Son Excellence Eugène Rougon

Chapter 17

Chapter 173,755 wordsPublic domain

Et, en bas, les chiens achevaient leurs os. Ils se coulaient furieusement les uns sous les autres, pour arriver au milieu du tas. C'était une nappe d'échines mouvantes, les blanches, les noires, se poussant, s'allongeant, s'étalant comme une mare vivante, dans un ronflement vorace. Les mâchoires se hâtaient, mangeaient vite, avec la fièvre de tout manger. De courtes querelles se terminaient par un hurlement. Un gros braque, une bête superbe, fâché d'être trop au bord, recula et s'élança d'un bond au milieu de la bande. Il fit son trou, il but un lambeau des entrailles du cerf.

VIII

Des semaines se passèrent. Rougon avait repris sa vie de lassitude et d'ennui. Jamais il ne faisait allusion à l'ordre que l'empereur lui avait donné de rester à Paris.

Il parlait seulement de son échec, des prétendus obstacles qui s'opposaient à son défrichement d'un coin des Landes; et, sur ce sujet, il ne tarissait pas. Quels pouvaient être ces obstacles? Lui, n'en voyait aucun. Il allait jusqu'à s'emporter contre l'empereur, dont il était impossible, disait-il, de tirer une explication quelconque. Peut-être Sa Majesté avait-elle craint d'être obligée de subventionner l'affaire?

Cependant, à mesure que les jours coulaient, Clorinde multipliait ses visites rue Marbeuf. Chaque après-midi, elle semblait attendre de Rougon quelque nouvelle, elle le regardait d'un air de surprise, en le voyant rester muet. Depuis son séjour à Compiègne, elle vivait dans l'espoir d'un brusque triomphe; elle avait imaginé tout un drame, une colère furieuse de l'empereur, une chute retentissante de M. de Marsy, une rentrée immédiate du grand homme au pouvoir.

Ce plan de femme lui semblait d'un succès certain.

Aussi, au bout d'un mois, son étonnement fut-il immense, lorsqu'elle vit le comte rester au ministère.

Et elle conçut un dédain pour l'empereur, qui ne savait pas se venger. Elle, à sa place, aurait eu la passion de sa rancune. A quoi songeait-il donc, dans l'éternel silence qu'il gardait?

Clorinde, toutefois, ne désespérait pas encore. Elle flairait la victoire, quelque coup de grâce imprévu.

M. de Marsy était ébranlé. Rougon avait pour elle des attentions de mari qui craint d'être trompé. Depuis ses accès d'étrange jalousie à Compiègne, il la surveillait d'une façon plus paternelle, la noyait de morale, voulait la voir tous les jours. La jeune femme souriait, certaine maintenant qu'il ne quitterait pas Paris. Pourtant, vers le milieu de décembre, après des semaines d'une paix endormie, il recommença à parler de sa grande affaire.

Il avait vu des banquiers, il rêvait de se passer de l'appui de l'empereur. Et, de nouveau, on le trouva perdu au milieu de cartes, de plans, d'ouvrages spéciaux. Gilquin, disait-il, avait déjà racolé plus de cinq cents ouvriers, qui consentaient à s'en aller là-bas; c'était la première poignée d'hommes d'un peuple. Alors, Clorinde, s'enrageant à sa besogne, mit en branle toute la bande des amis.

Ce fut un travail énorme. Chacun prit un rôle.

L'entente eut lieu à demi-mots, chez Rougon lui-même, dans les coins, le dimanche et le jeudi. On se partageait les missions difficiles. On se lançait tous les jours au milieu de Paris, avec la volonté entêtée de conquérir une influence. On ne dédaignait rien; les plus petits succès comptaient. On profitait de tout, on tirait ce qu'on pouvait des moindres événements, on utilisait la journée entière, depuis le bonjour du matin jusqu'à la dernière poignée de main du soir. Les amis des amis devinrent complices, et encore les amis de ceux-là.

Paris entier fut pris dans cette intrigue. Au fond des quartiers perdus, il y avait des gens qui soupiraient après le triomphe de Rougon, sans savoir au juste pourquoi. La bande, dix à douze personnes, tenait la ville.

«Nous sommes le gouvernement de demain», disait sérieusement Du Poizat.

Il établissait des parallèles entre eux et les hommes qui avaient fait le Second Empire. Il ajoutait:

«Je serai le Marsy de Rougon.» Un prétendant n'était qu'un nom. Il fallait une bande pour faire un gouvernement. Vingt gaillards qui ont de gros appétits sont plus forts qu'un principe! et quand ils peuvent mettre avec eux le prétexte d'un principe, ils deviennent invincibles. Lui, battait le pavé, allait dans les journaux, où il fumait des cigares, en minant sourdement M. de Marsy; il savait toujours des histoires délicates sur son compte; il l'accusait d'ingratitude et d'égoïsme. Puis, lorsqu'il avait amené le nom de Rougon, il laissait échapper des demi-mots, élargissant des horizons extraordinaires de vagues promesses: celui-là, s'il pouvait seulement ouvrir les mains un jour, ferait tomber sur tout le monde une pluie de récompenses, de cadeaux, de subventions. Il entretenait ainsi la presse de renseignements, de citations, d'anecdotes, qui occupaient continuellement le public de la personnalité du grand homme; deux petites feuilles publièrent le récit d'une visite à l'hôtel de la rue Marbeuf; d'autres parlèrent du fameux ouvrage sur la constitution anglaise et la constitution de 52. La popularité semblait venir, après un silence hostile de deux années; un sourd murmure d'éloges montait. Et Du Poizat se livrait à d'autres besognes, des maquignonnages inavouables, l'achat de certains appuis, un jeu de Bourse passionné sur l'entrée plus ou moins sûre de Rougon au ministère.

«Ne songeons qu'à lui, répétait-il souvent, avec cette liberté de parole qui gênait les hommes gourmés de la bande. Plus tard, il songera à nous.»

M. Beulin-d'Orchère avait l'intrigue lourde; il évoqua contre M. de, Marsy une affaire scandaleuse, qu'on se hâta d'étouffer. Il se montrait plus adroit, en laissant dire qu'il pourrait bien être garde des sceaux un jour, si son beau-frère remontait au pouvoir; ce qui mettait à sa dévotion les magistrats ses collègues. M. Kahn menait également une troupe à l'attaque, des financiers, des députés, des fonctionnaires, grossissant les rangs de tous les mécontents rencontrés en chemin; il s'était fait un lieutenant docile de M. Béjuin; il employait même M. de Combelot et M. La Rouquette, sans que ceux-ci se doutassent le moins du monde des travaux auxquels il les poussait. Lui, agissait dans le monde officiel, très haut, étendant sa propagande jusqu'aux Tuileries, travaillant souterrainement pendant plusieurs jours, pour qu'un mot, de bouche en bouche, fût enfin répété à l'empereur.

Mais ce furent surtout les femmes qui s'employèrent avec passion. Il y eut là des dessous terribles, une complication d'aventures dont on ignora toujours au juste la portée. Mme Correur n'appelait plus la jolie Mme Bouchard que «ma petite chatte». Elle l'emmenait à la campagne, disait-elle; et, pendant une semaine, M. Bouchard vivait en garçon, M. d'Escorailles lui-même était réduit à passer ses soirées dans les petits théâtres. Un jour, Du Poizat avait rencontré ces dames avec des messieurs décorés; ce dont il s'était bien gardé de parler. Mme Correur habitait maintenant deux appartements, l'un rue Blanche, l'autre rue Mazarine; ce dernier était très coquet; Mme Bouchard y venait l'après-midi, prenait la clef chez la concierge. On racontait aussi la conquête d'un grand fonctionnaire, faite par la jeune femme un matin de pluie, comme elle traversait le Pont-Royal, en retroussant ses jupons.

Puis, le fretin des amis s'agitait, s'utilisait le plus possible. Le colonel Jobelin se rendait dans un café des boulevards pour voir d'anciens amis, des officiers; il les catéchisait, entre deux parties de piquet; et quand il en avait embauché une demi-douzaine, il se frottait les mains, le soir, en répétant que «toute l'armée était pour la bonne cause». M. Bouchard se livrait, au ministère à un racolage semblable; peu à peu, il avait soufflé aux employés une haine féroce contre M. de Marsy; il gagnait jusqu'aux garçons de bureau, il faisait soupirer tout ce monde dans l'attente d'un âge d'or, dont il parlait à l'oreille de ses intimes. M. d'Escorailles agissait sur la jeunesse riche, auprès de laquelle il vantait les idées larges de Rougon, sa tolérance pour certaines fautes, son amour de l'audace et de la force. Enfin, les Charbonnel eux-mêmes, sur les bancs du Luxembourg, où Ils allaient attendre, chaque après-midi, l'issue de leur interminable procès, trouvaient moyen d'enrégimenter les petits rentiers du quartier de l'Odéon.

Quant à Clorinde, elle ne se contentait pas d'avoir la haute main sur toute la bande. Elle menait des opérations très compliquées, dont elle n'ouvrait la bouche à personne. Jamais on ne l'avait rencontrée, le matin, dans des peignoirs aussi mal agrafés, traînant plus passionnément, au fond de quartiers louches, son portefeuille de ministre, crevé aux coutures, sanglé de bouts de corde. Elle donnait à son mari des commissions extraordinaires, que celui-ci faisait avec une douceur de mouton, sans comprendre. Elle envoyait Luigi Pozzo porter des lettres; elle demandait à M. de Plouguern de l'accompagner, puis le laissait pendant une heure, sur un trottoir, à attendre. Un instant, la pensée dut lui venir de faire agir le gouvernement italien en faveur de Rougon. Sa correspondance avec sa mère, toujours fixée à Turin, prit une activité folle. Elle rêvait de bouleverser l'Europe, et allait jusqu'à deux fois par jour chez le chevalier Rusconi, pour y rencontrer des diplomates.

Souvent, maintenant, dans cette campagne si étrangement conduite, elle semblait se souvenir de sa beauté.

Alors, certains après-midi, elle sortait débarbouillée, peignée, superbe. Et, quand ses amis, surpris eux mêmes, lui disaient qu'elle était belle:

«Il le faut bien!» répondait-elle, avec un singulier air de lassitude résignée.

Elle se gardait comme un argument irrésistible. Pour elle, se donner ne tirait pas à conséquence. Elle y mettait si peu de plaisir, que cela devenait une affaire pareille aux autres, un peu plus ennuyeuse peut-être.

Lorsqu'elle était revenue de Compiègne, Du Poizat, qui connaissait l'aventure de la chasse à courre, avait voulu savoir dans quels termes elle restait avec M. de Marsy.

Vaguement, il songeait à trahir Rougon pour le comte, si Clorinde arrivait à être la maîtresse toute-puissante de ce dernier. Mais elle s'était presque fâchée, en niant énergiquement toute l'histoire. Il la jugeait donc bien sotte, pour la soupçonner d'une liaison semblable? Et, oubliant son démenti, elle avait laissé entendre qu'elle ne reverrait même pas M. de Marsy. Autrefois encore, elle aurait pu rêver de l'épouser. Jamais un homme d'esprit, selon elle, ne travaillait sérieusement à la fortune d'une maîtresse. D'ailleurs, elle mûrissait un autre plan.

«Voyez-vous, disait-elle parfois, il y a souvent plusieurs façons d'arriver où l'on veut; mais, de toutes ces façons, il n'y en a jamais qu'une qui fasse plaisir.... Moi, j'ai des choses à contenter.» Elle couvait toujours Rougon des yeux, elle le voulait grand, comme si elle eût rêvé de l'engraisser de puissance, pour quelque régal futur. Elle gardait sa soumission de disciple, se mettait dans son ombre avec une humilité pleine de cajolerie. Lui, au milieu de l'agitation continue de la bande, semblait ne rien voir. Dans son salon, le jeudi et le dimanche, il faisait des réussites, pesamment, le nez sur les cartes, sans paraître entendre les chuchotements, derrière son dos. La bande causait de l'affaire, s'adressait des signes par-dessus sa tête, complotait au coin de son feu, comme s'il n'eût pas été là, tant il semblait bonhomme; il demeurait impassible, détaché de tout, si éloigné des choses dont on parlait à voix basse, qu'on finissait par hausser la voix, en s'égayant de ses distractions. Lorsqu'on mettait la conversation sur sa rentrée au pouvoir, il s'emportait, il jurait de ne jamais bouger, quand même un triomphe l'attendrait au bout de sa rue; et, en effet, il s'enfermait de plus en plus étroitement chez lui, affectant une ignorance absolue des événements extérieurs. Le petit hôtel de la rue Marbeuf, d'où rayonnait une telle fièvre de propagande, était un lieu de silence et de sommeil, au seuil duquel les familiers se jetaient des coups d'oeil d'intelligence, pour laisser dehors l'odeur de bataille qu'ils apportaient dans leurs vêtements.

«Allons donc! criait Du Poizat, il nous fait tous poser! il nous entend très bien. Regardez ses oreilles, le soir; on les voit s'élargir.» A dix heures et demie, lorsqu'ils se retiraient tous ensemble, c'était le sujet de conversation habituel. Il n'était pas possible que le grand homme ignorât le dévouement de ses amis. Il jouait au Bon Dieu, disait encore l'ancien sous-préfet. Ce diable de Rougon vivait comme une idole indoue, assoupi dans la satisfaction de lui-même, les mains croisées sur le ventre, souriant et béat au milieu d'une foule de fidèles, qui l'adoraient en se coupant les entrailles en quatre. On déclarait cette comparaison très juste.

«Je le surveillerai, vous verrez», concluait Du Poizat.

Mais on eut beau étudier le visage de Rougon, on le trouva toujours fermé, paisible, presque naïf. Peut-être était-il de bonne foi. D'ailleurs, Clorinde préférait qu'il ne se mêlât de rien. Elle redoutait de le voir se mettre en travers de ses plans, si on le forçait un jour à ouvrir les yeux. C'était comme malgré lui qu'on travaillait à sa fortune. Il s'agissait de le pousser quand même, de l'asseoir à quelque sommet, violemment. Ensuite, on compterait.

Cependant, peu à peu, les choses marchant, avec trop de lenteur, la bande finit par s'impatienter. Les aigreurs de Du Poizat l'emportèrent. On ne reprocha pas nettement à Rougon tout ce qu'on faisait pour lui; mais on le larda d'allusions, de mots amers à double entente.

Maintenant, le colonel venait quelquefois aux soirées, les pieds blancs de poussière; il n'avait pas eu le temps de passer chez lui, il s'était éreinté à courir tout l'après-midi; des courses bêtes dont on ne lui aurait sans doute jamais de reconnaissance. D'autres soirs, c'était M. Kahn, les yeux gros de fatigue, qui se plaignait de veiller trop tard, depuis un mois; il allait beaucoup dans le monde, non que cela l'amusât, grand Dieu; mais il y rencontrait certaines gens pour certaines affaires. Ou bien Mme Correur racontait des histoires attendrissantes, l'histoire d'une pauvre jeune femme, une veuve très recommandable, à laquelle elle allait tenir compagnie; et elle regrettait de n'avoir aucune puissance, elle disait que, si elle était le gouvernement, elle empêcherait bien des injustices. Puis, tous ses amis étalaient leur propre misère; chacun se lamentait, disait quelle serait sa situation, s'il ne s'était pas montré trop bête; doléances sans fin que des regards jetés sur Rougon soulignaient clairement. On l'éperonnait au sang, on allait jusqu'à vanter M. de Marsy. Lui, d'abord, avait conservé sa belle tranquillité. Il ne comprenait toujours pas. Mais, au bout de quelques soirées, de légers tressaillements passèrent sur sa face, à certaines phrases prononcées dans son salon. Il ne se fâchait point, il serrait un peu les lèvres, comme sous d'invisibles piqûres d'aiguille. Et, à la longue, il devint si nerveux, qu'il abandonna ses réussites; elles ne réussissaient plus, il préférait se promener à petits pas, causant, quittant brusquement les gens, quand les reproches déguisés commençaient. Par moments, des fureurs blanches le prenaient, il semblait serrer avec force les mains derrière le dos, pour ne pas céder à l'envie de jeter à la rue tout ce monde.

«Mes enfants, dit un soir le colonel, moi, je ne reviens pas de quinze jours.... Il faut le bouder. Nous verrons s'il s'amusera tout seul.» Alors, Rougon, qui rêvait de fermer sa porte, fut très blessé de l'abandon où on le laissait. Le colonel avait tenu parole; d'autres l'imitaient; le salon était presque vide, il manquait toujours cinq ou six amis. Lorsqu'un d'eux reparaissait après une absence, et que le grand homme lui demandait s'il n'avait pas été malade, il répondait non d'un air surpris, et il ne donnait aucune explication. Un jeudi, il ne vint personne. Rougon passa la soirée seul, à se promener dans la vaste pièce, les mains derrière le dos, la tête basse. Il sentait pour la première fois la force du lien qui l'attachait à sa bande.

Des haussements d'épaules disaient son mépris, quand il songeait à la bêtise des Charbonnel, à la rage envieuse de Du Poizat, aux douceurs louches de Mme Correur.

Pourtant ces familiers, qu'il tenait en si médiocre estime, il avait le besoin de les voir, de régner sur eux; un besoin de maître jaloux, pleurant en secret les moindres infidélités. Même, au fond de son coeur, il était attendri par leur sottise, il aimait leurs vices. Ils semblaient à présent faire partie de son être, ou plutôt c'était lui qui se trouvait lentement absorbé; à ce point qu'il restait comme diminué les jours où ils s'écartaient de sa personne. Aussi, finit-il par leur écrire, lorsque leur absence se prolongeait. Il allait jusqu'à les voir chez eux, pour faire la paix, après les bouderies sérieuses. Maintenant, on vivait en continuelle querelle, rue Marbeuf avec cette fièvre de ruptures et de raccommodements des ménages dont l'amour s'aigrit.

Dans les derniers jours de décembre, il y eut une débandade particulièrement grave. Un soir, sans qu'on sût pourquoi, les mots amenant les mots, on s'était dévoré entre soi, à dents aiguës. Pendant près de trois semaines, on ne se revit pas. La vérité était que la bande commençait à désespérer. Les efforts les plus savants n'aboutissaient à aucun résultat appréciable. La situation ne semblait pas devoir changer de longtemps, la bande abandonnait le rêve de quelque catastrophe imprévue qui aurait rendu Rougon nécessaire. Elle avait attendu l'ouverture de la session du Corps législatif; mais la vérification des pouvoirs s'était faite sans amener autre chose qu'un refus de serment de deux députés républicains. A cette heure, M. Kahn lui-même, l'homme souple et profond du groupe, ne comptait plus voir tourner à leur profit la politique générale. Rougon, exaspéré, s'occupait de son affaire des Landes avec un redoublement de passion, comme pour cacher les tressaillements de sa face, qu'il ne parvenait plus à endormir.

«Je ne me sens pas bien, disait-il parfois. Vous voyez, mes mains tremblent.... Mon médecin m'a ordonné de faire de l'exercice. Je suis toute la journée dehors.» En effet, il sortait beaucoup. On le rencontrait, les mains ballantes, la tête haute, distrait. Quand on l'arrêtait, il racontait des choses interminables. Un matin, comme il rentrait déjeuner, après une promenade du côté de Chaillot, il trouva une carte de visite à tranche dorée, sur laquelle s'étalait le nom de Gilquin, écrit à la main, en belle anglaise; la carte était très sale, toute marquée de doigts gras. Il sonna son domestique.

«La personne qui vous a remis cette carte n'a rien dit?» demanda-t-il.

Le domestique, nouveau dans la maison, eut un sourire.

«C'est un monsieur en paletot vert. Il a l'air bien aimable, il m'a offert un cigare.... Il a dit seulement qu'il était un de vos amis.» Et il se retirait, lorsqu'il se ravisa.

«Je crois qu'il y a quelque chose d'écrit derrière.» Rougon retourna la carte et lut ces mots au crayon:

«Impossible d'attendre. Je passerai dans la soirée. C'est très pressé, une drôle d'affaire.» Il eut un geste d'insouciance. Mais, après son déjeuner, la phrase: «C'est très pressé, une drôle d'affaire», lui revint à l'esprit, s'imposa, finit par l'impatienter. Quelle pouvait être cette affaire que Gilquin trouvait drôle? Depuis qu'il avait chargé l'ancien commis voyageur de besognes obscures et compliquées, il le voyait régulièrement une fois par semaine, le soir; jamais celui-ci ne s'était présenté le matin. Il s'agissait donc d'une chose extraordinaire. Rougon, à bout de suppositions, pris d'une impatience qu'il trouvait lui-même ridicule, se décida à sortir, à tenter de voir Gilquin avant la soirée.

«Quelque histoire d'ivrogne, pensait-il en descendant les Champs-Élysées. Enfin, je serai tranquille.» Il allait à pied, voulant suivre l'ordonnance de son médecin. La journée était superbe, un clair soleil de janvier dans un ciel blanc. Gilquin ne demeurait plus passage Guttin, aux Batignolles. Sa carte portait: rue Guisarde, faubourg Saint-Germain.

Rougon eut toutes les peines du monde à découvrir cette rue abominablement sale, située près de Saint-Sulpice. Il trouva, au fond d'une allée noire, une concierge couchée, qui lui cria de son lit, d'une voix cassée par la fièvre:

«M. Gilquin!... Ah! je ne sais pas. Voyez au quatrième, tout en haut, la porte à gauche.» Au quatrième étage, le nom de Gilquin était écrit sur la porte, entouré d'arabesques représentant des coeurs enflammés percés de flèches. Mais il eut beau frapper, il n'entendit, derrière le bois, que le tic-tac d'un coucou et le miaulement d'une chatte, très doux dans le silence.

A l'avance, il se doutait qu'il faisait une course inutile; cela le soulagea pourtant d'être venu. Il redescendit, calmé, en se disant qu'il pouvait bien attendre le soir.

Puis, dehors, il ralentit le pas; il traversa le marché Saint-Germain, suivit la rue de Seine, sans but, un peu las déjà, décidé cependant à rentrer à pied. Et, comme il arrivait à la hauteur de la rue Jacob, il songea aux Charbonnel. Depuis dix jours, il ne les avait pas vus. Ils le boudaient. Alors, il résolut de monter un instant chez eux pour leur tendre la main. Cet après-midi, le temps était si tiède, qu'il se sentait tout attendri.

La chambre des Charbonnel, à l'hôtel du Périgord, donnait sur la cour, un puits sombre, d'où montait une odeur d'évier mal lavé. Elle était noire, grande, avec un mobilier d'acajou éclopé et des rideaux de damas rouge déteint. Lorsque Rougon entra, Mme Charbonnel pliait ses robes, quelle mettait au fond d'une grande malle, tandis que M. Charbonnel, suant, les bras raidis, ficelait une autre malle, plus petite.

«Eh bien, vous partez? demanda-t-il en souriant.

--Oh! oui, répondit Mme Charbonnel avec un profond soupir; cette fois, c'est bien fini.» Cependant, ils s'empressèrent, très flattés de le voir chez eux. Toutes les chaises étaient encombrées par des vêtements, des paquets de linge, des paniers dont les flancs crevaient. Il s'assit sur le bord du lit, en reprenant de son air bonhomme:

«Laissez donc! je suis très bien là... Continuez ce que vous faisiez, je ne veux pas vous déranger.... C'est par le train de huit heures que vous partez?

--Oui, par le train de huit heures, dit M. Charbonnel. Ça nous fait encore six heures à passer dans ce Paris.... Ah! nous nous en souviendrons longtemps, monsieur Rougon.» Et lui qui parlait peu d'ordinaire, lâcha des choses terribles, alla jusqu'à monter le poing à la fenêtre, en disant qu'il fallait venir dans une ville pareille, pour ne pas voir clair chez soi, à deux heures de l'après-midi. Ce jour sale tombant du puits étroit de la cour, c'était Paris. Mais, Dieu merci! il allait retrouver le soleil, dans son jardin de Plassans. Et il regardait autour de lui s'il n'oubliait rien. Le matin, il avait acheté un Indicateur des chemins de fer. Sur la cheminée, dans un papier taché de graisse, il montra un poulet qu'ils emportaient pour manger en route.

«Ma bonne, répétait-il, as-tu bien vidé tous les tiroirs?... J'avais des pantoufles dans la table de nuit.... Je crois que des papiers sont tombés derrière la commode...» Rougon, au bord du lit, regardait avec un serrement de coeur les préparatifs de ces vieilles gens, dont les mains tremblaient en faisant leurs paquets. Il sentait un muet reproche dans leur émotion. C'était lui qui les avait retenus à Paris; et cela aboutissait à un échec absolu, à une véritable fuite.

«Vous avez tort», murmura-t-il.

Mme Charbonnel eut un geste de supplication, comme pour le faire taire. Elle dit vivement: