Six mois dans les Montagnes-Rocheuses

Chapter 1

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SIX MOIS DANS LES MONTAGNES-ROCHEUSES

COLORADO--UTAH--NOUVEAU-MEXIQUE

PAR

H. BEAUGRAND

_Ouvrage accompagné d'une carte-itinéraire et orné de nombreuses illustrations hors texte._

Avec une préface de LOUIS FRÉCHETTE

MONTRÉAL

GRANGER FRÈRES 1699, rue Notre-Dame.

1890

_Mon cher ami,_

_Connaissant le patriotique amour que vous portez aux Canadiens-français et le profond intérêt que vous inspire tout ce qui touche à leur histoire, je me permets de vous dédier ces pages qui vous parleront de cette race de hardis pionniers qui ont implanté le culte de la France en Amérique._

_H. BEAUGRAND_

_Montréal, Canada, octobre 1890_

Dans le Jardin des Dieux--Les frères Siamois

PREFACE

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Ils devaient avoir le coeur bardé du triple airain d'Horace, les hardis enfants de Bretagne et de Normandie qui vinrent, à travers tant de périls, conquérir à la France cet empire d'Amérique, hélas! perdu depuis.

Durant des siècles on les vit s'enfoncer dans tous les déserts, sonder les plus impénétrables forêts, remonter le cours de tous les fleuves, parcourir tous les grands lacs, explorer les régions les plus reculées, résoudre les problèmes géographiques les plus inabordables.

Depuis les gorges du Nouveau-Mexique jusqu'aux extrémités hyperboréennes de l'Alaska, pas un sentier, pas une plaine, pas un sommet, pour ainsi dire, qui n'ait été foulé par le pas de ces sublimes aventuriers qui, avec un courage et une vigueur physique dont l'histoire n'offre point d'autre exemple, s'étaient ainsi constitués les avant-coureurs de la civilisation sur les trois quarts d'un continent.

Leurs descendants ont hérité de leur énergie, de leur esprit d'investigation et de leur amour des voyages. L'inconnu leur parle avec un attrait irrésistible. Chez grand nombre d'entre eux, l'homme est incomplet s'il n'a dans ses souvenirs des récits plus ou moins merveilleux de lointaines excursions, de périlleuses entreprises, de luttes, de fuites, d'évasions, d'aventures de toutes sortes, dans des pays étranges dont la description enthousiasme la jeunesse qui, plus tard, ne sera satisfaite; qu'après avoir tenté les mêmes exploits.

Le fait est que les Canadiens-français ont tellement fouillé l'Amérique en tous sens, qu'ils se sont, un peu implantés partout. Allez dans tous les centres américains, pénétrez dans les recoins les plus sauvages des Montagnes-Rocheuses, si vous n'y trouvez pas une colonie canadienne, vous y trouverez des individus isolés, ou tout au moins la trace de leur passage et de leurs travaux.

Cela est tellement vrai que les Anglais eux-mêmes racontent là-dessus les histoires les plus invraisemblables. Voici une plaisanterie, par exemple, qui, si elle manque d'authenticité quant au sujet, n'en est pas moins éloquente au point de vue typique.

Deux personnages se rencontrent sur la rue Notre-Dame, à Montréal:

--Vous savez la nouvelle?

--Non.

--La _Jeannette_...

--Eh bien?

--Elle est arrivée au pôle.

--Pas possible!

--Comme je vous le dis.

--La _Jeannette_ a atteint le pôle.... Sapristi! Et qu'a-t-on trouvé là?

--Un Canadien assis dessus!

L'auteur du présent volume, M. Beaugrand, n'a pas que je sache l'ambition d'aller planter sa tente au pôle nord, mais pour ce qui est d'aimer les voyages et les aventures, il est bien le digne fils de sa race.

M. Beaugrand, qui a fondé cinq ou six journaux, qui a publié plusieurs ouvrages, qui a fait sa fortune, qui a été deux fois maire de la plus grande ville du pays, qui est officier de la Légion d'honneur, décoré sur toutes les coutures, et qui compte à peine quarante ans.... a trouvé le moyen, par temps perdu, de faire la campagne du Mexique avec l'armée française, de visiter plusieurs fois l'Europe et l'Afrique, et d'aller jusque dans les pays neufs du Far West relever les vestiges des Canadiens qui l'y ont précédé, et recueillir les légendes qu'ils y ont écrites.

C'est le récit de sa dernière excursion au fond de ces parages étranges et peu connus, qu'il offre aujourd'hui au public, sous le titre de: _Six mois dans les Montagnes-Rocheuses_.

M. Beaugrand prétend voyager pour sa santé. Mais quand on lit le récit de ses pérégrinations, de ses recherches, de ses longues courses à travers des pays presque fantastiques, à la découverte d'une inscription bizarre, d'une curiosité préhistorique ou d'un caprice de la nature; quand on songe à ce qu'il lui a fallu d'études et d'observations pour parsemer ce récit, comme il l'a fait, de souvenirs historiques, d'anecdotes piquantes et d'étonnantes statistiques; quand on pense à ce qu'il lui a fallu de temps et de patience pour compiler ses matériaux, compulser ses notes et donner une forme littéraire à son travail, on est tenté de se demander si la maladie de M. Beaugrand est bien sérieuse, et si elle n'est pas un peu mise à la clef comme élément de contraste avec une vie si féconde et si agitée.

En tout cas, badinage à part, comme c'est paraît-il, un asthme aigu qui force M. Beaugrand à voyager, ses lecteurs admettront comme moi qu'ils doivent trop à cette maladie-là, pour ne pas espérer qu'elle justifiera sa réputation populaire et lui constituera pour de bon un brevet de longue vie.

Je viens de prononcer le mot de forme littéraire. Ce n'est pas, à la vérité, ce qui semble préoccuper le plus M. Beaugrand dans ses ouvrages. Il semble vouloir s'attacher à quelque chose de plus tangible et de plus substantiel.

Sa plume court sur le papier un peu à la diable, mais toujours devant elle, sans s'attarder aux attraits de la route, sans paraître avoir d'autre ambition que celle d'arriver à temps et d'atteindre son but: être utile et intéresser.

On sent que M.. Beaugrand écrit à la vapeur, comme il voyage; et c'est peut-être là le principal charme de ses livres. C'est un peu la mise en scène imaginée par d'Ennery pour _Michel Stroghoff_: le décor défile devant le spectateur, rapidement, sans arrêter, mais de manière, cependant, à ne rien laisser perdre ni du détail intéressant, ni de l'aspect grandiose de l'ensemble.

Je sais bien, mon Dieu, que ce n'est pas là, précisément, la façon de procéder de Chateaubriand. Mais sans faire à M. Beaugrand la plaisanterie de comparer son style à celui qui a si longtemps fait admirer l'auteur des _Voyages en Amérique_, je ne puis m'empêcher de lui savoir gré de nous avoir fait grâce de descriptions à perte d'haleine, de phrases ronflantes et balancées comme des battants de cloche ou des pendules d'horloge, et surtout de ses rêveries romanesques au bord des torrents.

Il nous fait connaître une région nouvelle, avec ses ressources agricoles et minières; il nous conduit à travers un pays aussi merveilleux par son progrès matériel que par ses beautés pittoresques; il nous initie à des moeurs et coutumes aussi bizarres qu'anciennes; il nous ouvre des pages d'histoire d'un intérêt fébrile; et, pour couronner son oeuvre, il glorifie la France, notre mère, en démontrant que, là aussi, sur ce sol bouleversé dont les sauvages mystères ont si longtemps fait reculer les plus hardis explorateurs, ce sont encore ses enfants qui ont les premiers planté le drapeau de l'homme civilisé.

Et c'est, après tout, ce que j'aime le plus à trouver dans un livre de voyages.

Les nombreux lecteurs de celui-ci--et ceux qui en auront parcouru les premières lignes iront infailliblement jusqu'au bout--ne manqueront pas, j'en suis certain, d'être de mon avis.

LOUIS FRÉCHETTE.

Montréal, 15 octobre 1890

En dehors des études géographiques et ethnographiques plus ou moins sérieuses que comporte naturellement un voyage dans des pays nouveaux, j'ai cru faire acte de bon Canadien et de bon Français en faisant ressortir, chaque fois que j'en ai trouvé l'occasion, la grande, la très grande part qui revient à nos pères, ces hardis coureurs des bois des trois derniers siècles, dans la découverte et dans les premières explorations de ces contrées sauvages.

Traversant les montagnes,--soit à cheval, soit en diligence ou en chemin de fer, selon les circonstances,--j'ai voyagé à loisir et à petites journées, sans programme arrêté, sans itinéraire tracé d'avance, au hasard de l'impression et du caprice de chaque jour.

J'ai écrit comme j'ai voyagé: en invalide forcé de se laisser guider par l'état de sa santé et par les circonstances de chaque jour. C'est pourquoi j'ai ajouté au présent volume une carte itinéraire qui permettra au lecteur de suivre assez facilement le cours de mes pérégrinations dans un des pays les plus accidentés qu'il y ait au monde. J'ai aussi conservé, sans les traduire, les noms anglais, sauvages et espagnols des endroits que j'ai visités, afin de ne pas dérouter ceux qui pourraient avoir la fantaisie de faire un jour un voyage analogue. De nombreuses illustrations serviront aussi à rendre plus intelligibles les descriptions que j'ai essayé de faire des sites qui m'ont le plus vivement intéressé.

J'ai essayé de rester vrai, toujours, souvent au détriment du pittoresque et du merveilleux; et les statistiques commerciales, industrielles et agricoles que je cite en passant ont toujours été puisées aux sources les plus authentiques. En un mot, j'ai voulu, avant tout, faire une description véridique d'un pays qui est encore aujourd'hui l'un des plus curieux, et qui sera, avant longtemps, un des plus prospères du continent de l'Amérique septentrionale.

II

DE MONTRÉAL A CHICAGO 28 OCTOBRE 1889.

Deux jours et trois nuits de chemin de fer, avec vingt-quatre heures de repos à Chicago, suffisent aujourd'hui pour faire le voyage de Montréal à Denver; soit sept cents lieues en soixante heures, avec tout le confort moderne que comportent les installations superbes des wagons-salons, des wagons-lits et des wagons-restaurants. Et tout cela, avec un seul arrêt, à Chicago. C'est un changement à vue qui nous fait rêver, tout éveillés, à ces trucs de théâtre où les décors s'élèvent ou s'enfoncent, paraissent et disparaissent aux yeux du public, sans qu'il soit même nécessaire de baisser le rideau.

Et partout, maintenant, la lumière électrique remplace, la nuit, la lumière blafarde des anciens systèmes d'éclairage. Il n'y a certainement pas de pays au monde où le progrès se soit affirmé d'une manière plus éclatante qu'aux Etats-Unis et au Canada, dans l'amélioration des systèmes de transport du public voyageur.

En partant de Montréal, j'avais mis dans mon sac de voyage, pour utiliser les loisirs de la route, les deux volumes des _Lettres du Baron de Lahontan_ [2]. J'avais, sans y réfléchir d'ailleurs, choisi un ouvrage qui me fournissait les points de comparaison les plus pittoresques et les plus authentiques, entre la manière de voyager de nos pères, de Montréal à Chicago, il y a deux cents ans, et les facilités que nous procurent aujourd'hui les découvertes de la vapeur et de l'électricité. Et ces comparaisons m'amenaient à déplorer l'ignorance, les préjugés et le fanatisme de ces sectaires [3] qui osent aujourd'hui élever la voix contre les descendants de ces vaillants voyageurs de race française qui ont découvert, pacifié, civilisé et partiellement colonisé tous ces vastes pays qui s'étendent entre l'embouchure du Saint-Laurent, à l'est, et les bords du fleuve Mississipi, à l'ouest.

[Note 2: Voyages du Baron de Lahontan, clans l'Amérique Septentrionale, avec cartes et figures, Amsterdam, 1705.]

[Note 3: Une vive discussion se faisait alors, dans les journaux anglais et français du Canada, sur les droits conférés aux Canadiens-français, par le traité de Versailles, en 1763.]

Pas un lac, pas une rivière, pas une montagne que nos pères n'aient explorée, pas un fortin historique qui n'ait été témoin de leurs luttes avec les guerriers des Cinq-Nations; et si le sort des armes a pu changer le drapeau qui flottait alors des rivages de l'Acadie au pied des Montagnes-Rocheuses, l'histoire est toujours là pour rappeler que ce sont les Français qui ont été les pionniers de la civilisation dans cette partie du continent de l'Amérique du Nord.

Lachine, Kingston (_Frontenac_), Toronto, Sarnia, que nous passons à toute vapeur, sont autant d'anciens postes français fondés aux premiers temps de la colonie; et la grande ville de Chicago est située, aujourd'hui, à l'embouchure de la rivière du même nom que je trouve indiquée, dans les cartes de Lahontan sous le nom de _Chegakou--Portage de Chegakou des Illinois_. Et cette carte date de 1689, il y a juste deux cents ans.