Sixtine: roman de la vie cérébrale

Chapter 2

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_Bourth ou environs_.--Le monsieur parle. Cela devait arriver. Il parle de lui, plein du besoin de se faire connaître, d'introduire le passant dans son petit univers. Il voyage pour une librairie ecclésiastique. De cure en cure, bien reçu par les curés qui le font dîner: bonne clientèle, bons payeurs. Son centre est Verneuil: de là, il rayonne, apôtre. D'ordinaire, un cheval et une voiture, loués pour la saison, l'acheminent d'église en église; ayant affaire à Laigle, il a pris le train pour se distraire; pour se distraire, est monté en premières avec un billet de secondes. (Il n'y a pas de contrôle à ces heures-ci.) «Verneuil, une agréable ville: chose rare, en province (entre nous, n'est-ce pas?), ce gros bourg possède une maison très bien tenue, très renouvelée.» Il est libre-penseur, mais tolérant, enveloppe dans la même pitié sympathique les enfants, les femmes, les prêtres, les dévots, plus bêtes que méchants, assure-t-il. Pour lui, s'il y a un Dieu, il ira au ciel tout droit, n'ayant jamais fait de mal à une mouche. L'instruction intégrale, peu à peu, nous guérira de la religion; là-dessus il est sans crainte et, la conscience bien tranquille, place au mieux ses _Corneille de la Pierre_. Point marié, mais désirant le mariage, afin de procréer de braves petits républicains, vigoureux défenseurs de la Patrie: l'Alsace et la Lorraine, Gambetta, etc.

_Laigle_.--Il m'offre _quelque chose_. Poliment, je me récuse, il s'éloigne. De par le monde, cela touche au milliard le nombre des cervelles ainsi organisées: pauvres inconscientes abeilles, pour qui travaillez-vous? L'espèce? Mais l'intelligence de quelques-uns balance-t-elle l'universelle sottise?

_Rai-Aube_.--Village que je ne verrai jamais, village au nom si joli, aurore et rayon, composition pimpante de lumineux vocables, alliance de syllabes mariées par un matinal sourire, herbes arrosées par la fraîcheur de l'aiguille, transparence des sources, murmurante fluidité des eaux courantes sous les joncs fleuris, Rai-Aube, tout cela, et l'oublié, et l'indicible, palpite dans les lettres blanches de ton nom, attirant et fuyant rébus collé au pignon de la gare! Ressouvenance plutôt que vision: en ma jeunesse, je vécus dans ces délices printanières et je m'en imprégnai. Je ne suis pas des villes et le terrain bâti ne m'incite pas à des joies excessives. Tout demeure jeune, qui fut créé par de jeunes yeux, et la campagne a encore souvent, pour moi, le sexe de son orthographe, même sous un surplis de neige. De mes années premières il ne me reste que cela: tout est mort, de la réelle mort ou de la mort du souvenir. L'attendrissement de figures vagues penchées sur ma précoce orphanité, tel est le plus lointain; du collège l'horreur m'en est encore dure à renouveler, dantesque et inutile horreur infligée à ma pitoyable enfance. Mais déjà, un peu à ma volonté, le monde s'absentait de moi et par une lente ou soudaine récréation, je me refaisais une vie plus harmonieuse à mon sens intime; mais déjà, en d'orgueilleux moments, je méprisais tout ce qui m'était extérieur, tout ce qui n'avait pas été rebroyé et repétri par la machine sans cesse en mouvement dans ma tête. Hormis l'inconnaissable principe, j'ai tout remis à neuf, et je suis vraiment moi; du moins, car le scepticisme ronge jusqu'à la personnalité, telle est l'illusion où je me suis sidéré. Avec un tel parti pris, avec ce système kantien, qui se peut dénommer égoïsme transcendant, ma vie a marché d'un pas relativement léger. De toutes les douleurs que ma volonté n'a pu secouer, la plus lourde est ma solitude même. Je ne sais, ne m'étant jamais livré à ses tromperies, si l'espérance n'est autre chose qu'un sanglant éperon, éperonnant l'homme vers un néant futur, je ne sais si la blessure avivée sans relâche et la vue du sang répandu ne sont pas de puissants excitants nécessaires au fonctionnement du mécanisme humain, je ne les ai jamais ressentis. Je ne crois qu'à l'écurie finale, mais sans y aspirer; la vie ne me déplaît pas encore assez: sans cela, n'ayant point de principes philosophiques à faire converger vers une pratique possible, je serais conséquent avec mon dégoût et lui donnerais sa sanction. Comme Crantor, je mourrai «sans m'étonner»; si mes organes sont encore satisfaisants quand la mort viendra, peut-être avec regret. Quant à la survie, je n'ai point, touchant ce point, de données aussi tranquillisantes que le placier de Dreux: pour le moment, vraiment suprême, de la décomposition corporelle, le délicieux Inconscient nous réserve peut-être quelques-uns de ses bons tours? Cette crainte relative me vient sans doute de ma jeunesse chrétienne, et ni l'une ni l'autre je ne les répudie: le catholicisme est une aristocratie. Comment cette positive religion peut-elle s'allier en moi avec l'idéalisme subjectif, je ne sais: c'est un amalgame obscur, comme toutes les hérésies. La théologie me procura toujours les plus agréables lectures: on peut d'Augustin aller à Claudien Mamert: les joies n'y sont pas moindres pour la curiosité. Comme j'aurais aimé être évêque et en une moins moderne Rome, cardinal! Si je m'appesantissais sur ce bien stérile désir, une sensation me prendrait à la gorge, de vie manquée, sensation vulgaire que mon orgueil repousse avec mépris. Et puis, ne les ai-je pas, à mon gré, goûtés, les mystiques bonheurs et les célestes angoisses de l'épiscopat? N'ai-je point revêtu la robe violette relevée sur les bas pourpres ou traînante sur les marches de l'autel? N'ai-je point gravi, mitre en tête, les degrés de la chaise présidiale? De quoi donc me servirait la réalité, quand j'ai le rêve et la faculté de me protéiser, de posséder successivement toutes les formes de la vie, tous les états d'âme où l'homme se diversifie?

_Surdon_.--Des plumes frisées surgissent à la vitre, plongent. A me voir seul la voyageuse hésite, mais le sifflet a stridé, un employé la pousse. Elle me fait vis-à-vis, tombée là, un peu essoufflée, inquiète, mais non rougissante. L'hésitation venait de la crainte de paraître avoir exprès choisi le compartiment d'un homme seul. Par des phrases très polies, je la rassure, mais à moitié seulement, et bien certain que tel bon proverbe l'amusera et la piquera je termine par: «L'occasion fait le larron.» En province les proverbes, cette archéologie grammaticale, sont encore monnaie courante de conversation: cela permet de ne rien dire du tout en ayant l'air de dire beaucoup. Elle me sait gré de mon adage et se plaint de l'habituelle grossièreté des hommes. Je lui réponds: «C'est que les femmes ont toujours envie de ce qu'on ne leur offre pas et méprisent ce qu'on leur offre. Un homme délicat, par d'indéfinissables gestes, laisse deviner sa fantaisie, ne fait un mouvement décisif qu'au moment précis où il la sent partagée.» Elle sourit: «Comment sent-on cela?» Je reprends: «Les acquiescements sont divers, mais il y a un spécial battement de paupières, très lent, auquel la méprise est difficile.» Elle me regarde avec étonnement. C'est une très honnête femme, amusée à cette scabreuse controverse, mais sans expérience. Sa jeunesse et la roseur de son teint disent un mariage récent, peu de maternité: curieuse candide, ayant devant elle, pour apprendre le secret, une éternité de dix années. D'ailleurs jolie et pleine de distinction, ce moderne nom de la grâce; entre brune et blonde; des yeux clairs assez grands, le bas du visage sans brutalité. De Surdon à Argentan, le trajet est de seize minutes; nos quelques demandes et nos quelques répliques les avaient épuisées. Le frein mord, nous nous traînons. Avant que j'aie pu prévoir le geste, elle ouvre la portière, jusqu'à l'arrêt la retient, et me voilà bien surpris de recevoir, en même temps, un salut équivoque et un regard d'une surprenante intensité.

Est-ce l'invitation de courir après elle? Je le crois et je cours, mais je ne l'ai pas retrouvée. J'avais, rapidement, rassemblé mon léger bagage manuel, valise, couverture, pardessus, etc., je ne suis donc pas contraint de retourner vers mon wagon et je sors de la gare, en quête de la voiture aux armes de la comtesse Aubry. Elle m'attend et Dieu merci je suis le seul attendu, ce jour: je ferai la route tête à tête avec mon désappointement; une heure, me dit le cocher, j'ai une heure pour me morigéner de tant d'émotion inutile. Nous partons: voici l'Orne, les deux ponts voisins et le long du fleuve encaissé de murailles, une amusante maison à balustrades et à balcons sur l'eau; un marchand de parapluies à l'enseigne d'un très beau parasol rouge de chanteur ambulant; nulle voiture dans les rues paisibles et celle-ci amène aux portes des hommes, des femmes, pas d'enfants: la cage sans oiseaux, la maison sans enfants: c'était une prophétie. L'école, le lycée, la caserne, le bureau, l'atelier: la Révolution française a perfectionné l'esclavage, il est unanime. Une église à demi gothique, quelques vieux pignons et des façades moins égalitaires me distraient; mais, malgré la montée, nous passons vite; puis le maigre faubourg, la route plate, l'étendue d'herbe unie et grise, des carrières et des roues, quelques peupliers.

IV.--INDICATIONS

«In carne enim ambulantes non secundum carnem militamus.»

SAINT-PAUL, _Cor_. II, 10, 3.

Entragues n'écrivait que le matin, prolongeait souvent ses matinées jusque dans les après-midi. Quand il ne se sentait pas assez de lucidité pour la logique de la prose, il s'amusait: la poésie, simple musique qui n'admet ni la passion ni l'analyse, se destine seulement à suggérer de vagues sentiments et de confuses sensations; une demi-conscience lui suffit. A l'imitation de l'admirable poète saint Notker, il composait d'obscures séquences pleines d'allitérations et d'assonnances intérieures. Aujourd'hui, Walt Whitman, avec son intuitif génie, restaurait sans le savoir, cette forme perdue de la poésie: Entragues, à certaines heures, s'y délectait. Cette littérature des environs du dixième siècle, ordinairement jugée la puérile distraction de moines barbares, lui semblait au contraire pleine d'une ingénue verdeur et d'un ingénieux raffinement. Notker le charmait encore par l'audace sanguine de ses métaphores, le charmait et le terrifiait en le jetant à genoux devant ce Dieu pour lequel la prière est un holocauste sanglant, et qui exige, comme un égorgement d'agneaux, «des louanges immolées».

Il se plaisait aussi à une courte et délicate séquence de Godeschalk, où sainte Marie-Madeleine «enveloppe de baisers» les pieds de Jésus «que de ses larmes elle a lavés». Un moine du onzième siècle avait écrit un ouvrage intitulé: _Le Rien dans les Ténèbres_; Entragues ne put jamais en trouver d'autre trace que la mention du titre: c'était un des livres inconnus qu'il aurait voulu lire.

Mis à part deux ou trois contempleurs de la vie actuelle, un strict logicien de la critique, un rêveur extrême et absolu, un extraordinaire fondeur de phrases et tailleur d'images, quelques poètes modernes, il n'ouvrait plus guère que de vétustes théologies et des dictionnaires: il avait la manie des lexiques, outils qui lui paraissaient, en général, plus intéressants que les oeuvres, employait à collecter de tels instruments, souvent bien inutiles, des heures de flânerie. Ainsi se termina la première journée de son retour.

Le lendemain, après une nuit, où il avait revécu quelques-unes des minutes les plus caractéristiques passées avec Sixtine au château de Rabodanges, Hubert eut le soupçon que sa vie allait changer d'orientation, qu'une crise inévitable le menaçait. C'était une occasion propice au recueillement. Dans quelques semaines peut-être,--oh! seulement peut-être!--son _moi_ aurait-il subi de sensibles modifications: il fallait, pour plus tard s'en rendre compte, noter les traits dominants de son état d'esprit actuel, procéder à un sommaire examen de conscience. Son carnet de voyage contenant déjà quelques remarques assez précises sur ce sujet, il se borna à les compléter par les indications suivantes:

«J'ai honte de l'avouer, tant cette maladie est banale: je m'ennuie. J'ai des réveils déchirants. Je ne crois à rien et je ne m'aime pas. Mon métier est triste: c'est d'expérimenter toutes les douleurs et toutes les horreurs de l'âme humaine, afin que les hommes se reconnaissent dans mon oeuvre et disent: Bien rugi, lion! Pourtant, je suis libre: sans obligations nocturnes, ni parasite, ni mondain, ni critique dramatique, je me couche tôt, quand il me plaît. Arrivé à la trentaine sans guère de relations sociales, ayant assez de revenu pour être indépendant, j'agis en tout à ma guise, insoucieux des habitudes générales et satisfait, par exemple, de témoigner mon mépris de la civilisation au gaz en soufflant ma lampe sur les dix heures.--Je suis libre, je n'ai ni femme, ni maîtresse. Les maîtresses, je les crains pour le trouble où elles jettent la régularité de mon travail; mais des principes aux actes, une large lagune se creuse, chez les êtres sensitifs: à deux, je regrette la solitude; seul, je ressens les inquiétudes du vide. Quand le commandement de la chair m'accroupit à des adorations sexuelles, je rougis d'une telle servilité et je me honnis, au premier instant lucide; lorsque j'ai longtemps emmagasiné le poison concentré des semences vaines, des martellements me tympanisent, mon organisme s'affaisse et mon cerveau se trouble. N'ayant pas été dressé au cilice, aux pointes de fer, aux plaies adolories par la perpétuelle écorchure, au jeûne impitoyable, à la privation de sommeil, ni à aucune des manoeuvres mystiques et franciscaines, je dompte ma chair en la menant paître, mais sans plus de péché dans l'intention qu'un malade qui rompt l'abstinence pour prendre un remède. Que le plaisir suive, c'est l'obéissance aux ordres inéluctables qui régissent la matière animée; que je l'accepte, c'est faiblesse humaine.--Aimer jusqu'à vouloir mourir, j'ai eu cette épreuve à l'adolescence et la raisonnable insensibilité de la femme que j'adorais ne m'a jamais amertumé ce lointain souvenir. Je ne souris pas avec pitié de ces jours de folie bocagère. Après dix et douze ans je suis aussi sûr qu'à la première heure d'avoir été privé du plus grand bonheur mis par les Décrets à la portée de ma main et en des moments d'émotion ce regret peut encore attrister ma rêverie.--Depuis cela, rien que de passagers effleurements; à peine, de temps à autre, un essai de lien brisé au premier tiraillement.--Loin d'être le but de ma vie, la sensation en est l'accident: je réserve mes forces volontaires pour les histoires que je raconte à mes contemporains: on les a trouvées froides et ironiques, mais je n'ai pas qualité pour être enthousiaste de mon siècle ni pour le prendre trop au sérieux.--Un autre motif m'éloigne des recherches émotionnelles: sans être pessimiste, sans nier de possibles satisfactions, sans nier même le bonheur, je le méprise. Je ne cherche pas à aggraver mes misères par des méditations sur l'universelle misère, que mon égoïsme, d'ailleurs, me rend à peu près indifférente: un état plutôt ataraxique me convient. Regretter une joie non éclose, cela m'est possible, je ne voudrais ni en provoquer, ni en guetter l'éclosion.--Enfin, cela est hors de doute, je ne sais pas vivre. Perpétuelle cérébration, mon existence est la négation même de la vie ordinaire, faite d'ordinaires amours. Je n'ai aucune des tendances à l'altruisme réclamées par la société. Si je pouvais jamais m'abstraire de moi, au profit d'une créature, ce serait à la manière d'un imaginatif, en recréant de toutes pièces l'objet de passion, ou bien, comme un analyste, en scrutant minutieusement le mécanisme de mes impressions.--Tel est mon caractère: on voit que je ne me suis pas appliqué à éluder la connaissance de moi-même; et pourtant nul ne sait mieux que moi à quel point cette science est puérile et malsaine.»

V.--SUITE DES NOTES DE VOYAGE

LA LUNE PALE ET VERTE

«In hac hora anima ebria videtur, Ut amoris stimulis magis perforetur.»

SAINT BONAVENTURE, _Philomena_.

_Château de Rabodanges, en la chambre au portrait, 12 septembre_.--Je suis reçu à mon arrivée par Henri de Fortier, directeur de la _Revue spéculative_, et Michel Paysant, dont les romans, pleins de corsages bombés et de regards caressants, charment les familles qui prennent l'impuissance pour de la chasteté. Fortier me nomme les autres invités du moment: personne de connaissance. Séparée du général, son mari, la comtesse Aubry emporte à la campagne, vers les fins d'été, son salon cosmopolite, où fréquentent les grands danseurs de la Littérature académique et mondaine. Le bruit a couru que Fortier succède, dans ses nuits courageuses, au député bonapartiste mort récemment, et avec lequel elle avait une liaison avouée: il se donne en effet des airs modestes d'amphitryon. Au dîner, quelques aristocrates des environs parlent de l'ouverture de la chasse, je ne remarque aucun visage intéressant que celui d'une jeune femme, blonde, aux yeux vifs, qui se tait ou ne parle qu'à Mme Aubry. Ensuite, promenade au clair de la lune, puis les voisins demandent leurs voitures; Fortier disparaît avec la comtesse. Paysant me prend le bras et bavarde.

Il gémit sur ses ennuis de chef de bureau de la littérature; son goût maintenant l'arrêterait au repos, même à la fainéantise, mais pas une semaine qu'un éditeur, ancien ou nouveau, ne vienne lui suppliquer un volume pour relever ses affaires ou lancer sa librairie. Aussi, sa gauloiserie comprimée s'éveillerait volontiers en quelques contes gaillards: mais l'unité de son oeuvre? Cela ne serait plus du Paysant, et l'Académie froncerait peut-être le sourcil. Il essaie de rire, mais on sent au fond de sa respectueuse cervelle une craintive vénération. Un silence, et goulûment il me décrit la jeune femme que j'avais remarquée. La technique du praticien donne à son éloquence un ton désintéressé, mais on devine la bouche mouillée et la main, avec des gestes pétrisseurs, caresse les formes absentes. Je prétends que les femmes ne sont ni belles ni laides, et que tout leur charme s'irradie de leur sexe; le désir esquisse la beauté et l'amour l'achève. Tel laideron, au sens du vulgaire, a pu revêtir une idéale beauté; telle autre femme que tous jugèrent admirable n'a pas franchi les limbes de l'ébauche, n'ayant jamais été aimée. Paysant a hurlé au paradoxe: la beauté féminine est réelle et indépendante du sentiment. Elle se palpe, n'est-ce pas? Sans doute, c'est même un plaisir spécial, oui spécial. En le poussant adroitement, on lui ferait avouer des goûts de frôleur et de toucheur sénile, mais, je ne sais pourquoi, j'ai peur que sa pathologie ne reprenne Mme Sixtine Magne pour sujet de démonstration: nous rentrons. Tout le monde a cédé au plaisir rare de se coucher de bonne heure. Seul, Fortier nous attend, pour me conduire à ma chambre. Il paraît qu'un ami de la comtesse s'est épris de la _Revue spéculative_ et va l'épouser sous le régime dotal, en lui reconnaissant comme apport cinquante mille francs qu'elle n'a pas. Ce Fortier a la manie de proférer d'incompréhensibles métaphores.--«Quelqu'un met cinquante mille francs dans la _Revue_?--Précisément.--Et vous devenez?--Rédacteur en chef au lieu de directeur.--Et le directeur?--Pseudonyme.» Je connais Fortier, il ne se fâchera pas: «Avouez donc que c'est la comtesse.» Il sourit et le voilà galopant dans les prés fanés du dithyrambe:--«Elle est charmante, généreuse, dévouée à l'art, sans ambition personnelle.--Que d'être aimée?--Cela, je m'en charge.» Cet abandon intéresse ma native curiosité et avec de petites contradictions poudrées d'un peu de scepticisme, je l'excite au point qu'il me conte tout. Il lui fut présenté par Malaval que sa grâce de chien tondu fit le Triboulet de la comtesse. C'était une mauvaise entrée, mais Fortier montra de l'esprit (à ce qu'il prétend): s'ensuivirent les agaceries, les sournois clins d'yeux, l'habitude de se quereller, une absence, quelques lettres où papillonna une tendresse légère. Au retour, elle était seule: sans phrases, les bras s'entr'ouvrent, les voilà palpitants et amants. Fortier est incapable d'inventer et peut-être de mentir: il a même l'air de trouver cela naturel et un peu fatal: cela devait arriver.--«N'est-ce pas?--Sans doute.» Je le congédie. En sortant il me demande des pages pour le numéro 1 de _la Spéculative_, nouvelle série. Cette ligne finie, je m'endors, mais pourquoi cette chambre s'appelle-t-elle la chambre au portrait?

_13 septembre, le matin_.--J'ai rêvé de ce portrait et je le cherche à tous les coins et sur tous les pans. Cette pièce est même remarquablement nue: un papier gris uniforme; au-dessus de la cheminée Empire, une glace qui monte jusqu'au plafond; le lit occupe un des côtés du carré; à droite de la porte, une bibliothèque de livres anciens; à gauche, une commode à panse et à cuivres, surmontée d'une nouvelle glace; en face, deux fenêtres; entre les deux fenêtres, une toilette et encore une glace. Rien que cela.

_14 septembre, le soir_.--Nous avons fait une excursion aux Roches-Noires. M. de B..., qui était notre guide, a tué une vipère de quelques coups de baguette. Alors, Mme Magne a pris le reptile et un instant, s'est fait un bracelet de la bête encore mouvante. La comtesse a poussé des cris, il a fallu jeter la vipère dans un trou et j'ai réfléchi à la biblique et singulière sympathie de la femme et du serpent, car la comtesse criait sans conviction et Mme de B... plaignait la pauvre créature du bon Dieu.

_14 septembre, le matin_.--J'ai vu le portrait. La lune pâle et verte planait dans ma chambre; je venais de me réveiller, et d'obscures et ophidiennes visions me hantaient encore. L'oeil fiévreux, je regardais autour de moi avec défiance, des raisonnements logiques et absurdes se multipliaient dans ma tête et leur fugacité me laissait un doute sur le lieu précis de mon existence actuelle: étais-je au milieu des broussailles et des précipices des Roches-Noires? Non. Etais-je dans ma chambre et dans mon lit, loin des vipères et des grimaçantes pierres? Peut-être. Voilà qu'au-dessus de la cheminée, la glace lentement change de teinte: son vert lunaire, son vert d'eau transparente sous des saules s'avive et se dore. On dirait qu'au centre de la lueur, comme sur la face même de la lune, des ombres se projettent avec des apparences de traits humains, tandis qu'autour de la vague figure, une ondulation lumineuse serpente comme des cheveux blonds dénoués et flottants. Sans que j'aie pu analyser le reste de la soudaine transformation, dans l'intervalle d'un clin d'yeux je la vois achevée. Clair et vivant, le portrait me regarde; c'est, trait pour trait, celui de la jeune femme au reptile. Pendant des minutes, de longues et inoubliables minutes, la vision a resplendi, puis, comme sous un souffle, s'est évanouie.

_15 septembre, le matin_.--Je me suis réveillé vers la même heure, mais la glace est restée verte et je n'ai pas revu le portrait. Je ne pense qu'à cela: toute la journée d'hier, tant que Mme Sixtine Magne était avec nous, je la regardais; quand elle n'était plus là, je l'évoquais.

_15 septembre, le soir_.--La comtesse, tantôt, sur les bords de l'Orne, m'interpelle: «A propos et le portrait? L'avez-vous vu? Non, vous l'auriez dit. D'ailleurs, maintenant, il faut, paraît-il, être prévenu, pour le voir, prévenu avec un certain mystère. C'est un tour que l'on a joué quelquefois aux imaginations faciles à troubler. Il y a une histoire. M. de B... la raconte fort bien; vers la fin du dîner, mettez-le sur ce chapitre.» Je n'ai pas trouvé un mot à répondre: j'ai vu le portrait, mais comment m'aller vanter de ce privilège? La pêche aux écrevisses continue; on me somme d'y prendre part. Dans un cadre de feuilles, sous des aulnes argentées, la jeune femme, qui a désormais des droits à m'intéresser, semble absorber avec passion un livre dont elle coupe les pages du doigt.--M. de B... n'a pu rester à dîner et personne n'a reparlé de la chambre au portrait. Tant mieux.