Soeur Thérèse de l'Enfant-Jésus et de la Sainte Face Histoire d'une âme écrite par elle-même
Part 10
Laissant les dames timides se cacher le visage dans leurs mains, après avoir gravi les premiers degrés de l'édifice, nous suivîmes, Céline et moi, les pèlerins les plus hardis, et atteignîmes le dernier clocheton, ayant ensuite le plaisir de voir à nos pieds la ville de Milan tout entière, dont les habitants ressemblaient à de petites fourmis. Descendues de notre piédestal, nous commençâmes nos promenades en voiture qui devaient durer un mois, et me rassasier pour toujours du désir de rouler sans fatigue.
Le Campo Santo nous ravit. Ses statues de marbre blanc, qu'un ciseau de génie semble avoir animées, sont semées sur le vaste champ des morts, avec une sorte de négligence qui ne manque point de charme. On serait presque tenté de consoler les personnages allégoriques qui vous entourent. Leur expression est si vraie de douleur calme et chrétienne! Et quels chefs-d'œuvre! Ici, c'est un enfant qui jette des fleurs sur la tombe de son père; on oublie la pesanteur du marbre: les pétales délicats semblent glisser entre ses doigts. Ailleurs, le voile léger des veuves et les rubans dont sont ornés les cheveux des jeunes filles paraissent flotter au gré du vent.
Nous ne trouvions pas de paroles pour exprimer notre admiration; lorsqu'un vieux monsieur _français_, qui nous suivait partout, regrettant sans doute de ne pouvoir partager nos sentiments, dit avec mauvaise humeur: «Ah! que les Français sont donc enthousiastes!» Je crois que ce pauvre monsieur aurait mieux fait de rester chez lui. Loin d'être heureux de son voyage, toujours des plaintes sortaient de sa bouche: il était mécontent des villes, des hôtels, des personnes, de tout.
Souvent, mon père, qui se trouvait bien n'importe où,--étant d'un caractère diamétralement opposé à celui de son désobligeant voisin--essayait de le réjouir, lui offrait sa place en voiture et ailleurs, lui montrait, avec sa grandeur d'âme habituelle, le bon côté des choses; rien ne le déridait! Que nous avons vu de personnages différents! Quelle intéressante étude que celle du monde, quand on est à la veille de le quitter!
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A Venise, la scène changea complètement. Au lieu du tumulte des grandes cités, on n'entend, au milieu du silence, que les cris des gondoliers et le murmure de l'onde agitée par les rames. Cette ville a bien ses charmes, mais elle est triste. Le palais des doges avec toutes ses splendeurs est triste lui-même. Depuis longtemps, l'écho de ses voûtes sonores ne répète plus la voix des gouverneurs, prononçant des arrêts de vie ou de mort dans les salles que nous avons traversées. Ils ont cessé de souffrir, les malheureux condamnés, enterrés vivants dans les oubliettes obscures.
En visitant ces affreuses prisons, je me croyais au temps des martyrs. Cet asile ténébreux, je l'aurais avec joie choisi pour demeure, s'il se fût agi de confesser ma foi; mais bientôt la voix du guide me tira de ma rêverie, et je passai sur _le pont des soupirs_, ainsi appelé à cause des soupirs de soulagement des pauvres prisonniers, en se voyant délivrés de l'horreur des souterrains auxquels ils préféraient la mort.
Après avoir dit adieu à Venise, nous vénérâmes à Padoue la langue de saint Antoine; puis, à Bologne, le corps de sainte Catherine, dont le visage conserve l'empreinte du baiser de l'Enfant Jésus.
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Je me vis avec bonheur sur la route de Lorette. Que la sainte Vierge a bien choisi cet endroit pour y déposer sa Maison bénie! Là, tout est pauvre, simple et primitif: les femmes ont conservé le gracieux costume italien, et n'ont pas, comme celles des autres villes, adopté la mode de Paris. Enfin, Lorette m'a charmée.
Que dirai-je de la sainte Maison? Mon émotion fut bien profonde en me trouvant sous le même toit que la sainte Famille, en contemplant les murs sur lesquels Notre-Seigneur avait fixé ses yeux divins, en foulant la terre que saint Joseph avait arrosée de ses sueurs, où Marie avait porté Jésus dans ses bras, après l'avoir porté dans son sein virginal. J'ai vu la petite chambre de l'Annonciation. J'ai déposé mon chapelet dans l'écuelle de l'Enfant Jésus. Que ces souvenirs sont ravissants!
Mais notre plus grande consolation fut de recevoir Jésus _dans sa maison_ et de devenir ainsi son temple vivant, au lieu même qu'il avait honoré de sa divine présence. Suivant l'usage romain, la sainte Eucharistie ne se conserve dans chaque église que sur un autel; et, là seulement, les prêtres la distribuent aux fidèles. A Lorette, cet autel se trouve dans la basilique où la sainte Maison est renfermée, comme un diamant précieux, en un écrin de marbre blanc. Cela ne fit pas notre affaire. C'était dans le _diamant_, et non dans l'écrin, que nous voulions recevoir le Pain des Anges. Mon père, avec sa douceur ordinaire, suivit les pèlerins, tandis que ses filles moins soumises se dirigeaient vers la _santa Casa_.
Par un privilège spécial, un prêtre se disposait à y célébrer sa messe; nous lui confiâmes notre désir. Immédiatement, ce prêtre dévoué demanda deux petites hosties qu'il plaça sur sa patène, et vous devinez, ma Mère, le bonheur ineffable de cette communion! Les paroles sont impuissantes à le traduire. Que sera-ce donc quand nous communierons éternellement dans la demeure du Roi des cieux? Alors nous ne verrons plus finir notre joie, il n'y aura plus pour l'assombrir la tristesse du départ, il ne sera pas nécessaire de gratter furtivement, comme nous l'avons fait, les murs sanctifiés par la présence divine; puisque sa maison sera la nôtre pendant tous les siècles.
Il ne veut pas nous donner celle de la terre, il se contente de nous la montrer, pour nous faire aimer la pauvreté et la vie cachée; celle qu'il nous réserve est son palais de gloire, où nous ne le verrons plus voilé sous l'apparence d'un enfant ou d'un peu de pain, mais tel qu'il est dans l'éclat de sa splendeur infinie!
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Maintenant, c'est de Rome que je vais parler: de Rome, où je croyais rencontrer la consolation; où, hélas! je trouvai la croix! A notre arrivée, il faisait nuit; et, m'étant endormie dans le wagon, je fus réveillée au cri des employés de la gare, répété avec enthousiasme par les pèlerins: _Roma! Roma!_ Ce n'était pas un rêve, j'étais à Rome!
Notre première journée, peut-être la plus délicieuse, se passa hors les murs. Là, tous les monuments ont conservé leur antique cachet; tandis qu'au centre de Rome, devant les hôtels et les magasins, on pourrait se croire à Paris.
Cette promenade dans les campagnes romaines m'a laissé un souvenir particulièrement embaumé. Comment pourrais-je traduire l'impression qui me fit tressaillir devant le Colysée? Je la voyais donc enfin cette arène, où tant de martyrs avaient versé leur sang pour Jésus! Déjà je m'apprêtais à baiser la terre sanctifiée par leurs combats glorieux. Mais quelle déception! Le sol ayant été exhaussé, la véritable arène est ensevelie à huit mètres environ de profondeur. Par suite des fouilles, le centre n'est qu'un amas de décombres; une barrière infranchissable en défend l'entrée. D'ailleurs, personne n'ose pénétrer au sein de ces ruines dangereuses.
Fallait-il être venue à Rome sans descendre au Colysée?--Non, c'était impossible! Je n'écoutais plus déjà les explications du guide; une seule pensée m'occupait: descendre dans l'arène!
Il est dit dans le saint Evangile, que Madeleine restant toujours auprès du Tombeau, et se baissant à plusieurs reprises pour regarder à l'intérieur, finit par voir deux anges. Comme elle, continuant de me baisser, je vis, non pas deux anges, mais ce que je cherchais; et, poussant un cri de joie, je dis à ma sœur: «Viens! suis-moi, nous allons pouvoir passer!» Aussitôt nous nous élançons, escaladant les ruines qui croulaient sous nos pas; tandis que mon père, étonné de notre audace, nous appelait de loin. Mais nous n'entendions plus rien.
De même que les guerriers sentent leur courage augmenter au milieu du péril, ainsi notre joie grandissait en proportion de notre fatigue et du danger que nous affrontions pour atteindre le but de nos désirs.
Céline, plus prévoyante que moi, avait écouté le guide. Se rappelant qu'il venait de signaler un certain petit pavé croisé, comme étant l'endroit où combattaient les martyrs, elle se mit à le chercher. L'ayant trouvé bientôt, et nous étant agenouillées sur cette terre bénie, nos âmes se confondirent en une même prière..... Mon cœur battait bien fort lorsque j'approchai mes lèvres de la poussière empourprée du sang des premiers chrétiens. Je demandai la grâce d'être aussi martyre pour Jésus, et je sentis au fond de mon âme que j'étais exaucée.
Tout ceci dura très peu de temps. Après avoir ramassé quelques pierres, nous nous dirigeâmes vers les murs pour recommencer notre périlleuse entreprise. Mon père nous voyant si heureuses ne put nous gronder; je m'aperçus même qu'il était fier de notre courage.
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Après le Colysée, nous visitâmes les Catacombes. Là, Céline et Thérèse trouvèrent le moyen de se coucher ensemble jusqu'au fond de l'ancien tombeau de sainte Cécile, et prirent de la terre sanctifiée par ses reliques bénies.
Avant ce voyage, je n'avais pour cette sainte aucune dévotion particulière; mais en visitant sa maison, le lieu de son martyre, en l'entendant proclamer «reine de l'harmonie», à cause du chant virginal qu'elle fit entendre au fond de son cœur à son Epoux céleste, je sentis pour elle plus que de la dévotion: une véritable tendresse d'amie. Elle devint ma sainte de prédilection, ma confidente intime. Ce qui surtout me ravissait en elle, c'étaient son abandon, sa confiance illimitée, qui l'ont rendue capable de _virginiser_ des âmes n'ayant jamais désiré que les joies de la vie présente. Sainte Cécile est semblable à l'épouse des Cantiques. En elle, je vois _un chœur dans un camp d'armée_[47]. Sa vie n'a été qu'un chant mélodieux au milieu même des plus grandes épreuves; et cela ne m'étonne pas, puisque _l'Evangile sacré reposait sur son cœur_[48], et que dans son cœur reposait l'Epoux des vierges.
La visite à l'église de Sainte-Agnès me fut aussi bien douce. Là, je retrouvais une amie d'enfance. J'essayai, mais sans succès, d'obtenir une de ses reliques afin de la rapporter à ma petite mère Agnès de Jésus. Les hommes me refusant, le bon Dieu se mit de la partie: une petite pierre de marbre rouge, se détachant d'une riche mosaïque dont l'origine remonte au temps de la douce martyre, vint tomber à mes pieds. N'était-ce pas charmant? Sainte Agnès me donnait elle-même un souvenir de sa maison!
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Six jours se passèrent à contempler les principales merveilles de Rome; et le septième, je vis la plus grande de toutes: LÉON XIII. Ce jour, je le désirais et le redoutais à la fois, de lui dépendait ma vocation; car je n'avais reçu aucune réponse de Monseigneur, et la permission du Saint-Père devenait mon unique planche de salut. Mais, pour obtenir cette permission, il fallait la demander! Il fallait devant plusieurs cardinaux, archevêques et évêques, _oser parler au Pape_! Cette seule pensée me faisait trembler.
Ce fut le dimanche matin, 20 novembre, que nous entrâmes au Vatican dans la chapelle du Souverain Pontife. A huit heures nous assistions à sa messe; et, pendant le saint Sacrifice, il nous montra par son ardente piété, digne du Vicaire de Jésus-Christ, qu'il était véritablement le _saint Père_.
L'Evangile de ce jour contenait ces ravissantes paroles: «_Ne craignez rien, petit troupeau; car il a plu à mon Père de vous donner son royaume._»[49] Et mon cœur s'abandonnait à la confiance la plus vive. Non, je ne craignais pas, j'espérais que le royaume du Carmel m'appartiendrait bientôt. Je ne pensais pas alors à ces autres paroles de Jésus: «_Je vous prépare mon royaume comme mon Père me l'a préparé._»[50]--C'est-à-dire, je vous réserve des croix et des épreuves; ainsi vous deviendrez digne de posséder mon royaume.--«_Il a été nécessaire que le Christ souffrît avant d'entrer dans sa gloire[51]. Si vous désirez prendre place à ses côtés, buvez le calice qu'il a bu lui-même._»[52]
Après la messe d'action de grâces qui suivit celle de Sa Sainteté, l'audience commença.
Léon XIII était assis sur un fauteuil élevé, vêtu simplement d'une soutane blanche et d'un camail de même couleur. Près de lui se tenaient des prélats et autres grands dignitaires ecclésiastiques. Suivant le cérémonial, chaque pèlerin s'agenouillait à son tour, baisait d'abord le pied, puis la main de l'auguste Pontife, et recevait sa bénédiction; ensuite deux gardes-nobles le touchant du doigt, lui indiquaient par là de se lever pour passer dans une autre salle et donner sa place au suivant.
Personne ne disait mot; mais j'étais bien résolue à parler quand, tout à coup, M. l'abbé Révérony qui se tenait à la droite de Sa Sainteté, nous fit avertir bien haut _qu'il défendait absolument de parler au Saint-Père_. Je me tournai vers Céline, l'interrogeant du regard; mon cœur battait à se rompre...--«_Parle!_» me dit-elle.
Un instant après, j'étais aux genoux du Pape. Ayant baisé sa mule, il me présenta la main. Alors, levant vers lui mes yeux baignés de larmes, je le suppliai en ces termes:
«Très Saint Père, j'ai une grande grâce à vous demander!»
Aussitôt, baissant la tête jusqu'à moi, son visage toucha presque le mien; on eût dit que ses yeux noirs et profonds voulaient me pénétrer jusqu'à l'intime de l'âme.
«Très Saint Père, répétai-je, en l'honneur de votre Jubilé, _permettez-moi d'entrer au Carmel à quinze ans_!»
M. le grand Vicaire de Bayeux, étonné et mécontent, reprit bientôt:
«Très Saint Père, c'est une enfant qui désire la vie du Carmel; mais les supérieurs examinent la question en ce moment.
--_Eh bien, mon enfant,_ me dit Sa Sainteté, _faites ce que les supérieurs décideront._»
Joignant alors les mains et les appuyant sur ses genoux, je tentai un dernier effort:
--«O Très Saint Père, si vous disiez _oui_, tout le monde voudrait bien!»
Il me regarda fixement, et prononça ces mots en appuyant sur chaque syllabe d'un ton pénétrant:
--«_Allons... Allons... vous entrerez si le bon Dieu le veut._»
J'allais parler encore, quand deux gardes-nobles m'invitèrent à me lever. Voyant que cela ne suffisait pas, ils me prirent par les bras et M. Révérony leur aida à me soulever, car je restais encore les mains jointes appuyées sur les genoux du Pape. Au moment où j'étais ainsi enlevée, le bon Saint-Père posa doucement sa main sur mes lèvres, puis, la levant pour me bénir, il me suivit longtemps des yeux.
Mon père eut bien de la peine en me trouvant tout en pleurs au sortir de l'audience: ayant passé avant moi, il ne savait rien de ma démarche. Pour lui, M. le grand Vicaire s'était montré on ne peut plus aimable, le présentant à Léon XIII comme le père de deux carmélites. Le Souverain Pontife, en signe de particulière bienveillance, avait posé sa main sur sa tête vénérable, semblant ainsi le marquer d'un sceau mystérieux au nom du Christ lui-même.
Ah! maintenant qu'il est au ciel, ce père de _quatre_ carmélites, ce n'est plus la main du représentant de Jésus qui repose sur son front, lui prophétisant le martyre, c'est la main de l'Epoux des vierges, du Roi des cieux; et plus jamais cette main divine ne se retirera du front qu'elle a glorifié.
Mon épreuve était grande; mais, ayant fait absolument tout ce qui dépendait de moi pour répondre à l'appel du bon Dieu, je dois avouer que, malgré mes larmes, je ressentais au fond du cœur une grande paix. Toutefois cette paix résidait dans l'intime, et l'amertume remplissait mon âme jusqu'aux bords... Et Jésus se taisait... Il semblait absent, rien ne me révélait sa présence.
Ce jour-là encore, _le soleil n'osa pas briller_; et le beau ciel bleu d'Italie, chargé de nuages sombres, ne cessa de pleurer avec moi. Ah! c'était fini! Mon voyage n'avait plus aucun charme à mes yeux, puisque le but venait d'en être manqué. Cependant les dernières paroles du Saint-Père auraient dû me consoler comme une véritable prophétie. En effet, malgré tous les obstacles, _ce que le bon Dieu a voulu s'est accompli_: il n'a pas permis aux créatures de faire ce qu'elles voulaient, mais sa volonté à lui.
Depuis quelque temps, je m'étais offerte à l'Enfant-Jésus pour être _son petit jouet_. Je lui avais dit de ne pas se servir de moi comme d'un jouet de prix que les enfants se contentent de regarder sans oser y toucher; mais comme d'une petite balle de nulle valeur, qu'il pouvait jeter à terre, pousser du pied, _percer_, laisser dans un coin, ou bien presser sur son cœur si cela lui faisait plaisir. En un mot, _je voulais amuser le petit Jésus et me livrer à ses caprices enfantins_.
Il venait d'exaucer ma prière! A Rome, Jésus _perça_ son petit jouet... _il voulait voir sans doute ce qu'il y avait dedans..._ et puis, content de sa découverte, il laissa tomber sa petite balle et s'endormit. Que fit-il pendant son doux sommeil, et que devint la balle abandonnée?--Jésus rêva qu'il s'amusait encore; qu'il la prenait, la laissait tour à tour; qu'il l'envoyait bien loin rouler et finalement la pressait sur son Cœur, sans plus jamais permettre qu'elle s'éloignât de sa petite main.
Vous comprenez, ma Mère, la tristesse de la petite balle en se voyant par terre! Cependant elle ne cessait d'espérer contre toute espérance.
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Quelques jours après le 20 novembre, mon père étant allé rendre visite au vénéré Frère Siméon,--directeur et fondateur du Collège Saint-Joseph--rencontra dans l'établissement M. l'abbé Révérony, et lui reprocha aimablement de ne m'avoir pas aidée dans ma difficile entreprise; puis il raconta l'histoire au Cher Frère Siméon. Le bon vieillard écouta ce récit avec beaucoup d'intérêt, en prit même des notes et dit avec émotion: «On ne voit pas cela en Italie!»
Au lendemain de la mémorable journée de l'audience, il nous fallut partir pour Naples et Pompéi. Le Vésuve, en notre honneur, fit entendre de nombreux coups de canon, laissant échapper de son cratère une épaisse colonne de fumée. Ses traces sur Pompéi sont effrayantes! Elles montrent la puissance de Dieu _qui regarde la terre et la fait trembler, qui touche les montagnes et les réduit en cendres_[53]. J'aurais désiré me promener seule au milieu des ruines, méditant sur la fragilité des choses humaines; mais il ne fallut pas songer à cette solitude.
A Naples, nous fîmes une magnifique promenade au monastère de San Martino, situé sur une haute colline dominant la ville entière. Mais, au retour, nos chevaux prirent le mors aux dents, et je n'attribue qu'à la protection de nos anges gardiens d'être arrivés sains et saufs à notre splendide hôtel. Ce mot _splendide_ n'est pas de trop; pendant tout le cours de notre voyage, nous sommes descendus dans des hôtels princiers. Jamais je n'avais été entourée de tant de luxe. C'est bien le cas de le dire: la richesse ne fait pas le bonheur. Je me serais trouvée plus heureuse mille fois sous un toit de chaume, avec l'espérance du Carmel, qu'auprès des lambris dorés, des escaliers de marbre, des tapis de soie, avec l'amertume dans le cœur.
Ah! je l'ai bien senti, la joie ne se trouve pas dans les objets qui nous entourent, elle réside au plus intime de l'âme. On peut aussi bien la posséder au fond d'une obscure prison que dans un palais royal. Ainsi je suis plus heureuse au Carmel, même au milieu des épreuves intérieures et extérieures, que dans le monde où rien ne me manquait, surtout les douceurs du foyer paternel.
Bien que mon âme fût plongée dans la tristesse, au dehors j'étais la même; car je croyais cachée ma demande au Saint-Père. Bientôt je pus me convaincre du contraire. Restée seule un jour dans le wagon avec ma sœur, tandis que les pèlerins descendaient au buffet, je vis Mgr Legoux se présenter à la portière. Après m'avoir bien regardée, il me dit en souriant: «Eh bien, comment va notre petite carmélite?» Je compris alors que tout le pèlerinage connaissait mon secret; d'ailleurs je m'en aperçus à certains regards sympathiques, mais heureusement personne ne m'en parla.
A Assise il m'arriva une petite aventure. Après avoir visité les lieux embaumés par les vertus de saint François et de sainte Claire, j'égarai dans le monastère la boucle de ma ceinture. Le temps de la chercher et de l'ajuster au ruban me fit perdre l'heure du départ. Lorsque je me présentai à la porte, toutes les voitures avaient disparu, à l'exception d'une seule: celle de M. le grand Vicaire de Bayeux! Fallait-il courir après les voitures que je ne voyais plus, m'exposer à manquer le train, ou demander une place dans la calèche de M. Révérony? Je me décidai à ce parti le plus sage.
Essayant de paraître très peu embarrassée, malgré mon extrême embarras, je lui exposai ma situation critique et le mis dans l'embarras lui-même; car sa voiture était absolument au complet. Mais un de ces messieurs se hâta de descendre et, me faisant monter à sa place, alla s'asseoir modestement près du cocher. Je ressemblais à un écureuil pris dans un piège! J'étais loin de me sentir à l'aise, entourée de tous ces grands personnages, juste vis-à-vis _du plus redoutable_! Il fut cependant très aimable pour moi, interrompant de temps à autre la conversation pour me parler du Carmel, et me promettant de faire tout ce qui dépendrait de lui pour réaliser mon désir d'entrer à quinze ans.
Cette rencontre mit du baume sur ma plaie, sans toutefois m'empêcher de souffrir. J'avais perdu confiance en la créature, et ne pouvais plus m'appuyer que sur Dieu seul.
Cependant ma tristesse ne m'empêcha pas de prendre un vif intérêt aux saints lieux que nous visitions. A Florence, je fus heureuse de contempler sainte Madeleine de Pazzi au milieu du chœur des Carmélites. Tous les pèlerins voulaient faire toucher leurs chapelets au tombeau de la sainte; mais ma main se trouva seule assez petite pour passer dans les trous de la grille. Ainsi je me vis chargée de ce noble office qui dura longtemps et me rendit bien fière.
Ce n'était pas la première fois que j'obtenais des privilèges. A Rome, dans l'église Sainte-Croix de Jérusalem, nous vénérâmes plusieurs fragments de la vraie Croix, deux épines et l'un des clous sacrés. Afin de les considérer à mon aise, je fis en sorte de rester la dernière; et comme le religieux chargé de ces précieux trésors s'apprêtait à les remettre sur l'autel, je lui demandai si je pouvais y toucher. Il me répondit affirmativement, paraissant douter que j'y réussisse; je passai alors mon petit doigt dans une ouverture du reliquaire, et pus toucher ainsi au clou précieux qui fut baigné du sang de Jésus. On le voit, j'agissais avec lui comme une enfant qui se croit tout permis et regarde les trésors de son père comme les siens.
Après avoir passé par Pise et Gênes, nous revînmes en France sur un parcours des plus splendides. Tantôt nous longions la mer; et, par suite d'une tempête, le chemin de fer, un jour, s'en trouva si près, que les vagues semblaient arriver jusqu'à nous. Plus loin, nous traversions des plaines couvertes d'orangers, d'oliviers, de palmiers gracieux. Le soir, les nombreux ports de mer s'éclairaient de lumières éclatantes, tandis qu'au firmament d'azur scintillaient les premières étoiles. Ce féerique tableau, c'était sans regret que je le voyais s'évanouir; mon cœur aspirait à d'autres merveilles!
Cependant, mon père me proposait encore un voyage à Jérusalem; mais, malgré l'attrait naturel qui me portait à visiter les lieux sanctifiés par le passage de Notre-Seigneur, j'étais lasse des pèlerinages de la terre, je ne désirais plus que les beautés du ciel; et, pour les donner aux âmes, je voulais au plus tôt devenir prisonnière.