Chapter 6
Mademoiselle de Fougères suivit la direction du geste de Jeanne, et vit une femme centenaire à laquelle de jeunes filles avaient fait une sorte de coussin avec leurs capes de futaine. Elle s'approcha d'elle, et, avec l'aide de madame Féline, elle l'aida à se relever et à s'installer sur le fauteuil. La doyenne se laissa faire, ne comprenant rien à ce qui se passait, et remerciant d'un signe de sa tête tremblante. Mademoiselle de Fougères se mit à genoux sur le pavé auprès de Jeanne, de manière à être entièrement cachée par le dossier du grand fauteuil sur lequel la doyenne, qui ne remplissait plus ses devoirs de piété que par habitude, s'assoupit doucement au bout de quelques minutes.
Cependant le curé, qui n'avait pas la vue très-bonne et qui savait d'ailleurs que le regard baissé convient à la ferveur de l'officiant, aperçut confusément une femme coiffée de blanc sur le fauteuil. Il pensa que sa négociation avait réussi et se mit à officier tranquillement; mais lorsqu'au moment réservé à l'explosion de son vaste projet, après avoir descendu les trois marches de l'autel et s'être mis à genoux pour encenser le saint sacrement, il se releva, traversa le choeur et s'avança vers le fauteuil pour rendre le même honneur à mademoiselle de Fougères, selon les us et coutumes de l'ancienne féodalité, il s'aperçut de sa méprise, et son bras resta suspendu entre le ciel et la terre, tandis que toute la congrégation des fidèles, l'oeil ouvert et la bouche béante, se demandait la cause des honneurs insolites rendus à la mère Mathurin.
Le jeune curé ne perdit point la tête, et, voyant que mademoiselle de Fougères avait mis un peu d'obstination et de malice dans cette aventure, il lui prouva qu'elle n'aurait pas le dernier mot; car il se retourna vivement de l'autre côté et se mit à encenser la tribune seigneuriale, comme pour rendre à cette place vide les honneurs dus au titre plus qu'à la personne. Tout le village resta ébahi, et il fallut plus de six mois pour faire adopter la véritable version de cet événement aux commentateurs exténués de recherches et de discussions. Les parents de la mère doyenne ne manquèrent pas de dire qu'elle avait été bénie en vertu d'un ancien usage qui décernait cette préférence aux centenaires, et que M. le curé avait trouvé dans les archives de la commune. Quant à elle, comme elle était à peu près aveugle et dormait plus qu'à demi pendant qu'on lui rendait cet honneur, comme son oreille avait le bonheur d'être fermée pour jamais à toutes les paroles humaines et à tous les bruits de la terre, elle mourut sans savoir qu'elle avait été encensée.
Depuis cette aventure, Jeanne Féline conçut une haute estime pour mademoiselle de Fougères; et, au lieu d'éviter de parler d'elle comme elle avait fait jusqu'alors, elle questionna mademoiselle Bonne avec intérêt sur le caractère de sa noble amie. Bonne avait tant de respect pour la sagesse et la prudence de sa voisine qu'elle se crut dispensée avec elle du secret que Fiamma lui avait imposé. Elle lui confia les sentiments généreux et les vertus vraiment libérales de cette jeune fille, et lui dit le désir qu'elle avait témoigné de la connaître. Malgré le plaisir que la bonne Féline ressentit de ces réponses, elle se défendit de faire connaissance avec la châtelaine. «Comment voulez-vous que cela se fasse? répondit-elle. Son père trouverait mauvais sans doute au fond du coeur qu'elle vînt me voir; et quant à moi, je ne saurais aller demander à ses domestiques la permission de l'approcher. J'attendrai l'occasion; et, si je la rencontre, je lui dirai ma satisfaction de sa conduite à l'église. Sans la sagesse de cette enfant, M. le curé, qui est vraiment trop léger pour un ministre du Seigneur, eût offensé la majesté de Dieu par un véritable scandale.»
Madame Féline étant dans ces dispositions, l'occasion ne se fit pas attendre. Un matin que mademoiselle de Fougères passait devant sa cabane pour aller voir mademoiselle Parquet, elle vit Jeanne penchée sur sa petite fenêtre à hauteur d'appui, qu'encadrait le pampre rustique. La bonne dame était occupée à faire manger dans sa main le milan royal.
«Bonjour, Italia!» dit Fiamma en passant.
Madame Féline releva la tête, et, charmée de voir la jeune fille, elle lia conversation avec elle. L'éducation et la santé de l'oiseau étaient un sujet tout trouvé.
«Comment se fait-il que vous sachiez son nom? demanda Jeanne. Je ne l'ai dit à personne, car je ne pouvais pas m'en souvenir; mais quand vous l'avez prononcé, j'ai bien reconnu celui que mon fils lui donnait; car c'est mon fils qui l'a rapporté de la montagne.
--Et qui l'a pris dans la gorge aux Hérissons, reprit Fiamma.
--Vraiment! vous le savez? s'écria Jeanne. Vous l'avez donc rencontré à la chasse?
--Et j'ai même chassé avec lui ce jour-là, répondit mademoiselle de Fougères. J'ai encore sur les mains les marques de courage de monsieur, ajouta-t-elle en donnant une petite tape à l'oiseau; et c'est M. Simon qui nous a servi de chirurgien à tous deux.
--En vérité!... Oh! à présent, dit madame Féline en secouant la tête avec un sourire, je comprends l'amitié qu'il portait à ce gourmand, et pourquoi il m'a tant recommandé en partant d'en avoir soin. Allons! maintenant j'en prendrai plus de souci encore; car, si vous êtes telle que vous semblez être, je vous aime, vous!
--Vous ne pouvez pas me dire une chose plus agréable, répondit Fiamma en portant vivement à ses lèvres la main ridée que lui tendait Jeanne.» Puis, comme si ce mouvement impétueux eût trahi quelque secrète pensée de son coeur, elle rougit et garda le silence. Féline ne pouvait interpréter cette émotion: elle se mit tout de suite à lui parler du curé et de la doyenne, de la république et de la monarchie, de la religion, de tout ce qui l'intéressait, et par-dessus tout de son fils. Mademoiselle de Fougères fut étonnée du sens profond et même de la grâce spirituelle et naïve de cet esprit supérieur, vierge de toute corruption sociale. Elle n'avait pas cru qu'il fût possible de joindre si peu de culture à tant de fonds. Ce fut pour elle un sujet d'admiration et bientôt d'enthousiasme; car autant Fiamma était indomptable dans ses antipathies, autant elle était passionnée dans ses amitiés. C'est en effet un magnifique spectacle pour une âme tourmentée de l'amour du beau et contristée par la vue du laid, que celui d'une organisation assez riche pour se passer d'embellissement factice et pour recevoir tout de Dieu et d'elle-même. En peu de jours une affection profonde, une sympathie complète s'établit entre Jeanne et Fiamma. Mettant de côté l'une et l'autre les entraves de ces considérations sociales faites pour le vulgaire, elles se lièrent étroitement, et Jeanne passa autant d'heures dans la chambre et dans l'oratoire de Fiamma que celle-ci en passa dans la cabane et dans le potager rustique de Jeanne. Mademoiselle Parquet se joignit souvent à leurs entretiens, et sa jeune amie lui apprit à connaître madame Féline. Jusque-là Bonne n'avait respecté en elle qu'une solide vertu, une admirable bonté; elle ignorait qu'il y eût aussi à admirer une haute intelligence. Elle s'étonna d'abord de voir que Fiamma, avec toutes ses lectures et toutes ses connaissances, ne s'ennuyait pas un instant dans la compagnie d'une femme qui n'avait jamais lu que la Bible. Fiamma lui fit comprendre que la Bible était la source de toute sagesse et de toute poésie; que l'esprit de ces pages divines s'était incarné dans la personne de Jeanne, dont toutes les paroles, comme toutes les pensées, avaient la grandeur et la simplicité des saintes Écritures. L'âme de Bonne fit elle-même un progrès dans le contact de ces deux âmes supérieures à la sienne, non en bonté, mais en vigueur.
VIII.
Un jour, au mois de mai, vers midi, l'air étant fort chaud au dehors, et la cabane de Féline remplie d'une agréable fraîcheur, ces trois femmes étaient réunies dans une douce intimité. Jeanne, enfoncée dans son vieux fauteuil, roulait un écheveau de fil de chanvre sur une noix; Italia, perchée sur le piveau du dévidoir, et conservant encore un peu d'irritabilité, poussait de temps en temps un petit cri aigre-doux, allongeait le bec pour saisir le fil, mais sans oser toucher aux doigts de son institutrice; mademoiselle Parquet, assise sur le buffet, lisait tout haut le livre de Ruth dans la vieille Bible de la famille Féline, dont le caractère était si fin que Jeanne ne pouvait plus le distinguer. Quant à mademoiselle de Fougères, fatiguée d'une course rapide qu'elle avait faite avec Sauvage dans la matinée, elle s'était assise sur une botte de pois secs, aux pieds de Jeanne; et, cédant au bien-être que lui apportaient la fraîcheur, le repos, le bruit monotone et doux de la voix qui lisait, elle s'était laissée aller au sommeil. Jeanne, semblable à la vieille Noémi, avait attiré sur ses genoux la tête de cette fille chérie, et chassait avec tendresse les insectes dont le bourdonnement eût pu la tourmenter. Simon entra dans ce moment. Il arrivait de Nevers; on ne l'attendait pas encore. Il fit un pas et resta immobile. Le soleil, glissant à travers le feuillage de la croisée et tombant en poussière d'or sur le front humide et sur les cheveux de jais de Fiamma, lui montra d'abord le dernier objet qu'il dût s'attendre à rencontrer dans sa cabane et sur le giron de sa mère. Il venait de faire bien des efforts depuis trois mois pour chasser de son âme l'image de cette femme, et c'était là qu'il la retrouvait! Il crut rêver, resta quelques instants sans pouvoir articuler un mot; et enfin, joignant les mains, il murmura une parole que ni sa mère ni Bonne ne pouvaient comprendre: _O fatum!_ Fiamma reconnut sa voix et n'ouvrit pas les yeux. Ce fut le premier artifice de sa vie.
L'amour n'est que magie et divination. Elle vit à travers ses paupières abaissées et frémissantes de curiosité l'émotion et la joie mêlée de consternation qu'éprouvait Simon. Madame Féline, poussant un cri de joie, avait tendu les bras à son fils. Fiamma, l'entendant s'approcher, jugea qu'il était temps de se réveiller: elle prit le parti de soulever sa tête et de se frotter les yeux pendant qu'il embrassait sa mère. «Oh! dit la bonne femme, vous voilà un peu étonné, Simon! vous me pensiez trop vieille pour avoir d'autres enfants que vous, et pourtant voilà que je suis devenue mère de deux filles en votre absence.
--Vous êtes heureuse, ma mère, répondit-il; mais moi, me voilà humilié; car je ne suis pas digne d'être leur frère.
--Je ne sais pas si Bonne est superbe à ce point de ne vouloir pas reconnaître votre parenté, dit mademoiselle de Fougères en lui tendant la main; mais, quant à moi, j'avais déjà signé avec vous un pacte de fraternité d'opinions.» Simon ne put rien répondre. Il lui pressa la main avec un trouble plus indiscret que tout ce qu'il eût pu dire; et pour se donner de l'aplomb, il demanda à Bonne la permission de l'embrasser, ce dont il s'acquitta avec assurance. Cette marque d'amitié enorgueillit Bonne comme une préférence; elle ne connaissait rien aux roueries ingénues de la passion.
Madame Féline s'empressa de questionner son fils sur sa santé, sur la fatigue, sur la faim qu'il devait éprouver. Il demanda à manger, afin d'avoir une occupation et un maintien. Il ne pouvait se remettre de son désordre. Un champion qui s'est préparé longtemps à un rude combat, et qui, en arrivant, voit l'ennemi tranquille et déjà maître du champ de bataille, n'est pas plus bouleversé et embarrassé de son rôle que ne l'était Simon. Bonne courut dans tous les coins de la cabane pour aider Jeanne à rassembler quelques aliments et à les servir sur une petite table. Voulant marquer son affection à sa manière, l'excellente fille alla cueillir des fruits au jardin, et revint toute rouge et tout empressée, sans songer que les hommes s'éprennent plus volontiers d'une chimère que d'un bien qui s'offre de lui-même.
«Il n'y a que moi, dit mademoiselle de Fougères à Simon, qui ne fasse rien pour vous ici. Vous êtes comme Jésus arrivant chez Marthe et Marie. Je suis celle qui se tient tranquille à écouter le Seigneur, tandis que l'autre travaille et se dévoue.
--Et cependant, répondit Simon, le Seigneur préféra Marie, et conseilla à sa soeur de ne pas prendre une peine inutile.
--Pourquoi me dites-vous cela si bas? reprit mademoiselle de Fougères avec sa brusquerie accoutumée. On dirait que vous craignez une méchante application de vos paroles.
--Oh! j'espère qu'il ne se prend pas pour _notre Seigneur_! répliqua mademoiselle Bonne en riant.
--Mais voulez-vous que je vous aide, chère amie? dit mademoiselle de Fougères. Ce ne sera pas pour faire ma cour à _monsignor Popolo_, je vous prie de le croire; ce sera pour vous soulager, _mia buona_.
--Oh! je n'ai pas besoin de vous, ma _dogaressa_, répondit Bonne, à qui sa compagne avait appris quelques mots italiens. Vos mains sont trop fines pour les soins du ménage.
--Croyez-vous? dit vivement Fiamma. Pourquoi traînez-vous ce seau d'eau avec tant de gaucherie, ma petite?
--Voulez-vous bien me faire le plaisir de l'enlever de terre d'un demi-pouce? répondit l'autre jeune fille d'un air de défi.
--Je vais vous montrer comme il faut vous y prendre, dit Fiamma sur le même ton; car vraiment, ma mignonne, vous n'y entendez rien et vous me faites peine.»
Alors, saisissant d'une seule main le seau rempli d'eau, elle l'enleva de terre et le posa sur la table.
«Oh! la force et le courage du lion de Venise!» s'écria Simon avec chaleur.
Bonne fut un peu piquée.
«Ne vous fâchez pas, cher ange, dit Fiamma à son amie; la prudence des serpents et la douceur des colombes vous restent en partage. Mais quant à cela, ajouta-t-elle en étendant son bras blanc et l'orme comme du marbre de Carrare, sachez qu'il y a autant de différence entre mes muscles et les vôtres qu'entre vos collines de la Marche et nos montagnes des Alpes, entre vos petites graines de sarrasin et nos larges épis de maïs. Allons, Bonne, c'est vous qui êtes la dogaresse; je suis la montagnarde: c'est moi qui suis Marthe à mon tour; vous êtes Marie. Le Seigneur vous bénira; je vous cède mes droits. Mais chut! voici madame Féline; ne disons pas de légèretés sur des choses aussi saintes; elle nous gronderait et elle ferait bien.»
Tandis que Simon se condamnait à déjeuner, quoiqu'il fût trop oppressé pour en avoir envie, que Bonne, assise à table entre lui et madame Féline, feignait d'écouter la relation de son voyage avec curiosité, afin d'avoir le droit de lui verser du cidre et de lui couper du pain d'orge; tandis que mademoiselle de Fougères jouait avec Italia et luttait avec elle d'attitudes impérieuses en la contrefaisant et en imitant ses cris d'impatience, M. Parquet entra dans la chaumière.
«_Bravi tutti!_ s'écria-t-il en voyant cette aimable compagnie; le ciel est favorable aux braves gens.» Et après avoir embrassé tendrement son filleul, il baisa la main de mademoiselle de Fougères avec assez de grâce pour montrer qu'il avait été faire un tour de promenade à Versailles dans sa jeunesse. Puis, jetant un coup d'oeil perspicace de l'un à l'autre: «Y a-t-il longtemps que vous n'avez reçu de nouvelles de monsieur votre père, belle demoiselle?» demanda-t-il à Fiamma d'un air très-significatif.
Cette question fut pour Simon comme une goutte d'eau froide sur un brasier. Il était en train de se laisser aller à de nouveaux enchantements; le seul nom du comte réveilla en lui mille réflexions pénibles. Il examina le visage de mademoiselle de Fougères, pour savoir si elle avait quelque appréhension du retour de son père; mais la noble harmonie de ce visage n'était jamais troublée par des craintes légères.
«Je l'attends demain, répondit-elle tranquillement; mais il se pourrait cependant qu'il fût déjà de retour, car il est si actif en toutes choses qu'il part et revient toujours plus tôt qu'il ne l'avait projeté.
--Et s'il était à cette heure au château? fit observer Simon, incapable de maîtriser son inquiétude.
--Il y serait sans doute occupé déjà de mille soins, répondit-elle, et plus pressé de compter avec son régisseur que de toute autre chose.»
Elle resta encore une demi-heure, affectant beaucoup de calme; puis elle mit son chapeau et pria M. Parquet de lui donner le bras jusqu'au château. Dès qu'ils furent sortis de la chaumière: «Pourquoi ne m'avez-vous pas appris tout franchement que mon père était arrivé? lui dit-elle. Croyez-vous que je n'ai pas lu cela sur votre figure?
--En vérité! fit l'avoué. Fin contre fin...
--Il ne s'agit pas de nous adresser des compliments réciproques, interrompit la pétulante Fiamma. Voyons, mon cher sigishé, que signifiait votre physionomie? qu'avez-vous dans l'esprit?
--J'ai dans l'esprit, répondit Parquet d'un ton doux et paternel, que vous avez écouté un peu trop votre bon coeur durant cette dernière absence de M. le comte. Je vous l'ai dit, Jeanne Féline est un ange de vertu; je ne vous souhaiterais pas de plus haute noblesse que d'être sa fille. Simon est un digne jeune homme qui mériterait de Dieu la faveur d'avoir une soeur telle que vous; mais votre père qui n'entend rien aux relations de sentiments, si belles et si saintes qu'elles soient, blâmera certainement votre intimité avec cette famille de paysans. Il n'eût pas approuvé que vous vissiez madame Féline sur le pied d'égalité, comme vous le faites; à plus forte raison maintenant que voici son fils de retour. Vous savez tout ce que la malice du public peut imaginer en cette occasion. Avez-vous réfléchi à cela? Ne croyez-vous pas que désormais, du moins pendant les semaines du séjour de M. de Fougères au château, vous feriez bien de cesser vos relations avec la maison Féline?
--Je sais, mon ami, répondit Fiamma, que ce serait une conduite prudente, si tant est que l'intérêt personnel doive céder à l'absurdité, par crainte de querelles; je sais que mon père, tout en accablant M. Féline de compliments et de prévenances, le remercierait volontiers de ne pas répondre à ses invitations. Malgré sa ponctualité à saluer profondément madame Féline et à lui demander de ses nouvelles dans la rue, il n'oserait lui offrir une chaise dans son salon à côté de la femme du sous-préfet. Cependant il faudra bien qu'il en vienne là. Il m'en coûtera quelque peine; j'essuierai des admonestations ennuyeuses, et j'entendrai émettre des principes de morale et de bienséance qui feront bouillir mon sang dans mes veines; mais, comme à l'ordinaire, je tiendrai bon, je serai respectueuse, et ma volonté sera faite. Ne vous inquiétez donc de rien; mon père est un homme qu'il faut forcer à bien agir en le prenant au mot. Je me charge de faire dîner madame Féline à sa table; chargez-vous d'amener M. Féline à lui rendre visite.
--Mais vous tenez donc bien à la société de ces Féline? demanda M. Parquet, qui voulait toujours savoir le fin mot de toute affaire, et ne commençait aucune démarche, si légère qu'elle fût, sans avoir confessé sa partie.
--J'y tiens comme je tiens à vous et à votre fille, répondit Fiamma avec fermeté. Si mon père croyait conforme à ses intérêts et à ses préjugés de m'éloigner de vous, pensez-vous que je ne résisterais pas de toutes mes forces à cette injustice?
--Vous avez une manière de dire, reprit maître Parquet tout attendri, qui fait qu'on vous obéit aveuglément; vous me feriez fabriquer de la fausse monnaie. Cependant, avant de vous céder, je veux, ma chère fille, pour me venger de l'ascendant que vous prenez sur moi, vous adresser quelques reproches. Vous n'avez pas assez de déférence pour votre père; vous lui faites trop sentir votre supériorité... Écoutez-moi jusqu'au bout. Je sais que vous avez avec lui le meilleur ton, et que jamais une parole blessante n'est sortie de votre bouche; mais, voyez-vous, si Bonne, avec tout votre respect extérieur, me traitait comme vous le traitez au fond de l'âme, j'aimerais mieux qu'elle m'arrachât ma perruque et qu'elle me la jetât au visage, sauf à se rendre ensuite à mes raisons.
--Ah! monsieur Parquet, s'écria Fiamma d'un ton douloureux, pouvez-vous comparer la sympathie de coeur et la conformité des principes qui vous lient à votre fille avec ce qui se passe entre M. de Fougères et moi? Je conviens que, dans ma conduite envers lui, je manque souvent de prudence.
--_Prudence!_ interrompit M. Parquet avec un mouvement chagrin. Voilà de ces mots qui sont cruels à entendre! Je ne m'explique pas, Fiamma, que vous, si généreuse, si tendre, si dévouée pour nous, vous n'ayez pas dans le coeur le moindre sentiment d'affection pour votre père. Moi, je suis enchanté que vous ne lui ressembliez pas; je l'aime médiocrement, et vous, je vous chéris comme une seconde fille; mais enfin, cette clairvoyance, cette justice cruelle avec laquelle vous pesez les défauts de celui qui vous a donné le jour...
--Arrêtez, Parquet, s'écria Fiamma, et regardez le mal que vous me faites!»
Parquet fut effrayé de l'altération de son visage et de la pâleur mortelle de ses lèvres.
--Eh bien! mon Dieu, s'écria-t-il à son tour, ne parlons plus de tout cela.
--Oh! mon ami! n'en parlons jamais, répondit la jeune fille en faisant un effort pour marcher; car vous me feriez dire ce que je ne veux pas, ce que je ne dois jamais dire à personne.
--Juste ciel! reprit M. Parquet, dont la curiosité s'éveilla vivement. A-t-il donc eu quelque tort exécrable à votre égard? Avez-vous contre lui des sujets de plainte assez terribles pour étouffer la voix du sang?
--Non, monsieur Parquet, ce n'est pas cela, répondit-elle. Il y a dans ma vie un mystère que je ne peux jamais révéler et dont je ne peux me plaindre qu'à la destinée. Ne m'interrogez pas, mais soyez indulgent pour moi et ne me jugez pas. Ma situation est si exceptionnelle que mon caractère et ma conduite doivent être bizarres.
--Adieu, voici en effet la chaise de poste du comte dans la cour. Faites ce que je vais ai dit: _vale et me ama_.»
Pauvre enfant! pensa M. Parquet en retournant chez lui. Il faut qu'elle ait une âme bien orageuse, ou que ce Fougères soit un bien méchant cuistre, avec ses ailes de pigeon! Allons! il y aura eu là quelque cas d'inclination contrariée. Ah! les jeunes filles! L'amour, c'est l'insecte rongeur qui s'attaque aux plus belles roses! Décidément, pour ma part, je renonce aux lois du trop aimable Cupidon, et je m'abandonne aux consolations d'une douce philosophie.
IX.