Simone: Histoire d'une jeune fille moderne
Chapter 17
--Ce n'est pas bien de profiter de mon sommeil pour voir si je suis laide. Mais, même endormie, je sens, je devine que tu es là. Alors je me réveille.
La porte fermée, courbé sur ses dessins, il attendait presque avec impatience que Simone vînt se pencher sur son épaule.
Ils vivaient en un besoin incessant de huis-clos, oublieux du monde extérieur.
André ne songeait plus aux rêves ébauchés au temps où il voulait du luxe, beaucoup de luxe autour de sa vieille mère.
Simone oubliait bon papa Gosselet et s'accusait d'être ingrate quand elle pensait aux petites joies de son enfance. Mais elle y pensait si peu!
Chaque soir, au crépuscule, les amoureux allaient s'asseoir dans le parc près de l'étendue d'eau profonde de dix centimètres, dénommée lac. Elle, en amoureuse, suivait d'un regard ami les couples d'ouvriers qui passaient devant leur banc, ombres enlacées, anonymes, laides peut-être, mais attirantes par le mystère des propos chuchotés, par le marcher lent sur le gravier qui criait. Des mots nus prononcés haut blessaient parfois sa pudeur de jeune fille, mais elle souriait, devinant aux petits cris des femmes les hardiesses des grosses mains masculines. Quand les formes noires disparaissaient au loin sous les saules, elle éprouvait un regret singulier de ne pas savoir ce qui adviendrait de ces idylles simples.
Lui, le col renversé, suivait l'aller de taches blanches sur les eaux, la chair de l'aimée près de sa chair, satisfait.
A travers les feuillages des peupliers, les lumières de maisons proches luisaient, très douces comme des veilleuses.
Les cygnes et les canards se pourchassaient avec des cris comiques sous les arbustes de l'île qui faisait une tache brune sur le lac plaqué de lueurs sanglantes qui n'étaient que les reflets de la suspension voilée de rose aperçue à la fenêtre d'une maison voisine.
Les vieux gardiens marchaient très raides, devenus jeunes, la nuit venue.
Une tristesse douce envahissait les amants et ils se prenaient les mains pour ne pas effaroucher le grand silence berceur de leur félicité.
* * * * *
Un soir qu'ils se dirigeaient vers une allée déserte où ils pensaient être plus seuls, un gardien les rejoignit à grandes enjambées, et, tout essoufflé, appuyé sur sa canne:
--Pas par là, monsieur. Il y a trop de vilain monde du côté de la cascade. Un mauvais coup est si vite fait. Les gens comme il faut s'asseoient près du lac. Il y a des drôles et des drôlesses dans les coins, monsieur.
André, impatienté, allait passer outre, quand Simone, d'une pression de coude, lui conseilla de regagner leur banc. Après avoir remercié le vieux gardien qui salua, s'excusa, André dit d'un ton de reproche:
--Comment! tu es peureuse! Avec moi!
--Moi, peureuse, non.
Elle posa son front sur l'épaule de l'aimé et chuchota:
--Je suis bien heureuse!
--Ne sommes-nous pas toujours heureux?
--Si! mais aujourd'hui, je t'aime mieux que les autres jours.
--Et pourquoi, Monette. Dis vite ton petit secret.
--Je crois que...
Elle pencha la tête vers l'aimé, et haussant les lèvres, avoua sa grande joie:
--Je n'osais pas te le dire. Je craignais de me tromper, vois-tu! Mais, maintenant, je sais que je suis mère. J'ai eu peur pour _lui_, peur pour celui qui viendra de nous. Oh! mon ami, que je suis heureuse! Que je suis heureuse!
Elle pleurait. André baisait ses cheveux, doucement, l'enlaçant d'une étreinte protectrice. A un frisselis des peupliers bordant le lac, le jeune homme s'alarma:
--Tu vas avoir froid. Rentrons, mon aimée. Il ne faut pas faire d'imprudences.
Simone dit, souriant:
--Je crois que je te serai plus chère quand je t'aurai donné un fils. Que de petits soins déjà!
Alanguie, elle s'appuya fortement sur le bras d'André et se laissa conduire vers leur nid. Lui marchait à petits pas, pris d'un respect religieux pour sa jolie compagne de vie, inconsciemment heureux d'avoir perpétué l'espèce, continué l'humanité.
V
En la tiédeur de l'été finissant, ils s'aiment d'un amour inquiet. Simone n'est plus toute à André. Sa bouche se lasse peu à peu des baisers de l'aimé. Elle s'accuse d'indifférence. Lui n'ose plus tendre les bras à sa maîtresse. L'hostilité ancienne, l'hostilité animale qui, aux primes âges, garda des intentions du mâle, la femelle humaine devenue mère se traduit en eux par une gêne insensible dont ils souffrent.
La jeune fille sourit quand il la caresse du verbe, n'osant se servir du geste qui peut être brutal.
Simone en une impatience d'être mère rallonge ses jupes; André reste penché durant de longues heures sur sa table de travail, levant de temps à autre de grands yeux caressants sur le visage de l'aimée.
Ils sont graves, tous deux, songeant aux devoirs qui leur viendront avec la venue de l'être, Simone d'une gravité silencieuse et douce, André d'une gravité protectrice, loquace. Quand la jeune fille heurte un meuble ou fait une glissade sur le parquet, André bouscule sa chaise, bouscule sa table, accourt, anxieux, offrant le refuge de ses bras tendus. Et assise près de lui sur le canapé, sa nuque posée sur l'épaule de son mari, elle parle de son fils:
--Je le veux comme toi, un peu nerveux, un peu féminin, mais armé d'un coeur généreux, aimant et fier.
Et elle avoue, hésitante, que le matin venu, le coude posé sur l'oreiller, elle contemple André pour créer l'enfant à son image.
--Je veux qu'il ait ta bouche, surtout, tes yeux aussi, mais surtout ta bouche.
Lui, flatté en sa vanité d'amant, gronde: «petite folle!» puis il énumère toutes les qualités d'homme qu'il saura donner à l'enfant.
Peu à peu, déshabitués des transports passionnels, ils deviennent seulement père et mère de celui qui vit d'une vie latente au milieu d'eux, de celui dont ils rêvent, de celui qu'ils se promettent mutuellement l'un à l'autre, beau et fier.
Quand le soleil bas, Simone et André se promènent au bord du lac, sous les saules pleureurs aux verdeurs frisselantes tombant en cascades dans l'eau, la vue des mioches d'ouvriers mal mouchés, mal culottés, les attendrit. Mlle Gosselet distribue des morceaux de sucre aux petites tignasses rousses qui fouissent le sable de leurs mains rougeaudes. L'ingénieur s'intéresse aux retranchements qu'édifient les bébés armés de pelles en bois. Ils passent devant les bancs qu'occupent les mères sales de ces amours crottés, elle, marchant d'un pas attardé et lourd, lui, précautionneux, attentif.
André a voulu que Simone se promène dans le parc, tous les jours, après déjeuner, le laissant attelé à la vilaine besogne.
Elle rencontre là de vieilles grand'mères gardeuses de petits, tricotant leurs bas, pendant que les enfants poursuivent les canards. Elle surveille les jeux des bébés, sourit aux grand'mamans, remet sur pied les tout petits tombés, les bras en croix, le museau dans le gravier. Les ouvrières la remercient d'un mot, d'un geste, mais ne viennent pas prendre place sur ce banc où elle assemble des pièces minuscules de flanelle blanche. Elle pense tristement: «On ne voit pas encore que je suis mère.»
Un soir, bravement, elle va s'asseoir près d'une vieille qui a une demi-douzaine de poussins autour de ses cottes. Elle vante la grâce des amours qui lancent de la terre sur la jupe, puis ajoute:
--Vous devez être bien heureuse?
Bien heureuse! Ah! non! La vieille mère a élevé ses quatre enfants et maintenant voilà que ces quatre enfants lui donnent leurs gosses à garder. On la prend donc pour une couveuse. Pendant ce temps-là, les jeunes couples vont se ballader!
Un peu interdite, Simone balbutie:
--On les aime quand même, ces petits!
L'autre riposte:
--Un ou deux! je ne dis pas. Mais six, ça donne trop de train-train.
La tête basse, le front rosé, Simone en un besoin subit de sa maternité, chuchote:
--Moi je suis enceinte de quatre mois.
La vieille la regarde, amusée, riant d'un rire sans dent:
--C'est donc ça que vous aimez tant les gosses?
Puis elle raconte sa première grossesse de gueuse abandonnée par l'homme, les longues stations faites sur les bancs des boulevards extérieurs, les «faiblesses» qui lui «coupaient les jambes» quand elle montait à son sixième étage, la délivrance terrible en un hôpital d'autrefois. Elle ajoute:
--Aujourd'hui, les riches aident les malheureuses quand elles vont faire leurs petits. Ils ont besoin de beaucoup d'enfants pour leurs usines et aussi pour les choses de la guerre. Quand ils ont vu que les pauvres filles tuaient leurs enfants pour les sauver de la faim et des autres misères, ils ont vite construit de belles salles où les mères trouvent ce qu'il faut. Ils ont peur que le pauvre monde se détruise. Ils seraient bien embarrassés s'ils restaient seuls sur la terre.
Simone songe pour la première lois aux précautions matérielles que va lui imposer la maternité, à la visite qu'elle devra faire pour choisir la femme diplômée, patentée, qui préparera sa délivrance. Elle se réfugie en sa chambre, inquiète, ne sachant à qui demander conseil. Brusquement, elle ouvre la porte de la salle à manger où le jeune ingénieur dessine ses machines et dit, détournant les yeux:
--Si nous écrivions à l'Embaumée?
Lui, surpris:
--Mais pourquoi faire?
--Pour la voir, pour qu'elle vienne dîner avec nous. Nous lui devons bien ça. Nous avons été si égoïstes!
André avoue:
--Egoïstes comme des amoureux. C'est vrai!
Et ils se regardent, souriants, n'osent s'avouer que s'ils font appel à l'amitié de la petite bossue c'est qu'ils ont besoin de la faiseuse de sourires.
Le dimanche suivant Simone et son amie quittèrent la rue Nansouty sous prétexte de faire une petite promenade dans le parc. Resté seul au logis, inquiet de leurs allures mystérieuses, André pensa que les heures grises étaient venues.
Le soir, l'Embaumée partie, Simone avoua au jeune homme qu'elle avait consulté une sage-femme établie en une rue voisine. La matrone, Mme Coquardeau, avait déclaré que «tout irait bien» et lui avait proposé de la prendre en pension dans son établissement.
--C'est une personne sérieuse, cette Mme Coquardeau?
--L'Embaumée prétend qu'elle a heureusement délivré une de ses amies d'atelier, voilà tout ce que je sais d'elle. C'est une petite maigre, sèche et noire, qui a bien quarante ans et qui prise.
André fit la moue.
--Que veux-tu! Nous ne sommes pas riches. Ça ne coûtera que cent vingt francs chez elle.
--Et tu as vu son «établissement»?
--Non! Elle nous a reçues dans une petite pièce, la salle à manger, je crois. C'est propre. J'ai presque accepté sa proposition. Tout serait en désordre, ici. D'ailleurs, nous n'avons pas tout ce qu'il faut.
* * * * *
Les mois se succédèrent trop lentement au gré de la jeune mère.
Le masque blêmi, maculé de taches jaunes, Simone souffrait, enfermée dans sa chambre pour ne pas inquiéter son amant. André travaillait sans répit, effrayé des conséquences des propos tenus autrefois sous les lilas, apitoyé d'avoir fait laide celle qui était tout fraîcheur et tout grâces. La nuit, il rêvait Simone étendue blanche dans son costume blanc de gymnastique, sur un lit entouré d'ombres qui ouvraient la bouche pour dire des choses qu'il n'entendait pas. Au réveil, quand il tendait les bras vers sa maîtresse, en un besoin de savoir qu'elle vivait, il apercevait le visage exsangue de la jeune fille et pleurait, baisant la souffrance de l'aimée sur son front jauni.
Elle, s'éveillait, les lèvres encore contractées par quelques mauvais rêves, essayant un sourire. Ses yeux gris, ses grands yeux tristes contemplaient doucement le cher bourreau de sa beauté. Pour chasser les soucis d'André, elle se disait très forte et très vaillante, faisait des projets pour après. Lui, approuvait, regardait les yeux... les grands yeux tristes de l'aimée, craignant de les voir disparaître peu à peu dans le crépuscule des choses mortes. Des mots de passion folle lui venaient aux lèvres, tant il voulait le pardon de sa faute. Elle, comprenait son inquiétude et répondait après de longs silences pendant lesquels l'amant suivait des yeux l'aller de ses grands yeux sur les choses familières de leur nid.
--Tu es trop imaginatif, mon André, trop facile à abattre. On dirait que tu regrettes de m'avoir aimée. Pourquoi? Même morte, je serai heureuse de...
Elle s'attendrissait à son tour, jetait ses bras autour du cou du jeune homme et ils pleuraient, baisant leurs larmes, unis en une étreinte qui leur faisait mal et qu'ils auraient voulue éternelle.
Les rideaux tirés, les fenêtres ouvertes, les pensers de nuit s'envolaient et l'amant se courbait sur son insipide besogne pendant que Simone s'employait aux soins du ménage.
André n'osait plus quitter le logis où sa maîtresse s'enfermait par coquetterie et aussi par crainte d'une défaillance soudaine l'exposant, dans le parc, aux sollicitudes indiscrètes des commères.
Il était inquiet, quand il rentrait, chaque matin, de ses courses chez des fournisseurs, dédaigneux des sourires de la pipelette qui, debout, devant sa loge, le regardait passer embarrassé de victuailles.
Au retour des visites qu'il rendait tous les huit jours à l'éditeur de la _Mécanique populaire_, il remontait le boulevard Saint-Michel à rapides enjambées, puis, dans sa hâte de revoir la chère malade, courait sur le trottoir à la grande stupéfaction des conducteurs d'omnibus qui arrêtaient leur voiture pour voir ce singulier piéton lutter de vitesse avec les gros chevaux du Perche, suant et soufflant comme eux.
L'escalier monté vite, la clef tournée brusquement dans la serrure, il se précipitait dans la chambre où elle lisait étendue dans un fauteuil rouge. L'entourage de l'étoffe pourpre rosait les joues de l'aimée. Il était tout heureux de la retrouver calme, reposée.
Elle souriait, essuyait de sa main longue la sueur qui mouillait le front de l'aimé.
--Voyons! grand fou! grand fou! tu veux donc te rendre malade, toi aussi.
Un soir, après de longues heures de travail sous le cercle de la lampe dont la clarté faiblissait, il entr'ouvrit la porte de la chambre, doucement, pour épier le sommeil de la malade.
Les bras nus allongés sur les couvertures, la tête renversée, les lèvres amincies l'une contre l'autre, la mâchoire inférieure tendue en avant, elle était si pâle qu'il lui prit les mains, vite, appelant:
--Simone! Simone!
Elle ne répondait pas. Sa face longue avait l'hostilité froide et dédaigneuse des visages de trépassés.
Effrayé, il supplia:
--Je t'aime bien. Tu sais que je t'aime bien. Réponds-moi, Simonette.
Comme elle restait immobile, il souleva du doigt les paupières qui retombèrent sur les yeux sans regard, entr'ouvrit les lèvres qui se refermèrent sur les dents serrées. Pour la rendre à la vie, il la baisa sur la bouche, appelant de nouveau:
--Simonette! Simonette!
Sa maîtresse restait insensible à ses caresses.
Il eut peur, saisit la lampe qu'il avait posée sur la cheminée, se précipita vers la cuisine, revint tenant entre ses mains tremblantes une bouteille dont il vida le contenu sur le front de l'inanimée. D'un coin du drap il lui frictionna les tempes.
Elle détourna la tête faiblement pour éviter le contact rude de la toile.
Et il se mit à rire, et il souleva le voile de chair qui cachait les yeux de l'aimée et il lui baisa les poignets.
Elle, le regarda étonnée. Elle essuya d'un revers de main une goutte de liquide rouge qui dévalait de sa joue, elle comprit ce qui était arrivé, dit d'une voix affaiblie, très douce:
--Tu as eu beaucoup de chagrin, mon ami.
André pensa tout haut:
--Oh! que je t'aime de ne pas être morte. J'ai eu peur, peur.
Leur grande joie fut égayée par la méprise qu'avait faite André en sa hâte de la secourir. Croyant se servir de vinaigre, le jeune homme avait versé près d'un demi-litre de vin sur le visage de Simone.
André Bamberg vécut dès lors en l'attente d'événements malheureux. Lorsqu'au retour d'une seconde visite chez Mme Coquardeau, Simone lui annonça que la délivrance était proche, il s'enfuit dans le parc, rêvassant sous la tombée lente des feuilles mortes que sa maîtresse resterait peut-être, un jour, insensible à ses supplications, lasse enfin d'ouvrir ses grands yeux gris sur ce monde où elle avait souffert par ceux qu'elle aimait, par son père, par son amant.
VI
Quinze jours avant la date fixée par Mme Coquardeau, Simone dut s'aliter, à la nuit tombante.
André était absent.
L'éditeur de la _Mécanique populaire_ l'avait prié de passer à ses bureaux pour lui proposer une nouvelle affaire.
Étendue sur le lit, n'ayant pas la force de se dévêtir de son peignoir, elle attendit le retour de son amant, apeurée du noir qui était autour d'elle.
Devenue tout enfant, elle appela en ses hoquets douloureux: «Oh! papa! papa! papa Gosselet!»
André ne venait pas. Il aurait dû être là, puisqu'il disait l'aimer! En son esprit affaibli, une pensée mauvaise grandit vite qui apaisa bientôt ses gémissements et calma sa souffrance. Si l'amant était absent, c'est que l'amant l'avait quittée, fuyant à l'heure des devoirs et des responsabilités.
Les yeux grands ouverts comme pour lire dans les ténèbres ce qui était, elle échafauda ce raisonnement, étourdie par l'assaut rythmé du sang qui gonflait les veines de son front: «Autrefois, il restait près de moi, parce qu'en m'épousant, il pouvait devenir riche. S'il s'en va, c'est qu'il n'espère plus, c'est que je suis condamnée, c'est que je vais mourir. Je le croyais bon. Il est lâche.»
Puis la douleur la mordant, la mordant de nouveau au ventre, elle appela:
--Papa! Papa! Bon papa Gosselet!
Elle se vit abandonnée de tous et de tout.
Elle pensa:
--J'ai mérité de mourir seule, puisque j'ai voulu faire ma vie, seule. Seule aussi, je m'en irai.
Elle pleura sur sa jeunesse, sur le besoin d'aimer qui était en elle, et se tourna vers le mur, en un effort douloureux des hanches, pour mourir silencieusement, dignement.
La porte s'ouvrit sous une poussée violente, heurtant la muraille. Dans le noir, la voix aimée dit:
--Monette! Malade?
A la lueur de la lampe vite allumée, elle l'aperçut, inquiet, très pâle, mais il lui sembla fort robuste. Elle lui tendit les bras, comprenant qu'il était résolu à la défendre, à la garder. Elle se réfugia en lui, la tête appuyée sur son épaule large d'homme et sourit péniblement pendant que ses lèvres disaient:
--Bien malade! bien malade!
Elle expliqua d'une voix plaintive comment la douleur l'avait prise et couchée sur le lit. Lui, la déshabilla, le geste maternel, la rassurant avec des mots enfantins et doux:
--Es-tu bien comme ça? Avec cet oreiller sous ta petite tête?
Le dos tourné pour cacher à l'aimée les larmes qui refluaient, lourdes, au coin de ses paupières, il parlait vite et sa voix semblait secouée de petits rires.
Comme elle geignait plus fort, maintenant qu'elle pouvait être secourue, il proposa:
--Je t'assure qu'un docteur calmerait un peu tes souffrances... si tu voulais.
Les mains jointes, elle supplia:
--Je t'en prie! Je t'en prie! pas de médecin. Ce n'est qu'un malaise... avant. Mme Coquardeau m'a assuré que je ne serai pas mère avant trois semaines.
--Elle peut se tromper, Mme Coquardeau!
--Oh! de trois semaines! Je suis assez malade pour que tu ne me causes pas de chagrin... Je ferais ce que tu voudrais si tu étais malade... Donne-moi à boire, j'ai soif! Oh! j'ai soif!
Il fit tiédir de l'eau qu'il versa dans une tasse, avec un peu de sirop. Elle dit, volontaire:
--Je veux boire frais!
--Non, ma mignonne. Froide, l'eau te ferait mal.
Pleurant comme une petite fille, elle répliqua:
--Ah! si père était là... Père ferait ce que je voudrais, lui!
Il ne répondit pas, heureux de souffrir puisqu'elle souffrait tant par lui.
Il la souleva, lui prit le buste en l'enlacement de son bras et de ses doigts tremblants, tendit le breuvage aux lèvres exsangues et rugueuses. Puis il s'assit au chevet du lit, la contemplant, les yeux mouillés, attentif au moindre signe de vouloir.
En une trêve de ses souffrances, elle lui dit gentiment:
--Comme tu es là, mon aimé, tu me rappelles un bon gros chien que j'avais quand j'étais petite. Son regard était toujours fixé sur moi, tant il voulait deviner mes caprices. Ça ne te fâche pas, ce que je dis là?
Il sourit:
--Je trouve ta comparaison gentille.
Elle ajouta:
--Je l'appelais Fidèle.
La nuit fut longue.
A l'aube, Simone pouvait à peine geindre sa souffrance. Inquiet, André descendit vite l'escalier, éprouvant le besoin de se rassurer par l'intervention d'un homme diplômé et patenté pour assister les souffrants.
Un médecin vint, mal éveillé, porta ses mains rudement sur le corps de l'aimée et diagnostiqua d'une voix indifférente:
--Rien à faire! Attendre! Les premières douleurs!... La délivrance n'arrivera pas avant vingt-quatre-heures... Prévenir la sage-femme.
Il bâilla, accepta cent sous et s'en alla.
* * * * *
André, très las, restait assis auprès du lit, faible et désarmé devant la souffrance de l'aimée. Il avait envoyé un télégramme à Mme Coquardeau et il attendait, tête basse. Quand il surprenait les yeux de la malade fixés sur lui, il croyait lire en son regard vague un reproche à son inaction, à son impuissance.
Simone proposa à mi-voix:
--Envoie chercher l'Embaumée. J'ai besoin d'elle. Tu ne sais pas ce qu'il faut faire, toi. Tu as des gestes brusques. Tu me fais mal quand tu me touches, bien mal.
Il se leva, se dirigea vers la fenêtre, se cacha derrière les rideaux pour pleurer.
Elle, devinant son chagrin, appela:
--André! André!
Il accourut, se pencha sur elle, essayant de sourire.
--Que veux-tu, mon aimée?
--Je suis très méchante, des fois, il ne faut pas m'en vouloir. C'est malgré moi que je suis méchante... Je souffre tant.
La petite bossue arriva toute rosée par la marche, le visage comme verni par les ablutions matutinales, les cheveux un peu lâches sous sa capote rajeunie d'un nouveau bout de ruban.
Elle embrassa son amie, rangea les couvertures, tapota les oreillers, mit en ordre la table de toilette, puis tendit les doigts, simplement, à l'homme qu'elle avait aimé autrefois. Comme André la remerciait d'être venue, Simone sanglota:
--Tu es toujours jolie et toujours fraîche, toi!
Ils la grondèrent doucement. Elle demanda une glace et examina son visage complaisamment, le doigt posé sur les marbrures jaunes qui plaquaient la peau au grain desséché. Elle conclut:
--Je suis assez belle pour mourir.
Mourir! L'Embaumée et André l'entouraient le rire à fleur de lèvres. L'amant lui promit tout une nouvelle vie dont elle serait reine. L'amie lui assura qu'elle serait belle, beaucoup plus belle, après, d'une beauté entièrement éclose, d'une beauté calme et un peu majestueuse de vierge-mère.
Malheureusement, l'arrivée de Mme Coquardeau vint alarmer de nouveau la pauvre malade. Mme Coquardeau, femme d'un garde municipal, était vêtue d'une vieille robe noire fripée et coiffée d'un paillasson empanaché de trois pauvres marguerites, oscillant sur leur tige. Dès l'entrée, elle cria:
--Comment! comment! déjà! Ça ne devait pas arriver avant trois semaines: je n'y comprends rien. Et mes quatre chambres qui sont toutes occupées maintenant.
Mme Coquardeau était indignée! Celui qui allait venir osait faire son apparition avant l'époque prévue par Mme Coquardeau, de la Faculté de Paris!
Elle ajouta, l'air sévère:
--Vous avez dû commettre quelque imprudence, ma petite dame...
--Mais non, madame.
La matrone fouilla dans sa poche, sortit sa tabatière de corne et jouit de sa prise, songeuse.
André demanda à quelle heure Mme Coquardeau serait en état de recevoir sa pensionnaire.
Mme Coquardeau tendit le cou en avant, ouvrit les bras:
--Je ne sais pas comment faire! Enfin! Je donnerai ma chambre à coucher à madame, ma propre chambre. Nous nous arrangerons pour le prix. Un petit supplément, peut-être! Nous verrons... nous verrons... Amenez madame, vers six heures, ce soir.