Smarra ou les démons de la nuit: Songes romantiques

Chapter 5

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«Je te jure qu'ils n'ont pas blanchi... mais une autre fois plus attentive, je lierais une de mes mains à ta main, je glisserai l'autre dans les boucles de tes cheveux, je respirerai toute la nuit le souffle de tes lèvres, et je me défendrai d'un sommeil profond pour pouvoir te réveiller toujours avant que le mal qui te tourmente soit parvenu jusqu'à ton coeur.... Dors-tu?»

Note sur le _rhombus_

Ce mot, fort mal expliqué par les lexicographes et les commentateurs, a occasionné tant de singulières méprises, qu'on me pardonnera peut-être d'en épargner de nouvelles aux traducteurs à venir. M. Noël lui-même, dont la saine érudition est rarement en défaut, n'y voit qu'une sorte de roue en usage dans les opérations magiques; plus heureux toutefois dans cette rencontre que son estimable homonyme, l'auteur de l'_Histoire des pêches_, qui, trompé par une conformité de nom fondée sur une conformité de figure, a regardé le _rhombus_ comme un poisson, et qui fait honneur au turbot des merveilles de cet instrument de Sicile et de Thessalie. Lucien, cependant, qui parle d'un _rhombos_ d'airain, témoigne assez qu'il est question d'autre chose que d'un poisson. Perrot d'Ablancourt a traduit «un miroir d'airain», parce qu'il y avait en effet des miroirs faits en rhombe, et que la forme se prend quelquefois pour la chose dans le style figuré. Belin de Ballu a rectifié cette erreur pour tomber dans une autre. Théocrite fait dire à une de ses bergères: «Comme le _rhombos_ tourne rapidement au gré de mes désirs, ordonne, Vénus, que mon amant revienne à ma porte avec la même vitesse.» Le traducteur latin de l'inappréciable édition de Libert approche beaucoup de la vérité:

_Utque volvitur hic aeneus orbis, ope Veneris,_ _Sic ille voluatur ante nostras fores._

Un globe d'airain n'a rien de commun avec un miroir. Il est fait aussi mention du rhombus dans la seconde élégie du livre second de Properce, et dans la trentième épigramme du neuvième livre de Martial, sauf erreur. Il est presque décrit, dans la huitième élégie du livre premier des Amours, où Ovide passe en revue les secrets de la magicienne qui instruit sa fille aux mystères exécrables de son art; et je dois le secret d'une découverte, d'ailleurs bien insignifiante, à cette réminiscence:

_Scit bene [Saga] quid gramen, quid torto concita rhombo_ _Licia, quid valeat, etc._

_Concita licia, torto rhombo_, indiquent assez clairement un instrument arrondi chassé par des lanières, et qu'on ne saurait confondre avec le _turbo_ des enfants de Rome, qui n'a jamais été d'airain, et qui ne ressemble pas plus à un miroir qu'à un poisson; les poètes n'auraient d'ailleurs pas cherché pour le désigner le terme inusité de rhombus, puisque _turbo_ figurait assez honorablement dans la langue poétique. Virgile a dit: _Versare turbinem_, et Horace: _Citamque retro solve turbinem_.

Je ne suis toutefois pas éloigné de croire que, dans ce dernier exemple où Horace parle des enchantements des sorcières, il fait allusion au _rhombos_ de Thessalie et de Sicile, dont le nom latinisé n'a été employé qu'après lui.

On me demandera probablement ce que c'est que le _rhombus_, si on a pris la peine de lire cette note, qui n'est pas destinée aux dames et qui est de fort peu d'intérêt pour tout le monde. Tout s'accorde à prouver que le _rhombus_ n'est autre chose que ce jouet d'enfant dont la projection et le bruit ont effectivement quelque chose d'effrayant et de magique, et qui, par une singulière analogie d'impression, a été renouvelé de nos jours sous le nom de DIABLE.

Petit lexique de Smarra

NOTE: Il s'agit davantage d'éclaircissements sur les mots utilisés que de simples définitions. Comme on a très souvent consulté plusieurs sources pour chaque mot et que les informations ont été résumées, il faudrait situer le présent lexique dans la catégorie des gloses. L'énumération qui suit n'est donc pas une étude lexicale complète pour chaque mot, mais une lecture du lexique appliquée au conte. Quelques termes techniques se rapportent au paratexte.

Affreux: (Nodier écrit: dans tous les sens du terme, est-ce une piste?) Du germanique aifr signifiant horrible, terrible devenu en provençal: affres voulant dire horreur, tourment, torture. Qualifiant l'abominable, l'atroce, l'effrayant, le monstrueux, le méchant, le hideux, le vilain, le repoussant, le détestable, le terrible...(des milliers de nuances étymologiques à exploiter!)

Aigrettes (de feu): Ornement de pierres précieuses.

Aménité: Du latin amoenitas. Rare, parole aimable, acte plaisant; par ironie, paroles blessantes (se dire des aménités.).

Aréopage: Tribunal d'Athènes, genre de cour supérieure de justice au-dessus des juges. Assemblée de personnes choisies pour leur notoriété et leur compétence.

Caducité: État d'une personne caduque, décrépite, vieille, sans vigueur.

Cérès: Déesse romaine des moissons.

Ceste: Du latin, courroie garnie de plomb dont les pugilistes de l'Antiquité s'entouraient les mains.

Corcyre: Île de la mer Ionienne colonisée par les Corinthiens (8e av. J. C.), Corfou de nos jours.

Corinthe: Ville grecque rivale d'Athènes et de Sparte.

Dais: Genre de voûte en tissus soutenue par des montants placés au-dessus d'êtres ou d'objets éminents.

Discobole: Lanceur de disque ou de palet.

Épidaure: Ville d'Argolie où se trouve, à flanc de montagne, le théâtre grec le mieux conservé.

Girandole: Gerbe tournante de feux d'artifice.

Goule: Terme oriental pour démon femelle dévorant les cadavres dans les cimetières. Grâces: Aglaé, la brillante, Thalie pour la croissance des plantes, Euphrosyne présidant à la joie intérieure.

Harpa: Du grec, faucille ou crochet.

Harpe: Du latin, instrument de musique à cordes pincées en forme de triangle.

Harpie: Monstre fabuleux à tête de femme et à corps de vautour ayant des griffes acérées.

Hâve: D'une pâleur et d'une maigreur maladives.

Labilité: Néologisme, issu de labile, du latin labia pour lèvres, mais aussi dans l'action de sujet à changement, à défaillance, glissement ou tombée (de lèvres...)

Lamie: Monstre femelle qui volait les enfants pour les dévorer.

Malléer: néologisme, battre et étendre un fragment de métal au marteau.

Nosographie: du grec, nosos pour maladie et graphein signifiant écrire. Signe, description de symptômes, portrait d'état de déséquilibre. Tout écrit faisant état d'un malaise physique, social ou sentimental. S'oppose à l'hagiographie si elle touche des aspects moraux.

Palingénésie: Chez les Stoïciens, retour éternel des mêmes événements. Renaissance des êtres ou des sociétés conçue comme source d'évolution et de perfectionnement, régénération, résurrection., retour à la vie. Réapparition de caractères ancestraux (atavisme), et par extension, hérédité des idées et des comportements (préface 2).

Pampre: Jeune rameau de l'année de la vigne. Ornement sur lequel figure un rameau de vigne sinueux avec feuilles et grappes.

Phalène: Grand papillon nocturne ou crépusculaire appelé aussi «géomètre».

Plectrum: Mot latin: baguette pour jouer de la lyre, peut être son synonyme ou représenter un genre de poésie lyrique sans emploi du JE. (Plectre, mot français pour la baguette de lyre.) Aussi en grec, plektron racine de plêssein qui signifie frapper.

Procrastination: Du latin pro, pour, en faveur de; de crastinum, lendemain, futur, et actio pour action. Néologisme voulant dire action en faveur du futur.

Rodomontade: Bravade, fanfaronnade, vantardise.

Sistre: Instrument de musique de la Grèce antique composé d'un cadre sur lequel sont enfilées des coques de fruits et des coquillages qui émettent des sons différents en s'entrechoquant. Si l'on comprend bien Smarra est un sistre!

Charles Nodier (1780-1844) à découvert

À son époque, cet auteur français fut une référence inestimable pour une quantité impressionnante d'écrivains qui sont tous devenus célèbres. En 1824, il était bibliothécaire à l'Arsenal et pendant plus de dix ans, il y anima des salons réunissant ceux qui furent reconnus comme les génies de la littérature du dix-neuvième siècle. On a tort de mettre son oeuvre en retrait et de ne noter que ce rôle d'hôte passif à l'endroit de ses invités qui allaient se faire prestigieux. La trace de son génie transparaît dans les oeuvres immortelles de ces célébrités, parce qu'elles l'avaient lu et s'en étaient inspirées. On avance que le surréalisme à la Gérard de Nerval avait pris racines suite à la lecture de Nodier. Ses amis, Victor Hugo et Alphonse de Lamartine, appréciaient son érudition et ses avis inspirés. La première esquisse de La tentation de St-Antoine, s'intitulait Smahr (en 1838, 17 ans après la première édition de Smarra!).

Bref, Nodier était plus que ce bonhomme caricaturé par les historiens de la littérature française, en bibliophile maniaque et en conteur amusant.

À l'ère de l'hypertexte et de la technolittérature, le conte Smarra mérite une lecture attentive. En le lisant, vous vivrez une actualisation à rebours de ce que l'on croit être une oeuvre littéraire. Habituellement, le verbe «actualiser» indique le passage du virtuel au réel. Or, la recréation de Charles Nodier, exactement comme on le vit en se déplaçant dans l'espace de l'Internet, opère un branchement universel par le biais d'une écriture transposant la réalité du cauchemar. Le cauchemar, événement intime connu de toutes ou de tous, projette l'individu à la rencontre de «sites» où plusieurs êtres se rejoignent dans une dimension virtuelle, et aucune fenêtre n'y indique le nombre de visiteurs qui les ont parcourus!

Pour vous avoir donné l'occasion de découvrir Charles Nodier dans Smarra, je vous demande de me transmettre vos impressions de lecture. Peut-être quelques semaines après l'avoir lu, de me raconter vos propres cauchemars....

Vous trouverez en annexe, des informations qui vous permettront de poser un regard sur ce Charles Nodier à découvrir, pour qu'il soit enfin à découvert.

L.G. SAVARD ([email protected])

Chronologie des oeuvres de Charles Nodier

NOTE: Celle-ci a été montée dans le but de situer et d'établir: des relations entre Smarra et les autres contes, avec les champs d'érudition déjà explorés dans divers écrits de Nodier. Ainsi, on peut discerner des marques d'intertextualité dans Smarra, mesurer l'évolution de la pensée de l'auteur et expliquer pourquoi les éditions de ses oeuvres sont difficiles à réunir. À ce sujet, lire les propos en fin de cette chronologie, sur sa carrière de journaliste et d'éditeur. On connaît mieux celle de bibliothécaire....

1798

«Dissertation sur l'usage des antennes dans les insectes, et sur l'organe de l'ouïe dans ces mêmes animaux.» en collaboration avec Luczot de la Thébaudais.

1801

«Bibliographie entomologique.»

«Pensées de Shakespeare.»

Théâtre: «Lequel des deux ou L'amant incognito.».

1802

«Stella ou Les proscrits.»

«La Napoléonne.» (Ode satirique)

1803

«Le dernier chapitre de mon roman.» (anonyme)

«Le peintre de Salzbourg suivi de.... Les méditations du Cloître.»

1804

«Essais d'un jeune barde.» (Nodier a 24 ans)

1806

«Les Tristes, ou Mélanges tirés des tablettes d'un suicide.»

«Une heure, ou La Vision.» (1er récit fantastique, le vrai exercice...)

1808

«Dictionnaire des onomatopées.» (Travail sur l'origine des mots)

«Apothéose et Imprécations de Pythagore.»

1810

Prospectus d'un ouvrage non publié: «Archéologie ou système universel et raisonné des langues.»

1812

«Museum entomologicum « «Questions de littérature légale.»

1815

«Histoire des sociétés secrètes de l'armée.»

1818

«Jean Sbogar« (Roman)

1819

«Thérèse Aubert.» (Roman)

«Des exilés.» (anonyme)

1820

«Adèle« (Roman épistolaire)

«Les Vampires.» (En collaboration, mélodrame joué au théâtre)

1821

«Smarra «(conte) (15 ans après le 1er conte fantastique)

«Promenade de Dieppe aux montagnes d'Écosse.»

1822

«Trilby «(conte)

«Infernalia «(Recueil de contes terrifiants)

«Essai sur la philosophie des langues ou l'Alphabet naturel.»

1823

«Adieux «(Poème paru dans le journal La Muse Française)

«Essai critique sur le gaz hydrogène et les divers modes d'éclairage artificiel.»

1824 (bibliothécaire à l'Arsenal)

1827

«Poésies«

1828

«Examen critique des dictionnaires de langue française.»

1829

«Souvenirs et portraits de la Révolution française.»

«Mélanges tirés d'une petite bibliothèque, ou Variétés littéraires et philosophiques.»

1830

«Histoire du roi de Bohème et ses sept châteaux, suivi de...Les Aveugles de Chamouny et Le chien Brisquet.»

1831

«De quelques phénomènes du sommeil, de l'amour et de son influence, comme sentiment, sur la société actuelle.» (Essai)

«M. de la Metterie ou les Superstitions.»

«Mémoire de Maxime Odin ou Souvenirs de jeunesse.»

«Livre des Cent-et-un «

1832

«Histoire d'Hélène Grillet.» (Conte)

«L'Amour et le Grimoire.» (Conte)

«Mademoiselle de Marsan.» (Roman)

«De la Palingénésie humaine et de la Résurrection.» (Essai)

«Les oeuvres complètes de Charles Nodier» (En 12 volumes) au tome IV, 1ère apparition de «La Fée aux miettes» (Conte célèbre)

1833

«Hurlubleu et Léviathan-le-long.» (Fantaisies)

«Les morts fiancés.» (Conte)

«L'homme et la fourmi.»

«Le Dessin de Piranèse ««Baptiste Montauban ou l'Idiot.» (Conte)

«La Combe de l'homme mort.» (Conte)

«Trésor des Fèves et Fleur des pois» (Conte)

«Marie-Sybille Mérian.» (Conte)

«Le dernier banquet des Girondins.» (Conte)

«Jean-François-les-bas-bleus.» (Conte)

Élection à l'Académie française

1834

«Notions de linguistique.»

1836

«Voyage pittoresque et industriel dans le Paraguay-Roux.» (Fantaisies)

«Paul ou la Ressemblance.» (Conte)

«M. Gazotte.»

1837

«Inès de Las Sierra.» (Conte)

«La légende de soeur Béatrix.» (Conte)

«Le Génie Bonhomme.» (Conte)

«Les Quatre Talismans.» (Conte)

«La Neuvaine de la Chandeleur.» (Conte)

1839

«Lydie ou la Résurrection.» (Conte)

1841

Fin de l'édition des oeuvres complètes.

1842

«Les Marionnettes.» (Essai)

L'éparpillement explicable....

Charles Nodier a beaucoup publié dans des périodiques. C'est pourquoi il éditera sur neuf ans, les tomes de son oeuvre complète. Voici la liste des revues et journaux dans lesquels Nodier a écrit:

Le Télégraphe Illyrien, Le Journal des Débats, Les Archives de la littérature et des arts,

Le Défenseur, Le Drapeau blanc, La Quotidienne, La Muse française, La Revue de Paris,

Le Bulletin du Bibliophile, Le Temps, La Revue des Deux Mondes et d'autres.

De plus....

Il a traduit des ouvrages étrangers et rédigé de nombreuses préfaces, agissant ou non comme éditeur. Les douze volumes d'Oeuvres Complètes de Charles Nodier, qu'il a lui-même assemblés, écartent plusieurs de ses textes. Par exemple, son essai autobiographique intitulé «Moi-même «écrit en 1799 ne sera publié qu'en 1922. (Il s'agit d'une fantaisie!) Ses contes (pour adultes, dans la majorité des cas.) ont fait l'objet de plusieurs éditions depuis 1841, à divers titres et selon des choix précis: Contes fantastiques, Contes de la Veillée, Contes du père Nodier et le reste.

End of Project Gutenberg's Smarra ou les démons de la nuit, by Charles Nodier