Simone: Histoire d'une jeune fille moderne

Chapter 3

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--Bast! C'est le petit amour qui écarte les grappes de lilas pour voir combien tu es belle. Parle... Dis-moi: _tu_... Tu dis si bien: _tu_. Dis ce que tu voudras, ce que tu imagineras. Je ne connaissais pas ta voix. Quand je te disais mon amour, moqueuse, tu interrompais mes serments de mots drôles. J'étais toujours battu, moi qui ne parlais qu'avec mon coeur. Tu m'aimes?

--Je vous aime.

--Le vilain _vous_.

--Je t'aime, je t'aime parce que...

--Parce que...

--Tu n'es pas comme ceux qui viennent chez mon père, et, assis à notre table, inventorient les meubles, le linge de bouche, les faïences accrochées au mur et aussi la fille, qu'ils espèrent emporter avec un peu d'argenterie. Je t'aime parce que... je ne sais pas, moi, pourquoi je t'aime! Un jour comme tu causais avec papa Jean-Marie des affaires de l'usine, j'ai compris que tu me disais des mots que ceux qui étaient là n'entendaient pas. «_Il nous faut vingt mètres de courroie, monsieur Gosselet!_» Tu m'as dit ça et je ne me suis pas défendue de ton amour et j'ai attendu l'aveu que tu devais me faire pour que je vienne à toi; et je suis venue sans crainte, vers mon époux... Vous ne pleurez plus, monsieur Bamberg!

--Nous sommes de grands coupables, Simone!

--Oui, de grands coupables! Pauvre père!

Et brusquement leur étreinte se relâcha.

--Jamais M. Gosselet ne consentira à notre union, Simone. D'ailleurs, je n'oserai jamais moi, le _petit Bamberg_, comme il m'appelle, lui demander la main de Mlle Simone, sa fille. Que lui dire pour le gagner à notre cause? Que tu m'aimes! Il m'a secouru alors que j'allais, comme mon camarade Fortin, solliciter de la compagnie d'Orléans un emploi de chauffeur-mécanicien. Et je serais entré dans sa maison pour lui voler sa fille!

--Pauvre père, comme il va souffrir!

--Simone, je partirai et... oublierai. Pardonne-moi de t'avoir parlé d'amour, mignonne! Je suis pauvre: je devais te fuir, ne pas te tenter par l'appât de nouvelles joies. Aimée de ton père, tu étais si gaie avant mon arrivée à l'usine. Mes yeux t'ont dit: «Si tu savais combien sont heureuses celles qui se donnent toutes», et tu t'es donnée presque toute, mon aimée, et mes yeux mentaient, puisque nous sommes malheureux de nous aimer tant.

--Tu veux t'en aller où je ne serai pas?

--Où tu ne seras pas... pour oublier.

--Oublier! Sais-tu, mon ami, si des jeunes filles ont pu se donner à un autre que celui qui les créa femmes en leur disant le premier: «Je vous aime!»

--Je t'assure que l'on oublie très bien. Il y a des proverbes là-dessus.

--Tu oublierais, toi!

--Moi... oui.

--Et tu m'aimes?

--Je t'aime et me souviendrai. Mais j'oublierai Mlle Gosselet, je l'espère du moins. Demain... je partirai... avant l'ouverture des ateliers. J'irai en Suisse où maman habite seule notre vieille petite maison. Je lui dirai tout. Je suis resté petit pour elle. Elle savait si bien apaiser mes chagrins d'enfant qu'elle calmera mes douleurs d'homme.

--Moi je n'ai pas de mère à qui je puisse me confesser, monsieur Bamberg, vous le savez bien! Si vous avez menti en me promettant les joies d'aimer, vous devez réparer le mal que vous m'avez fait. Je suis une fiancée _originale_, moi, n'est-ce pas?

--Oh! mignonne, vous m'avez dit vous!

Simone posa sa joue sur l'épaule d'André, et, câline:

--C'est vrai, pardon! Mais un honnête homme n'abandonne pas celle qu'il a promis d'aimer. Fuirais-tu, André, si j'étais sur le point de devenir mère? Je suis enceinte de ton amour, mon aimé. Méchant, qui oblige sa fiancée à se servir de comparaison brutale pour le garder à elle.

--Les petites filles ne savent pas la vie, Simone. Il est des devoirs...

--Des devoirs! Tu m'aimes, je t'aime. Notre devoir est de nous aimer.

--Les jeunes gens pauvres n'épousent des héritières que dans les romans. M. Bamberg a épousé le million de M. Gosselet, voilà ce que dirait le monde.

--Le monde, nous ne lui demandons rien.

--Sans doute, mais le monde exige.

--De quel droit?

--On ne sait pas.

--Êtes-vous sûr, monsieur Bamberg, que vous n'épouserez pas le million de M. Gosselet en m'épousant? Oui, n'est-ce pas! Moi je sais bien que tu serais tout heureux de m'emporter bien loin, comme je suis vêtue, en mon costume de gymnastique! N'est-ce pas, mon aimé! Le monde n'existe pas hors de nous.

--Il existe si bien, mignonne, que tu as un brave homme de père qui me chasserait de sa maison le jour où je lui avouerais aimer sa fille. Nous vivrons notre vie séparés mais toujours l'un à l'autre. Les hommes ne pourront rien contre cet amour caché et les joies du sacrifice!

--Les joies du sacrifice!... mais je ne veux pas me sacrifier, moi!

--Nous ne pouvons cependant nous marier sans le bon vouloir de ton père.

--Mon père! Pourquoi me parler sans cesse de mon père, André! Et tu veux t'en aller où je ne serai pas...

--Pauvre adorée que je fais pleurer! Mais tu vois bien qu'il faut que je parte. Je suis capable de te prendre un jour et de t'emporter, de te voler!...

--Tu ne m'aimes donc pas que tu trouves tant de bons arguments pour me convaincre que nous ne devons pas nous aimer. Je vais te prouver, moi, que nous ne pouvons pas nous quitter.

Lèvres contre lèvres, les mains enlacées, Simone et André ne prononcèrent pas un mot et pourtant, quand M. Gosselet, inquiet d'un silence trop prolongé, voulut écarter le feuillage, l'amant se dégageant de l'étreinte de Simone dit tout haut:

--Notre amour est plus fort que tout, ma fiancée, ma femme!

--Vrai! je suis donc bien éloquente, mon petit mari. Vois-tu, j'ai appris beaucoup de choses dans les livres, on m'a faite si savante.

A voix basse, si basse que le pauvre père aux aguets était désespéré de ne plus entendre les propos amoureux, Simone continua:

--On peut nous surprendre ici. On peut nous surprendre... demain peut-être! Fuyons tous deux. Quand je ne t'aurai plus à côté de moi, les vilaines bonnes raisons vont t'assaillir et tu es trop honnête homme, mon aimé, pour ne pas leur céder. Toi parti, je mourrais et je ne veux pas mourir. Fuyons tous deux demain! Cela ne te surprend pas trop que je te propose de fuir, moi ta fiancée? Je garde mon amour: voilà tout. Et tu ne dis rien? Tu ne me remercies pas de cette bonne pensée?

--Te remercier... mais nous ne courons aucun danger ici... et puis tu es si éloquente que M. Gosselet se laissera probablement toucher.

--Oh! l'honnête homme! Oh! l'honnête homme! A la rescousse l'amoureux! Papa Jean-Marie ne cédera jamais... jamais. Papa Jean-Marie qui est si bon ne croit pas aux affaires de coeur. Il se dirait: le petit Bamberg _veut me mettre dedans_. Il a toujours peur _d'être mis dedans_, papa Jean-Marie! As-tu de l'argent?

--De l'argent!

--Voilà une question qui te surprend.

--Pourquoi parler...

--Mais il nous faut de l'argent pour fuir. Une voiture m'attendra demain soir, près de la grande grille. Je me promènerai dans le parc un livre à la main. Le père Tant-Seulement, le jardinier, époussettera ses artichauts que le train de sept heures couvre toujours d'escarbilles de charbon. Je sauterai dans le fiacre--un fiacre par économie--et tu me prendras dans tes bras et nous irons à la gare de l'Est. Nous ne nous éloignerons guère de Paris pour revenir vite consoler papa Jean-Marie qui nous aura pardonné.

--Je suis assez riche pour...

--Tant pis, mon aimé, tant pis! Je voudrais verser dans ta bourse toutes mes économies de jeune fille, mais la fierté de M. Bamberg se gendarmerait terriblement. Ne fronce pas les sourcils... Voilà que je t'ai déplu, déjà. Demain! Sept heures.

--Simone!

--C'est entendu! Je t'en prie, laisse-moi payer le fiacre. Je serais si heureuse de donner un louis au cocher qui t'enlèvera, car je t'enlève... Je t'enlève! Tu verras quand nous serons dans notre chez nous! J'ai appris à cuissoter un tas de petits plats. Mais, mon aimé, les étoiles ne brillent plus que faiblement et le Grand Jour, le jour de mon bonheur, va paraître. Ne dis pas non! Fais taire en toi le vilain honnête homme pour n'écouter que l'amoureux. Ce soir... sept heures! Sept heures! Si la voiture n'est pas près de la grille, je m'enfuis quand même. Que je t'embrasse avant de faire mon escalade pour la dernière fois! à toi, mon aimé!

--A toi, mignonne!

Les deux amoureux disparus, M. Gosselet se leva péniblement de sa cachette, les jambes engourdies, les reins courbaturés, la gorge enrouée d'une petite toux qu'il avait courageusement refoulée jusqu'à la fin du duo amoureux. Ce qu'avait dit le petit Bamberg, il ne le savait guère, mais la voix de Simone était arrivée jusqu'à lui distincte, vibrante.

Sa fille voulait prendre la fuite! Sa fille aimait un petit ingénieur roublard, sans le sou, et le lui avait dit avec des mots qu'elle n'avait jamais appris, des mots que lui avait soufflé quelque esprit du mal torturant sa chair d'une passion subite. Lui qui ne croyait pas au diable, lui, l'esprit fort, qui se moquait des vieilles légendes auvergnates, il ajoutait foi maintenant aux maléfices, aux ensorcellements.

Il se disait que les paysanne ont raison de se signer quand les gens qui ont le _mauvais oeil_ passent sur le _désert_, la petite place du village.

Ce petit Bamberg! Quelque Suisse-Allemand, sans doute! Un hypnotiseur qui avait jeté son dévolu sur sa fille, héritière, et pouvait en faire sa maîtresse par la puissance de l'oeil, du mauvais oeil.

Il sauverait Simone, l'exorciserait de bons conseils honnêtes qui mettraient en fuite l'esprit du mal!

Assis sur le banc que venaient de quitter les amoureux, il pouvait voir sa fille grimper le long de la muraille à la force du poignet, puis s'arrêter sur le balcon du premier étage pour envoyer de la main des baisers au séducteur posté, sans doute, dans la cour de l'usine.

--Pauvre enfant, elle est prise... prise... ensorcelée!

Et il pleura, le front appuyé sur le socle du petit Malin qui lançait toujours ses flèches...

IV

La Grande Bobêche, la Petite-Souris, Mouron-pour-les-petits-oiseaux et l'Embaumée étaient fort distraites à l'atelier de peinture.

Assises sur de hauts tabourets devant une table chargée de petits pots à couleurs, le coude droit appuyé sur un support en bois, elles promenaient maladroitement leurs pinceaux sur les têtes de kaolin qu'elles tenaient de la main gauche.

Après le bavardage accoutumé sur «les types» aperçus la veille en omnibus, les petites amies se mettaient chaque jour vaillamment à la besogne, l'Embaumée troussant les lèvres d'une touche de carmin, la Petite-Souris dessinant des cils en auréole autour des prunelles, la Grande-Bobêche enjolivant de mignonnes fossettes, faites en trompe-l'oeil, les joues de marmot largement lavées de rose par Mouron-pour-les-petits-oiseaux.

Le buste corseté d'une blouse bleue maculée de rouge et de brun, effilant le bout des pinceaux entre leurs lèvres devenues plus roses, elles s'appliquaient, la langue un peu tirée, le visage penché sur l'épaule, en des attitudes de contemplation.

Les poupées qu'elles animaient ainsi d'une couleur de vie étaient aussi irréprochablement peintes que les grandes poupées qui se fardent elles-mêmes. Les petites têtes avaient une individualité, un air à elles, qui surprenaient même M. Gosselet; il disait au contre-maître:

--Ça se croit des artistes, et elles feraient des portraits, ma parole?

Le contre-maître, un vieux, venu d'Auvergne, comme le patron, maugréait:

--Très bien! mais nous voulons des têtes de bébés et non des pastels de cocottes. Regardez-moi ces yeux.

--Laisse donc faire mon vieux Firmin: ça se vend: c'est parisien, c'est parisien! Tu seras toujours de Saint-Flour, mon pauvre vieux!

Le vieux Firmin, ce matin-là, n'eut pas de peine à remarquer que les têtes enluminées par les quatre petites amies ressemblaient aux frimousses venues des autres tablées comme les masques de carnaval ressemblent aux figures de cire posant à la devanture des coiffeurs. Tous les bébés barbouillés par la Grande-Bobêche, Petite-Souris, Mouron-pour-les-petits-oiseaux et l'Embaumée faisaient la grimace, fronçaient les sourcils ou saignaient du nez.

--Ah ça, mesdemoiselles, c'est de la belle ouvrage! Recommencez-moi ces horreurs!

Et les petites ouvrières s'appliquaient, rouges sous leurs casques de cheveux. Cela ne durait guère et les caquetages recommençaient en un rapprochement de frison, pendant que les pinceaux allaient à l'aventure, encerclant l'oeil gauche de cils bruns, étoilant l'oeil droit de cils blonds.

--Alors il t'a dit? chuchotait la Grande-Bobêche, une grande à figure osseuse sous une mousse de poils rouges. Et la Petite-Souris, toute petiote, avec des prunelles tachées au milieu comme par deux gouttes de café, et Mouron-pour-les-petits-oiseaux, d'une joliesse maladive, les lèvres pâles avancées en bec de pierrot, se penchaient vers l'Embaumée.

--Il m'a dit... Mais vous êtes des bavardes.

--Oh! ma petite l'Embaumée, dis-nous pourquoi M. Bamberg...

--Tais-toi, Mouron, le vieux Firmin va nous attraper. Et puis, Mouron, que t'importe que M. Bamberg me dise ceci ou cela. Tu es amoureuse de lui, hein?

--Moi! Si on peut dire! C'est toi qui es amoureuse, l'Embaumée. Tu vas chiper le lilas du père Gosselet pour lui faire des bouquets que tu mets sur sa table pendant le déjeuner. Je t'ai vue, l'Embaumée, je t'ai vue!

--Mademoiselle, je n'aime pas ces plaisanteries... Il y a toujours un tas de vieux derrière vous. Avec vos yeux de sainte Nitouche...

--Mademoiselle, je vous défends!... Rendez-moi ma boîte à poudre. D'ailleurs je suis assez droite pour que les hommes me suivent. Tandis que les mômes vous crient dans le dos: «Hé! la boscotte!»

L'Embaumée d'un coup de pinceau balafra de rouge la frimousse pâle de Mouron-pour-les-petits-oiseaux qui laissa rouler à terre la tête du bébé qu'elle enluminait, pendant que le vieux Firmin criait du bout de l'atelier:

--Hé! mesdemoiselles, cinquante centimes d'amende pour la casse. Et du silence ou à la caisse.

Des rires sonnèrent à toutes les tablées.

Et rouges, rouges, un peu d'eau sous leurs cils baissés, hochant la tête, les deux petites ouvrières promenèrent leurs pinceaux rageusement sur les faces de kaolin.

La Grande-Bobêche riait de la querelle.

Petite-Souris, elle, lorgnait en dessous les deux rivales, craignant quelque horion, quelque coup de griffe égarés. Puis, après un silence qui apaisa la grande colère des deux voisines de tabouret:

--Voyons, ma petite l'Embaumée, raconte-nous ce qu'il t'a dit, Mouron est agaçante.

L'Embaumée, le buste courbé montrant sa bosse qui bombait son gersey comme un gros tampon d'ouate amoncelé sous la doublure, l'Embaumée essuya du bout du doigt une larme qui allait choir et dit résignée:

--Ma bosse! Je sais que je ne suis pas belle. Mais quand on est camarade, on ne devrait pas se reprocher des infirmités. J'aurais voulu vivre toute seule, sans personne pour me faire souffrir. Mouron a voulu être mon amie. Elle avait bien vu ma bosse quand elle m'a demandé de demeurer avec moi à Montrouge.

Attendries, la Grande-Bobêche et Petite-Souris approuvèrent:

--Mouron est méchante comme la gale.

Et Mouron se mit à pleurer dans ses deux menottes, pendant que l'Embaumée la poussait du coude, toute consolée déjà, disant à mi-voix:

--Voyons, Ron-Ron! Tu ne l'as pas fait exprès pour me faire du chagrin, je le sais bien.

--Attention, voilà M. Bamberg, dit la Grande-Bobêche.

* * * * *

André Bamberg traverse l'atelier, la tête basse, semblant rêveur, revient sur ses pas, rôde autour des petites amies, s'arrête derrière l'Embaumée devenue pourpre et dit assez haut pour ne point paraître faire une confidence:

--Ainsi c'est entendu, mademoiselle, vous voudrez bien passer à mon bureau, à midi?

Sans lever les yeux, le pinceau maladroit en ses doigts tremblants, l'Embaumée répond:

--Oui, monsieur.

Les petites amies, les yeux allumés de curiosité, se penchant de nouveau vers la petite bossue:

--Alors il t'a dit?

--Pourquoi faire à son bureau?

L'Embaumée avoue très vite pour être délivrée des sottes questions qui l'obsèdent et font sursauter vite le bouquet de violettes épinglé à son corsage:

--M. Bamberg veut me parler de je ne sais quoi.

--Ah! de je ne sait quoi! riposte la Grande-Bobêche. Moi, je me suis toujours défiée du petit Bamberg. Les hommes qui se frottent aux robes des femmes, sans que ça leur fasse rien, m'épouvantent. Ils veulent avoir l'air en bois et puis crac! ça flambe et ça vous prend, parfois, malgré vous. Vous connaissez Berthe de chez Pachard, à Saint-Mandé? Le patron l'appelle un jour, pendant le déjeuner des ouvrières. «Ma petite, qu'il lui fait, si vous êtes bien gentille, je vous augmenterai.» Comme elle ne voulait pas être bien gentille, il lui fit comprendre que l'usine n'avait guère de commandes... que...--ce qu'ils disent tous,--enfin Berthe sait peindre des sourcils sur des têtes de poupées, mais elle ne sait que ça. Alors elle fut bien gentille. Ça c'est sale, mais ça se fait. Moi, à ta place, l'Embaumée, je n'irais pas.

--Toi, dit Mouron, tu es jalouse!

--Oh! jalouse! Le petit Bamberg, ce n'est pas mon genre. Moi je n'aime que les hommes qui portent lorgnon, qui ont six pieds de haut et des cheveux frisés. Le petit Bamberg est un bel homme, mais il a des cheveux plats, de grands yeux bleus qui ont l'air mort et il porte des cols droits. J'aime à voir le cou des gens, moi. Puis il a deux coins de moustache si petits qu'il a dû pleurer pour les avoir.

--Si ce n'est pas ton genre, dit Petite-Souris, c'est que tu as des goûts communs. Il a l'air distingué.

--Et très bon! ajouta Mouron. Puis, tu n'as pas remarqué ses mains avec des ongles tout petits.

--Soit, dit la Grande-Bobêche, pour ce que j'en veux faire. Mais l'Embaumée ne nous donne pas son avis.

--Je n'ai rien à répondre, la Grande-Bobêche, ce que tu dis est si bête!

--A ton aise, ma petite. Tu feras comme les autres, mais je ne te conseille pas de venir pleurnicher ensuite dans mon tablier. Tu es prévenue.

* * * * *

Délicieusement émue, le coeur battant à coups précipités et soulevant le bouquet de violettes sur son corsage, l'Embaumée songeait: «Que me veut-il?»

Certes elle n'avait point peur d'une accolade brusque dans le petit cabinet vitré au milieu de l'usine déserte. Elle se sentait protégé par sa bosse contre le désir des hommes. Lui, si beau, devait-il pouvoir se lasser de maîtresses qui n'étaient pas contrefaites.

«Que veut-il me dire?»

Avait-il deviné qu'elle l'aimait de très loin, de très bas, sans oser se l'avouer, s'efforçant de cacher son amour honteux comme elle s'ingéniait toute petite fille à dissimuler son infirmité. Comment avait-elle osé l'aimer? Elle se souvenait de l'arrivée du jeune homme à l'usine, du mot qu'il lui avait dit un jour:

--Mademoiselle, vous devez être bien heureuse de faire sourire tant de petites bouches.

Depuis il l'avait gourmandée tout aussi fort que les autres ouvrières, signalant rigoureusement au contre-maître qui tenait le livre de paye ses retards du matin. Elle l'avait aimé à son insu, peu à peu, heureuse de voir ses yeux, heureuse d'entendre sa voix, honteuse quand il s'arrêtait derrière elle à l'atelier et pouvait remarquer la bosse, la malencontreuse bosse.

Il n'avait rien fait pour être celui dont on prononce le nom tout bas en une vaine caresse des lèvres, mais quand tous, connus et inconnus, témoignaient à la pauvre fille, par des sarcasmes ou de bonnes paroles attendries, qu'ils s'apercevaient de son infirmité et triomphaient, eux, d'être droits, lui, n'avait rien dit. Oh! l'excellent coeur!

Elle l'avait aimé par besoin d'aimer. Les fleurs qu'elle baisait le matin se fanaient le soir. Être aimé d'une boscotte cela ne pouvait l'humilier puisqu'il ne le saurait jamais. Une autre le prendrait, une autre qui ne serait pas contrefaite, mais elle serait si heureuse de souffrir, sa souffrance venant de l'Aimé.

Elle avait été imprudente, la veille, en déposant sur sa table une branche de lilas chipé au père Gosselet. Quels rires dans l'usine si les ouvrières apprenaient que l'Embaumée était amoureuse de M. Bamberg!

--Comment! la Boscotte!

--Oui, ma chère! Elle ne doute de rien.

Amoureuse et bossue! Elle n'oserait plus sortir de sa chambre de Montrouge.

--Pourvu qu'il ne devine pas, murmura-t-elle.

Et profitant d'une causerie qui rapprochait les frisons de ses camarades de tablée, elle mit un peu de rose au coin de son mouchoir et se farda les joues furtivement pour être moins pâle quand il lui dirait: «Mademoiselle, je vous aime!» Non, mais: «Mademoiselle, je... je...» Que pouvait lui dire M. Bamberg? Peut-être avait-il deviné...

* * * * *

André Bamberg, assis en son bureau de la machinerie, enjolivait de fioritures les initiales M.G. qu'il avait dessinées sur une feuille de papier blanc. Cet exercice, tout machinal et qui n'était d'aucune utilité à la fabrique Gosselet, aidait le jeune ingénieur à ne point trop témoigner d'impatience et de nervosité.

André Bamberg avait résolu de prendre une décision à midi sonnant. L'honnête homme et l'amoureux s'étaient querellés en lui pendant toute la matinée et il s'efforçait de ne songer à rien jusqu'à l'heure où il se prononcerait sur son sort. Peut-être sacrifierait-il à Simone tous ses scrupules, elle l'aimait tant!

Les bruissements de cette usine point tapageuse comme les autres usines, les chuchotements entendus autour des bébés nouveau-nés comme en une chambre d'accouchée lui rappelèrent ses débuts dans la maison Gosselet.

Né en Suisse, dans une de ces auberges proprettes où ne descendent plus guère que les gens du pays et les étrangers qui voyagent en artistes, il avait suivi les cours de l'école polytechnique de Zürich, puis, son brevet d'ingénieur en poche, il était venu en France à la conquête d'une position sociale. Pendant trois mois, il avait heurté vainement à toutes les portes d'industriels grands et petits, quand un ami le présenta au fabricant de poupées.

Son entrée en fonctions avait été modeste. En homme pratique qui se défie de la science apprise en des livres, M. Gosselet lui avait fait étudier tous les petits détails de la fabrication des bébés.

Cela l'avait amusé, d'abord, puis intéressé, et il gardait bon souvenir du temps où ouvriers et ouvrières le gourmandaient, malgré son titre, quand il gâchait du carton ou des fils d'archal. Devenu bon ouvrier et connaissant tous les procédés, tous les secrets du métier, il s'était ingénié à rendre plus anatomiquement vrai l'organisme des petits êtres en carton.

Le bébé moderne n'a plus de son dans le ventre, il se compose de diverses parties en carton creux reliées entre elles par des ressorts et des bouts de caoutchouc formant un appareil dont toutes les ficelles se rattachent à un crochet qui est le coeur. Il peut mouvoir ses petits yeux de verre à droite et à gauche pour dire bonjour aux petites amies de maman ou les baisser sous la paupière inférieure pour laisser croire qu'il dort bien sage.

Dans la première partie de la fabrication qui consiste à créer les parties d'armure en carton que l'on réunit pour former un corps, Bamberg fit une découverte importante. Il imagina de remplacer les petites menottes fragiles par des mains incassables. Il composa une pâte argileuse qu'il pressura et moula en une machine de son invention. Dès lors les bébés Gosselet promenèrent de par le monde de jolis petits doigts délicatement incurvés résistant à tous les heurts. Cela lui valut les bonnes grâces du patron et l'emploi d'ingénieur-constructeur.

Brusquement poussé par le désir de voir ce qu'il allait quitter, Bamberg se leva et se mit à errer à travers les ateliers.

Au moulage, une nouvelle création put le distraire un instant de ses préoccupations.