Son Excellence Eugène Rougon

Chapter 16

Chapter 163,778 wordsPublic domain

Tous deux retournèrent galamment auprès des dames. Ils firent des invitations pour le prochain quadrille. Un aide de camp tournait depuis un quart d'heure la manivelle du piano. Delestang et M. de Combelot se précipitèrent, offrant de le remplacer.

Mais les dames crièrent:

«Monsieur de Combelot, monsieur de Combelot.... Il tourne beaucoup mieux!» Le chambellan remercia d'un salut aimable, et tourna, avec une ampleur vraiment magistrale. Ce fut le dernier quadrille. On venait de servir le thé, dans le salon de famille. Néro, qui sortit de derrière un canapé, fut bourré de sandwiches. De petits groupes se formaient, causant d'une façon intime. M. de Plouguern avait emporté une brioche sur le coin d'une console; il mangeait, buvant de légères gorgées de thé, expliquant à Delestang, avec lequel il partageait sa brioche, comment il avait fini par accepter des invitations à Compiègne, lui dont on connaissait les opinions légitimistes. Mon Dieu! c'était bien simple: il croyait ne pas pouvoir refuser son concours à un gouvernement qui sauvait la France de l'anarchie. Il s'interrompit pour dire:

«Elle est excellente, cette brioche.... Moi, j'avais assez mal dîné, ce soir.» A Compiègne, d'ailleurs, sa verve méchante était toujours en éveil. Il parla de la plupart des femmes présentes, avec une crudité de paroles dont Delestang rougissait. Il ne respectait que l'impératrice, une sainte; elle montrait une dévotion exemplaire, elle était légitimiste et aurait sûrement rappelé Henri V, si elle avait pu disposer librement du trône. Pendant un instant, il célébra les douceurs de la religion. Puis, comme il entamait de nouveau une anecdote graveleuse, l'impératrice justement rentra dans ses appartements, suivie de Mme de Llorentz. Sur le seuil de la porte, elle fit une grande révérence à l'assemblée. Tout le monde, silencieusement, s'inclina.

Les salons se vidèrent. On causait plus fort. Des poignées de main s'échangeaient. Quand Delestang chercha sa femme pour monter à leur chambre, il ne la trouva plus. Enfin Rougon, qui l'aidait, finit par la découvrir, assise à côté de M. de Marsy, sur un étroit canapé, au fond de ce petit salon, où Mme de Llorentz avait fait au comte une si terrible scène de jalousie, après le dîner. Clorinde riait très haut. Elle se leva, en apercevant son mari. Elle dit, sans cesser de rire:

«Bonsoir, monsieur le comte.... Vous verrez demain, pendant la chasse, si je tiens mon pari.» Rougon la suivit des yeux, tandis que Delestang l'emmenait à son bras. Il aurait voulu les accompagner jusqu'à leur porte, pour lui demander quel était ce pari dont elle parlait; mais il dut rester là, retenu par M. de Marsy, qui le traitait avec un redoublement de politesse. Quand il fut libre, au lieu de monter se coucher, il profita d'une porte ouverte, il descendit dans le parc. La nuit était très sombre, une nuit d'octobre, sans une étoile, sans un souffle, noire et morte. Au loin, les hautes futaies mettaient des promontoires de ténèbres.

Il avait peine à distinguer devant lui la pâleur des allées. A cent pas de la terrasse, il s'arrêta. Son chapeau à la main, debout dans la nuit, il reçut un instant au visage toute la fraîcheur qui tombait. Ce fut un soulagement, comme un bain de force. Et il s'oublia à regarder sur la façade, à gauche, une fenêtre vivement éclairée; les autres fenêtres s'éteignaient, elle troua bientôt seule de son flamboiement la masse endormie du château.

L'empereur veillait. Brusquement, il crut voir son ombre, une tête énorme, traversée par des bouts de moustaches; puis deux autres ombres passèrent, l'une très grêle, l'autre forte, si large qu'elle bouchait toute la clarté. Il reconnut nettement, dans cette dernière, la colossale silhouette d'un agent de la police secrète, avec lequel Sa Majesté s'enfermait pendant des heures, par goût; et l'ombre grêle ayant passé de nouveau, il supposa qu'elle pouvait bien être une ombre de femme.

Tout disparut, la fenêtre reprit son éclat tranquille, la fixité de son regard de flamme, perdu dans les profondeurs mystérieuses du parc. Peut-être, maintenant, l'empereur songeait-il au défrichement d'un coin des Landes, à la fondation d'une ville ouvrière, où l'extinction du paupérisme serait tentée en grand. Souvent, il se décidait la nuit. C'était la nuit qu'il signait des décrets, écrivait des manifestes, destituait des ministres. Cependant, peu à peu, Rougon souriait; il se rappelait invinciblement une anecdote, l'empereur en tablier bleu, coiffé d'un bonnet de police fait d'un morceau de journal, collant du papier à trois francs le rouleau dans une pièce de Trianon, pour y loger une maîtresse; et il se l'imaginait, à cette heure, dans la solitude de son cabinet, au milieu du solennel silence, découpant des images qu'il collait à l'aide d'un petit pinceau, très proprement.

Alors, Rougon, levant les bras, se surprit à dire tout haut:

«Sa bande l'a fait, lui!» Il se hâta de rentrer. Le froid le prenait, surtout aux jambes, que sa culotte découvrait jusqu'aux genoux.

Le lendemain, vers neuf heures, Clorinde lui envoya Antonia qu'elle avait amenée, pour demander s'ils pouvaient, son mari et elle, venir déjeuner chez lui. Il s'était fait monter une tasse de chocolat. Il les attendit. Antonia les précéda, apportant le large plateau d'argent sur lequel on leur avait servi, dans leur chambre, deux tasses de café.

«Hein? ce sera plus gai, dit Clorinde en entrant.

Vous avez le soleil, de ce côté-ci.... Oh! vous êtes beaucoup mieux que nous!» Et elle visita l'appartement. Il se composait d'une antichambre, dans laquelle se trouvait, à droite, la porte d'un cabinet de domestique; au fond, était la chambre à coucher, une vaste pièce tendue d'une cretonne écrue à grosses fleurs rouges, avec un grand lit d'acajou carré et une immense cheminée, où flambaient des troncs d'arbre.

«Parbleu! criait Rougon, il fallait réclamer! Moi, je n'aurais pas accepté un appartement sur la cour! Ah! si l'on courbe l'échine!... Je l'ai dit hier soir à Delestang.» La jeune femme haussa les épaules, en murmurant:

«Lui! il tolérerait qu'on me logeât dans les greniers!» Elle voulut voir jusqu'au cabinet de toilette, dont toute la garniture était en porcelaine de Sèvres, blanc et or, marquée du chiffre impérial. Puis, elle vint devant la fenêtre. Un léger cri de surprise et d'admiration lui échappa. En face d'elle, à des lieues, la forêt de Compiègne emplissait l'horizon de la mer roulante de ses hautes futaies; des cimes monstrueuses moutonnaient, se perdaient dans un balancement ralenti de houle; et, sous le soleil blond de cette matinée d'octobre, c'étaient des mares d'or, des mares de pourpre, une richesse de manteau galonné traînant d'un bord du ciel à l'autre.

«Voyons, déjeunons», dit Clorinde.

Ils débarrassèrent une table, sur laquelle se trouvaient un encrier et un buvard. Ils trouvèrent piquant de se passer de leurs domestiques. La jeune femme, très rieuse, répétait qu'il lui avait semblé le matin se réveiller à l'auberge, une auberge tenue par un prince, au bout d'un long voyage fait en rêve. Ce déjeuner de hasard, sur des plateaux d'argent, la ravissait comme une aventure qui lui serait arrivée dans quelque pays inconnu, tout là-bas, disait-elle. Cependant, Delestang s'émerveillait sur la quantité de bois brûlant dans la cheminée. Il finit par murmurer, les yeux sur les flammes, d'un air absorbé:

«Je me suis laissé conter qu'on brûle pour quinze cents francs de bois par jour au château.... Quinze cents francs! Hein? Rougon, le chiffre ne vous paraît pas un peu fort?» Rougon, qui buvait lentement son chocolat, se contenta de hocher la tête. Il était très préoccupé par la gaieté vive de Clorinde. Ce matin-là, elle semblait s'être levée avec une fièvre extraordinaire de beauté; elle avait ses grands yeux luisants de combat.

«Quel est donc ce pari dont vous parliez hier soir?» lui demanda-t-il brusquement.

Elle se mit à rire, sans répondre. Et comme il insistait:

«Vous verrez bien», dit-elle. Alors, peu à peu, il se fâcha, il la traita durement. Ce fut une véritable scène de jalousie, avec des allusions d'abord voilées, qui devinrent bientôt des accusations toutes crues: elle s'était donnée en spectacle, elle avait laissé ses doigts dans ceux de M. de Marsy pendant plus de deux minutes. Delestang, d'un air tranquille, trempait de longues mouillettes dans son café au lait.

«Ah! si j'étais votre mari!» cria Rougon.

Clorinde s'était levée. Elle se tenait debout derrière Delestang, les deux mains appuyées sur ses épaules.

«Eh bien, quoi? si vous étiez mon mari», demanda-t-elle.

Et se penchant vers Delestang, parlant dans ses cheveux, qu'elle soulevait d'un souffle tiède:

«N'est-ce pas, mon ami, il serait bien sage, aussi sage que toi?» Pour toute réponse, il plia le cou et baisa la main appuyée sur son épaule gauche. Il regardait Rougon, la face émue et embarrassée, clignant les yeux, voulant lui faire entendre qu'il allait peut-être un peu loin. Rougon faillit l'appeler imbécile. Mais Clorinde ayant fait un signe par-dessus la tête de son mari, il la suivit à la fenêtre où elle s'accouda. Un instant, elle resta muette, les yeux perdus sur l'immense horizon. Puis elle dit, sans transition:

«Pourquoi voulez-vous quitter Paris? Vous ne m'aimez donc plus?... Écoutez, je serai raisonnable, je suivrai vos conseils, si vous renoncez à vous exiler là-bas dans votre abominable pays.» Lui, à ce marché, devint grave. Il mit en avant les grands intérêts auxquels il obéissait. Maintenant, il était impossible qu'il reculât. Et, pendant qu'il parlait, Clorinde cherchait vainement à lire la vérité vraie sur son visage; il semblait très décidé à partir.

«C'est bon, vous ne m'aimez plus, reprit-elle. Alors, je suis bien maîtresse d'agir à ma guise.... Vous verrez.» Elle quitta la fenêtre sans contrariété, retrouvant son rire. Delestang, que le feu continuait à intéresser, cherchait à déterminer le nombre approximatif des cheminées du château. Mais elle l'interrompit, car elle avait tout juste le temps de s'habiller, si elle ne voulait pas manquer la chasse. Rougon les accompagna jusque dans le corridor, un large couloir de couvent, garni d'une moquette verte. Clorinde, en s'en allant, s'amusa à lire de porte en porte les noms des invités, écrits sur de petites pancartes encadrées de minces filets de bois.

Puis, tout au bout, elle se retourna; et, croyant voir Rougon perplexe, comme près de la rappeler, elle s'arrêta, attendit quelques secondes, l'air souriant. Il rentra chez lui, il ferma sa porte d'une main brutale.

Le déjeuner fut avancé, ce matin-là. Dans la galerie des Cartes, on causa beaucoup du temps, qui était excellent pour une chasse à courre: une poussière diffuse de soleil, un air blond et vif, immobile comme une eau dormante. Les voitures de la cour partirent du château un peu avant midi. Le rendez-vous était au Puits-du-Roi, vaste carrefour en pleine forêt. La vénerie impériale attendait là depuis une heure, les piqueurs à cheval, en culotte de drap rouge, avec le grand chapeau galonné en bataille, les valets de chiens, chaussés de souliers noirs à boucles d'argent, pour courir à l'aise au milieu des taillis; et les voitures des invités venus des châteaux voisins, alignées correctement, formaient un demi-cercle, en face de la meute tenue par les valets; tandis que des groupes de dames et de chasseurs en uniforme faisaient au centre un sujet de tableau ancien, une chasse sous Louis XV, ressuscitée dans l'air blond.

L'empereur et l'impératrice ne suivirent pas la chasse.

Aussitôt après l'attaque, leurs chars à bancs tournèrent dans une allée et revinrent au château. Beaucoup de personnes les imitèrent. Rougon avait d'abord essayé d'accompagner Clorinde; mais elle lançait son cheval si follement, qu'il perdit du terrain et se décida à rentrer de dépit, furieux de la voir galoper côte à côte avec M. de Marsy, au fond d'une allée, très loin.

Vers cinq heures et demie, Rougon fut prié de descendre prendre le thé, dans les petits appartements de l'impératrice. C'était une faveur accordée d'ordinaire aux hommes spirituels. Il y avait déjà là M. Beulin d'Orchère et M. de Plouguern; et ce dernier conta, en termes délicats, une farce très grosse, qui eut un grand succès de rire. Cependant, les chasseurs rentraient à peine. Mme de Combelot arriva, en affectant une lassitude extrême. Et, comme on lui demandait des nouvelles, elle répondit avec des mots techniques:

«Oh! l'animal s'est fait battre pendant plus de quatre heures.... Imaginez qu'il a débouché un instant en plaine.

Il avait repris un peu d'air.... Enfin, il est allé se laisser prendre à la mare Rouge. Un hallali superbe!» Le chevalier Rusconi donna un autre détail, d'un air inquiet.

«Le cheval de Mme Delestang s'est emporté... Elle a disparu du côté de la route de Pierrefonds. On n'a pas encore de ses nouvelles.» Alors, on l'accabla de questions. L'impératrice paraissait désolée. Il raconta que Clorinde avait suivi tout le temps un train d'enfer. Son allure enthousiasmait les veneurs les plus accomplis. Puis, brusquement, son cheval s'était dérobé dans une allée latérale.

«Oui, ajouta M. La Rouquette, qui brûlait de placer un mot, elle avait cravaché cette pauvre bête avec une violence!... M. de Marsy s'est élancé derrière elle pour lui porter secours. Il n'a pas reparu non plus.» Mme de Llorentz, assise derrière Sa Majesté, se leva.

Elle crut qu'on la regardait en souriant. Elle devint toute blême. Maintenant, la conversation roulait sur les dangers qu'on courait à la chasse. Un jour, le cerf, réfugié dans la cour d'une ferme, s'était retourné si terriblement contre les chiens, qu'une dame avait eu une jambe cassée, au milieu de la bagarre. Puis, on fit des suppositions. Si M. de Marsy était parvenu à maîtriser le cheval de Mme Delestang, peut-être avaient-ils mis pied à terre, tous les deux, pour se reposer quelques minutes; les abris, des huttes, des hangars, des pavillons abondaient dans la forêt. Et il sembla à Mme de Llorentz que les sourires redoublaient, tandis qu'on guettait du coin de l'oeil sa fureur jalouse. Rougon se taisait, battant fiévreusement une marche sur ses genoux, du bout des doigts.

«Bah! quand ils passeraient la nuit dehors!» dit entre ses dents M. de Plouguern.

L'impératrice avait donné des ordres pour que Clorinde fût invitée à venir prendre le thé, si elle rentrait.

Tout d'un coup, il y eut de légères exclamations. La jeune femme était sur le seuil de la porte, le teint vif, souriante, triomphante. Elle remercia Sa Majesté de l'intérêt qu'elle lui témoignait. Et, d'un air tranquille:

«Mon Dieu! je suis désolée. On a eu tort de s'inquiéter.... J'avais fait avec M. de Marsy le pari d'arriver la première à la mort du cerf. Sans ce maudit cheval...» Puis, elle ajouta gaiement:

«Nous n'avons perdu ni l'un ni l'autre, voilà tout.» Mais elle dut raconter l'aventure plus au long. Elle n'éprouva pas la moindre gêne. Après dix minutes d'un galop furieux, son cheval s'était abattu, sans qu'elle eût aucun mal. Alors, comme elle chancelait d'émotion, M. de Marsy l'avait fait entrer un instant sous un hangar. «Nous avions deviné! cria M. La Rouquette. Vous dites sous un hangar?... Moi, j'avais dit dans un pavillon.

--Vous deviez être bien mal là-dessous», ajouta méchamment M. de Plouguern.

Clorinde, sans cesser de sourire, répondit avec une lenteur heureuse:

«Non, je vous assure. Il y avait de la paille. Je me suis assise. Un grand hangar plein de toiles d'araignée. La nuit tombait. C'était très drôle.» Et, regardant en face Mme de Llorentz, elle continua, d'une voix plus traînante encore, qui donnait aux mots une valeur particulière:

«M. de Marsy a été très bon pour moi.» Depuis que la jeune femme racontait son accident, Mme de Llorentz appuyait violemment deux doigts de sa main contre ses lèvres. Aux derniers détails, elle ferma les yeux, comme prise d'un vertige de colère. Elle resta là encore une minute; puis, ne se contenant plus, elle sortit. M. de Plouguern, très intrigué, se glissa derrière elle. Clorinde, qui la guettait, eut un geste involontaire de victoire.

La conversation changea. M. Beulin-d'orchère parlait d'un procès scandaleux dont l'opinion se préoccupait beaucoup; il s'agissait d'une demande en séparation, fondée sur l'impuissance du mari; et il rapportait certains faits avec des phrases si décentes de magistrat, que Mme de Combelot, ne comprenant pas, demandait des explications. Le chevalier Rusconi plut énormément en chantant à demi-voix des chansons populaires du Piémont, des vers d'amour, dont il donnait ensuite la traduction française. Au milieu d'une de ces chansons, Delestang entra; il revenait de la forêt, où il battait les routes depuis deux heures, à la recherche de sa femme; on sourit de l'étrange figure qu'il avait.

Cependant, l'impératrice semblait prise tout d'un coup d'une vive amitié pour Clorinde. Elle l'avait fait asseoir à son côté, elle causait chevaux avec elle. Pyrame, le cheval monté par la jeune femme pendant la chasse, était d'un galop très dur; et elle disait que, le lendemain, elle lui ferait donner César.

Rougon, dès l'arrivée de Clorinde, s'était approché d'une fenêtre, en affectant d'être intéressé par des lumières qui s'allumaient au loin, à gauche du parc.

Personne ainsi ne put voir les légers tressaillements de sa face. Il demeura longtemps debout, devant la nuit.

Enfin il se retournait, l'air impassible, lorsque M. de Plouguern, qui rentrait, s'approcha de lui, souffla à son oreille d'une voix enfiévrée de curieux satisfait:

«Oh! une scène épouvantable.... Vous avez vu, je l'ai suivie. Elle a justement rencontré Marsy au bout des couloirs. Ils sont entrés dans une chambre. Là, j'ai entendu Marsy lui dire carrément qu'elle l'assommait.... Elle est repartie comme une folle, en se dirigeant vers le cabinet de l'empereur.... Ma foi, oui, je crois qu'elle est allée mettre sur le bureau de l'empereur les fameuses lettres...» A ce moment, Mme de Llorentz reparut. Elle était toute blanche, les cheveux envolés sur les tempes, l'haleine courte. Elle reprit sa place derrière l'impératrice, avec le calme désespéré d'un patient qui vient de pratiquer sur lui-même quelque terrible opération dont il peut mourir.

«Pour sûr, elle a lâché les lettres», répéta M. de Plouguern, en l'examinant.

Et, comme Rougon semblait ne pas comprendre, il alla se pencher derrière Clorinde, lui racontant l'histoire. Elle l'écoutait ravie, les yeux allumés d'une joie luisante. Ce fut seulement au sortir des petits appartements de l'impératrice, quand vint l'heure du dîner, que Clorinde parut apercevoir Rougon. Elle lui prit le bras, elle lui dit, tandis que Delestang marchait derrière eux:

«Eh bien, vous avez vu.... Si vous aviez été gentil ce matin, je n'aurais pas failli me casser les jambes.» Le soir, il y eut une curée froide aux flambeaux, dans la cour du palais. En quittant la salle à manger, le cortège des invités, au lieu de revenir immédiatement à la galerie des Cartes, se dispersa dans les salons de la façade, dont les fenêtres furent ouvertes toutes grandes.

L'empereur prit place sur le balcon central, où une vingtaine de personnes purent le suivre.

En bas, de la grille au vestibule, deux files de valets de pied en grande livrée, les cheveux poudrés, ménageaient une large allée. Chacun d'eux tenait une longue pique, au bout de laquelle flambaient des étoupes, dans des gobelets remplis d'esprit-de-vin. Ces hautes flammes vertes dansaient en l'air, comme flottantes et suspendues, tachant la nuit sans l'éclairer, ne tirant du noir que la double rangée de gilets écarlates qu'elle rendait violâtres. Des deux côtés de la cour, une foule s'entassait, des bourgeois de Compiègne, avec leurs dames, des visages blafards grouillant dans l'ombre, d'où par moments un reflet des étoupes faisait sortir quelque tête abominable, une face vert-de-grisée de petit rentier. Puis, au milieu, devant le perron, les débris du cerf, en tas sur le pavé, étaient recouverts de la peau de l'animal, étalée, la tête en avant; tandis que, à l'autre bout, contre la grille, la meute attendait, entourée des piqueurs. Là, des valets de chiens en habit vert, avec de grands bas de coton blanc, agitaient des torches. Une vive clarté rougeâtre, traversée de fumées dont la suie roulait vers la ville, mettait, dans une lueur de fournaise, les chiens serrés les uns contre les autres, soufflant fortement, les gueules ouvertes.

L'empereur resta debout. Par instant, un éclat brusque des torches montrait sa face vague, impénétrable. Clorinde, pendant tout le dîner, avait épié chacun de ses gestes, sans surprendre en lui qu'une fatigue morne, l'humeur chagrine d'un malade souffrant en silence. Une seule fois, elle crut le voir regarder M. de Marsy obliquement, de son regard gris que ses paupières éteignaient. Au bord du balcon, il demeurait maussade, un peu voûté, tordant sa moustache; pendant que, derrière lui, les invités se haussaient, pour voir.

«Allez, Firmin!» dit-il, comme impatienté.

Les piqueurs sonnaient la Royale. Les chiens donnaient de la voix, hurlaient, le cou tendu, dressés à demi sur leurs pattes de derrière, dans un élan d'effroyable vacarme. Tout d'un coup, au moment où un valet montrait la tête du cerf à la meute affolée, Firmin, le maître d'équipage, placé sur le perron, abaissa son fouet; et la meute, qui attendait ce signal, traversa la cour en trois bonds, les flancs haletant d'une rage d'appétit. Mais Firmin avait relevé son fouet. Les chiens, arrêtés à quelque distance du cerf, s'aplatirent un instant sur le pavé, l'échine secouée de frissons, la gueule cassée d'aboiements de désir. Et ils durent reculer, ils retournèrent se ranger à l'autre bout, près de la grille. «Oh! les pauvres bêtes! dit Mme de Combelot, d'un air de compassion langoureuse.

--Superbe!» cria M. La Rouquette.

Le chevalier Rusconi applaudissait. Des dames se penchaient, très excitées, avec de petits battements aux coins des lèvres, le coeur tout gonflé du besoin de voir les chiens manger. On ne leur donnait pas leurs os tout de suite; c'était très émotionnant.

«Non, non, pas encore», murmuraient des voix grasses.

Cependant, Firmin, à deux reprises, avait levé et baissé son fouet. La meute écumait, exaspérée. A la troisième fois, le maître d'équipage ne releva pas le fouet. Le valet s'était sauvé, en emportant la peau et la tête du cerf. Les chiens se ruèrent, se vautrèrent sur les débris; leurs abois furieux s'apaisaient dans un grognement sourd, un tremblement convulsif de jouissance.

Des os craquaient. Alors, sur le balcon, aux fenêtres, ce fut une satisfaction; les dames avaient des sourires aigus, en serrant leurs dents blanches; les hommes soufflaient, les yeux vifs, les doigts occupés à tordre quelque cure-dent apporté de la salle à manger. Dans la cour, il y eut une soudaine apothéose; les piqueurs sonnaient des fanfares; les valets de chiens secouaient les torches; des flammes de Bengale brûlaient, sanglantes, incendiant la nuit, baignant les têtes placides des bourgeois de Compiègne, entassés sur les côtés, d'une pluie rouge, à larges gouttes.

L'empereur, tout de suite, tourna le dos. Et comme Rougon se trouvait à côté de lui, il parut sortir de la profonde rêverie qui le tenait maussade depuis le dîner.

«Monsieur Rougon, dit-il, j'ai songé à votre affaire.... Il y a des obstacles, beaucoup d'obstacles.» Il s'arrêta, il ouvrit les lèvres, les referma. Puis, s'en allant, il dit encore:

«Il faut rester à Paris, monsieur Rougon.» Clorinde, qui entendit, eut un geste vif de triomphe.

Le mot de l'empereur ayant couru, tous les visages redevinrent graves et anxieux, pendant que Rougon traversait lentement les groupes, se dirigeant vers la galerie des Cartes.