Chapter 22
«Votre intérêt est qu'il entre au ministère. Vous y compterez un ami. Si réellement le ministre de l'Agriculture et du Commerce se retire pour des raisons de santé, comme on le dit, l'occasion est superbe. Mon mari est compétent, et sa mission en Italie le désigne au choix de l'empereur.... Vous savez que l'empereur l'aime beaucoup; Ils s'entendent très bien ensemble; Ils ont les mêmes idées.... Un mot de vous enlèverait l'affaire.» Il fit encore deux ou trois tours sans répondre. Puis, s'arrêtant devant elle:
«Je veux bien, après tout.... Il y en a de plus bêtes.... Mais je fais cela uniquement pour vous. Je désire vous désarmer. Hein! vous ne devez pas être bonne. N'est-ce pas, vous êtes très rancunière?» Il plaisantait. Elle se mit à rire également, en répétant:
«Oui, oui, très rancunière.... Je me souviens.» Puis, comme elle le quittait, il la retint un instant à la porte. A deux reprises, ils se serrèrent fortement les doigts, sans ajouter un mot.
Dès que Rougon fut seul, il retourna à son cabinet. La grande pièce était vide. Il s'assit devant le bureau, les coudes au bord du buvard, soufflant dans le silence. Ses paupières se baissaient, une somnolence rêveuse le tint assoupi pendant près de dix minutes. Mais il eut un sursaut, il s'étira les bras; et il sonna. Merle parut.
«M. le préfet de la somme attend toujours, n'est-ce pas?... Faites-le entrer.» Le préfet de la Somme entra, blême et souriant, en redressant sa petite taille. Il fit son compliment au ministre d'un air correct. Rougon, un peu alourdi, attendait. Il le pria de s'asseoir.
«Voici, monsieur le préfet, pourquoi je vous ai mandé. Certaines instructions doivent être données de vive voix.... Vous n'ignorez pas que le parti révolutionnaire relève la tête. Nous avons été à deux doigts d'une catastrophe épouvantable. Enfin, le pays demande à être rassuré, à sentir au-dessus de lui l'énergique protection du gouvernement. De son côté, Sa Majesté l'empereur est décidée à faire des exemples, car jusqu'à présent on a singulièrement abusé de sa bonté...» Il parlait lentement, renversé au fond de son fauteuil, jouant avec un gros cachet à manche d'agate. Le préfet approuvait chaque membre de phrase d'un vif mouvement de tête.
«Votre département, continua le ministre, est un des plus mauvais. La gangrène républicaine...
--Je fais tous mes efforts... voulut dire le préfet.
--Ne m'interrompez pas.... Il faut donc que la répression y soit éclatante. C'est pour m'entendre avec vous sur ce sujet que j'ai désiré vous voir.... Nous nous sommes occupés ici d'un travail, nous avons dressé une liste...» Et il cherchait parmi ses papiers. Il prit un dossier qu'il feuilleta.
«On a dû répartir sur toute la France le nombre d'arrestations jugées nécessaires. Le chiffre pour chaque département est proportionné au coup qu'il s'agit de porter.... Comprenez bien nos intentions. Ainsi, tenez, la Haute-Marne, où les républicains sont en infime minorité, trois arrestations seulement. La Meuse, au contraire, quinze arrestations.... Quant à votre département, la Somme, n'est-ce pas? nous disons la Somme...» Il tournait les feuillets, clignait ses grosses paupières.
Enfin, il leva la tête et regarda le fonctionnaire en face.
«Monsieur le préfet, vous avez douze arrestations à faire.» Le petit homme blême s'inclina, en répétant:
«Douze arrestations.... J'ai parfaitement compris Son Excellence.»
Mais il restait perplexe, pris d'un léger trouble qu'il ne voulait pas montrer. Après quelques minutes de conversation, comme le ministre le congédiait en se levant, il se décida à demander:
«Son Excellence pourrait-elle me désigner les personnes...?
--Oh! arrêtez qui vous voudrez!... Je ne puis pas m'occuper de ces détails. Je serais débordé. Et partez ce soir, procédez aux arrestations dès demain.... Ah! pourtant, je vous conseille de frapper haut. Vous avez bien là-bas des avocats, des négociants, des pharmaciens, qui s'occupent de politique. Coffrez-moi tout ce monde-là. Ça fait plus d'effet.» Le préfet se passa la main sur le front, d'un geste anxieux, fouillant déjà sa mémoire, cherchant des avocats, des négociants, des pharmaciens. Il hochait toujours la tête d'un air d'approbation. Mais Rougon ne fut sans doute pas satisfait de son attitude hésitante.
«Je ne vous cacherai pas, reprit-il, que Sa Majesté est très mécontente en ce moment du personnel administratif. Il pourrait y avoir bientôt un grand mouvement préfectoral. Nous avons besoin d'hommes très dévoués, dans les circonstances graves où nous sommes.» Ce fut comme un coup de fouet.
«Son Excellence peut compter sur moi, s'écria le préfet. J'ai déjà mes hommes; il y a un pharmacien à Péronne, un marchand de drap et un fabricant de papier à Doullens; quant aux avocats, ils ne manquent pas, c'est une peste.... Oh! j'assure à Son Excellence que je trouverai les douze.... Je suis un vieux serviteur de l'empire.» Il parla encore de sauver le pays, et s'en alla, en saluant très bas. Le ministre, derrière lui, balança son grand corps d'un air de doute, il ne croyait pas aux petits hommes. Sans se rasseoir, il barra la Somme d'un trait rouge sur la liste. Plus des deux tiers des départements se trouvaient déjà barrés. Le cabinet gardait le silence étouffé de ses tentures vertes mangées par la poussière, l'odeur grasse dont l'embonpoint de Rougon semblait l'emplir.
Quand il sonna Merle de nouveau, il s'irrita de voir que l'anti-chambre était toujours pleine. Il crut même reconnaître les deux dames, devant la table.
«Je vous avais dit de congédier tout le monde, cria-t-il. Je sors, je ne puis recevoir.
--M. le directeur du Voeu national est là», murmura l'huissier.
Rougon l'avait oublié. Il noua les poings derrière son dos et donna l'ordre de l'introduire. C'était un homme d'une quarantaine d'années, mis avec une grande recherche, la figure épaisse.
«Ah! vous voilà, monsieur, dit le ministre d'une voix rude. Il est impossible que les choses continuent sur un pareil pied, je vous en préviens!» Et, tout en marchant, il accabla la presse de gros mots. Elle désorganisait, elle démoralisait, elle poussait à tous les désordres. Il préférait aux journalistes les brigands qui assassinent sur les grandes routes; on guérit d'un coup de poignard, tandis que les coups de plume sont empoisonnés; et il trouva d'autres comparaisons encore plus saisissantes. Peu à peu, il se fouettait lui-même, il s'agitait furieusement, il roulait sa voix avec un fracas de tonnerre. Le directeur, resté debout, baissait la tête sous l'orage, la mine humble et consternée. Il finit par demander:
«Si Son Excellence daignait m'expliquer, je ne comprends pas bien pourquoi...
--Comment, pourquoi?» s'écria Rougon, exaspéré.
Il se précipita, étala le journal sur son bureau, en montra les colonnes toutes balafrées à coups de crayon rouge.
«Il n'y a pas dix lignes qui ne soient répréhensibles!
Dans votre article de tête, vous paraissez mettre en doute l'infaillibilité du gouvernement en matière de répression. Dans cet entrefilet à la seconde page, vous semblez faire une allusion à ma personne, en parlant des parvenus dont le triomphe est insolent. Dans vos faits divers, traînent des histoires ordurières, des attaques stupides contre les hautes classes.» Le directeur, épouvanté, joignait les mains, tâchait de placer un mot.
«Je jure à Son Excellence.... Je suis désespéré que Son Excellence ait pu supposer un instant.... Moi qui ai pour Son Excellence une si vive admiration...» Mais Rougon ne l'écoutait pas.
«Et le pis, monsieur, c'est que personne n'ignore les liens qui vous attachent à l'administration. Comment les autres feuilles peuvent-elles nous respecter, si les journaux que nous payons ne nous respectent pas?...
Depuis ce matin, tous mes amis me dénoncent ces abominations.» Alors, le directeur cria avec Rougon. Ces articles-là ne lui avaient point passé sous les yeux. Mais il allait flanquer tous ses rédacteurs à la porte. Si Son Excellence le voulait, il communiquerait chaque matin à Son Excellence une épreuve du numéro. Rougon, soulagé, refusa; il n'avait pas le temps. Et il poussait le directeur vers la porte, lorsqu'il se ravisa.
«J'oubliais. Votre feuilleton est odieux.... Cette femme bien élevée qui trompe son mari est un argument détestable contre la bonne éducation. On ne doit pas laisser dire qu'une femme comme il faut puisse commettre une faute.
--Le feuilleton a beaucoup de succès, murmura le directeur, inquiet de nouveau. Je l'ai lu, je l'ai trouvé très intéressant.
--Ah! vous l'avez lu.... Eh bien, cette malheureuse a-t-elle des remords à la fin?» Le directeur porta la main à son front, ahuri, cherchant à se souvenir.
«Des remords? non, je ne crois pas.» Rougon avait ouvert la porte. Il la referma sur lui, en criant:
«Il faut absolument qu'elle ait des remords!... Exigez de l'auteur qu'il lui donne des remords!»
X
Rougon avait écrit à Du Poizat et à M. Kahn, pour qu'on lui évitât l'ennui d'une réception officielle aux portes de Niort. Il arriva un samedi soir, vers sept heures, et descendit directement à la préfecture, avec l'idée de se reposer jusqu'au lendemain midi; il était très las. Mais après le dîner, quelques personnes vinrent. La nouvelle de la présence du ministre devait déjà courir la ville. On ouvrit la porte d'un petit salon, voisin de la salle à manger; un bout de soirée s'organisa. Rougon, debout entre les deux fenêtres, fut obligé d'étouffer ses bâillements et de répondre d'une façon aimable aux compliments de bienvenue.
Un député du département, cet avoué qui avait hérité de la candidature officielle de M. Kahn, parut le premier, effaré, en redingote et en pantalon de couleur; et il s'excusait, il expliquait qu'il rentrait à pied d'une de ses fermes, mais qu'il avait quand même voulu saluer tout de suite Son Excellence. Puis, un homme gros et court se montra, sanglé dans un habit noir un peu juste, ganté de blanc, l'air cérémonieux et désolé. C'était le premier adjoint. Il venait d'être prévenu par sa bonne. Il répéta que M. le maire serait désespéré; M. le maire, qui attendait Son Excellence le lendemain seulement, se trouvait à sa propriété des Varades, à dix kilomètres. Derrière l'adjoint, défilèrent encore six messieurs; grands pieds, grosses mains, larges figures massives; le préfet les présenta comme des membres distingués de la Société de statistique. Enfin, le proviseur du lycée amena sa femme, une délicieuse blonde de vingt-huit ans, une Parisienne dont les toilettes révolutionnaient Niort. Elle se plaignit de la province à Rougon, amèrement.
Cependant, M. Kahn, qui avait dîné avec le ministre et le préfet, était très questionné sur la solennité du lendemain. On devait se rendre à une lieue de la ville, dans le quartier dit des Moulins, devant l'entrée d'un tunnel projeté pour le chemin de fer de Niort à Angers; et là Son Excellence le ministre de l'Intérieur mettrait lui même le feu à la première mine. Cela parut touchant.
Rougon faisait le bonhomme. Il voulait simplement honorer l'entreprise si laborieuse d'un vieil ami. D'ailleurs, il se considérait comme le fils adoptif du département des Deux-Sèvres, qui l'avait autrefois envoyé à l'Assemblée législative. A la vérité, le but de son voyage, vivement conseillé par Du Poizat, était de le montrer dans toute sa puissance à ses anciens électeurs, afin d'assurer complètement sa candidature, s'il lui fallait jamais un jour entrer au Corps législatif.
Par les fenêtres du petit salon, on voyait la ville noire et endormie. Personne ne venait plus. On avait appris trop tard l'arrivée du ministre. Cela tournait au triomphe, pour les gens zélés qui se trouvaient là. Ils ne parlaient pas de quitter la place, ils se gonflaient dans la joie d'être les premiers à posséder Son Excellence en petit comité. L'adjoint répétait plus haut, d'une voix dolente, sous laquelle perçait une grande jubilation:
«Mon Dieu! que M. le maire va être contrarié!.., et M. le président! et M. le procureur impérial! et tous ces messieurs!» Vers neuf heures pourtant, on put croire que la ville était dans l'anti-chambre. Il y eut un bruit imposant de pas. Puis, un domestique vint dire que M. le commissaire central désirait présenter ses hommages à Son Excellence. Et ce fut Gilquin qui entra, Gilquin superbe, en habit, portant des gants paille et des bottines de chevreau. Du Poizat l'avait casé dans son département. Gilquin très convenable, ne gardait qu'un dandinement un peu osé des épaules et la manie de ne pas se séparer de son chapeau appuyé contre sa hanche, légèrement renversé, dans une pose étudiée sur quelque gravure de tailleur. Il s'inclina devant Rougon, en lui murmurant avec une humilité exagérée:
«Je me rappelle au bon souvenir de son Excellence, que j'ai eu l'honneur de rencontrer plusieurs fois à Paris.» Rougon sourit. Ils causèrent un instant. Gilquin passa ensuite dans la salle à manger, où l'on venait de servir le thé. Il y trouva M. Kahn, en train de revoir, sur un coin de la table, la liste des invitations pour le lendemain. Dans le petit salon, maintenant, on parlait de la grandeur du règne; Du Poizat, debout à côté de Rougon, exaltait l'empire; et tous deux échangeaient des saluts, comme s'ils s'étaient félicités d'une oeuvre personnelle, en face des Niortais béants d'une admiration respectueuse.
«Sont-ils forts, ces mâtins-là!» murmura Gilquin, qui suivait la scène par la porte grande ouverte.
Et, tout en versant du rhum dans son thé, il poussa le coude de M. Kahn. Du Poizat, maigre et ardent, avec ses dents blanches mal rangées et sa face d'enfant fiévreux, où le triomphe avait mis une flamme, faisait rire d'aise Gilquin, qui le trouvait «très réussi».
«Hein? Vous ne l'avez pas vu arriver dans le département? continua-t-il à voix basse. Moi, j'étais avec lui. Il tapait les pieds d'un air rageur en marchant. Allez, il devait en avoir gros sur le coeur contre les gens d'ici.
Depuis qu'il est dans sa préfecture, il se régale à se venger de son enfance. Et les bourgeois qui l'ont connu pauvre diable autrefois n'ont pas envie aujourd'hui de sourire, quand il passe, je vous en réponds! Oh! c'est un préfet solide, un homme tout à son affaire. Il ne ressemble guère à ce Langlade que nous avons remplacé, un garçon à bonnes fortunes, blond comme une fille.... Nous avons trouvé des photographies de dames très décolletées jusque dans les dossiers du cabinet.» Gilquin se tut un instant. Il croyait s'apercevoir que, d'un angle du petit salon, la femme du proviseur ne le quittait pas des yeux. Alors, voulant développer les grâces de son buste, il se plia pour dire de nouveau à M. Kahn:
«Vous a-t-on raconté l'entrevue de Du Poizat avec son père? Oh! l'aventure la plus amusante du monde!...
Vous savez que le vieux est un ancien huissier qui a amassé un magot en prêtant à la petite semaine, et qui vit maintenant comme un loup, au fond d'une vieille maison en ruine, avec des fusils chargés dans son vestibule.... Or, Du Poizat, auquel il a prédit vingt fois l'échafaud, rêvait depuis longtemps de l'écraser. Ça entrait pour une bonne moitié dans son désir d'être préfet ici.... Un matin donc, Du Poizat endosse son plus bel uniforme, et, sous le prétexte de faire une tournée, va frapper à la porte du vieux. On parlemente un bon quart d'heure. Enfin le vieux ouvre. Un petit vieillard blême qui regarde d'un air hébété les broderies de l'uniforme.
Et savez-vous ce qu'il a dit, dès la seconde phrase, quand il a su que son fils était préfet? "Hein! Léopold, n'envoie plus toucher les contributions!" Au demeurant, ni émotion, ni surprise.... Lorsque Du Poizat est revenu, il pinçait les lèvres, la face blanche comme un linge. Cette tranquillité de son père l'exaspérait. En voilà un sur le dos duquel il ne montera jamais!»
M. Kahn hochait discrètement la tête. Il avait remis la liste des invitations dans sa poche, il prenait à son tour une tasse de thé, en jetant des coups d'oeil dans le salon voisin.
«Rougon dort debout, dit-il. Ces imbéciles devraient bien le laisser aller se coucher. Il faut qu'il soit solide pour demain. Je ne l'avais pas revu, reprit Gilquin. Il a engraissé.» Puis, il baissa encore la voix, il répéta:
«Très forts, ces gaillards!... Ils ont manigancé je ne sais quoi, au moment du grand coup. Moi, je les avais avertis. Le lendemain, patatras! la danse a eu lieu tout de même. Rougon prétend qu'il est allé à la préfecture, où personne n'a voulu le croire. Enfin, ça le regarde, on n'a pas besoin d'en causer.... Cet animal de Du Poizat m'avait payé un fameux déjeuner dans un café des boulevards. Oh! quelle journée! Nous avons dû passer la soirée au théâtre; je ne me souviens plus bien, j'ai dormi deux jours.» Sans doute M. Kahn trouvait les confidences de Gilquin inquiétantes. Il quitta la salle à manger. Alors, Gilquin, resté seul, se persuada que la femme du proviseur le regardait décidément. Il rentra dans le salon, s'empressa auprès d'elle, finit par lui apporter du thé, des petits fours, de la brioche. Il était vraiment fort bien; il ressemblait à un homme comme il faut mal élevé, ce qui paraissait attendrir un peu la belle blonde.
Cependant, le député démontrait la nécessité d'une nouvelle église à Niort, l'adjoint demandait un pont, le proviseur parlait d'agrandir les bâtiments du lycée, tandis que les six membres de la Société de statistique, muets, approuvaient tout de la tête.
«Nous verrons demain, messieurs, répondit Rougon, les paupières à demi fermées. Je suis ici pour connaître vos besoins et faire droit à vos requêtes.» Dix heures sonnaient, lorsqu'un domestique vint dire un mot au préfet, qui se pencha aussitôt à l'oreille du ministre. Celui-ci se hâta de sortir. Mme Correur l'attendait, dans une pièce voisine. Elle était avec une fille grande et mince, la figure fade, toute salie de taches de rousseur.
«Comment, vous êtes à Niort! s'écria Rougon.
--Depuis cet après-midi seulement, dit Mme Correur. Nous sommes descendus là, en face, place de la Préfecture, à l'hôtel de Paris.» Et elle expliqua qu'elle arrivait de Coulonges, où elle avait passé deux jours. Puis, s'interrompant pour montrer la grande fille.
«Mademoiselle Herminie Billecoq, qui a bien voulu m'accompagner.» Herminie Billecoq fit une révérence cérémonieuse.
Mme Correur continua:
«Je ne vous ai pas parlé de ce voyage, parce que vous m'auriez peut-être blâmée; mais c'était plus fort que moi, je voulais voir mon frère.... Quand j'ai appris votre voyage à Niort, je suis accourue. Nous vous guettions, nous vous avons regardé entrer à la préfecture; seulement nous avons jugé préférable de nous présenter très tard. Ces petites villes sont si méchantes!» Rougon approuva de la tête. Mme Correur, en effet, grasse, peinte en rose, habillée de jaune, lui semblait compromettante en province.
«Et vous avez vu votre frère? demanda-t-il.
--Oui, murmura-t-elle, les dents serrées, je l'ai vu.
Mme Martineau n'a pas osé me mettre à la porte. Elle avait pris la pelle, elle faisait brûler du sucre.... Ce pauvre frère! Je savais qu'il était malade, mais ça m'a donné un coup tout de même de le voir si décharné. Il m'a promis de ne pas me déshériter; cela serait contraire à ses principes. Le testament est fait, la fortune doit être partagée entre moi et Mme Martineau.... N'est-ce pas, Herminie?
--La fortune doit être partagée, affirma la grande fille. Il l'a dit quand vous êtes entrée, il l'a répété quand il vous a montré la porte. Oh! c'est sûr, je l'ai entendu.»
Cependant, Rougon poussait les deux femmes, en disant:
«Eh bien, je suis enchanté! Vous êtes plus tranquille maintenant. Mon Dieu, les querelles de famille, ça finit toujours par s'arranger.... Allons, bonsoir. Je vais me coucher.» Mais Mme Correur l'arrêta. Elle avait tiré son mouchoir de la poche, elle se tamponnait les yeux, prise d'une crise brusque de désespoir.
«Ce pauvre Martineau!... Il a été si bon, il m'a pardonné avec tant de simplicité!... Si vous saviez, mon ami.... C'est pour lui que je suis accourue, c'est pour vous supplier en sa faveur...» Les larmes lui coupèrent la voix. Elle sanglotait. Rougon, étonné, ne comprenant pas, regardait les deux femmes. Mlle Herminie Billecoq, elle aussi, pleurait, mais plus discrètement; elle était très sensible, elle avait l'attendrissement contagieux. Ce fut elle qui put balbutier la première:
«M. Martineau s'est compromis dans la politique.» Alors, Mme Correur se mit à parler avec volubilité.
«Vous vous souvenez, je vous ai témoigné des craintes, un jour. J'avais un pressentiment.... Martineau devenait républicain. Aux dernières élections, il s'était exalté et avait fait une propagande acharnée pour le candidat de l'opposition. Je connaissais des détails que je ne veux pas dire. Enfin, tout cela devait mal tourner.... Dès mon arrivée à Coulonges, au Lion d'Or, où nous avons pris une chambre, j'ai questionné les gens, j'en ai appris encore plus long. Martineau a fait toutes les bêtises. Ça n'étonnerait personne dans le pays, s'il était arrêté. On s'attend à voir les gendarmes l'emmener d'un jour à l'autre.... Vous pensez quelle secousse pour moi! Et j'ai songé à vous, mon ami...» De nouveau, sa voix s'éteignit dans des sanglots. Rougon cherchait à la rassurer. Il parlerait de l'affaire à Du Poizat, il arrêterait les poursuites, si elles étaient commencées. Même il laissa échapper cette parole:
«Je suis le maître, allez dormir tranquille.» Mme Correur hochait la tête, en roulant son mouchoir, les yeux séchés. Elle finit par reprendre, à demi-voix:
«Non, non, vous ne savez pas. C'est plus grave que vous ne croyez.... Il mène Mme Martineau à la messe et reste à la porte, en affectant de ne jamais mettre le pied dans l'église, ce qui est un sujet de scandale chaque dimanche. Il fréquente un ancien avocat retiré là-bas, un homme de 48, avec lequel on l'entend pendant des heures parler de choses terribles. On a souvent aperçu des hommes de mauvaise mine se glisser la nuit dans son jardin, sans doute pour venir prendre un mot d'ordre.» A chaque détail, Rougon haussait les épaules; mais Mlle Herminie Billecoq ajouta vivement, comme fâchée d'une telle tolérance:
«Et les lettres qu'il reçoit de tous les pays, avec des cachets rouges; c'est le facteur qui nous a dit cela. Il ne voulait pas parler, il était tout pâle. Nous avons dû lui donner vingt sous.... Et son dernier voyage, il y a un mois. Il est resté huit jours dehors, sans que personne dans le pays puisse encore savoir aujourd'hui où il est allé. La dame du Lion d'Or nous a assuré qu'il n'avait pas même emporté de malle.
--Herminie, je vous en prie! dit Mme Correur d'un air inquiet. Martineau est dans d'assez vilains draps. Ce n'est pas à nous de le charger.» Rougon maintenant écoutait, en examinant tour à tour les deux femmes. Il devenait très grave.
«S'il est si compromis que cela...», murmura-t-il.
Il crut voir une flamme s'allumer dans les yeux troublés de Mme Correur. Il continua:
«Je ferai mon possible, mais je ne promets rien.
--Ah! il est perdu, il est bien perdu! s'écria Mme Correur. Je le sens, voyez-vous.... Nous ne voulons rien dire. Si nous vous disions tout...» Elle s'interrompit pour mordre son mouchoir.
«Moi qui ne l'avais pas vu depuis vingt ans! Et je le retrouve pour ne le revoir jamais peut-être!... Il a été si bon, si bon!» Herminie eut un léger hochement des épaules. Elle faisait à Rougon des signes pour lui donner à entendre qu'il fallait pardonner au désespoir d'une soeur, mais que le vieux notaire était le pire des gredins.
«A votre place, reprit-elle, je dirais tout. Ça vaudrait mieux.»
Alors, Mme Correur parut se décider à un grand effort. Elle baissa encore la voix.
«Vous vous rappelez les Te Dem» qu'on a chantés partout, quand l'empereur a été si miraculeusement sauvé, devant l'Opéra.... Eh bien, le jour où l'on a chanté le Te Deum» à Coulonges, un voisin a demandé à Martineau s'il n'allait pas à l'église, et ce malheureux a répondu: "Pour quoi faire, à l'église? Je me moque bien de l'empereur!"