Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même
Part 16
Le Seigneur m'a fait cette grâce de n'avoir nulle peur de la guerre; à tout prix, il faut que je fasse mon devoir. Plus d'une fois j'ai entendu ceci: «Si vous voulez obtenir quelque chose de moi, ne me prenez pas par la force mais par la douceur, autrement vous n'aurez rien.» Mais je sais que nul n'est bon juge dans sa propre cause, et qu'un enfant auquel le chirurgien fait subir une douloureuse opération, ne manquera pas de jeter les hauts cris et de dire que le remède est pire que le mal; cependant s'il se trouve guéri quelques jours après, il est tout heureux de pouvoir jouer et courir. Il en est de même pour les âmes: bientôt elles reconnaissent qu'un peu d'amertume est préférable au sucre et ne craignent pas de l'avouer.
Quelquefois c'est un spectacle vraiment féerique de constater le changement qui s'opère du jour au lendemain.
On vient me dire: «Vous aviez raison hier d'être sévère; au commencement, cela m'a révoltée, mais après je me suis souvenue de tout et j'ai vu que vous étiez très juste. En sortant de votre cellule, je pensais que c'était fini, je me disais: Je vais aller trouver notre Mère et lui dire que je n'irai plus avec ma sœur Thérèse de l'Enfant-Jésus, mais j'ai senti que c'était le démon qui me soufflait cela; et puis il m'a semblé que vous priiez pour moi, alors je suis restée tranquille et la lumière commence à briller; maintenant éclairez-moi tout à fait, c'est pour cela que je viens.»
Et moi, tout heureuse de suivre le penchant de mon cœur, je sers vite des mets moins amers... Oui, mais... je m'aperçois qu'il ne faut pas trop s'avancer... un mot pourrait détruire le bel édifice construit dans les larmes! Si j'ai le malheur de dire la moindre chose qui semble atténuer les vérités de la veille, je vois ma petite sœur essayer de se raccrocher aux branches... Alors j'ai recours à la prière, je jette un regard intérieur sur la Vierge Marie, et Jésus triomphe toujours! Ah! c'est la prière et le sacrifice qui font toute ma force, ce sont mes armes invincibles; elles peuvent, bien plus que les paroles, toucher les cœurs, je le sais par expérience.
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Pendant le carême, il y a deux ans, une novice vint me trouver toute rayonnante: «Si vous saviez, me dit-elle, ce que j'ai rêvé cette nuit! J'étais auprès de ma sœur qui est si mondaine, et je voulais la détacher de toutes les vanités du monde; pour cela je lui expliquais ces paroles de votre cantique: _Vivre d'amour_:
T'aimer, Jésus, quelle perte féconde! Tous mes parfums sont à loi sans retour.
Je sentais bien que mon discours pénétrait jusqu'au fond de son âme, et j'étais ravie de joie. Ce matin, je pense que le bon Dieu veut peut-être que je lui donne cette âme. Si je lui écrivais à Pâques pour lui raconter mon rêve et lui dire que Jésus la veut pour son épouse! Qu'en pensez-vous?» Je répondis simplement qu'elle pouvait bien en demander la permission.
Comme le carême ne touchait pas à sa fin, vous avez été surprise, ma Mère, d'une demande si prématurée; et, visiblement inspirée par le bon Dieu, vous avez répondu que les carmélites doivent sauver les âmes plutôt par la prière que par des lettres. En apprenant cette décision, je dis à ma chère petite sœur: «Il faut nous mettre à l'œuvre, prions beaucoup; quelle joie si, à la fin du carême, nous étions exaucées!» O miséricorde infinie du Seigneur! _A la fin du carême_, une âme de plus se consacrait à Jésus! C'était un véritable miracle de la grâce: miracle obtenu par la ferveur d'une humble novice!
Qu'elle est donc grande la puissance de la prière! On dirait une reine ayant toujours libre accès auprès du roi et pouvant obtenir tout ce qu'elle demande. Il n'est point nécessaire, pour être exaucé, de lire dans un livre une belle formule composée pour la circonstance; s'il en était ainsi, que je serais à plaindre!
En dehors de l'office divin que je suis heureuse, quoique bien indigne, de réciter chaque jour, je n'ai pas le courage de m'astreindre à chercher dans les livres de belles prières; cela me fait mal à la tête, il y en a tant! Et puis, elles sont toutes plus belles les unes que les autres! Ne pouvant donc les réciter toutes, et ne sachant lesquelles choisir, je fais comme les enfants qui ne savent pas lire: je dis tout simplement au bon Dieu ce que je veux lui dire, et toujours il me comprend.
Pour moi, la prière c'est un élan du cœur, c'est un simple regard jeté vers le ciel, c'est un cri de reconnaissance et d'amour au milieu de l'épreuve comme au sein de la joie! Enfin c'est quelque chose d'élevé, de surnaturel, qui dilate l'âme et l'unit à Dieu. Quelquefois, lorsque mon esprit se trouve dans une si grande sécheresse que je ne puis en tirer une seule bonne pensée, je récite très lentement un _Pater_ ou un _Ave Maria_; ces prières seules me ravissent, elles nourrissent divinement mon âme et lui suffisent.
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Mais où en étais-je de mon sujet? Me voici de nouveau perdue dans un dédale de réflexions... Pardonnez-moi, ma Mère, d'être si peu précise! Cette histoire, j'en conviens, est un écheveau bien embrouillé. Hélas! je ne saurais mieux faire; j'écris comme les pensées me viennent, je pêche au hasard dans le petit ruisseau de mon cœur, et je vous offre ensuite mes petits poissons comme ils se laissent prendre.
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J'en étais donc aux novices qui souvent me disent: «Mais vous avez une réponse à tout, je croyais cette fois vous embarrasser... où donc allez-vous chercher ce que vous nous enseignez?» Il en est même d'assez candides pour croire que je lis dans leur âme, parce qu'il m'est arrivé de les prévenir en leur révélant--sans révélation--ce qu'elles pensaient.
La plus ancienne du noviciat avait résolu de me cacher une grande peine qui la faisait beaucoup souffrir. Elle venait de passer une nuit d'angoisses sans vouloir verser une seule larme, craignant que ses yeux rouges ne la trahissent; lorsque, m'abordant avec le plus gracieux visage, elle me parle comme à l'ordinaire, d'une façon plus aimable encore s'il est possible. Je lui dis alors tout simplement: _Vous avez du chagrin, j'en suis sûre._ Aussitôt elle me regarde avec un étonnement inexprimable... sa stupéfaction est si grande qu'elle me gagne moi-même et me communique je ne sais quelle impression surnaturelle. Je sentais le bon Dieu là, tout près de nous... Sans m'en apercevoir,--car je n'ai pas le don de lire dans les âmes--j'avais prononcé une parole vraiment inspirée, et je pus ensuite consoler entièrement cette âme.
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Maintenant, ma Mère bien-aimée, je vais vous confier mon meilleur profit spirituel avec les novices. Vous comprenez que tout leur est permis, il faut qu'elles puissent dire tout ce qu'elles pensent, le bien comme le mal, sans restriction. Cela leur est d'autant plus facile avec moi qu'elles ne me doivent pas le respect que l'on rend à une Maîtresse.
Je ne puis dire que Jésus me fasse marcher extérieurement par la voie des humiliations; non, il se contente de m'humilier au fond de mon âme. Devant les créatures tout me réussit, je suis le chemin périlleux des honneurs,--si l'on peut s'exprimer ainsi en religion--et je comprends à cet égard la conduite de Dieu et des supérieurs. En effet, si je passais aux yeux de la communauté pour une religieuse incapable, sans intelligence ni jugement, il vous serait impossible, ma Mère, de vous faire aider par moi. Voilà pourquoi le divin Maître a jeté un voile sur tous mes défauts intérieurs et extérieurs.
Ce voile m'attire quelques compliments de la part des novices, compliments sans flatterie, je sais qu'elles pensent ce qu'elles disent; mais vraiment cela ne m'inspire point de vanité, car j'ai sans cesse présent le souvenir de mes misères. Quelquefois cependant, il me vient un désir bien grand d'entendre autre chose que des louanges, mon âme se fatigue d'une nourriture trop sucrée, et Jésus lui fait servir alors une bonne petite salade bien vinaigrée, bien épicée: rien n'y manque, excepté _l'huile_, ce qui lui donne une saveur de plus.
Cette salade m'est présentée par les novices au moment où je m'y attends le moins. Le bon Dieu soulève le voile qui leur cache mes imperfections; et mes chères petites sœurs, voyant la vérité, ne me trouvent plus tout à fait à leur goût. Avec une simplicité qui me ravit, elles me disent les combats que je leur donne, ce qui leur déplaît en moi; enfin elles ne se gênent pas plus que s'il était question d'une autre, sachant qu'elles me font un grand plaisir en agissant ainsi.
Ah! vraiment c'est plus qu'un plaisir, c'est un festin délicieux qui comble mon âme de joie. Comment une chose qui déplaît tant à la nature peut-elle donner un pareil bonheur? Si je ne l'avais expérimenté, je ne le pourrais croire.
Un jour, où je désirais ardemment être humiliée, il arriva qu'une jeune postulante se chargea si bien de me satisfaire que la pensée de Séméi maudissant David me revint à l'esprit, et je répétai intérieurement avec le saint roi: «_Oui, c'est bien le Seigneur qui lui a ordonné de me dire toutes ces choses._»[116]
Ainsi le bon Dieu prend soin de moi. Il ne peut toujours m'offrir le pain fortifiant de l'humiliation extérieure; mais, de temps en temps, il me permet de me nourrir _des miettes qui tombent de la table des enfants_[117]. Ah! que sa miséricorde est grande!
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Mère bien-aimée, puisque j'essaie de chanter avec vous dès ce monde cette miséricorde infinie, je dois encore vous faire part d'un réel profit, retiré comme tant d'autres de ma petite mission. Autrefois, lorsque je voyais une sœur agir d'une façon qui me déplaisait et paraissait contre la règle, je me disais: Ah! si je pouvais donc l'avertir, lui montrer ses torts, que cela me ferait de bien! Mais en pratiquant le métier, j'ai changé de sentiment. Lorsqu'il m'arrive de voir quelque chose de travers, je pousse un soupir de soulagement:--Quel bonheur! ce n'est pas une novice, je ne suis pas obligée de la reprendre! Puis je tâche bien vite d'excuser la coupable et de lui prêter de bonnes intentions qu'elle a sans doute.
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Mère vénérée, les soins que vous me prodiguez pendant ma maladie m'ont encore beaucoup instruite sur la charité. Aucun remède ne vous semble trop cher; et, s'il ne réussit pas, sans vous lasser vous essayez autre chose. Lorsque je vais en récréation, quelle attention ne faites-vous pas à me mettre à l'abri des moindres courants d'air! Ma Mère, je sens que je dois être aussi compatissante pour les infirmités spirituelles de mes sœurs, que vous l'êtes pour mon infirmité physique.
J'ai remarqué que les religieuses les plus saintes sont les plus aimées; on recherche leur conversation, on leur rend des services sans même qu'elles les demandent; enfin, ces âmes capables de supporter des manques d'égard et de délicatesse se voient entourées de l'affection générale. On peut leur appliquer cette parole de notre Père saint Jean de la Croix: «Tous les biens m'ont été donnés, quand je ne les ai plus recherchés par amour-propre.»
Les âmes imparfaites, au contraire, sont délaissées; on se tient vis-à-vis d'elles dans les bornes de la politesse religieuse: mais, craignant peut-être de leur dire quelque parole désobligeante, on évite leur compagnie. En disant les âmes imparfaites, je n'entends pas seulement les imperfections spirituelles, puisque les plus saintes ne seront parfaites qu'au ciel; j'entends aussi le manque de jugement, d'éducation, la susceptibilité de certains caractères: toutes choses qui ne rendent pas la vie agréable. Je sais bien que ces infirmités sont chroniques, sans espoir de guérison; mais je sais aussi que ma Mère ne cesserait pas de me soigner, d'essayer de me soulager, si je restais malade de longues années.
Voici la conclusion que j'en tire: Je dois rechercher la compagnie des sœurs qui ne me plaisent pas naturellement, et remplir à leur égard l'office du bon Samaritain. Une parole, un sourire aimable suffisent souvent pour épanouir une âme triste et blessée. Toutefois ce n'est pas seulement dans l'espoir de consoler que je veux être charitable: je sais qu'en poursuivant ce but je serais vite découragée; car un mot dit dans la meilleure intention sera pris peut-être tout de travers. Aussi, pour ne perdre ni mon temps, ni ma peine, j'essaie d'agir uniquement pour réjouir Nôtre-Seigneur et répondre à ce conseil de l'Evangile:
«_Quand vous faites un festin, n'invitez pas vos parents et vos amis, de peur qu'ils ne vous invitent à leur tour, et qu'ainsi vous avez reçu votre récompense: mais invitez les pauvres, les boiteux, les paralytiques, et vous serez heureux de ce qu'ils ne pourront vous rendre, et votre Père qui voit dans le secret vous en récompensera._»[118]
Quel festin pourrais-je offrir à mes sœurs, si ce n'est un festin spirituel composé de charité aimable et joyeuse? Non, je n'en connais pas d'autre, et je veux imiter saint Paul qui se réjouissait avec ceux qu'il trouvait dans la joie. Il est vrai qu'il pleurait avec les affligés, et les larmes doivent quelquefois paraître dans le festin que je veux servir; mais toujours j'essaierai que les larmes se changent en sourires, puisque _le Seigneur aime ceux qui donnent avec joie_[119].
Je me souviens d'un acte de charité que le bon Dieu m'inspira lorsque j'étais encore novice. De cet acte tout petit en apparence, le Père céleste, _qui voit dans le secret_, m'a déjà récompensée sans attendre l'autre vie.
C'était avant que ma sœur Saint-Pierre tombât tout à fait infirme. Il fallait, le soir à six heures moins dix minutes, que l'on se dérangeât de l'oraison pour la conduire au réfectoire. Cela me coûtait beaucoup de me proposer; car je savais la difficulté ou plutôt l'impossibilité de contenter la pauvre malade. Cependant je ne voulais pas manquer une si belle occasion, me souvenant des paroles divines: «_Ce que vous aurez fait au plus petit des miens, c'est à moi que vous l'aurez fait._»[120]
Je m'offris donc bien humblement pour la conduire, et ce ne fut pas sans peine que je parvins à faire accepter mes services. Enfin je me mis à l'œuvre avec tant de bonne volonté que je réussis parfaitement. Chaque soir, quand je la voyais agiter son sablier, je savais que cela voulait dire: Partons!
Prenant alors tout mon courage, je me levais, et puis toute une cérémonie commençait. Il fallait remuer et porter le banc _d'une certaine manière_, surtout ne pas se presser, ensuite la promenade avait lieu. Il s'agissait de suivre cette bonne sœur en la soutenant par la ceinture; je le faisais avec le plus de douceur qu'il m'était possible, mais si par malheur survenait un faux pas, aussitôt il lui semblait que je la tenais mal et qu'elle allait tomber.--«Ah! mon Dieu! vous allez trop vite, j'vais m'briser!» Si j'essayais alors de la conduire plus doucement:--«Mais suivez-moi donc, je n'sens pas vot'main, vous m'lâchez, j'vais tomber!... Ah! j'disais bien que vous étiez trop jeune pour me conduire.»
Enfin nous arrivions sans autre accident au réfectoire. Là, surgissaient d'autres difficultés: je devais installer ma pauvre infirme à sa place et agir adroitement pour ne pas la blesser; ensuite relever ses manches, toujours _d'une certaine manière_, après cela je pouvais m'en aller.
Mais je m'aperçus bientôt qu'elle coupait son pain avec une peine extrême; et depuis, je ne la quittais pas sans lui avoir rendu ce dernier service. Comme elle ne m'en avait jamais exprimé le désir, elle resta très touchée de mon attention, et ce fut par ce moyen nullement cherché que je gagnai entièrement sa confiance, surtout--je l'ai appris plus tard--parce qu'après tous mes petits services je lui faisais, disait-elle, _mon plus beau sourire_.
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Ma Mère, il y a bien longtemps que cet acte de vertu est accompli, et pourtant le Seigneur m'en laisse le souvenir comme un parfum, une brise du ciel. Un soir d'hiver, j'accomplissais comme d'habitude l'humble office dont je viens de parler: il faisait froid, il faisait nuit... Tout à coup, j'entendis dans le lointain le son harmonieux de plusieurs instruments de musique, et je me représentai un salon richement meublé, éclairé de brillantes lumières, étincelant de dorures; dans ce salon, des jeunes filles élégamment vêtues recevant et prodiguant mille politesses mondaines. Puis mon regard se porta sur la pauvre malade que je soutenais. Au lieu d'une mélodie, j'entendais de temps à autre ses gémissements plaintifs; au lieu de dorures, je voyais les briques de notre cloître austère à peine éclairé d'une faible lueur.
Ce contraste impressionna doucement mon âme. Le Seigneur l'illumina des rayons de la vérité qui surpassent tellement l'éclat ténébreux des plaisirs de la terre que, pour jouir mille ans de ces fêtes mondaines, je n'aurais pas donné les dix minutes employées à mon acte de charité.
Ah! si déjà dans la souffrance, au sein du combat, on peut goûter de semblables délices en pensant que Dieu nous a retirées du monde, que sera-ce là-haut lorsque nous verrons, au milieu d'une gloire éternelle et d'un repos sans fin, la grâce incomparable qu'il nous a faite en nous choisissant pour habiter dans sa maison, véritable portique des cieux?
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Ce n'est pas toujours avec ces transports d'allégresse que j'ai pratiqué la charité; mais, au commencement de ma vie religieuse, Jésus voulut me faire sentir combien il est doux de le voir dans l'âme de ses épouses: aussi, lorsque je conduisais ma sœur Saint-Pierre, c'était avec tant d'amour, qu'il m'eût été impossible de mieux faire si j'avais conduit Nôtre-Seigneur lui-même.
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La pratique de la charité ne m'a pas toujours été si douce, je vous le disais à l'instant, ma Mère chérie. Pour vous le prouver, je vais vous raconter, entre bien d'autres, quelques-uns de mes combats.
Longtemps, à l'oraison, je ne fus pas éloignée d'une sœur qui ne cessait de remuer, ou son chapelet, ou je ne sais quelle autre chose; peut-être n'y avait-il que moi à l'entendre, car j'ai l'oreille extrêmement fine; mais dire la fatigue que j'en éprouvais serait chose impossible! J'aurais voulu tourner la tête pour regarder la coupable et faire cesser son tapage; cependant au fond du cœur, je sentais qu'il valait mieux souffrir cela patiemment pour l'amour du bon Dieu d'abord, et puis aussi pour éviter une occasion de peine.
Je restais donc tranquille, mais parfois la sueur m'inondait, et j'étais obligée de faire simplement une oraison de souffrance. Enfin je cherchais le moyen de souffrir avec paix et joie, au moins dans l'intime de l'âme; alors je tâchais d'aimer ce petit bruit désagréable. Au lieu d'essayer de ne pas l'entendre,--chose impossible--je mettais mon attention à le bien écouter, comme s'il eût été un ravissant concert; et mon oraison, _qui n'était pas celle de quiétude_, se passait à offrir ce concert à Jésus.
Une autre fois, je me trouvais à la buanderie devant une sœur qui, tout en lavant les mouchoirs, me lançait de l'eau sale à chaque instant. Mon premier mouvement fut de me reculer en m'essuyant le visage, afin de montrer à celle qui m'aspergeait de la sorte qu'elle me rendrait service en se tenant tranquille; mais aussitôt je pensai que j'étais bien sotte de refuser des trésors que l'on m'offrait si généreusement, et je me gardai bien de faire paraître mon ennui. Je fis tous mes efforts, au contraire, pour désirer recevoir beaucoup d'eau sale, si bien qu'au bout d'une demi-heure, j'avais vraiment pris goût à ce nouveau genre d'aspersion, et je me promis de revenir autant que possible à cette place fortunée où l'on servait gratuitement tant de richesses.
Ma Mère, vous voyez que je suis une _très petite_ âme qui ne peut offrir au bon Dieu que de _très petites_ choses; encore m'arrive-t-il souvent de laisser échapper ces petits sacrifices qui donnent tant de paix au cœur; mais cela ne me décourage pas, je supporte d'avoir un peu moins de paix et je tâche d'être plus vigilante une autre fois.
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Ah! que le Seigneur me rend heureuse! Qu'il est facile et doux de le servir sur la terre! Oui, toujours, je le répète, il m'a donné ce que j'ai désiré, ou plutôt il m'a fait désirer ce qu'il voulait me donner. Ainsi, peu de temps avant ma terrible tentation contre la foi, je me disais: Vraiment, je n'ai pas de grandes peines extérieures, et, pour en avoir d'intérieures, il faudra que le bon Dieu change ma voie; je ne crois pas qu'il le fasse. Pourtant je ne puis toujours vivre ainsi dans le repos. Quel moyen donc trouvera-t-il?
La réponse ne se fit pas attendre; elle me montra que Celui que j'aime n'est jamais à court de moyens; car, sans changer ma voie, il me donna cette grande épreuve qui vint mêler bientôt une salutaire amertume à toutes mes douceurs.
CHAPITRE XI
Deux frères prêtres--Ce qu'elle entend par ces paroles du livre des Cantiques: «Attirez-moi...»--Sa confiance en Dieu.--Une visite du Ciel.--Elle trouve son repos dans l'amour.--Sublime enfance.--Appel à toutes les «petites âmes».
Ce n'est pas seulement lorsqu'il veut m'envoyer des épreuves que Jésus me le fait pressentir et désirer. Depuis bien longtemps je gardais un désir qui me paraissait irréalisable: celui d'avoir un frère prêtre. Je pensais souvent que, si mes petits frères ne s'étaient pas envolés au ciel, j'aurais eu le bonheur de les voir monter à l'autel; ce bonheur je le regrettais! Et voilà que le bon Dieu, dépassant mon rêve,--puisque je désirais seulement un frère prêtre qui, chaque jour, pensât à moi au saint autel--m'a unie par les liens de l'âme à _deux_ de ses apôtres. Je veux, ma Mère bien-aimée, vous raconter en détail comment le divin Maître combla mes vœux.
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Ce fut notre Mère sainte Thérèse qui m'envoya pour bouquet de fête, en 1895, mon premier frère. C'était un jour de lessive, j'étais bien occupée de mon travail, lorsque Mère Agnès de Jésus[121], alors Prieure, me prit à l'écart et me lut une lettre d'un jeune séminariste, lequel, inspiré disait-il par sainte Thérèse, demandait une sœur qui se dévouât spécialement à son salut et au salut des âmes dont il s'occuperait dans la suite; il promettait d'avoir toujours un souvenir pour celle qui deviendrait sa sœur, quand il pourrait offrir le Saint Sacrifice. Et je fus choisie pour devenir la sœur de ce futur missionnaire.
Ma Mère, je ne saurais vous dire mon bonheur. Mon désir, ainsi comblé d'une façon inespérée, fit naître dans mon cœur une joie que j'appellerai enfantine; car il me faut remonter aux jours de mon enfance pour trouver le souvenir de ces joies si vives que l'âme est trop petite pour les contenir. Jamais, depuis des années, je n'avais goûté ce genre de bonheur; je sentais que de ce côté mon âme était neuve, comme si l'on eût touché en elle des cordes musicales restées jusque-là dans l'oubli.