Smarra ou les démons de la nuit: Songes romantiques
Chapter 3
Et maintenant, voici les soeurs de Myrthé qui ont préparé le festin. Il y a Théis, reconnaissable entre toutes les filles de Thessalie, quoique la plupart des filles de Thessalie aient des cheveux noirs qui tombent sur des épaules plus blanches que l'albâtre; mais il n'y en a point qui aient des cheveux en ondes souples et voluptueuses, comme les cheveux noirs de Théis. C'est elle qui penche sur la coupe ardente où blanchit un vin bouillant le vase d'une précieuse argile, et qui en laisse tomber goutte à goutte en topazes liquides le miel le plus exquis qu'ont ait jamais recueilli sur les ormeaux de Sicile. L'abeille privée de son trésor vole inquiète au milieu des fleurs; elle se pend aux branches solitaires de l'arbre abandonné, en demandant son miel aux zéphyrs. Elle murmure de douleur, parce que ses petits n'auront plus d'asile dans aucun des mille palais à cinq murailles qu'elle leur a bâtis avec une cire légère et transparente, et qu'ils ne goûteront pas le miel qu'elle avait récolté pour eux sur les buissons parfumés du mont Hybla.
C'est Théis qui répand dans un vin bouillant le miel dérobé aux abeilles de Sicile; et les autres soeurs de Théis, celles qui ont des cheveux noirs, car il n'y a que Myrthé qui soit blonde, elles courent soumises, empressées, caressantes, avec un sourire obéissant, autour des apprêts du banquet. Elles sèment des fleurs de grenades ou des feuilles de rose sur le lait écumeux; ou bien elles attisent les fournaises d'ambre et d'encens qui brûlent sous la coupe ardente où blanchit un vin bouillant, les flammes qui se courbent de loin autour du rebord circulaire, qui se penchent, qui se rapprochent, qui l'effleurent, qui caressent ses lèvres d'or, et finissent par se confondre avec les flammes aux langues blanches et bleues qui volent sur le vin. Les flammes montent, descendent, s'égarent comme ce démon fantastique des solitudes qui aime à se mirer dans les fontaines. Qui pourra dire combien de fois la coupe a circulé autour de la table du festin, combien de fois épuisée, elle a vu ses bords inondés d'un nouveau nectar? Jeunes filles n'épargnez ni le vin ni l'hydromel.
Le soleil ne cesse de gonfler de nouveaux raisins, et de verser des rayons de son immortelle splendeur dans la grappe éclatante qui se balance aux riches festons de nos vignes, à travers les feuilles rembrunies du pampre arrondi en guirlandes qui court parmi les mûriers de Tempé. Encore cette libation pour chasser les démons de la nuit! Quant à moi, je ne vois plus ici que les esprits joyeux de l'ivresse qui s'échappent en pétillant de la mousse frémissante, se poursuivent dans l'air comme des moucherons de feu, ou viennent éblouir de leurs ailes radieuses mes paupières échauffées; semblables à ces insectes agiles que la nature a ornés de feux innocents, et que souvent, dans la silencieuse fraîcheur d'une courte nuit d'été, on voit jaillir en essaim du milieu d'une touffe de verdure, comme une gerbe d'étincelles sous les coups redoublés du forgeron. Ils flottent emportés par une légère brise qui passe, ou appelés par quelque doux parfum dont ils se nourrissent dans le calice des roses. Le nuage lumineux se promène, se berce inconstant, se repose ou tourne un moment sur lui-même, et tombe tout entier sur le sommet d'un jeune pin qu'il illumine comme une pyramide consacrée aux fêtes publiques, ou à la branche inférieure d'un grand chêne à laquelle il donne l'aspect d'une girandole préparée pour les veillées de la forêt. Vois comme ils jouent autour de toi, comme ils frémissent dans les fleurs, comme ils rayonnent en reflets de feu sur les vases polis; ce ne sont point des démons ennemis. Ils dansent, ils se réjouissent, ils ont l'abandon et les éclats de la folie. S'ils s'exercent quelquefois à troubler le repos des hommes, ce n'est jamais que pour satisfaire, comme un enfant étourdi, à de riants caprices.
Ils se roulent, malicieux, dans le lin confus qui court autour du fuseau d'une vieille bergère, croisent, embrouillent les fils égarés, et multiplient les noeuds contrariants sous les efforts de son adresse inutile. Quand un voyageur qui a perdu sa route cherche d'un oeil avide à travers tout l'horizon de la nuit quelque point lumineux qui promet un asile, longtemps ils le font errer de sentiers en sentiers, à la lueur d'un feu infidèle, au bruit d'une voix trompeuse, ou de l'aboiement éloigné d'un chien vigilant qui rôde comme une sentinelle autour de la ferme solitaire; ils abusent ainsi de l'espérance du pauvre voyageur, jusqu'à l'instant où, touchés de pitié pour sa fatigue, ils lui présentent tout à coup un gîte inattendu, que personne n'avait jamais remarqué dans ce désert; quelquefois même, il est étonné de trouver à son arrivée un foyer pétillant dont le seul aspect inspire la gaieté, des mets rares et délicats que le hasard a procurés à la chaumière du pêcheur ou du braconnier, et une jeune fille, belle comme les Grâces, qui le sert en craignant de lever les yeux: car il lui a paru que cet étranger était dangereux à regarder. Le lendemain, surpris qu'un si court repos lui ait rendu toutes ses forces, il se lève heureux au chant de l'alouette qui salue un ciel pur: il apprend que son erreur favorable a raccourci son chemin de vingt stades et demi, et son cheval, hennissant d'impatience, les naseaux ouverts, le poil lustré, la crinière lisse et brillante, frappe devant lui la terre d'un triple signal de départ. Le lutin bondit de la croupe à la tête du cheval du voyageur, il passe ses doigts subtils dans la vaste crinière, il la roule, la relève en onde; il regarde, il s'applaudit de ce qu'il a fait, et il part content pour aller s'égayer du dépit d'un homme endormi qui brûle de soif, et qui voit fuir, se diminuer, tarir devant ses lèvres allongées un breuvage rafraîchissant; qui sonde inutilement la coupe du regard; qui aspire inutilement la liqueur absente; puis se réveille, et trouve le vase rempli d'un vin de Syracuse qu'il n'a pas encore goûté, et que le follet a exprimé de raisins de choix, tout en s'amusant des inquiétudes de son sommeil. Ici, tu peux boire, parler ou dormir sans terreur, car les follets sont nos amis. Satisfais seulement à la curiosité impatiente de Théis et de Myrthé, à la curiosité plus intéressée de Thélaïre, qui n'a pas détourné de toi ses longs cils brillants, ses grands yeux noirs qui roulent comme des astres favorables sur un ciel baigné du plus tendre azur.
Raconte-nous, Polémon, les extravagantes douleurs que tu as crues éprouver sous l'empire des sorcières; car les tourments dont elles poursuivent notre imagination ne sont que la vaine illusion d'un rêve qui s'évanouit au premier rayon de l'aurore. Théis, Thélaïre et Myrthé sont attentives.... Elles écoutent....
Eh bien! parle... racontes-nous tes désespoirs, tes craintes et les folles erreurs de la nuit; et toi, Théis, verse du vin; et toi Thélaïre, souris à son récit pour que son âme se console; et toi, Myrthé, si tu le vois, surpris du souvenir de ses égarements, céder à une illusion nouvelle, chante et soulève les cordes de la harpe magique.... Demande-lui des sons consolateurs, des sons qui renvoient les mauvais esprits.... C'est ainsi qu'on affranchit les heures austères de la nuit de l'empire tumultueux des songes, et qu'on échappe de plaisirs en plaisirs aux sinistres enchantements qui remplissent la terre pendant l'absence du soleil.
L'Épisode
_«Hanc ego de coelo ducentem sidera vidi:_ _Fluminis hoec rapidi carmine vertit iter._ _Hoec cantu finditque solum, manesque sepulchris_ _Elicit, et tepido devorat ossa rogo._ _Quum libet, hoec tristi depellit nubila coelo;_ _Quum libet, aestivo convocat orbe nives.»_
_«Cette femme, je l'ai vu de mes yeux attirer les astres du ciel; elle détourne par ses incantations le cours d'un fleuve rapide; sa voix fait s'entrouvrir le sol, sortir les mânes du tombeau, descendre les ossements du bûcher tiède. Quand elle veut, elle dissipe les nuages qui attristent le ciel; quand elle veut, elle fait tomber la neige dans un ciel d'été.»_
(CATULLE, I, 2.)
_«Compte que cette nuit tu auras des tremblements et des convulsions; les démons, pendant tout ce temps de nuit profonde où il leur est permis d'agir, exerceront sur toi leur cruelle malice. Je t'enverrai des pincements aussi serrés que les cellules de la ruche, et chacun d'eux sera aussi brûlant que l'aiguillon de l'abeille qui la construit.»_
(SHAKESPEARE, La Tempête, acte II, sc. 2.)
Qui de vous ne connaît, ô jeunes filles! les doux caprices des femmes, dit Polémon réjouit. Vous avez aimé sans doute, et vous savez comment le coeur d'une veuve pensive qui égare ses souvenirs solitaires sur les rives ombragées du Pénée, se laisse surprendre quelquefois par le teint rembruni d'un soldat dont les yeux étincellent du feu de la guerre, et dont le sein brille de l'éclat d'une généreuse cicatrice. Il marche fier et tendre parmi les belles comme un lion apprivoisé qui cherche à oublier dans les plaisirs d'une heureuse et facile servitude le regret de ses déserts.
C'est ainsi que le soldat aime à occuper le coeur des femmes, quand il n'est plus appelé par le clairon des batailles et que les hasards du combat ne sollicitent plus son ambition impatiente. Il sourit du regard aux jeunes filles, et il semble leur dire: Aimez-moi!...
Vous savez aussi, puisque vous êtes Thessaliennes, qu'aucune femme n'a jamais égalé en beauté cette noble Méroé qui, depuis son veuvage, traîne de longue draperies blanches brodées d'argent; Méroé, la plus belle des belles de Thessalie, vous le savez. Elle est majestueuse comme les déesses, et cependant il y a dans ses yeux je ne sais quelles flammes mortelles qui enhardissent les prétentions de l'amour.--Oh! combien de fois je me suis plongé dans l'air qu'elle entraîne, dans la poussière que ses pieds font voler, dans l'ombre fortunée qui la suit!...
Combien de fois je me suis jeté au devant de sa marche pour dérober un rayon à ses regards, un souffle à sa bouche, un atome au tourbillon qui flatte, qui caresse ses mouvements; combien de fois (Thélaïre, me le pardonneras-tu?), j'épiais la volupté brûlante de sentir un des plis de sa robe frémir contre ma tunique ou de pouvoir ramasser d'une lèvre avide une des paillettes de ses broderies dans les allées des jardins de Larisse! Quand elle passait, vois-tu, tous les nuages rougissaient comme à l'approche de la tempête; mes oreilles sifflaient, mes prunelles s'obscurcissaient dans leur orbite égarée, mon coeur était près de s'anéantir sous le poids d'une intolérable joie. Elle était là! je saluais les ombres qui avaient flotté sur elle, j'aspirais l'air qui l'avait touchée; je disais à tous les arbres des rivages: Avez-vous vu Méroé? Si elle s'était couchée sur un banc de fleurs, avec quel amour jaloux je recueillais les fleurs que son corps avait froissées, les blancs pétales imbibés de carmin qui décorent le front penché de l'anémone, les flèches éblouissantes qui jaillissent du disque d'or de la marguerite, le voile d'un chaste gaze qui se roule autour d'un jeune lis avant qu'il ait souri au soleil; et si j'osais presser d'un embrassement sacrilège tout ce lit de fraîche verdure, elle m'incendiait d'un feu plus subtil que celui dont la mort a tissé les vêtements nocturne d'un fiévreux. Méroé ne pouvait pas manquer de me remarquer. J'étais partout. Un jour, à l'approche du crépuscule, je trouvai son regard; il souriait; elle m'avait devancé, son pas se ralentit. J'étais seul derrière elle, et je la vis se détourner. L'air était calme, il ne troublait pas ses cheveux, et sa main soulevée s'en rapprochait comme pour réparer leur désordre. Je la suivis, Lucius, jusqu'au palais, jusqu'au temple de la princesse de Thessalie, et la nuit descendit sur nous, nuit de délices et de terreur!... Puisse-t-elle avoir été la dernière de ma vie et avoir fini plus tôt!
Je ne sais si tu as jamais supporté avec une résignation mêlée d'impatience et de tendresse le poids du corps d'une maîtresse endormie qui s'abandonne au repos sur ton bras étendu sans s'imaginer que tu souffres; si tu as essayé de lutter contre le frisson qui saisit peu à peu ton sang, contre l'engourdissement qui enchaîne tes muscles soumis; de t'opposer à la conquête de la mort qui menace de s'étendre jusqu'à ton âme! C'est ainsi, Lucius, qu'un frémissement douloureux parcourait rapidement mes nerfs, en les ébranlant de tremblements inattendus comme le crochet aigu du plectrum qui fait dissoner toutes les cordes de la lyre, sous les doigts d'un musicien habile. Ma chair se tourmentait comme une membrane sèche approchée du feu.
Ma poitrine soulevée était près de rompre, en éclatant, les liens de fer qui l'enveloppaient, quand Méroé, tout à coup assise à mes côtés, arrêta sur mes yeux un regard profond, étendit sa main sur mon coeur pour s'assurer que le mouvement en était suspendu, l'y reposa longtemps, pesante et froide, et s'enfuit loin de moi de toute la vitesse d'une flèche que la corde de l'arbalète repousse en frémissant. Elle courait sur les marbres du palais, en répétant les airs des vieilles bergères de Syracuse qui enchantent la lune dans ses nuages de nacre et d'argent, tournait dans les profondeurs de la salle immense, et criait de temps à autre, avec les éclats d'une gaieté horrible, pour rappeler je ne sais quels amis qu'elle ne m'avait pas encore nommés.
Pendant que je regardais plein de terreur, et que je voyais descendre le long des murailles, se presser sous les portiques, se balancer sous les voûtes, une foule innombrable de vapeurs distinctes les unes des autres, mais qui n'avait de la vie que des apparences de formes, une voix faible comme le bruit de l'étang le plus calme dans une nuit silencieuse, une couleur indécise empruntée aux objets devant lesquels flottaient leurs figures transparentes... la flamme azurée et pétillante jaillit tout à coup de tous les trépieds, et Méroé formidable volait de l'un à l'autre en murmurant des paroles confuses:
«Ici de la verveine en fleur... là, trois brins de sauge cueillis à minuit dans le cimetière de ceux qui sont morts par l'épée... ici, le voile de la bien-aimée sous lequel le bien-aimé cacha sa pâleur et sa désolation après avoir égorgé l'époux endormi pour jouir de ses amours... ici encore, les larmes d'une tigresse excédée par la faim, qui ne se console pas d'avoir dévoré un de ses petits!»
Et ses traits renversés exprimaient tant de souffrance et d'horreur qu'elle me fit presque pitié.
Inquiète de voir ses conjurations suspendues par quelque obstacle imprévu, elle bondit de rage, s'éloigna, revint armée de deux longues baguettes d'ivoire, liées à leur extrémité par un lacet composé de treize crins, détachés du cou d'une superbe cavale blanche par le voleur même qui avait tué son maître, et sur la tresse flexible elle fit voler le rhombus d'ébène, aux globes vides et sonores, qui bruit et hurla dans l'air et revint en roulant avec un grondement sourd, et roula encore en grondant, et puis se ralentit et tomba. Les flammes des trépieds se dressaient comme des langues de couleuvres; et les ombres étaient contentes.»Venez, venez, criait Méroé, il faut que les démons de la nuit s'apaisent et que les morts se réjouissent. Apportez-moi de la verveine en fleur, de la sauge cueillie à minuit, et du trèfle à quatre feuilles; donnez des moissons de jolis bouquets à Saga et aux démons de la nuit.» Puis tournant un oeil étonné sur l'aspic d'or dont les replis s'arrondissaient autour de son bras nu; sur le bracelet précieux, ouvrage du plus habile artiste de Thessalie qui n'y avait épargné ni le choix des métaux, ni la perfection du travail,--l'argent y était incrusté en écailles délicates, et il n'y avait pas une dont la blancheur ne fût relevée par l'éclat d'un rubis ou par la transparence si douce au regard d'un saphir plus bleu que le ciel.--Elle le détache, elle médite, elle rêve, elle appelle le serpent en murmurant des paroles secrètes; et le serpent animé se déroule et fuit avec un sifflement de joie comme un esclave délivré. Et le rhombus roule encore; il roule toujours en grondant, il roule comme la foudre éloignée qui se plaint dans des nuages emportés par le vent, et qui s'éteint en gémissant dans un orage fini. Cependant, toutes les voûtes s'ouvrent, tous les espaces du ciel se déploient, tous les astres descendent, tous les nuages s'aplanissent et baignent le seuil comme des parvis de ténèbres. La lune, tachée de sang, ressemble au bouclier de fer sur lequel on vient de rapporter le corps d'un jeune Spartiate égorgé par l'ennemi. Elle roule et appesantit sur moi son disque livide, qu'obscurcit encore la fumée des trépieds éteints. Méroé continue à courir en frappant de ses doigts, d'où jaillissent de longs éclairs, les innombrables colonnes du palais, et chaque colonne qui se divise sous les doigts de Méroé découvre une colonnade immense qui est peuplée de fantômes, et chacun des fantômes frappe comme elle une colonne qui ouvre des colonnades nouvelles; et il n'y a pas une colonne qui ne soit témoin du sacrifice d'un enfant nouveau-né arraché aux caresses de sa mère. Pitié! pitié! m'écriai-je, pour la mère infortunée qui dispute son enfant à la mort.--Mais cette prière étouffée n'arrivait à mes lèvres qu'avec la force du souffle d'un agonisant qui dit: Adieu! Elle expirait en sons inarticulés sur ma bouche balbutiante.
Elle mourait comme le cri d'un homme qui se noie, et qui cherche en vain à confier aux eaux muettes le dernier appel du désespoir. L'eau insensible étouffe sa voix; elle le recouvre, morne et froide; elle dévore sa plainte; elle ne le portera jamais jusqu'au rivage.
Tandis que je me débattais contre la terreur dont j'étais accablé, et que j'essayais d'arracher de mon sein quelque malédiction qui réveillât dans le ciel la vengeance des dieux: Misérable! s'écria Méroé, sois puni à jamais de ton insolente curiosité!... Ah! tu oses violer les enchantements du sommeil.... Tu parles, tu cris et tu vois.... Eh bien! tu ne parleras plus que pour te plaindre, tu ne crieras plus que pour implorer en vain la sourde pitié des absents, tu ne verras plus que des scènes d'horreur qui glaceront ton âme.... Et en s'exprimant ainsi, avec une voix plus grêle et plus déchirante que celle d'une hyène égorgée qui menace encore les chasseurs, elle détachait de son doigt la turquoise chatoyante qui étincelait de flammes variées comme les couleurs de l'arc-en-ciel, ou comme la vague qui bondit à la marée montante, et réfléchit en se roulant sur elle-même les feux du soleil levant. Elle presse du doigt un ressort inconnu qui soulève la pierre merveilleuse sur sa charnière invisible, et découvre dans un écrin d'or je ne sais quel monstre sans couleur et sans forme, qui bondit, hurle, s'élance, et tombe accroupi sur le sein de la magicienne.«Te voilà, dit-elle, mon cher Smarra, le bien-aimé, l'unique favori de mes pensées amoureuses, toi que la haine du ciel a choisi dans tous ses trésors pour le désespoir des enfants de l'homme. Va, je te l'ordonne, spectre flatteur, ou décevant ou terrible, va tourmenter la victime que je t'ai livrée; fais-lui des supplices aussi variés que les épouvantements de l'enfer qui t'a conçu, aussi cruels, aussi implacables que ma colère. Va te rassasier des angoisses de son coeur palpitant, compter les battements convulsifs de son pouls qui se précipite, qui s'arrête... contempler sa douloureuse agonie et la suspendre pour la recommencer... À ce prix, fidèle esclave de l'amour, tu pourras au départ des songes redescendre sur l'oreiller embaumé de ta maîtresse, et presser dans tes bras caressants la reine des terreurs nocturnes.... «Elle dit et le monstre jaillit de sa main brûlante comme le palet arrondi du discobole, il tourne dans l'air avec la rapidité de ces feux artificiels qu'on lance sur les navires, étend des ailes bizarrement festonnées, monte, descend, grandit, se rapetisse, et, nain difforme et joyeux, dont les mains sont armées d'ongles d'un métal plus fin que l'acier, qui pénètrent la chair sans la déchirer, et boivent le sang à la manière de la pompe insidieuse des sangsues, il s'attache sur mon coeur, se développe, soulève sa tête énorme et rit. En vain mon oeil, fixe d'effroi, cherche dans l'espace qu'il peut embrasser un objet qui le rassure: les mille démons de la nuit escortent l'affreux démon de la turquoise. Des femmes rabougries au regard ivre; des serpents rouges et violets dont la bouche jette du feu; des lézards qui élèvent au-dessus d'un lac de boue et de sang un visage pareil à celui de l'homme; des têtes nouvellement détachées du tronc par la hache du soldat, mais qui me regarde avec des yeux vivants, et s'enfuient en sautillant sur des pieds de reptiles....
Depuis cette nuit funeste, ô Lucius, il n'est plus de nuits paisibles pour moi. La couche parfumée des jeunes filles qui n'est ouverte qu'aux songes voluptueux; la tente infidèle du voyageur qui se déploie tous les soirs sous de nouveaux ombrages; le sanctuaire même des temples est un asile impuissant contre les démons de la nuit.
À peine mes paupières, fatiguées de lutter contre le sommeil si redouté, se ferment d'accablement, tous les monstres sont là, comme à l'instant où je les ai vus s'échapper avec Smarra de la bague magique de Méroé. Ils courent en cercle autour de moi, m'étourdissent de leurs cris, m'effaraient de leurs plaisirs et souillent mes lèvres frémissantes de leurs caresses de harpies. Méroé les conduit et plane au-dessus d'eux en secouant sa longue chevelure, d'où s'échappent des éclairs d'un bleu livide. Hier encore... elle était bien plus grande que je ne l'ai vue autrefois... c'était les mêmes formes et les mêmes traits, mais sous leur apparence séduisante je discernais avec effroi, comme au travers d'une gaze subtile et légère, le teint plombé de la magicienne et ses membres couleur de souffre: ses yeux fixes et creux étaient tout noyés de sang, des larmes de sang sillonnaient ses joues profondes, et sa main déployée dans l'espace, laissait imprimée sur l'air même la trace d'une main de sang....
--Viens, me dit-elle en m'effleurant d'un signe du doigt qui m'aurait anéanti s'il m'avait touché, viens visiter l'empire que je donne à mon époux, car je veux que tu connaisses tous les domaines de la terreur et du désespoir...--Et en parlant ainsi elle volait devant moi, les pieds à peine détachés du sol, et s'approchant ou s'éloignant alternativement de la terre, comme la flamme qui danse au-dessus d'une torche prête à s'éteindre. Oh! que l'aspect du chemin que nous dévorions en courant était affreux à tous les sens! Que la magicienne elle-même paraissait impatiente d'en trouver la fin! Imagine-toi le caveau funèbre où elle entasse les débris de toutes les innocentes victimes de leurs sacrifices, et, parmi les plus imparfaits de ces restes mutilés, pas un lambeau qui n'ait conservé une voix, des gémissements et des pleurs!
Imagine-toi des murailles mobiles, mobiles et animées, qui se resserrent de part et d'autre au-devant de tes pas, et qui embrassent peu à peu tous tes membres de l'enceinte d'une prison étroite et glacée.... Ton sein oppressé qui se soulève, qui tressaille, qui bondit pour aspirer l'air de la vie à travers la poussière des ruines, la fumée des flambeaux, l'humidité des catacombes, le souffle empoisonné des morts... et tous les démons de la nuit qui crient, qui sifflent, hurlent ou rugissent à ton oreille épouvantée: Tu ne respireras plus!
Et pendant que je marchais, un insecte mille fois plus petit que celui qui attaque d'une dent impuissante le tissu délicat des feuilles de rose; un atome disgracié qui passe mille ans à imposer un de ses pas sur la sphère universelle des cieux dont la matière est mille fois plus dure que le diamant.... Il marchait, il marchait aussi; et la trace obstinée de ses pieds paresseux avait divisé ce globe impérissable jusqu'à son axe.