ce point-là!... Mon cher ami, vous n'aviez besoin de personne. Parbleu! vous êtes monté par vos propres forces.» Alors, on célébra les mérites de Delestang. Sa ferme modèle de la Chamade était une création hors ligne, qui révélait depuis longtemps en lui les aptitudes d'un bon administrateur et d'un homme d'État véritablement doué. Il avait le coup d'oeil prompt, l'intelligence nette, la main énergique sans rudesse. D'ailleurs, l'empereur ne l'avait-il pas distingué, dès le premier jour? Il se rencontrait sur presque tous les points avec Sa Majesté.

«Laissez donc! finit par déclarer M. Kahn, c'est vous qui soutenez Rougon. Si vous n'étiez pas son ami, si vous ne l'appuyiez pas dans le conseil, il y a quinze jours au moins qu'il serait par terre.» Pourtant, Delestang protestait encore. Certainement, il n'était pas le premier venu; mais il fallait rendre justice aux qualités de tout le monde. Ainsi, le soir même, chez le garde des Sceaux, dans une question de viabilité très embrouillée, Rougon venait de montrer une clarté d'aperçu extraordinaire.

«Oh! la souplesse d'un avoué retors», murmura M. La Rouquette d'un air de dédain.

Clorinde n'avait point encore ouvert les lèvres. Des regards se tournaient vers elle, sollicitant le mot que chacun attendait. Elle roulait doucement la tête sur l'oreiller, comme pour se gratter la nuque. Elle dit enfin, en parlant de son mari, sans le nommer:

«Oui, grondez-le.... Il faudra le battre, le jour où l'on voudra le mettre à sa vraie place.

--La situation de ministre de l'Agriculture et du Commerce est tout à fait secondaire», fit remarquer M. Kahn, afin de brusquer les choses.

C'était toucher à une plaie vive. Clorinde souffrait de voir son mari parqué dans ce qu'elle appelait «un petit ministère». Elle s'assit brusquement sur son séant, en lâchant le mot attendu: