Son Excellence Eugène Rougon

Chapter 27

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Quatre, puis trois encore sortirent sur la terrasse du château par une porte-fenêtre. Deux seulement restèrent dans le salon, pour sauvegarder les convenances.

Le ministre d'État, plein d'obligeance, donnant un air affable à sa haute mine de gentilhomme, avait emmené Delestang; et, de la terrasse, il lui montrait Paris, au loin. Rougon, debout au soleil, s'absorbait, lui aussi, dans le spectacle de la grande ville, barrant l'horizon, pareille à un écroulement bleuâtre de nuées, au-delà de l'immense nappe verte du bois de Boulogne.

Clorinde était en beauté, ce matin-là. Fagotée comme toujours, traînant sa robe de soie cerise pâle, elle semblait avoir attaché ses vêtements à la hâte, sous l'aiguillon de quelque désir. Elle riait, les bras abandonnés.

Tout son corps s'offrait. Dans un bal, au ministère de la Marine, où elle était allée en dame de coeur, avec des coeurs de diamant à son cou, à ses poignets et à ses genoux, elle avait fait la conquête de l'empereur; et, depuis cette soirée, elle paraissait rester son amie, plaisantant chaque fois que Sa Majesté daignait la trouver belle.

«Tenez, monsieur Delestang, disait sur la terrasse le ministre d'État à son collègue, là-bas, à gauche, le dôme du Panthéon est d'un bleu tendre extraordinaire.» Pendant que le mari s'émerveillait, le ministre, curieusement, tâchait de glisser des coups d'oeil au fond du petit salon, par la porte-fenêtre restée ouverte.

L'empereur, penché, parlait dans la figure de la jeune femme, qui se renversait en arrière, comme pour lui échapper, la gorge toute sonore. On apercevait seulement le profil perdu de Sa Majesté, une oreille allongée, un grand nez rouge, une bouche épaisse, perdue sous le frémissement des moustaches; et le plan fuyant de la joue, le coin de l'oeil entrevu avaient une flamme de convoitise, l'appétit sensuel des hommes que grise l'odeur de la femme. Clorinde, irritante de séduction, refusait d'un balancement imperceptible de la tête, tout en soufflant de son haleine, à chacun de ses rires, le désir si savamment allumé.

Quand Leurs Excellences rentrèrent dans le salon, la jeune femme disait en se levant, sans qu'on pût savoir à quelle phrase elle répondait:

«Oh! sire, ne vous y fiez pas, je suis entêtée comme une mule.» Rougon, malgré sa querelle, revint à Paris avec Delestang et Clorinde. Celle-ci sembla vouloir faire sa paix avec lui. Elle n'avait plus cette inquiétude nerveuse qui la poussait aux sujets de conversation désagréables; elle le regardait même, par moments, avec une sorte de compassion souriante. Lorsque le landau, dans le Bois tout trempé de soleil, roula doucement au bord du lac, elle s'allongea, elle murmura, avec un soupir de jouissance:

«Hein, la belle journée, aujourd'hui!» Puis, après être restée un instant rêveuse, elle demanda à son mari:

«Dites! est-ce que votre soeur, Mme de Combelot, est toujours amoureuse de l'empereur?

--Henriette est folle!» répondit Delestang, en haussant les épaules.

Rougon donna des détails. «Oui, oui, toujours, dit-il. On raconte qu'elle s'est jetée un soir aux pieds de Sa Majesté... Il l'a relevée, il lui a conseillé d'attendre...--Ah! bien, elle peut attendre! s'écria gaiement Clorinde. Il y en aura d'autres avant elle.»

XII

Clorinde était alors dans un épanouissement d'étrangeté et de puissance. Elle restait la grande fille excentrique qui battait Paris sur un cheval de louage pour conquérir un mari, mais la grande fille devenue femme, le buste élargi, les reins solides, accomplissant posément les actes les plus extraordinaires, ayant réalisé son rêve longtemps caressé d'être une force. Ses interminables courses au fond de quartiers perdus, ses correspondances inondant de lettres les quatre coins de la France et de l'Italie, son continuel frottement aux personnages politiques dans l'intimité desquels elle se glissait, toute cette agitation désordonnée, pleine de trous, sans but logique, avait fini par aboutir à une influence réelle, indiscutable. Elle lâchait encore des choses énormes, des projets fous, des espoirs extravagants, lorsqu'elle causait sérieusement; elle promenait toujours son vaste portefeuille crevé, rattaché avec des ficelles, le portait entre ses bras comme un poupon, d'une façon si convaincue, que les passants souriaient, à la voir ainsi passer en longues jupes sales. Pourtant, on la consultait, on la craignait même. Personne n'aurait pu dire au juste d'où elle tirait son pouvoir; il y avait là des sources lointaines, multiples, disparues, auxquelles il était bien difficile de remonter. On savait au plus des bouts d'histoire, des anecdotes qu'on se chuchotait à l'oreille. L'ensemble de cette singulière figure échappait, imagination détraquée, bon sens écouté et obéi, corps superbe où était peut-être l'unique secret de sa royauté. D'ailleurs, peu importait les dessous de la fortune de Clorinde. Il suffisait qu'elle régnât, même en reine fantasque. On s'inclinait.

Ce fut pour la jeune femme une époque de domination. Elle centralisait chez elle, dans son cabinet de toilette, où traînaient des cuvettes mal essuyées, toute la politique des cours de l'Europe. Avant les ambassades, sans qu'on devinât par quelle voie, elle recevait les nouvelles, des rapports détaillés, dans lesquels se trouvaient annoncées les moindres pulsations de la vie des gouvernements. Aussi avait-elle une cour, des banquiers, des diplomates, des intimes, qui venaient pour tâcher de la confesser. Les banquiers surtout se montraient très courtisans. Elle avait, d'un coup, fait gagner à l'un d'eux une centaine de millions, par la simple confidence d'un changement de ministère, dans un État voisin. Elle dédaignait ces trafics de la basse politique; elle lâchait tout ce qu'elle savait, les commérages de la diplomatie, les cancans internationaux des capitales, uniquement pour le plaisir de parler et de montrer qu'elle surveillait à la fois Turin, Vienne, Madrid, Londres, jusqu'à Berlin et à Saint-Pétersbourg; alors, coulait un flot de renseignements intarissables sur la santé des rois, leurs amours, leurs habitudes, sur le personnel politique de chaque pays, sur la chronique scandaleuse du moindre duché allemand. Elle jugeait les hommes d'État d'une phrase, sautait du nord au midi sans transition, remuait négligemment les royaumes du bout des ongles, vivait là comme chez elle, comme si la vaste terre, avec ses villes, ses peuples, eût tenu dans une boîte à joujoux, dont elle aurait rangé à son caprice les petites maisons de carton et les bonshommes de bois. Puis, lorsqu'elle se taisait, éreintée de bavardages, elle faisait claquer le pouce contre le médius, un geste qui lui était familier, voulant dire que tout cela ne valait certainement pas le léger bruit de ses doigts.

Pour le moment, au milieu du débraillé de ses occupations multiples, ce qui la passionnait, c'était une affaire de la plus haute gravité, dont elle s'efforçait de ne point parler, sans pouvoir, cependant, se refuser la joie de certaines allusions. Elle foulait Venise. Quand elle parlait du grand ministre italien, elle disait:

«Cavour», d'une voix familière. Elle ajoutait: «Cavour ne voulait pas, mais j'ai voulu, et il a compris.» Elle s'enfermait matin et soir avec le chevalier Rusconi, à la légation. D'ailleurs, «l'affaire» marchait très bien maintenant. Et, tranquille, renversant son front borné de déesse, parlant dans une sorte de somnambulisme, elle laissait tomber des bouts de phrase sans lien entre eux, des lambeaux d'aveu: une entrevue secrète entre l'empereur et un homme d'État étranger, un projet de traité d'alliance dont on discutait encore certains articles, une guerre pour le printemps prochain.

D'autres jours, elle était furieuse; elle donnait des coups de pied aux chaises, dans sa chambre, et bousculait les cuvettes de son cabinet, à les casser; elle avait une colère de reine, trahie par des ministres imbéciles, qui voit son royaume aller de mal en pis. Ces jours-là, elle tendait tragiquement son bras nu et superbe, le poing fermé, vers le sud-est, du côté de l'Italie, en répétant: «Ah! si j'étais là-bas, ils ne feraient pas tant de bêtises!» Les soucis de la haute politique n'empêchaient pas Clorinde de mener de front toutes sortes de besognes, où elle semblait finir par se perdre elle-même. On la trouvait souvent assise sur son lit, son énorme portefeuille vidé au milieu de la couverture, et s'enfonçant jusqu'aux coudes dans le tas de papiers, la tête perdue, pleurant de rage; elle ne se reconnaissait plus parmi cet éboulement de feuilles volantes, ou bien elle cherchait quelque dossier égaré, qu'elle découvrait enfin derrière un meuble, sous ses vieilles bottines, avec son linge sale. Lorsqu'elle partait pour terminer une affaire, elle entamait en chemin deux ou trois autres aventures. Ses démarches se compliquaient, elle vivait dans une excitation continue, s'abandonnant à un tourbillon d'idées et de faits, ayant sous elle des profondeurs et des complications d'intrigues inconnues, insondables. Le soir, après des journées de courses à travers Paris, quand elle rentrait les jambes rompues d'avoir monté des escaliers, rapportant entre les plis de ses jupes les odeurs indéfinissables des milieux qu'elle venait de traverser, personne n'aurait osé soupçonner la moitié du négoce mené par elle aux deux bouts de la ville; et, si on l'interrogeait, elle riait, elle ne se souvenait pas toujours.

Ce fut à cette époque qu'elle eut l'étonnante fantaisie de s'installer dans un cabinet particulier d'un des grands restaurants du boulevard. L'hôtel de la rue du Colisée, disait-elle, était loin de tout; elle voulait un pied-à-terre dans un endroit central; et elle fit son bureau d'affaires du cabinet particulier. Pendant deux mois, elle reçut là, servie par les garçons, qui eurent à introduire les plus hauts personnages. Des fonctionnaires, des ambassadeurs, des ministres se présentèrent au restaurant. Elle, très à l'aise, les faisait asseoir sur le divan défoncé par les dernières soupeuses du carnaval, restait elle-même devant la table, dont la nappe demeurait toujours mise, couverte de mies de pain, encombrée de papiers. Elle campait comme un général.

Un jour, prise d'une indisposition, elle était montée tranquillement se coucher sous les combles, dans la chambre du maître d'hôtel qui la servait, un grand garçon brun auquel elle permettait de l'embrasser. Le soir seulement, vers minuit, elle avait consenti à rentrer chez elle.

Delestang, malgré tout, était un homme heureux. Il paraissait ignorer les excentricités de sa femme. Elle le possédait maintenant tout entier et usait de lui à sa guise, sans qu'il se permît un murmure. Son tempérament le prédisposait à ce servage. Il se trouvait trop bien du secret abandon de sa volonté, pour jamais tenter une révolte. Dans l'intimité, c'était lui, le matin, les jours où elle avait consenti à le tolérer chez elle, qui lui rendait au lever de petits services, cherchait partout sous les meubles les bottines égarées et dépareillées, remuait le linge d'une armoire avant de trouver une chemise sans trous. Il lui suffisait de garder devant le monde son attitude d'homme souriant et supérieur. On le respectait presque, tant il parlait de sa femme d'un air de sérénité et de protection affectueuses.

Clorinde, devenue maîtresse toute-puissante, avait eu l'idée de faire revenir sa mère de Turin; elle voulait désormais, disait-elle, que la comtesse Balbi passât auprès d'elle six mois chaque année. Ce fut alors une explosion subite de tendresse filiale. Elle bouleversa un étage de l'hôtel pour loger la vieille dame le plus près possible de son appartement. Même elle inventa une porte de communication qui allait de son cabinet de toilette dans la chambre à coucher de sa mère. En présence de Rougon surtout, elle étalait son affection avec une outrance italienne d'expressions caressantes. Comment s'était-elle jamais résignée à vivre si longtemps séparée de la comtesse, elle qui ne l'avait jamais quittée pendant une heure avant son mariage? Elle s'accusait de la dureté de son coeur. Mais ce n'était pas sa faute, elle avait dû céder à des conseils, à de prétendues nécessités, dont le sens lui échappait encore. Rougon, devant cette rébellion, ne bronchait pas. Il ne la catéchisait plus, ne cherchait plus à faire d'elle une des femmes distinguées de Paris. Autrefois, elle avait pu occuper le vide de ses journées, lorsque la fièvre de son oisiveté lui allumait le sang, éveillait les désirs dans ses membres de lutteur au repos. Aujourd'hui, en pleine bataille, il ne songeait guère à ces choses; son peu de sensualité se trouvait mangé par ses quatorze heures de travail par jour. Il continuait à la traiter affectueusement, avec cette pointe de dédain qu'il témoignait d'ordinaire aux femmes. Pourtant, il venait de temps à autre la voir, les yeux comme allumés par un réveil de l'ancienne passion toujours inassouvie. Elle restait son vice, la seule chair qui le troublât.

Depuis que Rougon habitait le ministère, où ses amis se plaignaient de ne plus pouvoir le rencontrer dans l'intimité, Clorinde s'était imaginé de recevoir la bande chez elle. Peu à peu, l'habitude fut prise. Et, pour mieux indiquer que ses soirées remplaçaient celles de la rue Marbeuf, elle choisit également le dimanche et le jeudi.

Seulement, rue du Colisée, on restait jusqu'à une heure du matin. Elle recevait dans son boudoir, Delestang gardant toujours les clefs du grand salon, par crainte des taches de graisse. Comme le boudoir se trouvait très petit, elle laissait sa chambre à coucher et son cabinet de toilette ouverts; si bien que, le plus souvent, on s'entassait dans la chambre, au milieu des chiffons qui traînaient.

Les jeudis et les dimanches, le grand souci de Clorinde était de rentrer assez tôt pour dîner à la hâte et faire les honneurs de chez elle. Malgré ses efforts de mémoire, cela ne l'empêcha pas, à deux reprises, d'oublier si complètement ses invités, qu'elle demeura stupéfaite en voyant tant de monde autour de son lit, quand elle arriva à minuit passé. Un jeudi, dans les derniers jours de mai, par extraordinaire, elle rentra vers cinq heures; elle était sortie à pied et avait reçu une averse depuis la place de la Concorde, sans se résigner à payer un fiacre de trente sous pour monter les Champs-Elysées. Toute trempée, elle passa immédiatement dans son cabinet de toilette, où sa femme de chambre Antonia, la bouche barbouillée d'une tartine de confitures, la déshabilla en riant très fort de l'égouttement de ses jupes, qui pissaient l'eau sur le parquet.

«Il y a là un monsieur, dit enfin cette dernière, quand elle se fut assise par terre pour lui retirer ses bottines. Il attend depuis une heure.» Clorinde lui demanda comment était le monsieur.

Alors, la femme de chambre resta par terre, mal peignée, la robe grasse, montrant ses dents blanches dans sa face brune. Le monsieur était gros, l'air sévère.

«Ah! oui, M. de Reuthlinguer, le banquier, s'écria la jeune femme. C'est vrai, il devait venir à quatre heures.

Eh bien, qu'il attende.... Préparez-moi un bain, n'est-ce pas?» Et elle s'allongea tranquillement dans la baignoire, cachée derrière un rideau, au fond du cabinet. Là, elle lut des lettres arrivées pendant son absence. Au bout d'une grande demi-heure, Antonia, sortie depuis quelques minutes, reparut en murmurant:

«Le monsieur a vu madame rentrer. Il voudrait bien lui parler.

--Tiens! je l'oubliais, le baron! dit Clorinde, qui se mit debout au milieu de la baignoire. Vous allez m'habiller.» Mais elle eut, ce soir-là, des caprices de toilette extraordinaires. Dans l'abandon où elle laissait sa personne, elle était ainsi prise parfois d'un accès d'idolâtrie pour son corps. Alors, elle inventait des raffinements, nue devant sa glace, se faisant frotter les membres d'onguents, de baumes, d'huiles aromatiques, connus d'elle seule, achetés à Constantinople, chez le parfumeur du sérail, disait-elle, par un diplomate italien de ses amis. Et pendant qu'Antonia la frottait, elle gardait des attitudes de statue. Cela devait lui donner une peau blanche, lisse, impérissable comme le marbre; une certaine huile surtout, dont elle comptait elle-même les gouttes sur un tampon de flanelle, avait la propriété miraculeuse d'effacer à l'instant les moindres rides.

Puis, elle se livrait à un minutieux examen de ses mains et de ses pieds. Elle aurait passé une journée à s'adorer.

Pourtant, au bout de trois quarts d'heure, lorsque Antonia lui eut passé une chemise et un jupon, elle se souvint brusquement.

«Et le baron!... Ah! tant pis, faites-le entrer! Il sait bien ce que c'est qu'une femme.» Il y avait plus de deux heures que M. de Reuthlinguer attendait dans le boudoir, patiemment assis, les mains nouées sur les genoux. Blême, froid, de moeurs austères, le banquier, qui possédait une des plus grosses fortunes de l'Europe, faisait ainsi antichambre chez Clorinde, depuis quelque temps, jusqu'à deux et trois fois par semaine. Il l'attirait même chez lui, dans cet intérieur pudibond et d'un rigorisme glacial, où le débraillé de la jeune femme consternait les valets.

«Bonjour, baron! cria-t-elle. On me coiffe, ne regardez pas.» Elle restait à demi nue, la chemise glissée des épaules. Le baron, de ses lèvres pâles, trouva un sourire d'indulgence; et il se tint debout près d'elle, les yeux froids et clairs, penché dans un salut d'extrême politesse.

«Vous venez pour les nouvelles, n'est-ce pas?... Je sais justement quelque chose.» Elle se leva, renvoya Antonia, qui lui laissa le peigne planté dans les cheveux. Sans doute elle eut encore peur d'être entendue, car elle posa une main sur l'épaule du banquier, se haussa, lui parla à l'oreille. Le banquier, en l'écoutant, avait les yeux fixés sur sa gorge, qui se tendait vers lui; mais il ne la voyait certainement pas, il hochait vivement la tête.

«Voilà! conclut-elle à voix haute. Vous pouvez marcher maintenant.» Il la reprit par le bras, la ramena contre lui, pour lui demander certaines explications. Il n'aurait pas été plus à l'aise en face d'un de ses commis. Quand il la quitta, il l'invita à venir dîner le lendemain; sa femme s'ennuyait de ne pas la voir. Elle l'accompagna jusqu'à la porte.

Mais, tout d'un coup, elle croisa les bras sur sa poitrine, très rouge, en s'écriant:

«Ah! bien, moi qui m'en vais comme ça avec vous!» Alors, elle bouscula Antonia. Cette fille n'en finissait plus! Et elle lui donna à peine le temps de la coiffer, disant qu'elle n'aimait pas à traîner ainsi à sa toilette.

Malgré la saison, elle voulut mettre une longue robe de velours noir, une sorte de blouse flottante, serrée à la taille par un cordon de soie rouge. Déjà, à deux reprises, on était monté prévenir madame que le dîner était servi. Mais, comme elle traversait sa chambre, elle y trouva trois messieurs, dont personne ne soupçonnait la présence en cet endroit. C'étaient les trois réfugiés politiques, MM. Brambilla, Staderino et Viscardi. Elle ne parut nullement surprise de les rencontrer là.

«Est-ce que vous m'attendez depuis longtemps? demanda-t-elle.

--Oui, oui», répondirent-ils, en balançant lentement la tête.

Ils étaient arrivés avant le banquier. Et ils n'avaient pas fait le moindre bruit, en personnages noirs que des malheurs politiques ont rendus silencieux et réfléchis.

Assis côte à côte sur la même chaise longue, ils mâchaient de gros cigares éteints, renversés tous les trois dans la même posture. Cependant, ils s'étaient levés, ils entouraient Clorinde. Il y eut alors, à voix basse, un balbutiement rapide de syllabes italiennes.

Elle sembla leur donner des instructions. Un d'eux prit des notes chiffrées sur un carnet, tandis que les autres, très excités sans doute par ce qu'ils entendaient, étouffaient de légers cris sous leurs doigts gantés. Puis, ils s'en allèrent tous les trois à la file, le masque impénétrable.

Ce jeudi-là, il devait y avoir, le soir, une conférence entre plusieurs ministres, pour une importante affaire, un conflit à propos d'une question de viabilité. Delestang, lorsqu'il partit après le dîner, promit à Clorinde de ramener Rougon; et elle eut une moue, comme pour faire entendre qu'elle ne tenait guère à le voir. Il n'y avait pas encore brouille, mais elle affectait une froideur croissante. Vers neuf heures, M. Kahn et M. Béjuin arrivèrent les premiers, suivis à peu de distance par Mme Correur. Ils trouvèrent Clorinde dans sa chambre, allongée sur une chaise longue. Elle se plaignait d'un de ces maux inconnus et extraordinaires qui la prenaient brusquement, d'une heure à l'autre; cette fois, elle avait dû avaler une mouche en buvant; elle la sentait voler, au fond de son estomac. Drapée dans sa grande blouse de velours noir, le buste appuyé sur trois oreillers, elle était d'une royale beauté, la face blanche, les bras nus, pareille à une de ces figures couchées qui rêvent, adossées contre des monuments. A ses pieds, Luigi Pozzo grattait doucement les cordes d'une guitare; il avait quitté la peinture pour la musique.

«Asseyez-vous, n'est-ce pas? murmura-t-elle. Vous m'excusez. J'ai une bête qui est entrée je ne sais comment...» Pozzo continuait à gratter sa guitare en chantant très bas, l'air ravi, perdu dans une contemplation.

Mme Correur roula un fauteuil près de la jeune femme.

M. Kahn et M. Béjuin finirent par trouver des chaises libres. Il n'était pas facile de s'asseoir, les cinq ou six sièges de la chambre disparaissant sous des tas de jupons. Lorsque, cinq minutes plus tard, le colonel Jobelin et son fils Auguste se présentèrent, ils durent rester debout.

«Petit, dit Clorinde à Auguste, qu'elle tutoyait toujours, malgré ses dix-sept ans, va donc chercher deux chaises dans le cabinet de toilette.» C'étaient des chaises cannées, toutes dévernies par les linges mouillés qui traînaient sans cesse sur les dossiers. Une seule lampe, recouverte d'une dentelle de papier rose, éclairait la chambre; une autre se trouvait posée dans le cabinet de toilette, et une troisième dans le boudoir, dont les portes grandes ouvertes montraient des enfoncements crépusculaires, des pièces vagues où semblaient brûler des veilleuses. La chambre elle même, autrefois mauve tendre, passée aujourd'hui au gris sale, restait comme pleine d'une buée suspendue; on distinguait à peine des coins de fauteuil arrachés, des traînées de poussière sur les meubles, une large tache d'encre étalée au beau milieu du tapis, quelque encrier tombé là, qui avait éclaboussé les boiseries; au fond, les rideaux du lit étaient tirés, sans doute pour cacher le désordre des couvertures. Et, dans cette ombre, montait une odeur forte, comme si tous les flacons du cabinet de toilette étaient restés débouchés.

Clorinde s'entêtait, même par les temps chauds, à ne jamais ouvrir une fenêtre.

«Ça sent joliment bon chez vous, dit Mme Correur pour la complimenter.

--C'est moi qui sens bon», répondit naïvement la jeune femme.

Et elle parla des essences qu'elle tenait du parfumeur même des sultanes. Elle mit un de ses bras nus sous le nez de Mme Correur. Sa blouse de velours noir avait un peu glissé, ses pieds passaient, chaussés de petites pantoufles rouges. Pozzo, pâmé, grisé par les parfums violents qui s'exhalaient d'elle, tapait son instrument à légers coups de pouce.

Cependant, au bout de quelques minutes, la conversation tourna fatalement sur Rougon, comme cela arrivait chaque jeudi et chaque dimanche. La bande se réunissait uniquement pour épuiser cet éternel sujet, une rancune sourde et grandissante, un besoin de se soulager par des récriminations sans fin. Clorinde ne se donnait même plus la peine de les exciter; ils apportaient toujours quelques nouveaux griefs, mécontents, jaloux, aigris de tout ce que Rougon avait fait pour eux, travaillés par une intense fièvre d'ingratitude.

«Est-ce que vous avez vu le gros homme, aujourd'hui?» demanda le colonel.

Maintenant, Rougon n'était plus «le grand homme».

«Non, répondit Clorinde. Nous le verrons peut-être ce soir. Mon mari s'entête à me l'amener.