Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même
Part 30
L'Ange orgueilleux, au sein de la lumière, S'est écrié: «Je n'obéirai pas!...» Moi, je répète en la nuit de la terre: Je veux toujours obéir ici-bas. Je sens en moi naître une sainte audace, De tout l'enfer je brave la fureur. _L'Obéissance_ est ma forte _cuirasse_ Et le _bouclier_ de mon cœur.
O Dieu vainqueur! je ne veux d'autres gloires Que de soumettre en tout ma volonté; Puisque l'_obéissant redira ses victoires_ Toute l'éternité!
Si du guerrier j'ai les armes puissantes, Si je l'imite et lutte vaillamment, Comme _la vierge aux grâces ravissantes, Je veux aussi chanter en combattant_. Tu fais vibrer de _ta lyre_ les cordes, Et cette lyre, ô Jésus, _c'est mon cœur!_ Alors je puis de tes miséricordes Chanter la force et la douceur.
En souriant je brave la mitraille, Et dans tes bras, ô mon Epoux divin, En chantant je mourrai sur le champ de bataille, _Les armes à la main!_
25 mars 1897.
Un lis au milieu des épines.
Composé pour une novice.
Air: _L'envers du ciel_.
O Seigneur tout-puissant! dès ma plus tendre enfance, Je puis bien m'appeler l'œuvre de ton amour; Je voudrais, ô mon Dieu, dans ma reconnaissance, Ah! je voudrais pouvoir te payer de retour. Jésus, mon Bien-Aimé, quel est ce privilège? Pauvre petit néant, qu'avais-je fait pour toi? Et je me vois ici, suivant le blanc cortège Des vierges de ta cour, aimable et divin Roi!
Hélas! je ne suis rien que la faiblesse même; Tu le sais bien, mon Dieu, je n'ai pas de vertus! Mais tu le sais aussi, pour moi, le bien suprême Qui me charma toujours... c'est toi, mon doux Jésus! Lorsqu'en mon jeune cœur s'alluma cette flamme Qui se nomme l'amour... tu vins la réclamer. Et loi seul, ô Jésus, pus contenter mon âme, Car jusqu'à l'infini j'avais besoin d'aimer!
Comme un petit agneau loin de la bergerie, Gaîment je folâtrais, ignorant le danger; Mais, ô Reine des cieux, ma Bergère chérie, Ton invisible main savait me protéger! Ainsi, tout en jouant au bord des précipices, Déjà tu me montrais le sommet du Carmel; Je comprenais alors les austères délices Qu'il me faudrait aimer pour m'envoler au ciel.
Seigneur, si tu chéris la pureté de l'Ange, De ce brillant esprit qui nage dans l'azur, N'aimes-tu pas aussi, s'élevant de la fange, Le lis que ton amour a su conserver pur? S'il est heureux, mon Dieu, l'Ange à l'aile vermeille Qui paraît devant toi tout blanc de pureté, Ma robe, dès ce monde, à la sienne est pareille, Puisque j'ai le trésor de la virginité!
1897.
La rose effeuillée.
Air: _Le fil de la Vierge ou La Rose mousse._
Jésus, quand je te vois soutenu par ta Mère, Quitter ses bras, Essayer en tremblant sur notre triste terre Tes premiers pas; Devant toi je voudrais effeuiller une rose En sa fraîcheur, Pour que ton petit pied bien doucement repose Sur une fleur.
Cette rose effeuillée est la fidèle image, Divin Enfant! Du cœur qui veut pour toi s'immoler sans partage A chaque instant. Seigneur, sur tes autels plus d'une fraîche rose Aime à briller; Elle se donne à toi, mais je rêve autre chose: C'est m'effeuiller...
La rose en son éclat peut embellir ta fête, Aimable Enfant! Mais la rose effeuillée, on l'oublie, on la jette Au gré du vent... La rose, en s'effeuillant, sans recherche se donne Pour n'être plus. Comme elle, avec bonheur, à toi je m'abandonne, Petit Jésus!
L'on marche sans regret sur des feuilles de rose, Et ces débris Sont un simple ornement que sans art on dispose, Je l'ai compris... Jésus, pour ton amour j'ai prodigué ma vie, Mon avenir; Aux regards des mortels, rose à jamais flétrie, Je dois mourir!
Pour toi je dois mourir, Jésus, beauté suprême, Oh! quel bonheur! Je veux en m'effeuillant te prouver que je t'aime De tout mon cœur. Sous tes pas enfantins je veux avec mystère Vivre ici-bas; Et je voudrais encore adoucir au Calvaire Tes derniers pas...
Mai 1897.
L'abandon.
«L'abandon est le fruit délicieux de l'amour.»
_Saint Augustin._
Il est sur cette terre Un arbre merveilleux; Sa racine, ô mystère! Se trouve dans les cieux. Jamais, sous son ombrage, Rien ne saurait blesser; Là, sans craindre l'orage, On peut se reposer. De cet arbre ineffable, _L'amour_, voilà le nom; Et son fruit délectable S'appelle l'_abandon_!
Ce fruit, dès cette vie, Me donne le bonheur; Mon âme est réjouie Par sa divine odeur. Ce fruit, quand je le touche, Me paraît un trésor; Le portant à ma bouche, Il m'est plus doux encor. Il me donne en ce monde Un océan de paix; En cette paix profonde Je repose à jamais.
Seul, l'_abandon_ me livre En tes bras, ô Jésus! C'est lui qui me fait vivre Du pain de tes élus; A toi je m'abandonne, O mon divin Epoux! Et je n'ambitionne Que ton regard si doux. Toujours je veux sourire, M'endormant sur ton Cœur... Et là, je veux redire Que je t'aime, Seigneur!
Comme la pâquerette Au calice vermeil, Moi, petite fleurette, Je m'entr'ouvre au soleil. Mon doux soleil de vie, O mon aimable Roi! C'est ta divine Hostie, Petite comme moi... De sa céleste flamme Le lumineux rayon Fait naître dans mon âme Le parfait _abandon_.
Toutes les créatures Peuvent me délaisser; Je saurai sans murmures Près de toi m'en passer. Et si tu me délaisses, O mon divin Trésor! N'ayant plus tes caresses, Je veux sourire encor. En paix je veux attendre, Doux Jésus, ton retour, Et sans jamais suspendre Mes cantiques d'amour!
Non, rien ne m'inquiète, Rien ne peut me troubler. Plus haut que l'alouette Mon âme sait voler! Au-dessus des nuages, Le ciel est toujours bleu; On touche les rivages Où règne le bon Dieu! J'attends en paix la gloire Du céleste séjour, Car je trouve au ciboire _Le doux fruit de l'amour_!
Mai 1897.
_A ce Festin d'Amour que te donne ta Mère Oh! daigne m'inviter, Jésus, mon petit Frère!_]
DEUXIÈME PARTIE
Première poésie de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.
La Rosée divine ou le Lait virginal de Marie.
Air: _Noël d'Adam_.
Mon doux Jésus, sur le sein de ta Mère Tu m'apparais tout rayonnant d'amour; Daigne à mon cœur révéler le mystère Qui t'exila du céleste séjour. Ah! laisse-moi me cacher sous le voile Qui te dérobe à tout regard mortel. Près de toi seule, ô matinale étoile, Mon âme trouve un avant-goût du ciel!
Quand, au réveil d'une nouvelle aurore, Du soleil d'or on voit les premiers feux, La tendre fleur qui commence d'éclore Attend d'en haut un baume précieux: C'est du matin la perle étincelante, Mystérieuse et pleine de fraîcheur, Qui, produisant une sève abondante, Tout doucement fait entr'ouvrir la fleur.
C'est toi, Jésus, la Fleur à peine éclose. Je te contemple à ton premier éveil; C'est toi, Jésus, la ravissante rose, Le frais bouton, gracieux et vermeil. Les bras si purs de ta Mère chérie Forment pour toi: berceau, trône royal. Ton doux soleil, c'est le sein de Marie, _Et ta rosée est le lait virginal!_
Mon Bien-Aimé, mon divin petit Frère, En ton regard je vois tout l'avenir: Bientôt pour moi tu quitteras ta Mère; Déjà l'amour te presse de souffrir! Mais sur la croix, ô Fleur épanouie! Je reconnais ton parfum matinal; Je reconnais les perles de Marie: _Ton sang divin c'est le lait virginal!_
Cette rosée, elle est au sanctuaire, L'Ange voudrait s'en abreuver aussi; Offrant à Dieu sa sublime prière, Comme saint Jean il redit: «_Le Voici!_» Oui, le voici ce Verbe fait Hostie, Prêtre éternel, Agneau sacerdotal! Le Fils de Dieu, c'est le Fils de Marie... _Le Pain de l'Ange est le lait virginal!_
Le Séraphin se nourrit de la gloire, Du pur amour et du bonheur parfait; Moi, faible enfant, je ne vois au ciboire Que la couleur, la figure du lait. Mais c'est le lait qui convient à l'enfance, Du Cœur divin, l'amour est sans égal... O tendre amour, insondable puissance! _Ma blanche Hostie est le lait virginal!_
2 février 1893.
La Reine du ciel à sa petite Marie.
A une postulante nommée Marie.
Air: _Petit oiseau, dis, où vas-tu?_
Je cherche un enfant qui ressemble A Jésus, mon unique Agneau, Afin de les cacher ensemble, Tous deux en un même berceau.
L'Ange de la sainte patrie De ce bonheur serait jaloux; Mais je le donne à toi, Marie, L'Enfant-Dieu sera ton Epoux!
C'est toi-même que j'ai choisie Pour être de Jésus la sœur. Veux-tu lui tenir compagnie? Tu reposeras sur mon cœur!
Je te bercerai sous le voile Où se cache le Roi des cieux, Mon Fils sera la seule étoile Désormais brillante à tes yeux.
Mais pour que, toujours, je t'abrite Sous mon voile, près de Jésus, Il te faudra rester petite Avec d'enfantines vertus.
Je veux que sur ton front rayonne La douceur et la pureté; Mais la vertu que je te donne Surtout, c'est la _simplicité_.
Le Dieu, l'Unique en trois Personnes, Qu'adorent les anges tremblants... L'Eternel veut que tu lui donnes Le simple nom de _Fleur des champs_!
Comme une blanche pâquerette Qui toujours regarde le ciel, Sois aussi la simple fleurette Du petit Enfant de Noël.
Le monde méconnaît les charmes Du Roi qui s'exile des cieux; Bien souvent tu verras des larmes Briller en ses doux petits yeux.
Il faudra qu'oubliant tes peines Pour réjouir l'aimable Enfant, Tu bénisses tes nobles chaînes, Et que tu chantes doucement...
Le Dieu dont la toute-puissance Arrête le flot qui mugit, Empruntant les traits de l'enfance, Est devenu faible et petit.
Le Verbe, Parole du Père, Qui, pour toi, s'exile ici-bas, Mon doux Agneau, ton petit Frère, Enfant, ne te parlera pas!
Le silence est le premier gage De son inexprimable amour. Comprenant ce muet langage, Tu l'imiteras chaque jour.
Et si parfois Jésus sommeille, Tu reposeras près de lui; Son Cœur divin, qui toujours veille, Te servira de doux appui!
Ne t'inquiète pas, Marie, De l'ouvrage de chaque jour; Ton seul travail en cette vie Doit être uniquement l'_amour_!
Et si quelqu'un vient à redire Que tes œuvres ne se voient pas: J'aime _beaucoup_, pourras-tu dire: Voilà mon travail ici-bas.
Jésus tressera ta couronne, Si tu ne veux que son amour; Si ton cœur à lui s'abandonne, Il te fera régner un jour.
Après la nuit de cette vie, Tu verras son très doux regard; Et là-haut ton âme ravie Volera sans aucun retard...
Noël 1894.
Dernière poésie de Sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus.
Pourquoi je t'aime, ô Marie!
Air: _La plainte du Mousse._
Oh! je voudrais chanter, Mère, pourquoi je t'aime! Pourquoi ton nom si doux fait tressaillir mon cœur! Et pourquoi de penser à ta grandeur suprême Ne saurait à mon âme inspirer de frayeur. Si je te contemplais dans ta sublime gloire, Et surpassant l'éclat de tous les bienheureux; Que je suis ton enfant, je ne pourrais le croire..... Marie, ah! devant toi je baisserais les yeux.
Il faut, pour qu'un enfant puisse chérir sa mère, Qu'elle pleure avec lui, partage ses douleurs. O Reine de mon cœur, sur la rive étrangère, Pour m'attirer à toi, que tu versas de pleurs! En méditant ta vie écrite en l'Evangile, J'ose te regarder et m'approcher de toi; Me croire ton enfant ne m'est pas difficile, Car je te vois mortelle et souffrant comme moi.
Lorsqu'un Ange des cieux t'offre d'être la Mère Du Dieu qui doit régner toute l'éternité, Je te vois préférer, quel étonnant mystère! L'ineffable trésor de la virginité. Je comprends que ton âme, ô Vierge immaculée, Soit plus chère au Seigneur que le divin séjour. Je comprends que ton âme, humble et douce vallée, Contienne mon Jésus, l'Océan de l'amour!
Je t'aime, te disant la petite servante Du Dieu que tu ravis par ton humilité. Cette grande vertu te rend toute-puissante, Elle attire en ton cœur la Sainte Trinité!
Alors l'Esprit d'amour te couvrant de son ombre, Le Fils égal au Père en toi s'est incarné... De ses frères pécheurs bien grand sera le nombre, Puisqu'on doit l'appeler: _Jésus, ton premier-né!_
A saint Joseph.
Air: _Par les chants les plus magnifiques._
Joseph, votre admirable vie Se passa dans l'humilité; Mais de Jésus et de Marie Vous contempliez la beauté! Le Fils de Dieu dans son enfance, Plus d'une fois, avec bonheur, Soumis à votre obéissance S'est reposé sur votre cœur!
Comme vous dans la solitude Nous servons Marie et Jésus; Leur plaire est notre seule étude, Nous ne désirons rien de plus. Sainte Thérèse, Notre Mère, En vous se confiait toujours; Elle assure que sa prière Vous l'exauciez d'un prompt secours.
Quand l'épreuve sera finie, Nous en avons le doux espoir, Près de la divine Marie, O Père, nous irons vous voir! Alors nous lirons votre histoire Inconnue au monde mortel; Nous découvrirons votre gloire Et la chanterons dans le ciel.
A mon Ange gardien.
Air: _Par les chants les plus magnifiques._
Glorieux gardien de mon âme, Toi qui brilles dans le beau ciel Comme une douce et pure flamme, Près du trône de l'Eternel; Tu viens pour moi sur cette terre, Et m'éclairant de ta splendeur, Bel Ange, tu deviens mon frère, Mon ami, mon consolateur!
Connaissant ma grande faiblesse, Tu me diriges par la main; Et je te vois, avec tendresse, Oter la pierre du chemin. Toujours ta douce voix m'invite A ne regarder que les cieux; Plus tu me vois humble et petite, Et plus ton front est radieux.
O toi qui traverses l'espace Plus promptement que les éclairs, Vole bien souvent à ma place Auprès de ceux qui me sont chers; De ton aile sèche leurs larmes, Chante combien Jésus est bon! Chante que souffrir a des charmes, Et tout bas murmure mon nom.
Je veux, pendant ma courte vie, Sauver mes frères les pécheurs; O bel Ange de la patrie, Donne-moi tes saintes ardeurs. Je n'ai rien que mes sacrifices, Et mon austère pauvreté; Unis à tes pures délices, Offre-les à la Trinité.