Sixtine: roman de la vie cérébrale
Chapter 8
Ce bien surprenant spectacle charmait Entragues, mais il y sentait sa faute aggravée de tout l'agrément préventif dont se dorlote la chair. Ce n'était plus l'unique secousse nécessaire au rétablissement de la circulation nerveuse, mais un plaisir complexe et trop prolongé pour être excusable.
Elle lui baisa joliment la main, les derniers remords s'envolèrent, les deux balanciers battirent isochrones.
Ils disaient des riens et lui, cherchant ces amusettes qui plaisent à ces femmes, la faisait rire: elle semblait, par moments, étonnée de sa jouissance, comme si l'air froid d'autour d'elle se fût soudain et magiquement évaporé en d'effervescents parfums.
Entragues, tout lus et ravagé, oui, lui semblait beau: blond de cheveux, avec une plus fine cendrure aux tempes, la barbe brunissante aux joues, terminée en deux longues pointes comme en de vieux portraits vénitiens; le front haut, la peau très pâle avec, dans l'animation, de la roseur, le nez sans courbures, la bouche lourde, les cils et les sourcils presque noirs surlignant des yeux dorés comme tels yeux félins, mais doux. D'une ordinaire taille et de muscles raisonnables, il portait la tête droite, semblant regarder d'invisibles féeries, le regard divergent et fixe, comme l'Inconscience.
Valentine surtout guettait les lèvres, il s'en aperçut et les donna non sans mordre les piments mûrs qui offraient leurs sincères rougeurs. Elle n'était ni teinte, ni peinte et des pieds à la tête d'une vérifiable véracité: elle le prouva en commençant à se dénuder. D'ailleurs, elle si froide en ses communes rencontres, n'y tenait plus et sa connaissance de l'homme lui suggérait que la vue de sa belle peau de brune, ferme et chagrinée, inciterait le toucher et le toucher, le reste. C'était à supposer, car si d'aucuns aiment à conquérir le terrain pied à pied sur les cordons et les agrafes, celui-ci (c'était faux) paraissait doué du calme qui attend l'occasion et ne se soucie point des commencements. Quant aux délicatesses, elle en avait perdu l'usage et cette phase d'amour ne lui fit pas retrouver les trésors perdus.
Nue, elle se dressa, se faisant voir avec orgueil: sa dignité était là, dans la solidité des lignes, la fermeté des seins marbrins, la bonne tenue des hanches et des autres courbes.
Entragues la considérait avec plaisir, mais sans guère de trouble, car le nu, surtout, en une chambre de fille, n'est pas spécialement sensuel; c'est un si naturel état, si simple, si exempt de provocation, si peu suggestif par son absence de mystère, qu'un bas de jambe entrevu dans la rue, un corsage adroitement habillé, un frôlis de jupes, une main dégantée, un sourire derrière un éventail, telle mine, tel geste, tel regard, même en toute chasteté d'intention, sont bien plus excitants. Remarque assez banale, mais Entragues, excusable de s'y arrêter comme à une impression directement ressentie, cherchait encore à en démêler la cause.
Devant cette fort agréable femme qui se pétrissait elle-même, en attendant, il éprouvait ceci: un grand découragement: «Cette beauté qui me plaît, que je désire et qui est à moi, je ne l'aurai pas. Je la prendrai dans mes bras, je la serrerai contre ma chair, je pénétrerai en elle autant que la nature l'a permis, et je ne l'aurai pas. Quand je la baiserais d'autant de baisers que le mensonge a de langues, quand je la mordrais, quand je la déchirerais, quand je la mangerais, quand je boirais tout son sang en un sacrifice humain, je ne l'aurais pas encore. Et toutes les sortes de possessions dont je puis rêver sont vaines; quand je pourrais comme un flot, en une complète circonvolution, l'imprégner de ma vie par tous les points de son corps à la fois, je ne l'aurais pas encore. L'endosmose d'amour est irréelle et la tromperie du désir, seule, me fait croire à son possible accomplissement. Je sais que c'est un mensonge, je sais la déception qui m'attend: je serai puni par un effroyable désappointement d'avoir cherché l'oubli de moi-même en dehors de moi-même, d'avoir trahi l'idéalité, et pourtant il le fallait puisque les sens sont impératifs et que je n'ai pas, mérité le surnaturel don de la grâce.»
Les contacts opérèrent ainsi qu'il est écrit dans la chair de l'homme, mais Entragues eut une désillusion plus prompte qu'il n'aurait souhaité.
L'adorable séductrice ployait sous les baisers; le songe charnel soufflait aux amants l'inconscience du bien et du mal, ils allaient, anxieux et la tête perdue, prêts à mettre le pied sur la barque qui vogue vers l'île des Délices, cherchant comment devait s'orienter la voile et s'incliner le gouvernail: Entragues, soudain, se dressa, pâle: spectrale entre les rideaux de la fenêtre, terrible en sa robe rouge Sixtine venait de surgir.
«Ah! songeait-il vaguement, épouvanté, mais rendu à lui-même, ceci est de la réalité. Les illusions sont fauchées, le foin est rentré, le pré est nu. Cela devait arriver: les images que l'on évoque volontairement et de propos délibéré finissent par acquérir de mauvaises habitudes et par s'évoquer toutes seules: celle-ci prend mal son temps; elle doit assister à un spectacle désagréable. Tant pis pour elle, je ne l'ai pas conviée.»
Valentine inquiète, s'informait: «Un soudain malaise? Quel dommage!»
Il fallut fermer les rideaux du lit, éteindre la lumière. Sixtine leur fit la grâce de ne point bouger et de répudier le stratagème de la phosphorescence.
Les bougies, au bout d'un temps rallumées, n'éclairèrent plus pour Entragues qu'une chambre vide; Sixtine était partie. Mais partis aussi les désirs et tout l'agrément inavoué d'une jolie nuit de débauche.
Il n'osa pas s'en aller, craignant une solitude peuplée contre son gré; fatiguer la bête, c'est fatiguer l'intelligence: il s'exténua, comme on se laudanise.
XVI.--LES IDÉALES ABEILLES
«Afin de réduire le Ternaire, par le moyen du Quaternaire, à la simplicité de l'unité.»
Le R. P. Esprit SABATRIER. _L'Ombre idéale de la sagesse universelle_.
«Eh! oui, songeait Hubert, en replaçant le livre dans le coin restreint des philosophes, c'est une assez bonne lecture en un moment, non de spleen, mais d'ennui motivé, que des pages de psychologie positive et désenchantante, comme du Ribot. Ce précis dialecticien me prouve clair que ma personnalité est un accord fragile, qu'une seule fausse note dans tout le clavier peut détruire. Cela me serait bien égal: une folie mesurée à idée fixe doit aider beaucoup à supporter la vie. Ainsi, les collectionneurs sont enviables, ceux qui recueillent les vieux boutons de cuivre et les classent par genres, ou les anciennes serrures à secret, ou tout ce que l'on a écrit contre les femmes, ou les figurines en biscuit de Sèvres, ou les feuilletons de M. Lemaitre, ou les souliers de bal historiques. Il ne faut pas être difficile sur le choix d'une manie: qu'elle soit inépuisable, elle est bonne. Quant aux folies mieux caractérisées, on en peut noter d'excellentes et, en général, aucune de celles que l'on dénomme folies douces ne doit être méprisée: le peuple le savait bien, jadis, qui respectait, chez les fous, l'état où n'atteignait jamais un homme sensé: le bonheur.»
Il continua ainsi longtemps, renversé dans son fauteuil, fumant des cigarettes, las de sa nuit et amolli encore par un bain prolongé. Au fond, il était très honteux, comme à la suite de toute pareille forfaiture et nullement rassuré sur les conséquences métaphysiques de ce péché. Nul raisonnement, quelque brutale que soit l'incroyance, ne peut effacer une telle impression. L'être doué d'intelligence et de volonté au degré humain, s'ordonne toujours une règle de vie, règle mentale, souvent inconsciente, mais dont la transgression révèle l'existence sur le champ et avec certitude. En dehors d'une religion stricte et observée en ses commandements, des lois de société, des règlements spéciaux à tel groupe, il n'y a pas de commune conscience morale: la moralité est un talent personnel. Ainsi, Entragues se sentait souillé par une ablution de plaisir où d'autres auraient trouvé encore, après l'allégresse charnelle, des joies de ruminant.
D'ailleurs, il n'était pas impie: ayant vu le remords se dresser devant lui, l'heure de la bravade passée, il tremblait au souvenir du fantôme plein de reproches. Cette nuit coupait en deux une phase de sa vie, il se voyait pareil à tous ceux que la matérialité détient sous ses ongles: frère du premier venu et rejeté parmi les unités vulgaires il cessait d'être lui-même. Ah! il avait jugé! On pouvait le juger maintenant.
Dans cet état d'esprit, rien ne devait l'intéresser, puisque s'évanouissait le principe de tout intérêt. Il s'engourdit vers des rêves opiacés, et jouaient sous son crâne, comme la sonaille d'un hochet, tous les textes sur la vanité des choses qu'en ses lectures il avait çà et là collectés.
L'amour, étranglé de ses mains, lui barrait le chemin: il fallait, pour aller plus loin, enjamber l'agonisé: non, il resterait en deçà et c'était fini, à moins d'une miraculeuse et bien douteuse résurrection.
La gloire! on a fondu la cloche pour en faire des grelots. Et puis, l'airain des cloches, sait-on jamais quel est le titre du métal? On meurt, les sons fêlés font rire les sonneurs.
Il se récita les vers orgueilleux et découragés pourtant du vieux Dante:
«La mondaine rumeur n'est rien qu'un souffle De vent qui vient d'ici, qui vient de là, Et, changeant d'aire, change aussi de nom.»
Ayant mis ces trois vers en syllabes françaises, Hubert remarqua combien Dante était difficile à vêtir d'un convenable vêtement étranger. Il pardonna aux hommes de bonne volonté, qui l'avaient tenté, leurs scandaleuses traductions: on ne pouvait peut-être faire mieux qu'en adoptant une exacte barbarie aussi défigurante que les métaphores: la précision de l'original devient de la sécheresse; sa clarté, de la pénombre, car il faut employer certains mots courts dont le sens vrai s'est perdu et d'autres qui ne se lisent plus que dans les glossaires. Finalement, il se posa cet aphorisme: on ne peut pas traduire en une langue vieille et raffinée une oeuvre appartenant à la jeunesse d'une langue consanguine.
Ces notations techniques, la lecture de quelques vers, quelques allées et venues de sa table à sa bibliothèque l'avaient un peu réveillé. Bien qu'il sentît que la dépression devait durer tout le jour et sans doute encore des lendemains, il reprit courage, se crut apte à quelque menue ferronnerie. Pas plus que tant d'autres qui simulaient le don poétique, Hubert n'était poète. Ses impressions se traduisaient en notules de prose analytique, non pas en de fixes et précis rythmes; mais il avait appris le métier, connaissait de la métrique les plus modernes secrets, et en des heures heureuses pouvait, sans illusion, forger une pièce intéressante et dans les règles.
Ce matin, il réussit à donner les définitifs détails d'un dyptique dont l'apparence ne l'avait encore jamais satisfait. C'était heurté, c'était pesant, c'était travaillé au marteau d'une main plus forte qu'adroite, mais il lui sembla que le métal était bon et sans fêlures.
MORITURA
Dans la serre torride, une plante exotique Penchante, résignée: éclos hors de saison Deux boutons fléchissaient, l'air grave et mystique; La sève n'était plus pour elle qu'un poison.
Et je sentais pourtant de la fleur accablée S'évaporer l'effluve âcre d'un parfum lourd, Mes artères battaient, ma poitrine troublée Haletait, mon regard se voilait, j'étais sourd.
Dans la chambre, autre fleur, une femme très pâle, Les mains lasses, la tête appuyée aux coussins: Elle s'abandonnait: un insensible râle Soulevait tristement la langueur de ses seins.
Mais ses cheveux tombant en innombrables boucles Ondulaient sinueux comme un large flot noir Et ses grands yeux brillaient du feu des escarboucles Comme un double fanal dans la brume du soir.
Les cheveux m'envoyaient des odeurs énervantes, Pareilles à l'éther qu'aspiré un patient, Je perdais peu à peu de mes forces vivantes Et les yeux transperçaient mon coeur inconscient.
L'après-midi vaincue, une très calme nuit conquise, il se trouva très étonné d'une prompte renaissance, capable de travail. Trois jours après, il avait achevé «Plumes de Paon» et «Le 28 Décembre»: ces pages, il les relisait, non sans souffrir en sa plus intime pudeur, car bien que la conception de cette dernière étude fût bien antérieure à la mauvaise nuit, il n'avait pu, tellement les situations se présentaient identiques, remplir son idée ancienne qu'en puisant dans sa récente aventure.
Il lui était si souvent arrivé d'intervenir par le rêve dans la série active et d'en briser le déterminisme, qu'un tel résultat, certes, ne lui donnait plus d'enfantins étonnements, mais cette fois il y avait une subordination vraiment merveilleuse du fait à l'idée. Le thème était celui-ci: Infidèle à une Morte aimée, A désire une autre femme qui cède et va se donner à lui; mais, au moment de l'accomplissement, la Morte aimée lui apparaît, en telles conditions à élucider, et l'ancien amour est vainqueur du nouveau. Ce schéma, avec quelques modifications linéaires aurait pu caractériser symboliquement les événements inattendus de sa nuit chez Valentine. Le pressentiment, la coïncidence, n'expliquaient pas une telle rencontre et d'ailleurs, une telle rencontre était la centième qu'il observait. Donc, la conception d'un fait possible avait motivé l'éclosion, dans sa vie, de ce fait, corrigé par l'intervention d'une volonté extérieure, adapté aux conditions vitales de temps et d'espace, mais reconnaissable en ses éléments constitutifs et primordiaux. Il y avait de quoi réfléchir: c'était tout un coin de la psychique ignoré encore, tout un ordre de phénomènes aussi curieux que par exemple la suggestion si gâchée par les hypnotiseurs officiels, dénués d'esprit philosophique. Cela pouvait même se classer au chapitre des suggestions; mais, si en des faits de ce genre, on connaissait le suggéreur, le suggéré se dérobait. Ce n'était plus une volonté régentée obscurément ou même inconsciemment par une autre volonté; il y avait bien, au point de départ, une volonté cherchant à déterminer l'accomplissement tout idéal et tout subjectif d'un fait, mais comment cette volonté agissait-elle sur l'ordre immuable des choses? Puisque le suggéreur se retrouvait, à l'état de suggéré, dans le second terme, n'était-ce qu'un fait d'auto-suggestion? Il fallait encore expliquer comment le suggéré entraînait, dans son orbe, des volontés et des faits extérieurs à lui-même et comment, en subissant un ordre dicté par son activité mentale il le faisait subir atout son entourage de choses et d'êtres. L'idéalisme lui dévoila ces obscures arcanes. Assurément celui qui pense domine celui qui ne pense pas et celui qui veut, même insciemment, la réalisation, même idéale, d'un groupe de faits, domine toutes les volontés qui, non prévenues, ne sont pas mises en défense, ne se trouvant pas prêtes à opposer volonté à volonté. Le monde matériel et inconscient ne vit et ne se meut que dans l'intelligence qui le perçoit et le recrée à nouveau selon des formes personnelles; il en est de même du monde pensant qu'une intelligence supérieure englobe, façonne à son gré. Le conflit n'est jamais qu'entre les supériorités, et le reste, troupeau suit ses maîtres, qu'il le veuille ou non: ah! la révolte est bien inutile.
Entragues se voyait donc arrivé à ce point d'intellectualité où l'on commence à se faire obéir: l'ordre, en apparence incoercible, fléchissait sous son rêve. Il s'agissait maintenant de maîtriser le rêve et de vouloir. Ceci était très différent: n'ayant jamais cultivé cette faculté, il ne la possédait qu'au degré rudimentaire. La méthode était claire, il aurait su s'en servir, il ne le pouvait pas, et le monde, sans aucun doute, lui échapperait. Son regret fut médiocre: ses désirs ne dépassaient pas la virtualité. Le monde idéal, tel qu'il le détenait, suffisait à son activité toute mentale et trop interme pour la lutte.
Il avait choisi la meilleure part: serait-il assez fou pour consentir à un troc désastreux? Dans la sphère où il évoluait, tout lui appartenait: sous l'oeil de la logique, il était le maître absolu d'une réalité transcendante dont la domination pleine de joies ne lui laissait pas le loisir d'une vulgaire vie et de préoccupations humaines. Vouloir? Vouloir quoi? Ah! qu'il est bien plus intéressant de se regarder penser: quel spectacle vaut celui du cerveau humain, merveilleuse ruche où d'idéales abeilles, en leur nid de cellules, distillent la pensée: activité fugitive, mais qui du moins donne l'illusion de la durée ah! l'illusion seulement, car rien n'existe que l'éternel.
A ce point de sa rêverie Entragues fut mordu par un serpent: en l'image de Sixtine, le monde extérieur dédaigné et presque nié s'évoqua. Il fallut l'avouer: il avait des intérêts dans cette partie de l'univers sensible.
Alors reprirent les mêmes lamentations: la crainte, l'espoir, le doute: l'amour, composé de ces trois termes, surgissait toujours, ramenant le ternaire à l'unité et c'était un cercle, impérieux comme un cercle: le serpent mordait sa queue. Il vécut toute une journée dans cette prison, puis vers le soir une assez vive sensation d'indignité le frappa au coeur et cette obsession qui avait empoisonné la flèche envenimait la blessure: je vais chez Sixtine, je veux la voir, mais si elle cède à mon instance, l'idée qu'elle m'a surpris avec une autre femme me fera croire que la jalousie seule l'incline à des désirs non partagés et je serai paralysé. Je ferais mieux de rentrer en mon logis. Mais l'image fut la plus forte: il obéit à l'impulsion.
«Eh! se disait-il, toujours capable d'un strict raisonnement, j'ai peur d'avoir regardé de trop près le travail des idéales abeilles, je sais bien, que je pense, mais je ne sais plus ce que je pense.»
XVII.--L'ADORANT
II.--PLUMES DE PAON
«Aria serena, quand'apar l'albore E bianca neve scender senza vento... Ciò passa la beltate... De la mia donna... ...Non po' 'maginare Ch'om d'esto monde l'ardisca amirare... Ed i' s'i' la sguardasse, ne morira.» GUIDO CAVALCANTI.
Il pleuvait des plumes de paon, Pan, pan, pan, La porte multicolore s'embrasa de flammes.
Le ciel de lit trembla vers un oraystis, Il pleuvait des plumes de paon, De paon blanc.
Délicieusement la tour roulait comme une balancelle, roulis du soir sous la brise de mer. Et vraiment, il pleuvait des plumes de paon: Guido s'en étonnait et soufflait dessus. Il en attrapa une, au vol: elle était blanche, avec un oeil orange aux lumineuses intermittences. Ah! Voilà qu'elles se mettaient toutes à le regarder: elles s'arrêtaient devant lui, souriaient, tombaient, mouraient. Vers la terre, le vent les faisait tournoyer un peu, de la poussière flottait, puis rien: les passants ne levaient seulement pas la tête.
La tour pencha à toucher le sol: Guido sauta dans la rue. Il ne s'était pas trompé: les plumes de paon s'évanouissaient: d'en bas, on ne les voyait plus. C'était dommage, car elles étaient jolies, mais tout à sa liberté, il marchait, le front haut, plein de joie, en guettant les femmes. Il passa sous la madone, sans émotion, jeta un coup d'oeil au portail de l'église, le trouva laid, pareil à une porte charretière et de la Novella ne vit qu'une madone bien harnachée, dénuée d'attrait: cependant il la salua.
Le port s'animait de robes orientales: un nègre vêtu de blanc faisait monter dans une voiture à rideaux des femmes encagoulées comme les Carmélites de Saint-Augustin quand elles vont quêter leur pâture. Il y en avait une bleue, une rouge, une verte, une violette et une jaune. Les quatre premières montrèrent en voiture, riant comme des enfants, disant très vite des mots inconnus. Guido, qui s'était avancé, vit que chacune portait, épinglée à sa cagoule, derrière la tête, une étiquette; il déchiffra celle de la femme violette qui gesticulait un peu moins que les autres: _All' eccellentissimo e nobilissimo signor Ricardo Caraccioli_. Alors, elles avaient une destination certaine: on n'allait pas les lâcher dans la campagne parmi les herbes, les bleuets, les pavots et les safrans? Mais que ferait-il de cette fleurette, le seigneur Caraccioli? Guido le connaissait: c'était un gentilhomme d'exemplaires vertus, fils d'un cardinal et neveu du défunt pape. Que ferait-il de cette fillette? Un dialogue le renseigna:
--Elles sont toutes pour le même excellentissime seigneur? demandait un subalterne officier qui tenait à la main un assez gros registre.
--Toutes pour le même, répondit le nègre, ou du moins toutes au même nom. Cela vous surprend, seigneur? Mais il les partagera avec ses amis. Il n'en garde jamais qu'une crainte qu'on ne lui cherche noise.
--D'où viennent-elles?
--Le diable le sait. Nous les avons capturées du côté d'Alger. Une belle galère, toute dorée, avec des fleurs, des plumes, des parfums. Le capitaine l'a remorquée jusqu'à Palerme, où il a pu s'en défaire à un bon prix: c'est son bénéfice. Il y avait dessus les femmes, donc, que voilà, trois vieilles et douze hommes, pacha, équipage, gardiens. Ça n'a pas fait long feu: en un tour de main, les hommes sanglés, saignés, à la mer! Quel tas de bandits, hein? Douze de moins et les vieilles par-dessus le marché.
--Cinq femmes turques, reprit l'autre. C'est cinquante ducats pour le roi et un flacon de vin pour moi...
--Bon, buvons-le.
--...Par femmes, continua le _doganiere_, et en espèces.
Le nègre paya. Ils burent tout de même, à une cantine proche, sans quitter de l'oeil la marchandise.
Guido comprit que c'étaient des esclaves destinées au harem de l'illustrissime Caraccioli. A Venise, où il avait vécu, c'était l'usage, depuis que les Turcs pirataient, de leur rendre la pareille. Si cela devenait de mode, à Naples, tant mieux; il rassemblerait, en une petite maison, quelques orientales pour ses plaisirs. Quant à croire que l'excellentissime hypocrite faisait la traite des beaux yeux pour ceux de ses amis, Guido n'eut pas la naïveté, ni la méchanceté. Eh! mais, cela devait aller loin: armer en course un navire, le dépêcher à de longues croisières sur les côtes barbaresques, nourrir d'assoiffantes salaisons les bandits enrôlés et de blanc-manger les captives beautés... Ah! et voilà qu'il se souvenait: tous ses biens avaient été confisqués par la couronne! Pas même un ducat dans ses chausses, ni une épée, ni un pistolet pour s'en procurer sur les grands chemins, et nu-tête comme un lazarone!
Il fallait pourvoir à cette pénurie.
L'office des douanes royales était ouvert et déserté de son surveillant qui buvait la rançon fiscale des Algériennes: il entra. Les insignes employés de Sa Majesté dormaient la plume à la main, comme il sied. Pousser une autre porte, même aperçu; une troisième, c'était le trésor. Dans une très belle collection d'habits, de chausses, de manteaux, d'épées, de pistolets, de chapeaux français, il s'organisa un équipement assez galant, y joignit une notable superficie de dentelles d'Alençon, petit filet à femmes, avec quelque cordage pour la muette strangulation du gentilhomme caissier. Un peu plus loin, l'affaire de trois portes entre lesquelles se démenaient de beaux rêves, il le trouva. Son sommeil fut à peine troublé: un petit battement de mains, pas plus. Sans être très riche, le coffre royal était encore intéressant: il le fit passer dans ses poches, dénoua la corde, la remit à sa place, en passant et sortit.
Sur le seuil, le _doganiere_ saluait:
--Votre Excellence daigne-t-elle être satisfaite.
--Oui, oui, répondit Guido. Ces messieurs sont polis. Tenez, ajouta-t-il, en tirant un ducat, allez boire ceci.