Chapter 12
Pendant les premiers mois, Rougon s'enferma, se recueillant, se préparant aux luttes qu'il rêvait. C'était, chez lui, un amour du pouvoir pour le pouvoir, dégagé des appétits de vanité, de richesses, d'honneurs. D'une ignorance crasse, d'une grande médiocrité dans toutes les choses étrangères au maniement des hommes, il ne devenait véritablement supérieur que par ses besoins de domination. Là, il aimait son effort, il idolâtrait son intelligence. Être au-dessus de la foule où il ne voyait que des imbéciles et des coquins, mener le monde à coups de trique, cela développait dans l'épaisseur de sa chair un esprit adroit, d'une extraordinaire énergie. Il ne croyait qu'en lui, avait des convictions comme on a des arguments, subordonnait tout à l'élargissement continu de sa personnalité. Sans vice aucun, il faisait en secret des orgies de toute-puissance. S'il tenait de son père la carrure lourde des épaules, l'empâtement du masque, il avait reçu de sa mère, cette terrible Félicité qui gouvernait Plassans, une flamme de volonté, une passion de la force, dédaigneuse des petits moyens et des petites joies; et il était certainement le plus grand des Rougon.
Quand il se trouva ainsi seul, inoccupé, après des années de vie active, il éprouva d'abord un sentiment délicieux de sommeil. Depuis les chaudes journées de 1851, il lui semblait qu'il n'avait pas dormi. Il acceptait sa disgrâce comme un congé mérité par de longs services. Il pensait rester six mois à l'écart, le temps de choisir un meilleur terrain, puis rentrer à son gré dans la grande bataille. Mais, au bout de quelques semaines, il était déjà las de repos. Jamais il n'avait eu une conscience si nette de sa force; maintenant qu'il ne les employait plus, sa tête et ses membres le gênaient; et il passait ses journées à se promener, au fond de son étroit jardin, avec des bâillements formidables, pareil à un de ces lions mis en cage, qui étirent puissamment leurs membres engourdis. Alors, commença pour lui une odieuse existence, dont il cacha avec soin l'ennui écrasant; il était bonhomme, il se disait bien content d'être en dehors du «gâchis»; seules ses lourdes paupières se soulevaient parfois, guettant les événements, retombant sur la flamme de ses yeux, dès qu'on le regardait. Ce qui le tint debout, ce fut l'impopularité dans laquelle il se sentait marcher. Sa chute avait comblé de joie bien du monde. Il ne se passait pas un jour, sans que quelque journal l'attaquât; on personnifiait en lui le coup d'État, les proscriptions, toutes ces violences dont on parlait à mots couverts; on allait jusqu'à féliciter l'empereur de s'être séparé d'un serviteur qui le compromettait. Aux Tuileries, l'hostilité était plus grande encore; Marsy triomphant le criblait de bons mots, que les dames colportaient dans les salons.
Cette haine le réconfortait, l'enfonçait dans son mépris du troupeau humain. On ne l'oubliait pas, on le détestait, et cela lui semblait bon. Lui seul contre tous, c'était un rêve qu'il caressait; lui seul, avec un fouet, tenant les mâchoires à distance. Il se grisa des injures, il devint plus grand, dans l'orgueil de sa solitude.
Cependant, l'oisiveté pesait terriblement à ses muscles de lutteur. S'il avait osé, il aurait saisi une bêche pour défoncer un coin de son jardin. Il entreprit un long travail, l'étude comparée de la constitution anglaise et de la constitution impériale de 1852; il s'agissait, en tenant compte de l'histoire et des moeurs politiques des deux peuples, de prouver que la liberté était tout aussi grande en France qu'en Angleterre.
Puis, quand il eut amassé les documents, quand le dossier fut complet, il dut faire un effort considérable pour prendre la plume; volontiers, il aurait plaidé la chose devant la Chambre; mais la rédiger, écrire un ouvrage, avec le souci des phrases, lui paraissait une besogne d'une difficulté énorme, sans utilité immédiate. Le style l'avait toujours embarrassé; aussi le tenait-il en grand dédain. Il ne dépassa pas la dixième page. D'ailleurs, il laissa traîner sur son bureau le manuscrit commencé, bien qu'il n'y ajoutât pas vingt lignes par semaine.
Chaque fois qu'on le questionnait sur ses occupations, il répondait en expliquant son idée tout au long, et en donnant à l'oeuvre une portée immense. C'était l'excuse derrière laquelle il cachait le vide abominable de ses journées.
Les mois s'écoulaient, il souriait avec une bonhomie plus sereine. Pas un des désespoirs qu'il étouffait ne montait à sa face. Il accueillait les plaintes de ses intimes par des raisonnements concluant tous à sa parfaite félicité. N'était-il pas heureux? Il adorait l'étude, il travaillait à sa guise; cela était préférable à l'agitation fiévreuse des affaires publiques. Puisque l'empereur n'avait pas besoin de lui, il faisait bien de le laisser tranquille dans son coin; et il ne nommait ainsi l'empereur qu'avec le plus profond dévouement. Souvent pourtant, il déclarait être prêt, attendre simplement un signe de son maître pour reprendre «le fardeau du pouvoir»; mais il ajoutait qu'il ne tenterait pas une seule démarche qui pût provoquer ce signe. En effet, il semblait mettre un soin jaloux à rester à l'écart. Dans le silence des premières années de l'Empire, au milieu de cette étrange stupeur faite d'épouvante et de lassitude, il entendait monter un sourd réveil. Et comme espoir suprême, il comptait sur quelque catastrophe qui le rendrait brusquement nécessaire. Il était l'homme des situations graves, «l'homme aux grosses pattes», selon le mot de M. de Marsy.
Le dimanche et le jeudi, la maison de la rue Marbeuf s'ouvrait aux intimes. On venait causer dans le grand salon rouge, jusqu'à dix heures et demie, heure à laquelle Rougon mettait ses amis impitoyablement à la porte; il disait que les longues veillées encrassent le cerveau. Mme Rougon, à dix heures précises, servait elle même le thé, en ménagère attentive aux moindres détails. Il n'y avait que deux assiettes de petits fours, auxquelles personne ne touchait.
Le jeudi de juillet qui suivit, cette année-là, les élections générales, toute la bande se trouvait réunie dans le salon, dès huit heures. Ces dames, Mme Bouchard, Mme Charbonnel, Mme Correur, assises près d'une fenêtre ouverte, pour respirer les rares bouffées d'air venues de l'étroit jardin, formaient un rond, au milieu duquel M. d'Escorailles racontait ses fredaines de Plassans, lorsqu'il allait passer douze heures à Monaco, sous le prétexte d'une partie de chasse, chez un ami.
Mme Rougon, en noir, à demi cachée derrière un rideau, n'écoutait pas, se levait doucement, disparaissait pendant des quarts d'heure entiers. Il y avait encore avec les dames M. Charbonnel, posé au bord d'un fauteuil, stupéfait d'entendre un jeune homme comme il faut avouer de pareilles aventures. Au fond de la pièce, Clorinde était debout, prêtant une oreille distraite à une conversation sur les récoltes, engagée entre son mari et M. Béjuin. Vêtue d'une robe écrue, très chargée de rubans paille, elle tapait à petits coups d'éventail la paume de sa main gauche, en regardant fixement le globe lumineux de l'unique lampe qui éclairait le salon.
A une table de jeu, dans la clarté jaune, le colonel et M. Bouchard jouaient au piquet; tandis que Rougon, sur un coin de tapis vert, faisait des réussites, relevant les cartes d'un air grave et méthodique, interminablement. C'était son amusement favori, le jeudi et le dimanche, une occupation qu'il donnait à ses doigts et à sa pensée.
«Eh bien, ça réussira-t-il? demanda Clorinde, qui s'approcha, avec un sourire.
--Mais ça réussit toujours», répondit-il tranquillement.
Elle se tenait devant lui, de l'autre côté de la table, pendant qu'il disposait le jeu en huit paquets.
Quand il eut retiré toutes les cartes, deux à deux, elle reprit:
«Vous avez raison, ça réussit.... A quoi aviez-vous pensé?» Mais lui, leva les yeux lentement, comme étonné de la question:
«Au temps qu'il fera demain», finit-il par dire.
Et il se remit à étaler les cartes. Delestang et M. Béjuin ne causaient plus. Un rire perlé de la jolie Mme Bouchard sonnait seul dans le salon. Clorinde s'approcha d'une fenêtre, resta là un moment, à regarder la nuit qui tombait. Puis, sans se retourner, elle demanda:
«A-t-on des nouvelles de ce pauvre M. Kahn?
--J'ai reçu une lettre, répondit Rougon. Je l'attends ce soir.» Alors, on parla de la mésaventure de M. Kahn. Il avait eu l'imprudence, pendant la dernière session, de critiquer assez vivement un projet de loi déposé par le gouvernement; ce projet de loi, qui créait dans un département voisin une concurrence redoutable, menaçait de ruiner ses hauts fourneaux de Bressuire. Pourtant, il ne croyait pas avoir dépassé les bornes d'une légitime défense, lorsque, à son retour dans les Deux-Sèvres, où il allait soigner son élection, il avait appris, de la bouche même du préfet, qu'il n'était plus candidat officiel; il cessait de plaire, le ministre venait de désigner un avoué de Niort, homme d'une grande médiocrité.
C'était un coup de massue.
Rougon donnait des détails, quand M. Kahn entra, suivi de Du Poizat. Tous les deux étaient arrivés par le train de sept heures. Ils n'avaient pris que le temps de dîner.
«Eh bien, qu'en pensez-vous? dit Kahn au milieu du salon, pendant qu'on s'empressait autour de lui. Me voilà un révolutionnaire, maintenant!» Du Poizat s'était jeté dans un fauteuil, d'un air harassé.
«Une jolie campagne! cria-t-il, un joli gâchis! C'est à dégoûter tous les honnêtes gens!» Mais il fallut que M. Kahn racontât l'affaire longuement. Lorsqu'il avait débarqué là-bas, il disait avoir senti, dès ses premières visites, une sorte d'embarras chez ses meilleurs amis. Quant au préfet, M. de Langlade, c'était un homme de moeurs dissolues, qu'il accusait d'être au mieux avec la femme de l'avoué de Niort, le nouveau député, pourtant, ce Langlade lui avait appris sa disgrâce d'une façon fort aimable, en fumant un cigare, au dessert d'un déjeuner fait à la préfecture. Et il rapporta la conversation d'un bout à l'autre. Le pis était qu'on imprimait déjà ses affiches et ses bulletins. Dans le premier moment, la colère l'étouffait au point qu'il voulait se présenter quand même.
«Ah! si vous ne nous aviez pas écrit, dit Du Poizat en se tournant vers Rougon, nous aurions donné une fameuse leçon au gouvernement!» Rougon haussa les épaules. Il répondit négligemment, pendant qu'il battait ses cartes:
«Vous auriez échoué et vous restiez à jamais compromis. La belle avance!
--Je ne sais pas comment vous êtes bâti, vous! cria Du Poizat, qui se mit brusquement debout, avec des gestes furibonds. Mais, je déclare que le Marsy commence à m'échauffer les oreilles. C'est vous qu'il a voulu atteindre en frappant notre ami Kahn.... Avez-vous lu les circulaires du personnage? Ah! elles sont propres, ses élections! Il les a faites à coups de phrases.... Ne souriez donc pas! Si vous aviez été à l'Intérieur, vous auriez mené l'affaire d'une façon autrement large.» Et, comme Rougon continuait à sourire en le regardant, il ajouta avec plus de violence:
«Nous étions là-bas, nous avons tout vu.... Il y a un malheureux garçon, un ancien camarade à moi, qui a osé poser une candidature républicaine. Vous n'avez pas idée de la façon dont on l'a traqué. Le préfet, les maires, les gendarmes, toute la clique est tombée sur lui; on lacérait ses affiches, on jetait ses bulletins dans les fossés, on arrêtait les quelques pauvres diables chargés de distribuer ses circulaires; jusqu'à sa tante, une digne femme pourtant, qui l'a fait prier de ne plus mettre les pieds chez elle, parce qu'il la compromettait.
Et les journaux donc! il y était traité de brigand. Les bonnes femmes se signent maintenant, quand il passe dans un village.» Il respira bruyamment, il reprit, après s'être jeté de nouveau dans un fauteuil:
«N'importe, si Marsy a eu la majorité dans tous les départements, Paris n'en a pas moins nommé cinq députés de l'opposition.... C'est le réveil. Que l'empereur laisse le pouvoir entre les mains de ce grand bellâtre de ministre et de ces préfets d'alcôve, qui, pour coucher librement avec les femmes, envoient les maris à la Chambre; dans cinq ans d'ici, l'Empire ébranlé menacera ruine.... Mais, je suis enchanté des élections de Paris. Je trouve que ça nous venge.
--Alors, si vous aviez été préfet?...» demanda Rougon de son air paisible, avec une si fine ironie, qu'elle plissait à peine les coins de ses grosses lèvres.
Du Poizat montra ses dents blanches mal rangées.
Ses poings chétifs d'enfant malade serraient les bras du fauteuil, comme s'il avait voulu les tordre.
«Oh! murmura-t-il, si j'avais été préfet...» Mais il n'acheva pas, il s'affaissa contre le dossier, en disant:
«Non, c'est écoeurant, à la fin!... D'ailleurs, j'ai toujours été républicain, moi!»
Cependant, devant la fenêtre, les dames se taisaient, la face tournée vers l'intérieur du salon, pour écouter; tandis que M. d'Escorailles, un large éventail à la main, sans rien dire, éventait la jolie Mme Bouchard, toute languissante, les tempes moites sous les haleines chaudes du jardin. Le colonel et M. Bouchard, qui venaient de recommencer une partie, cessaient de jouer par instants, approuvant ou désapprouvant ce qu'on disait, d'un hochement de tête. Un large cercle de fauteuils s'était formé autour de Rougon: Clorinde, attentive, le menton dans la main, ne risquait pas un geste; Delestang souriait à sa femme, l'esprit occupé par quelque souvenir tendre; M. Béjuin, les mains nouées sur les genoux, regardait successivement ces messieurs et ces dames, l'air effaré. La brusque entrée de Du Poizat et de M. Kahn avait soufflé, dans le grand calme du salon, tout un orage; ils semblaient avoir apporté sur eux, entre les plis de leurs vêtements, une odeur d'opposition.
«Enfin, j'ai suivi votre conseil, je me suis retiré, reprit M. Kahn. On m'avait averti que je serais traité plus rudement encore que le candidat républicain. Moi qui ai servi l'Empire avec tant de dévouement! Avouez qu'une telle ingratitude est faite pour décourager les âmes les plus fortes.» Et il se plaignit amèrement d'une foule de vexations.
Il avait voulu fonder un journal, pour soutenir son projet d'un chemin de fer de Niort à Angers; plus tard, ce journal devait être une arme financière très puissante entre ses mains; mais on venait de lui refuser l'autorisation, M. de Marsy s'étant imaginé que Rougon se cachait derrière lui, et qu'il s'agissait d'une feuille de combat, destinée à battre en brèche son portefeuille.
«Parbleu! dit Du Poizat, ils ont peur qu'on n'écrive enfin la vérité. Ah! je vous aurais fourni de jolis articles!... C'est une honte d'avoir une presse comme la nôtre, bâillonnée, menacée d'être étranglée au premier cri. Un de mes amis, qui publie un roman, a été appelé au ministère, où un chef de bureau l'a prié de changer la couleur du gilet de son héros, parce que cette couleur déplaisait au ministre. Je n'invente rien.» Il cita d'autres faits, il parla des légendes effrayantes qui circulaient parmi le peuple, du suicide d'une jeune actrice et d'un parent de l'empereur, du prétendu duel de deux généraux, dont l'un aurait tué l'autre, dans un corridor des Tuileries, à la suite d'une histoire de vol.
Est-ce que des contes semblables auraient trouvé des crédules, si la presse avait pu parler librement? Et il répéta comme conclusion: «Je suis républicain, décidément.
--Vous êtes bien heureux, murmura M. Kahn; moi, je ne sais plus ce que je suis.» Rougon, pliant ses larges épaules, avait commencé une réussite fort délicate. Il s'agissait, après avoir distribué les cartes trois fois en sept paquets, en cinq, puis en trois, d'arriver à ce que, toutes les cartes étant tombées, les huit trèfles se trouvassent ensemble. Il paraissait absorbé au point de ne rien entendre, bien que ses oreilles eussent comme des frémissements, à certains mots. «Le régime parlementaire offrait des garanties sérieuses, dit le colonel. Ah! si les princes revenaient!» Le colonel Jobelin était orléaniste, dans ses heures d'opposition. Il racontait volontiers le combat du col de Mouzaïa, où il avait fait le coup de feu, à côté du duc d'Aumale, alors capitaine au 4e de ligne.
«On était très heureux sous Louis-Philippe, continua-t-il, en voyant le silence qui accueillait ses regrets. Croyez-vous que, si nous avions un cabinet responsable, notre ami ne serait pas à la tête de l'État avant six mois? Nous compterions bientôt un grand orateur de plus.» Mais M. Bouchard donnait des signes d'impatience.
Lui, se disait légitimiste; son grand-père avait approché la cour, autrefois. Aussi, à chaque soirée, des querelles terribles s'engageaient-elles entre lui et son cousin sur la politique.
«Laissez donc! murmura-t-il; votre monarchie de Juillet a toujours vécu d'expédients. Il n'y a qu'un principe, vous le savez bien.» Alors, ils se traitèrent très vertement. Ils faisaient table rase de l'Empire, ils installaient chacun le gouvernement de son choix. Est-ce que les Orléans avaient jamais marchandé une décoration à un vieux soldat?
Est-ce que les rois légitimes auraient commis des passe-droits comme on en voyait chaque jour dans les bureaux? Quand ils en furent venus à se traiter sourdement d'imbéciles, le colonel cria, en prenant furieusement ses cartes:
«Fichez-moi la paix! entendez-vous, Bouchard!...
J'ai un quatorze de dix et une quatrième au valet. Est-ce bon?» Delestang, tiré de sa rêverie par la dispute, crut devoir défendre l'Empire. Mon Dieu! ce n'était pas que l'Empire le contentât absolument. Il aurait voulu un gouvernement plus largement humain. Et il tâcha d'expliquer ses aspirations, une conception socialiste très compliquée, l'extinction du paupérisme, l'association de tous les travailleurs, quelque chose comme sa ferme-modèle de la Chamade, en grand. Du Poizat disait d'ordinaire qu'il avait trop fréquenté les bêtes.
Pendant que son mari parlait en hochant sa tête superbe de personnage officiel, Clorinde le regardait, avec une légère moue des lèvres.
«Oui, je suis bonapartiste, dit-il à plusieurs reprises; je suis, si vous voulez, bonapartiste libéral.
--Et vous, Béjuin? demanda brusquement M. Kahn.
--Mais moi aussi, répondit M. Béjuin, la bouche tout empâtée par ses longs silences; c'est-à-dire, il y a des nuances, certainement.... Enfin, je suis bonapartiste.» Du Poizat eut un rire aigu.
«Parbleu!» cria-t-il.
Et, comme on le pressait de s'expliquer, il continua crûment:
«Je vous trouve bons, vous autres! On ne vous a pas lâchés. Delestang est toujours au Conseil d'État. Béjuin vient d'être réélu.
--Ça s'est fait tout naturellement, interrompit celui-ci. C'est le préfet du Cher...
--Oh! vous n'y êtes pour rien, je ne vous accuse pas.
Nous savons comment les choses se passent.... Combelot aussi est réélu, La Rouquette aussi.... L'Empire est superbe!»
M. d'Escorailles, qui continuait à éventer la jolie Mme Bouchard, voulut intervenir. Lui, défendait l'Empire à un autre point de vue; il s'était rallié, parce que l'empereur lui paraissait avoir une mission à remplir; le salut de la France avant tout.
«Vous avez gardé votre situation d'auditeur, n'est-ce pas? reprit Du Poizat en élevant la voix; eh bien, vos opinions sont connues.... Que diable! ce que je dis là semble vous scandaliser tous. C'est simple pourtant.... Kahn et moi nous ne sommes plus payés pour être aveugles, voilà!» On se fâcha. C'était abominable, cette façon d'envisager la politique. Il y avait, dans la politique, autre chose que des intérêts personnels. Le colonel lui-même et M. Bouchard, bien qu'ils ne fussent pas bonapartistes, reconnaissaient qu'il pouvait exister des bonapartistes de bonne foi; et ils parlaient de leurs propres convictions, avec un redoublement de chaleur, comme si on avait voulu les leur arracher de vive force. Quant à Delestang, il était très blessé; il répétait qu'on ne l'avait pas compris, il indiquait par quels points considérables il s'éloignait des partisans aveugles de l'Empire; ce qui l'entraîna dans de nouvelles explications sur les développements démocratiques dont le gouvernement de l'empereur lui paraissait susceptible. M. Béjuin, lui non plus, pas plus d'ailleurs que M. d'Escorailles, n'acceptèrent d'être des bonapartistes tout court; ils établissaient des nuances énormes, se cantonnaient chacun dans des opinions particulières, difficiles à définir; si bien qu'au bout de dix minutes toute la société était passée à l'opposition. Les voix se haussaient, des discussions partielles s'engageaient, les mots de légitimiste, d'orléaniste, de républicain, volaient, au milieu des professions de foi vingt fois répétées. Mme Rougon se montra un instant, sur le seuil d'une porte, l'air inquiet; puis, doucement, elle disparut de nouveau.
Rougon, cependant, venait de finir la réussite des trèfles. Clorinde se pencha, pour lui demander dans le vacarme:
«Elle a réussi?
--Mais sans doute», répondit-il avec son sourire calme.
Et, comme s'il se fût aperçu seulement alors de l'éclat des voix, il agita la main, en reprenant:
«Vous faites bien du bruit!» Ils se turent, croyant qu'il voulait parler. Un grand silence se fit. Tous, un peu las, attendaient. Rougon, d'un coup de pouce, avait élargi sur la table un éventail de treize cartes. Il compta, il dit au milieu du recueillement:
«Trois dames, signe de querelle.... Une nouvelle à la nuit. Une femme brune dont il faudra se méfier...» Mais Du Poizat, impatienté, l'interrompit:
«Et vous, Rougon, qu'est-ce que vous pensez?» Le grand homme se renversa dans son fauteuil, s'allongea, en étouffant de la main un léger bâillement.
Il haussait le menton, comme si le cou lui avait fait du mal.
«Oh! moi, murmura-t-il, les yeux au plafond, je suis autoritaire, vous le savez bien. On apporte ça en naissant. Ce n'est pas une opinion, c'est un besoin.... Vous êtes bêtes de vous disputer. En France, dès qu'il y a cinq messieurs dans un salon, il y a cinq gouvernements en présence. Ça n'empêche personne de servir le gouvernement reconnu. Hein, n'est-ce pas? c'est histoire de causer.» Il baissa le menton et leur jeta un lent regard à la ronde.
«Marsy a très bien conduit les élections. Vous avez tort de blâmer ses circulaires. La dernière surtout était d'une jolie force. Quant à la presse, elle est déjà trop libre. Où en serions-nous, si le premier venu pouvait écrire ce qu'il pense? Moi, d'ailleurs, j'aurais comme Marsy refusé à Kahn l'autorisation de fonder un journal. Il est toujours inutile de fournir une arme à ses adversaires.... Voyez-vous, les empires qui s'attendrissent sont des empires perdus. La France demande une main de fer. Quand on l'étrangle un peu, cela n'en va pas plus mal.» Delestang voulut protester. Il commença une phrase:
«Cependant, il y a une certaine somme de libertés nécessaires...».
Mais Clorinde lui imposa silence. Elle approuvait tout ce que disait Rougon, d'un hochement de tête exagéré. Elle se penchait pour qu'il la vît mieux, soumise devant lui, convaincue. Aussi fut-ce à elle qu'il adressa un coup d'oeil, en s'écriant:
«Ah! oui, les libertés nécessaires, je m'attendais à les voir arriver!... Écoutez, si l'empereur me consultait, il n'accorderait jamais une liberté.».
Et comme Delestang de nouveau s'agitait, sa femme le fit tenir tranquille d'un froncement terrible de ses beaux sourcils.
«Jamais!» répéta Rougon avec force.
Il s'était soulevé de son fauteuil, d'un air si formidable, que personne ne souffla mot. Mais il se laissa retomber, les membres mous, comme détendu, murmurant:
«Voilà que vous me faites crier, moi aussi.... Je suis un bon bourgeois, maintenant. Je n'ai pas à me mêler de tout ça, et j'en suis ravi. Dieu veuille que l'empereur n'ait plus besoin de moi!» A ce moment, la porte du salon s'ouvrait. Il mit un doigt sur sa bouche, il souffla très bas: