Soliloques sceptiques

Part 2

Chapter 23,683 wordsPublic domain

Quelques-uns pourroient penser là-dessus, qu'il est plus à-propos de garder un perpétuel silence, que de l'expliquer en quelque façon que ce soit, puisqu'on ne peut rien dire de solide, toutes choses aiant deux anses, et pouvant estres prises diversement comme incertaines et problématiques. J'avoue que le silence tient lieu souvent de nourriture à l'âme, estant pour cette considération très-recommandable, quoi qu'il faille aussi tomber d'accord qu'il est parfois l'asyle et le refuge d'une parfaite ignorance, qui se cache sous son ombre. D'ailleurs généralement parlant, l'avantage du silence est tout visible, en ce que celuy qui parle se vuide, et que celuy qui écoute se remplit. J'ai fait plus d'une fois cette réflexion dont je me veus souvenir ici, que l'Écho mesme, toute babillarde fille qu'elle est dans la fable, nous fait leçon du péril qu'il y a de communiquer à d'autres des pensées d'importance, veu qu'estant une fois sorties de chez nous, les pierres, et les rochers ne s'en peuvent taire, et les redisent. Le silence de cinq ans des Pythagoriciens, et celuy des Cardinaux qui n'oseroient parler, et sont comme muets, jusques à ce que le Pape leur ouvre la bouche, peuvent servir d'instruction là-dessus. C'est ce qui fait prononcer proverbialement aux Espagnols, _callar_, _y obrar_, _por la tierra_, _y por la mar_; et les Arabes ont cet adage qui va au mesme sens, _duobus modis pereunt homines, abundantia opum, et abundantia sermonis_; au lieu que selon Salomon[10], _qui custodit os suum, custodit animam suam_, et que suivant sa doctrine, _stultus quoque si tacuit, sapiens reputabitur, et si compresserit labia sua, intelligens_. Si est-ce qu'outre qu'il y a des silences trompeurs et dissimulez, on peut soustenir qu'on ne sçauroit juger des hommes que par leurs actions, et par leurs discours. Parle, disoit un ancien, si tu veux que je te connoisse, _loquere, ut te videam_. En effet l'action, qui comprend la parole, est la mesure de l'estre, et les choses ne sont, à le bien prendre, qu'autant qu'elles agissent, et qu'elles se font connoistre de l'une ou de l'autre manière, en faisant ou en parlant. Cependant comme l'inaction et la fainéantise, qu'Amasis vouloit estre punie de mort, est nommée par les Italiens le vice des honnestes gens, et que selon eux, _il lavorar è mestier da buoi_; le silence de mesme a ses partisans qui en font leur capital, et d'autres qui ne le peuvent souffrir, parce, disent-ils, qu'un oiseau muet ne fait point d'augure, _ave muda non haze aguero_, c'est l'Espagnol qui parle ainsi. Certes il n'y a point de médaille qui n'ait un revers, ni de si beau précepte de morale, qui ne soit diversement envisagé.

HUITIÈME SOLILOQUE

La beauté, qui passe pour la plus aimable chose qui se puisse voir, et qui appelle tout le monde à soi, [Grec: kalon para to kalein], nous fournira un bel exemple de ce divers envisagement. Les charmes de la beauté sont tels, qu'elle se rend maistresse des sages les plus modérez, et des conquérans les plus invincibles. C'est ce qui la fit nommer à Socrate, une tyrannie de peu de temps; ce qui obligea Platon de soustenir qu'il n'y avoit rien de beau, qui ne fust encore bon; et ce qui a contraint Aristote d'écrire que cette beauté portoit avec elle plus de recommandation, que quelque lettre de faveur qu'on pust obtenir, [Grec: pantos epistoliou systatikoteron]. Et véritablement elle donna lieu aux premières Monarchies du siècle d'or, les peuples obéissant volontairement: de sorte qu'alors on ne voioit point de rebelles qui ne fussent aveugles. Encore aujourd'huy toutes les conditions de la vie cherchent dans la beauté ce qui les doit faire estimer. Le Soldat met sa gloire à posséder un beau cheval, et des armes bien polies. Un Peintre n'est en réputation, que par la beauté de ses tableaux; ni un Orateur que par celle de ses périodes. Or ce n'est pas merveille que nostre humanité considère si fort un agréable aspect, veu que la beauté du corps qui se voit, est ordinairement l'image de l'esprit qui l'informe; les perfections internes engendrant les externes, jusques aux pierreries, dont l'éclat procède de la juste mixtion des éléments au dedans. Cependant à cause de l'infidelle compagnie qui se trouve entre la vertu et la beauté, _raram facit mixturam cum sapientia forma_, beaucoup de gens ont dressé de grandes invectives contre la dernière, qui se fait principalement estimer lors que le sexe feminin s'en peut prévaloir. Car pour les hommes ils doivent prendre ailleurs leur avantage; ce qui a fait dire à l'Ecclésiastique: _Non laudes virum in facie sua, nec spernas hominem in visu suo_. Et la réflexion de Galien me semble fort juste, qu'Homère n'ayant parlé qu'une fois de Nirée comme du plus beau des Princes Grecs, il a voulu donner à comprendre que les beaux hommes ne sont presque bons à rien. C'est contre les belles Dames que la Satyre s'exerce ici, comme s'il n'y avoit que les laides qui pussent se garantir du vice, _casta quam nemo rogavit_. Encore voudroit-on rendre injustement la pudicité de celles-cy mesprisable, par cette mauvaise raison, que leur âme n'a pas toujours esté chaste, dans une volonté corrompue: _Quæ malam faciem habent sæpius pudicæ sunt, non animus illis deest, sed corruptor_, comme en parle Sénèque dans une de ses Controverses. Je me souviens de la raillerie de celuy qui disoit d'une fille peu aimable, que Dieu pour la sauver avoit mis son âme en sauveté, dans un corps que personne ne pouvoit aimer. On ne sçauroit nier à l'égard des belles, que leur humeur superbe ne les fasse parfois haïr. Car comme l'avoue Ovide, leur plus grand amy[11],

_Fastus inest pulchris, sequiturque superbia formam_.

Et néantmoins l'on peut dire à la plus agréable de toutes, _quid excolis formam? cum omnia feceris, a multis animalibus decore vinceris_[12].

Il est impossible, dit Diodore Sicilien, d'avoir jamais autant de beauté, que cet animal à qui elle a fait donner le nom de _Cepus_, [Grec: kêpos], parce que la veue de tous les jardins ne peut réjouir ni satisfaire comme la sienne. Ce sont néantmoins des beautez d'un ordre si différent, que j'ay de la pene à souffrir cette comparaison.

NEUVIÈME SOLILOQUE

Si la Beauté a eu des adversaires qui l'ont mesprisée, ce n'est pas merveille que quelques-uns aient pris plaisir à préférer une caduque vieillesse aux impétuositez d'une bouillante jeunesse. Car quoique le vieil Caton[13] n'approuvast pas le proverbe déjà usité de son tems, qu'on se devoit rendre vieil de bonne heure, afin de l'estre longtems, ce qui semble donner de l'avantage à l'âge avancé sur celui qui l'a précédé; il est pourtant vrai que ses devanciers et ceux qui ont vescu depuis luy, se sont déclarez pour le proverbe contre le sentiment de Caton. J'avoue que la jeunesse a des emportemens qu'on ne sçauroit assez condamner, ce qui a fait qu'Aristote n'a pas feint d'escrire[14], que contrevenant au précepte du sage Chilon, les jeunes gens font toutes choses avec excès, _omnia nimis agunt_. La modération des vieillards a quelque avantage pour ce regard, quoique Saint Basile[15] ait prononcé contre elle, qu'elle estoit plutost une impuissance de continuer les désordres de la jeunesse, qu'une vraie tempérance: _Temperantia in senectute, non temperantia est, sed lasciviendi impotentia_. C'est une triste chose d'avoir recours à la Fable, pour dire que les Cygnes blancs qui tirent le char de Vénus, signifient qu'elle n'est pas ennemie des testes blanches, qui peuvent encore se faire agréer. On dit de mesme à l'avantage des femmes qui sont avancées dans l'âge, qu'il y a des animaux qui mesprisent les jeunes femelles, et leur préfèrent les vieilles. Aristote l'asseure en ces termes[16]: _Arietes primum vetustiores oves ineunt, novellas enim minus persequuntur._ Pour moi qui me suis assez déclaré là-dessus, devant que j'eusse passé la grande année climactérique, je fais peu de cas de toutes ces observations, et je trouve bien plus considérable la belle et élégante description que nous fait Juvénal, dans sa dixième Satyre, des imperfections de la vieillesse, qui me font souscrire au mot de Sénèque le Tragique,

_Rarum est felix idemque senex_.

L'honneur que beaucoup de Nations ont déféré au grand âge, a eu ses raisons: mais comme s'escrie Ausone sur cela,

_Quid refert? Cornix an ideo ante Cygnum?_

Les ténèbres sont plus anciennes que la lumière, qui voudroit les luy préférer pour cela? Je me suis trouvé il y a peu de jours avec un Macrobie si impertinent, qu'il me confirma dans l'opinion où j'ay toujours esté, qu'on peut retourner en enfance par caducité, et devenir comme celuy dont je parle, _Senex bis puer, ter fatuus, quater improbus_. D'ailleurs, il n'y a rien de plus misérable qu'un vieillard, qui n'a rien dont il se puisse vanter, que d'avoir esprouvé une infinité d'adversitez, et de s'estre veu comme il est encore, semblable à la Fourmi de Virgile,

... _Inopi metuens Formica senectæ_

ce qui plonge dans une infâme avarice, parce que, selon le dire des Italiens, _quanto più l'uccello è vecchio, tanto più mal volontieri lascia la piuma_. Si le nom de Sénateurs a esté honorable à Rome à cause de leurs longues années, _quod seniores_; et si celuy de Seigneur en France procède d'une mesme origine, il ne faut pas laisser de tomber d'accord, qu'il n'y a que les belles actions, au cas que nous ayons esté assez heureux pour en produire, qui nous puissent rendre dans la vieillesse plus considérables que les jeunes gens. C'est le fondement de ce beau mot d'Ovide escrivant à Livia sur la mort du jeune Drusus son fils:

_Acta senem faciunt, hæc numeranda tibi._

Le reste qui accompagne nostre caducité, semble estre plutost digne de compassion qu'autrement.

DIXIÈME SOLILOQUE

Quoi qu'il en soit, nos jours estant comtez au Ciel de toute éternité, selon nostre plus commune croiance, je ne voy pas bien le fondement des honneurs qu'on rend à ceux qui ont veu rouler plus longtems sur leurs testes les sphères d'en-haut, que le reste des autres hommes, non plus que tout ce qui leur arrive; cela dépendant d'un mesme principe, sans qu'ils y aient pu rien contribuer.

_Ventidius quid enim, quid Tullius, anne aliud quam Sidus, et occulti miranda potentia fati[17]?_

Car toutes nos destinées, dont les Anciens ont tant parlé, dépendoient selon eux des corps supérieurs, et du différent aspect des Astres: ce qu'observent encore aujourd'huy nos faiseurs d'horoscopes, et tous ceux qui défèrent aveuglément à l'Astrologie Judiciaire. Or tout est si frivole, et si incertain dans cette prétendue science, que le nombre des Cieux n'y est pas constant, assez de Philosophes aiant présupposé que les Astres y estoient comme les oiseaux en l'air, et les poissons dans l'eau. Il n'y a eu que les Juifs qui aient bien asseuré qu'il y avoit dix Cieux, de sorte qu'en leur langue le Ciel n'a point de singulier, et n'est jamais emploié qu'au pluriel. Selon leurs Rabins les dix courtines du Tabernacle de leur temple, signifioient ces dix Cieux; et le passage du texte sacré, qui dit, _opera digitorum tuorum sunt coeli_, témoigne que nos deux mains n'aiant que dix doigts, le nombre des Cieux n'est ni moindre, ni plus grand que celui-là. Quant aux Astres, et aux Estoiles, Platon les establit dans son _Épinomis_ pour des Dieux visibles, ou du moins pour leurs images que nous devons respecter. L'ordre, selon luy, que les Planètes conservent entre elles, monstre qu'elles sont animées. Et Ovide, conformément à cette opinion commune, n'a pas manqué de mettre ces Animaux au Ciel dans le premier livre de ses Métamorphoses,

_Neu regio foret ulla suis animalibus orba, Astra tenent coeleste solum, formæque Deorum_.

Le Soleil estant le principal d'entre eux, Apollon estoit nommé [Grec: episkopos], ou surveillant, par les Grecs, comme il se peut voir dans Phornutus. Tant y a qu'à cause que les premiers Pères de l'Église déféroient plus à l'Escole de Platon qu'à celle des autres Philosophes, ils admettoient l'animation des Cieux, et des Estoiles; et l'on comte entre les erreurs d'Origène celle d'avoir creu ces mesmes Estoiles capables du vice et de la vertu. Y a-t-il un Art plus ridicule que celuy de la Judiciaire, quoiqu'aient pu faire ses suppos, qui ont toujours tasché de rendre leurs prédictions apparemment véritables par des interprétations qui font pitié à tous ceux qui en considèrent l'absurdité? J'en ai assez produit d'exemples dans quelques écrits imprimez, je veux seulement me remettre ici en mémoire celuy qui regarde le Poëte Eschile. On luy avoit prédit par l'inspection du Ciel qu'il mourroit de la cheute d'une maison, et l'on voulut que la Tortue qui porte toujours sa maison, et qui luy écrasa sa teste chauve, eust esté désignée par la prédiction. Comment l'Astrologie auroit-elle quelque chose de constant, et où l'on se doive arrester, puisque ses Professeurs se contrarient les uns les autres, et bastissent sur des fondemens différens? Le Père Semedo observe que les Chinois qui n'establissent que vingt-huit constellations, ont néansmoins un bien plus grand nombre d'Estoiles que nous n'en reconnoissons. Si est-ce que le Père Adam, Astrologue Roial, y fonde ses jugemens sur les mesmes aphorismes que suivent les Européens. Au fond si le mouvement de la Terre est présupposé, comme le Cardinal Nicolas de Cusa l'a établi[18], et quatre-vingts ans depuis luy Copernic, suivi d'une infinité d'autres; que pouvons-nous recueillir de toutes les maximes des Anciens, qui doive satisfaire un esprit solide au sujet dont nous parlons? Aussi voions-nous que les plus grands hommes se sont repentis d'avoir déféré à la vanité de cette profession. Cardan avoue[19] que la connoissance qu'il avoit de l'Astrologie, luy fut fort préjudiciable, parce qu'il croioit suivant ses plus constantes maximes, ne devoir pas vivre plus de quarante ans, et nous sçavons que sa vie a esté de soixante et quinze moins trois jours. Mathieu Paris fait un conte ridicule à ce propos de l'Empereur Fridéric second, qu'entesté de la vanité de cette science trompeuse, il s'abstint la première nuit de ses nopces de toucher sa femme Isabelle, fille d'Angleterre, que le matin ne fust venu, et cela par le conseil de quelques Astrologues, _donec competens hora ei ab Astrologis nunciaretur_. Et Scaliger le père escrit dans sa _Poétique_, que rien ne peut tant fortifier l'opinion impie d'Épicure touchant la création fortuite du monde par le concours et assemblage hazardeux des Atomes, que l'inégale et téméraire disposition des Astres sur nos testes, où ils ne font aucune figure ni arrangement qui semble raisonnable. Car les figures qu'on leur fait représenter sont toutes imaginaires, et à peine y voit-on un triangle assez imparfait sous le nom du Delta ou Deltoton, non plus que de ligne bien droite, si vous exceptez celle du baudrier d'Orion, qui multipliée sert à mesurer toute l'étendue du Ciel. Le Chancelier Bacon[20] a fait déjà cette remarque, et que rien ne se meut là-haut par des cercles parfaits. Le mespris ou j'ay toujours esté des prédictions Astrologiques, m'a transporté plus que je ne pensois, adjoustant ceci à ce que j'en ai escrit ailleurs.

ONZIÈME SOLILOQUE

Ce peu que je viens d'observer touchant la Judiciaire me fait penser à l'opinion que les premiers Philosophes Grecs ont eue de Dieu, et de la Nature, qu'ils ont souvent confondus. Cicéron[21] tient que Straton de Lampsaque ne reconnoissoit que la dernière, puisqu'il n'y avoit point d'effets qu'il ne luy attribuast, sans en rapporter aucun à Dieu, _Lampsacenus Strato omnia effecta Naturæ, nulla Diis tribuebat_. Et mesme cet Orateur Romain appelle ailleurs[22] la raison naturelle, une loi divine et humaine: _Naturæ ratio, quæ est lex divina et humana_. Platon et Aristote ont eu d'autres pensées, et ce dernier remarque au sixième Livre de sa _Métaphysique_, qu'à n'admettre point d'autres substances que les matérielles, selon qu'en usoient ses devanciers, la Physique seroit la première Philosophie, et non pas celle qui suit et est au-delà, ce qui luy a fait donner le nom de Métaphysique. Mais en vérité les deux Mondes de Platon, l'un sensible, et l'autre intelligible où habite la Vérité, sont des viandes bien creuses; de mesme que les nombres qui composoient la Nature selon Pythagore. Les deux matières d'Aristote, l'une sensible aussi, et l'autre intelligible qui enveloppe les Mathématiques, ne sont pas moins chimériques à ceux qui veulent philosopher, aussi bien que naviger seurement, et toujours terre à terre, de peur de s'égarer. Ceux-là s'empescheront toujours d'employer dans la Physique des termes nouveaux et surnaturels, comme quelques-uns ont voulu faire depuis peu. Mais il y a des esprits qui croient n'avoir jamais bien rencontré, si contrariant les autres, ils ne suivent une route différente de la leur; semblables à l'Oiseau Merops qui vole au rebours des autres, avançant toujours vers sa queue: _Merops, avium sola, retrorsus ac versus caudam fertur_, dit Élien dans son histoire des animaux. Ainsi aux choses mesme d'aussi peu de conséquence, que celles dont nous venons de parler sont importantes, on ne trouve que diversité d'opinions. Pline veut que les Oiseaux nous aient enseigné l'usage du gouvernail d'un vaisseau. Sénèque et Possidonius l'attribuent aux Poissons dans le mouvement de leur queue. Et cette inclination naturelle à la nouveauté contentieuse, autant que d'autres raisons morales qu'on pourroit rapporter, ont engendré enfin l'animosité qui s'observe entre quelques Nations, dont je vais dire un mot après ceux qui l'ont observée devant moi. Il y a une antipathie physique, ce semble, entre l'Alleman et le Polonois, le Suédois et le Danois, l'Anglois et l'Escossois, le Galois ou habitant du païs de Gales, et l'Irlandois. Le Portugais ne s'accorde pas mieux avec le Castillan, non plus qu'autrefois le Parisien avec le Norman, et le Génois avec le Vénitien, ou l'Arragonois. Les Arabes sont toujours en différend avec les Abyssins, les Turcs avec les Persans, les Mogoles avec les Jusbegs, les Chinois avec les Japonois, les Moscovites avec les Tartares. Nos anciens Gaulois estoient si haïs des Romains, qu'ils n'exemtoient de la guerre leurs sacrificateurs, que quand il faloit aller au combat contre les Gaulois, _in Gallico tumultu_: ce que Plutarque a remarqué dans la vie de Camillus. Je laisse l'injustice des Historiens d'Italie contre nostre Nation, pour considérer simplement l'impertinence de Pétrarque, d'ailleurs fort à priser, quand il veut que la férocité seule de nos moeurs nous ait imposé le nom de François, _a feritate morum Francos dictos_. Mais quitons un sujet par trop odieux.

DOUZIÈME SOLILOQUE

Cette grande discordance des Nations fait voir entre autres choses, qu'il n'y a point, à le bien prendre, de communes notions parmi les hommes, qui pensent tous si diversement et avec une opiniastreté si voisine de la haine, que Théognis a eu raison d'appeller dès son tems l'Opinion un de nos plus grands maux,

[Grec: Doxa men anthrôpousi kakon mega], _Opinio quidem hominibus magnum malum est_.

Je ne sçai point de meilleure résolution à prendre là-dessus, que de suivre le conseil que Saint Paul donne à Timothée, [Grec: mê logomachein], de ne contester jamais avec des paroles ordinairement inutiles, et qu'il nomme fort bien [Grec: kenophônias], _inaniloquia_. A moins de déférer à cet avis salutaire, il n'y a rien de plus tumultueux que nostre vie, parce que tout ce que contient la Nature est sujet à controverse, qui s'étend mesme plus loin dans cette considération d'Aristote[23], _opinabile latius patere quam ens, quia et quod est, et quod non est, opinabile est_. Certes c'est une chose pitoiable de voir d'un oeil exemt de prévention, comme chacun prend les choses à sa mode, et comme il n'y a presque personne qui n'aime mieux reprendre Dieu, et la Nature, que de reconnoistre ingénuement l'ignorance où il est. J'use de cette pensée après Cicéron au livre cinquième de ses Questions Tusculanes, _rerum naturam, quam errorem nostrum damnare malumus_. Mais quoi, il vaut mieux imiter là-dessus Démocrite, qu'Héraclite, si nous en croions Sénèque[24], à cause que selon luy _humanius est deridere vitam, quam deplorare_; bien qu'il avoue qu'on se peut plus à propos abstenir de l'un et de l'autre. Quoi qu'il en soit, la maxime qu'il establit ailleurs, de tenir toujours pour très-mauvais ce que le peuple approuve, nous est confirmée par le _tolle, tolle, crucifige_ des Juifs, qui montre bien que la voix du peuple n'est pas toujours la voix de Dieu; de sorte qu'il n'y a guères d'âmes philosophiques qui ne disent avec le mesme Sénèque[25], _argumentum pessimi turba est_. L'Orateur Romain que j'ai déjà cité, et que je citerai toujours très-volontiers en de semblables matières, tesmoigne encore ce sentiment en ces termes[26]: _Philosophia paucis est contenta judicibus, multitudinem consulto ipsa fugiens, eique ipsi et suspecta et invisa._ C'est une merveille que sa profession d'Éloquence, d'où il retiroit sa principale recommandation, luy ait permis de reconnoistre si franchement cette vérité, parce qu'elle paroist absolument contraire au bien-dire des Orateurs, qui est une faculté populaire, et qui ne vise qu'à obtenir l'approbation d'un grand nombre d'auditeurs. Ce qui m'étonne davantage, c'est que cela vienne de celuy qui avoit, dès le premier livre de ces _Questions Tusculanes_, voulu prouver l'existence des Dieux, et l'immortalité de nos Ames, par cette considération, qu'une opinion générale peut estre prise pour la propre voix de la Nature, _omnium consensus Naturæ vox est_, n'y aiant rien de plus opposé que le sont ces textes l'un à l'autre, par des axiomes tout-à-fait différens. Il ne faut pas néanmoins le blasmer là-dessus. Le changement d'avis, et la diversité d'opinion selon le sujet qu'on traite, n'est condamnable ni en luy, ni en tous ceux qui philosophant académiquement ne se rendent jamais esclaves de leurs premiers sentimens. Je veux me souvenir en sa faveur de ce que les Anciens faisoient Neptune, sous le nom du Dieu Consus, auteur de tous les bons avis. Or ils donnoient apparemment à entendre par là, que comme la Mer que ce Dieu gouvernoit, change de face à tous momens, il n'estoit pas honteux ni mauvais de prendre des avis différens, selon la diversité des tems et des sujets qui obligent à le faire.

TREZIÈME SOLILOQUE

Entre les choses dont la Noblesse et le Peuple sont le mieux d'accord, c'est d'amasser du bien si faire se peut, et de fuir la pauvreté. Les Philosophes[27] considèrent que la vertu ne s'acquiert pas avec les biens; mais qu'au contraire, c'est assez souvent la vertu qui nous fait obtenir des biens. Et pour le regard de la pauvreté, l'Ecclésiastique ne laisse rien à dire pour l'esviter, quand il asseure qu'il vaut mieux mourir, que d'y tomber: _Fili, in tempore viæ tuæ ne indigeas, melius est enim mori, quant indigere_. C'est pourquoi nous voions que tout le monde veut devenir riche en quelque manière que ce soit,

_Unde habeat quærit nemo, sed oportet habere_.

L'homme le plus vertueux, le mieux sensé, et de la plus haute extraction, s'il est mal vestu, et que ses habits soient percez au coude, n'oseroit parler en bonne compagnie, au péril qu'il courroit d'estre moqué au mesme tems qu'on applaudit aux discours impertinens d'un fat, qui a les rieurs de son costé, parce qu'il s'est richement paré.

_Et genus, et virtus, nisi cum re vilior alga est_[28].