Simon

Chapter 13

Chapter 133,873 wordsPublic domain

--Eh! mon Dieu! M. Féline plaide donc décidément contre moi? On l'en a donc prié? Il y a donc consenti? Il s'y est donc engagé? C'est donc irrévocable? Ah! monsieur Parquet, il n'eût tenu qu'à vous, il ne tiendrait peut-être qu'à vous encore de l'empêcher de prendre part à cette lutte. Sur mon honneur, je vous jure que, s'il en était temps encore, si je ne craignais de faire un outrage à l'avocat distingué que j'ai eu l'imprudence, la maladresse de lui préférer, j'irais supplier M. Féline d'être mon défenseur. Ne le pouvant pas, ne puis-je espérer du moins qu'en raison de toutes les considérations que j'ai fait valoir tout à l'heure, il ne prendra pas parti contre moi? M. Féline est-il à cela près? Avec son immense réputation, ses larges profits, ses occupations multipliées, les mille occasions de faire sa fortune, de déployer son talent qui se présentent à lui sans cesse...

--Tous les jours, à toute heure, il n'est occupé qu'à remercier des clients et à renvoyer des pièces.

--Eh bien! comment ne peut-il pas faire le sacrifice d'une seule affaire, lorsqu'il y va d'intérêts aussi graves pour _un ami_?

--_Hum_! pensa M. Parquet, M. le comte a lâché un mot bien fort, il tombe dans la nasse. Pour _un ami_, reprit-il, c'est beaucoup dire. Simon se moque de trois, de six, de douze affaires de plus ou de moins; mais il n'est pas insensible à une méfiance injuste, à des soupçons injurieux.

--Au nom du ciel! expliquez-vous enfin, s'écria le comte avec vivacité; qu'ai-je fait? qu'ai-je dit? que me reproche-t-il?

--Il faut donc vous le dire?

--Je vous le demande en grâce, à mains jointes.

--Eh bien! je le dirai. Il y a de la politique en dessous de ces cartes-là, monsieur le comte.»

Parquet vit aussitôt qu'il approchait du joint; car, malgré toute son adresse, le comte se troubla.

«Il y a de la politique, reprit Parquet avec fermeté et abandonnant toute son emphase ironique. Vos adversaires sont des plébéiens, des ennemis particuliers et assez en vue de la puissance ministérielle. Qui a droit? Nul ne le sait encore, ni vous, ni moi, ni vos adversaires. A chance égale, Simon aurait eu beaucoup de sympathie pour la cause des plébéiens, fort peu pour la vôtre; Simon n'aime pas les patriciens, et son opinion républicaine vous a fait peur. Simon n'eût peut-être pas entrepris votre cause; c'est possible, je l'ignore. Ce qu'il y a de certain, ce dont je réponds sur ma tête, c'est qu'au cas où il l'eût acceptée il l'eût défendue avec loyauté, avec force, et, j'ose le dire, il l'eût gagnée. Mais vous avez craint un refus, ce qui est une faiblesse d'amour-propre; ou bien vous avez craint quelque chose de pire, une trahison... Dites, l'avez-vous craint, oui ou non?

--Jamais, monsieur Parquet, jamais, je vous en donne...

--Ne jurez pas, monsieur le comte; vous l'avez dit à quelqu'un, et voici vos paroles: «Ces gens-là s'entendent tous entre eux; comment voulez-vous qu'on se fonde sur le sérieux d'un débat judiciaire entre des gens qui vont le soir fraterniser au cabaret, ou, ce qu'il y a de pire, se prêtent mutuellement des serments épouvantables dans un club carbonaro?»

--Je n'ai jamais dit cela, monsieur Parquet, s'écria le comte au désespoir. Je suis le plus malheureux des hommes; on m'a indignement calomnié.»

Sa détresse fit pitié à M. Parquet, en même temps qu'elle lui donna envie de rire; car mieux que personne il savait l'innocence de M. de Fougères quant à ce propos. L'amplification était éclose dans le cerveau de M. Parquet. Le comte avait confié son affaire à un autre que Simon, par méfiance de son habileté et par crainte aussi de sa trop grande délicatesse. L'affaire était mauvaise; il le savait. Ce n'était pas un orateur éloquent et chaleureux qu'il lui fallait, c'était un ergoteur intrépide, un sophiste spécieux. Il pouvait triompher avec l'homme qu'il avait choisi, mais non pas triompher de Simon plaidant pour ses coopinionnaires, et qui, dans une position tout à fait favorable au développement de son caractère, devait là, plus qu'en aucune autre occasion, déployer cette puissance, cette bravoure et cette rudesse d'honnêteté qui faisaient sa plus grande force. D'un mot il culbuterait toutes les controverses, d'autant plus que c'était un homme à tout oser en matière politique et à tout dire sans le moindre ménagement.

Il est vrai aussi que les adversaires du comte n'avaient pas encore choisi Simon pour leur défenseur; que Simon n'avait pas songé à leur en servir; qu'il ignorait même le prétendu affront fait par M. de Fougères à son intégrité; en un mot, que toute cette indignation et toutes ces menaces étaient le savant artifice que depuis la veille maître Parquet tenait en réserve avec le plus grand mystère, sachant bien que Simon ne s'y prêterait pas volontiers.

L'artifice, il faut aussi le dire, n'eût pas été loin sans la timidité d'esprit du comte; mais, sous le caractère le plus obstiné, cet homme cachait la tête la plus faible. Toujours habitué à louvoyer, à tout oser sous le voile d'une hypocrite politesse, dès qu'on l'attaquait en face, il était perdu. Cela était difficile; il inspirait trop de dégoût aux âmes fortes; il leurrait de trop de promesses et de protestations les esprits faibles, pour qu'on daignât ou pour qu'on osât lui faire des reproches; et certes, M. Parquet ne s'en fût jamais donné la peine sans l'espoir et la volonté de tirer parti de sa confusion pour son grand dessein.

Ce qu'il avait prévu arriva. Le comte se retrancha, pour sa justification, dans des serments d'estime, de confiance, de dévouement, d'affection pour la cause plébéienne et pour Simon Féline spécialement. Il fit bon marché de la noblesse, de la parenté, de la monarchie, de toutes les hiérarchies sociales, à condition qu'on lui laisserait gagner son procès. Depuis longtemps il s'était réservé tant de portes ouvertes qu'il était difficile de le saisir. M. Parquet le poussa et l'égara dans son propre labyrinthe; il le força de s'enferrer jusqu'au bout.

--Allons, lui dit-il, il ne faut pas tant vous échauffer contre ceux qui ont répété vos paroles. Ce n'est pas un grand mal, après tout, dans votre position; vous avez été forcé d'émigrer. La révolution vous a dépouillé, banni. Il est simple que vous ayez des préventions contre nous et que vous nous confondiez tous dans vos ressentiments.

--Je n'ai point de ressentiments, s'écria le comte, je n'ai aucune espèce de prévention. Je n'en veux à personne; je n'accuse que la noblesse de ses propres revers. Je sais que tous les hommes sont égaux devant Dieu comme devant la loi, devant toute opinion saine comme devant tout droit social. Enfin, j'estime maître Parquet, honnête homme, habile, généreux, instruit, cent fois plus qu'un gentilhomme ignorant, égoïste, borné.

--C'est fort bon, je le crois jusqu'à un certain point, répondit M. Parquet; mais cependant je vais vous mettre à une épreuve. Si j'avais vingt-cinq ans, une jolie aisance et une certaine réputation, et que je fusse amoureux de votre fille, me la donneriez-vous en mariage?

--Pourquoi non? dit le comte, qui ne se méfiait guère des vues de M. Parquet sur Fiamma.

--A moi, Parquet? vous consentiriez à être mon beau-père, à entendre appeler votre fille madame Parquet? à avoir pour gendre un procureur? Vous ne dites pas ce que vous pensez, monsieur le comte!

--Je ne pense pas, dit le comte en riant, qu'à votre âge vous me demandiez la main de ma fille; mais si vous aviez vingt-cinq ans et que vous me tendissiez un piège innocent, je vous dirais: Allez à l'appartement de Fiamma, mon cher Parquet, et si elle vous accorde son coeur, je vous accorde sa main. Je serais flatté et honoré de l'alliance d'un homme tel que vous.

--Eh bien! vous êtes un brave homme! Touchez là! s'écria M. Parquet avec des yeux pétillants d'une malice que M. de Fougères prit pour l'expression de l'amour-propre satisfait. Je vais chercher Simon, je vous l'amène...

--Allez, mon ami, allez vite, mon bon Parquet, dit le comte en lui pressant les mains, je vous en aurai une éternelle reconnaissance.

--Et vous lui donnerez votre fille en mariage, reprit Parquet; moyennant quoi, il refusera de plaider contre vous, et s'engagera, pour l'avenir, à plaider gratis tous les procès que vous pourrez avoir, jusqu'à la concurrence de deux cents...

--Ma fille en mariage!... dit M. de Fougères en reculant de trois pas et en pâlissant de colère. Est-ce là la condition? M. Féline veut épouser Fiamma?

--Eh bien! pourquoi pas?... reprit M. Parquet d'un air assuré; le trouvez-vous trop vieux, celui-là? Il est juste de l'âge de Fiamma; il est beau comme un ange, il s'est fait un plus grand nom que celui que vos pères vous ont laissé. Il appartient à la plus honnête famille du pays. Il gagne de 25 à 30,000 fr. par an. Il a toutes les supériorités, toutes les vertus, toutes les grâces. Il vous demande votre fille, et vous hésitez?

--Ma fille ne veut pas se marier, répondit sèchement le comte.

--Est-ce là l'unique cause de votre refus, monsieur le comte?

--Oui, monsieur Parquet, l'unique; mais vous savez qu'elle est invincible.

--Je ne sais rien du tout, monsieur le comte, que ce qu'il vous plaira de me dire franchement. M'autorisez-vous à faire ce que vous venez d'imaginer vous-même, de monter à l'appartement de Fiamma et de lui demander son coeur et sa main, non pour moi, vieux barbon, mais pour Simon Féline, et, si j'obtiens cette promesse, la ratifierez-vous sur-le-champ?

--Sur-le-champ, monsieur Parquet, répondit le comte, à qui la réflexion venait de rendre le calme de l'hypocrisie; seulement permettez-moi de vous dire que cette manière de procéder, imaginée par moi dans la chaleur de l'entretien et dans la gaieté d'une supposition, est contraire dans l'application à toutes les convenances. Nous arriverons au même but sans blesser la pudeur de Fiamma..

--Fiamma n'a pas besoin de pudeur avec moi, je vous assure, monsieur le comte. Je pourrais être votre père, à plus forte raison le sien, laissez-moi donc aller lui parler, et je vous réponds qu'elle ne se gênera pas pour me dire ce qu'elle pense.

--Je ne puis permettre que cela se passe ainsi, reprit le comte; ma femme sert de mère à Fiamma; c'est à elle qu'il faudrait s'adresser d'abord, elle en causerait avec ma fille...

--Votre femme est de l'âge de Fiamma et ne peut jouer sérieusement le rôle de sa mère; ensuite, je doute qu'elle ait beaucoup d'influence sur son esprit, ainsi on peut s'éviter la peine de chercher ce prétexte.

--Ce prétexte? Pensez-vous que je me serve de prétexte? dit le comte blessé; croyez-vous que je ne sois pas assez franc et assez maître de mes actions pour refuser ou pour accorder la main de ma fille?

--C'est précisément là l'objet de la question, répondit hardiment Parquet, à qui il n'était pas facile d'en imposer; mais voici Fiamma elle-même, et c'est devant vous qu'elle va me répondre.

--Qu'il n'en soit pas question en cet instant ni de cette manière, je vous en prie,» dit le comte en s'efforçant de faire sentir son autorité à M. Parquet; mais Parquet était déterminé à tout braver. Mademoiselle de Fougères entrait en cet instant. Il marcha au-devant d'elle et la prit par le bras, comme s'il eût craint qu'on ne la lui arrachât avant qu'il eût parlé. «Fiamma, dit-il en l'amenant vers son père, répondez à une question très-concise: voulez-vous épouser Simon Féline?» Fiamma tressaillit, puis elle se remit aussitôt, regarda le visage impassible de son père, et vit, à la blancheur de ses lèvres qu'il était dévoré de ressentiment. Elle répondit sans hésiter: «J'y consens, si mon père le permet.

--Une fille bien née ne répond jamais ainsi, dit le comte en se levant; avant de déclarer aussi librement ses désirs, elle demande conseil à ses parents. Il y a une espèce d'effronterie à procéder de la sorte. Il est évident que je ne puis vous refuser mon consentement; je ne le puis, ni ne le veux; car j'estime infiniment le choix que vous avez fait. Seulement je trouve dans le mystère de ce choix, et dans la manière dont on a surpris ma franchise, tout ce qu'il y a de plus opposé à la décence de la femme, à la loyauté de l'ami et au respect dû au père.»

Ayant ainsi parlé avec cette apparence de dignité que les vieux aristocrates possèdent au plus haut degré, et qu'ils savent ressaisir dans les occasions même où leurs actions manquent le plus de la véritable dignité, il repoussa du pied le fauteuil qui était derrière lui et sortit brusquement de la chambre.

«Ce consentement équivaut à un refus, dit Fiamma à son ami; Parquet, nous avons été trop vite.

--La balle est lancée, dit Parquet, il ne faut plus la laisser retomber.

--Je me charge de plier mon père comme un roseau, si M. Féline consent à refuser ma dot.

--Il n'y consent pas, répondit Parquet; il exige qu'il en soit ainsi.

--Si mon père ne cède pas à cette séduction, il n'y a plus d'espérance, reprit Fiamma; car une explication serait inévitable entre lui et moi, et j'aime mieux me faire religieuse que d'épouser Simon au prix de cette explication.

--Toujours le secret! dit Parquet avec humeur en se retirant. Comment faire marcher une affaire et dont les pièces ne sont pas au dossier?»

XVII.

Fiamma, prévoyant bien que la colère de son père aurait une prochaine explosion, s'était sauvée au fond du parc, espérant éviter sa vue pendant les premières heures. Mais le destin voulut qu'ils se rencontrassent dans l'endroit le plus retiré de l'enclos. M. de Fougères allait précisément là cacher et étouffer son dépit; et voyant l'objet de sa fureur, il oublia la résolution qu'il avait prise de se modérer. Ses petits yeux grossirent et gonflèrent ses paupières ridées; il fut forcé de se jeter sur un banc pour ne pas étouffer.

C'était en effet une grande contrariété pour le comte que cette ouverture inattendue de M. Parquet et l'adhésion subite qu'y avait donnée sa fille. En voyant Fiamma se retirer au couvent et ne plus faire chez lui que des apparitions de stricte bienséance, il s'était flatté, pendant deux ans, d'en être tout à fait débarrassé. Sa joie avait été au comble lorsque Fiamma lui avait dit, huit jours auparavant, que son intention était de prendre le voile, et qu'elle allait l'accompagner à Fougères pour faire ses adieux à ses amis du village et leur donner l'assurance de la liberté d'esprit et de la satisfaction véritable avec lesquelles elle embrassait l'état monastique. Ce voyage avait paru d'autant plus convenable et d'autant plus avantageux à M. de Fougères vis-à-vis de l'opinion publique, qu'il se croyait plus assuré de la résolution inébranlable de sa fille. La crainte d'une inclination de sa part pour Féline n'avait jamais été sérieuse en lui, et, s'il l'avait eue, depuis longtemps elle s'était dissipée. Il ignorait leur correspondance, et, lors même qu'il en eût été le confident, il eût pu croire que Simon était guéri de son amour et que Fiamma ne l'avait jamais partagé.

La scène qui venait d'avoir lieu avait donc été pour lui un coup de foudre. Ce n'est pas qu'une alliance avec Féline fût désormais aussi disproportionnée à ses yeux qu'elle l'eût été deux ou trois ans auparavant. Depuis la veille surtout, M. de Fougères commençait à apprécier les avantages de la position et l'importance des talents du Simon. Il avait vu en arrivant les sommités aristocratiques de la province. Il avait dîné à la préfecture, et là tous les convives avaient déploré les opinions de M. Féline avec une chaleur qui prouvait le cas qu'on faisait de sa force ou la crainte qu'elle inspirait. On s'était surtout étonné de l'imprudence qu'avait commise M. de Fougères en ne le choisissant pas pour avocat ou en ne s'assurant pas d'avance de sa neutralité. Le séjour de Paris rend essentiellement dédaigneux pour les talents de la province; on s'imagine que la capitale absorbe toutes les supériorités et en déshérite le reste du sol. Cela était arrivé à M. de Fougères; il s'éveilla péniblement de cette erreur dès les premières opinions qu'il entendit émettre à _ses pairs_ sur la puissance de Féline. Cette jeune renommée avait pris subitement tant d'éclat que la surprise et l'inquiétude du plaideur furent extrêmes. Il courut aussitôt se confier à M. Parquet. C'est pour cela que Bonne, prenant son embarras pour de la froideur, était revenue au village, la veille dans la soirée, pénétrée de l'idée que le comte avait découvert les projets de son père à l'égard de Fiamma et qu'il en était offensé.

Cependant M. de Fougères s'était flatté que Simon n'oserait pas résister à la crainte de se faire un ennemi d'un homme tel que lui, et il avait pris le parti de le flagorner dans la personne de M. Parquet, n'imaginant guère qu'il allait tomber dans un piège. Il y était tombé avec une simplicité qui le couvrait de honte à ses propres yeux, et qui poussait à l'exaspération l'aversion profonde qu'il avait pour la caste plébéienne. En raison de ses adulations et de ses platitudes devant cette caste, M. de Fougères lui portait, dans le secret de son coeur, la haine héréditaire dont les nobles ne guériront jamais et que ressentent avec plus d'amertume ceux d'entre eux qui ont la lâcheté de mendier son appui et de la tromper par couardise.

Ayant depuis deux ans concentré toutes ses affections (si toutefois les avares ont des affections) sur sa nouvelle famille, il mettait son orgueil et sa joie à ménager une grande fortune à ses héritiers. Il avait regardé Fiamma comme morte, et il avait eu la politesse de lui offrir une vingtaine de mille francs de dot pour épouser le Seigneur, à peu près comme il eût réservé cette somme à des obsèques dignes du rang de sa famille. Mais Fiamma avait refusé jusqu'à ce don, en alléguant que le petit héritage de sa mère lui suffirait pour entrer au couvent et pour s'y ensevelir.

Maintenant, au lieu de cette heureuse conclusion à l'importune existence de sa _fille chérie_ (il l'appelait ainsi surtout depuis qu'elle approchait de la tombe où il eût voulu la clouer vivante), il prévoyait qu'il faudrait s'exécuter et lui donner une dot convenable. Il supposait que Féline avait des dettes ou de l'ambition; il regardait cette race d'avocats et de procureurs comme une armée ennemie, qui le couvrirait de blâme dans le pays s'il ne faisait pas honorablement les choses, et, en fin de cause, il savait que sa fille pouvait se passer de son consentement. Son coeur était donc dévoré de toutes les chenilles de l'avarice, et il ne voyait aucune issue à son embarras; car la seule chose qui l'eût rassuré, la résolution de Fiamma contre le mariage, venait d'être subitement révoquée d'une manière laconique et absolue dont il ne connaissait que trop la valeur. Il n'avait donc qu'un moyen de se soulager, c'était de se mettre en colère; et il faut que cette envie soit bien irrésistible, puisqu'elle aggravait tout le mal et qu'il s'y abandonna néanmoins.

Il éclata donc en reproches amers sur la trahison de M. Parquet, dont Fiamma s'était rendue complice en le traitant comme un père de comédie. Il qualifia ce projet de sourde et méprisable intrigue, et la conduite de Fiamma d'hypocrisie consommée. «C'était donc là où devaient vous conduire cette dévotion austère, lui dit-il, et cet amour insatiable de la retraite! J'en ferai compliment aux nonnes qui en ont été dupes ou complices. J'admire beaucoup aussi le prétexte que vous m'avez donné, pour venir me demander, sous le manteau de la prudence, la main de M. Féline; car c'est vous qui faites ici le rôle de l'homme. Ce n'est pas lui qui veut m'arracher mon consentement, c'est vous-même. C'est vous sans doute qui viendrez à la tête des notaires me présenter une de ces sommations qu'on appelle _respectueuses_ par ironie sans doute pour l'autorité paternelle.

--Monsieur, répondit Fiamma avec le même calme qu'elle avait toujours apporté dans ces pénibles relations, j'espère que je n'aurai pas recours à de semblables moyens, et qu'après avoir mûri l'idée de ce mariage dans votre sagesse vous l'approuverez avec bonté. Si vous étiez plus calme, je vous prierais de m'expliquer sur quoi vous fondez vos répugnances; mais vous ne m'entendriez pas dans ce moment-ci. Je me bornerai à vous dire que vous n'avez pas été trompé; que cela du moins a toujours été éloigné de ma pensée et de mon intention; que je suis absolument étrangère à la forme que M. Parquet a pu donner aux propositions de M. Féline; que j'ai été de bonne foi dans tout ce que j'ai fait jusqu'ici, et qu'avant-hier encore ma résolution de prendre le voile me semblait inébranlable. Je suis venue ici, croyant assister au mariage de M. Féline avec Bonne Parquet; et lorsque je vous donnai autrefois ma parole d'honneur de ne jamais laisser concevoir à M. Féline des espérances contraires à la raison ou à l'honneur...

--Alors vous mentiez comme aujourd'hui! s'écria M. de Fougères. Il fallait que vous fussiez bien éprise déjà de cet homme pour qu'un seul jour passé ici, après une aussi longue séparation, vous ait mis aussi bien d'accord. Allons, je ne suis pas un Géronte. Quoique vous soyez une intrigante habile, vous ne me ferez pas croire que le temps de votre retraite au couvent ait été très-saintement employé. Après une vie comme celle que vous meniez ici, après des jours et des nuits passés on ne sait où, je ne serais pas étonné que des raisons majeures ne vous eussent tout d'un coup forcée à vous cacher, et je présume que M. Féline, ayant fait fortune, est saisi aujourd'hui d'un remords de conscience; car vous êtes tous fort pieux, lui, sa mère, vous, et la confidente, mademoiselle Parquet...

--Monsieur, dit Fiamma avec énergie, vous m'outragez et je ne le souffrirai pas, car vous n'en avez pas le droit. Dieu sait que vous n'avez aucun droit sur moi.

--J'en ai que vous ignorez, mademoiselle, et qu'il est temps de vous faire savoir, s'écria le comte hors de lui. J'ai le droit du bienfaiteur sur l'obligé, de celui qui donne sur celui qui reçoit; j'ai le droit qu'un homme acquiert en subissant dans sa maison la présence d'un étranger et en l'y élevant par compassion. Ce droit, signora Carpaccio, le comte de Fougères l'a acquis en daignant nourrir la fille d'un bandit et d'une...

--Et d'une femme parfaite, indignement sacrifiée à un misérable tel que vous, répondit Fiamma d'un air et d'un ton qui forcèrent le comte à se rasseoir. Puisque vous savez tout, monsieur le comte, sachez bien que, de mon côté, je n'ignore rien, et je vais vous le prouver. Restez ici; ne bougez pas, ne m'interrompez pas, je vous le défends! La mémoire de ma mère est sacrée pour moi. N'espérez pas la flétrir à mes yeux, ni me faire rougir de devoir le jour à un chef de partisans, à un héros qui est mort pour sa patrie, et dont je suis plus fière que de vos ancêtres, dont une loi absurde et impie me force de porter le nom. Bianca Faliero, de la race ducale de Venise, et Dionigi Carpaccio, paysan des Alpes, défenseur et martyr de la liberté, c'était une noble alliance, et il n'y a qu'une grande âme comme celle de ma mère qui dut savoir préférer la protection généreuse du brave partisan à l'avilissante faveur du comte de Stagenbracht.

--Que voulez-vous dire? s'écria le comte en essayant de se lever et en bondissant sur son siège avec égarement; quel nom avez-vous prononcé? A quelle impure source de calomnie avez-vous puisé l'ingratitude et l'outrage dont vous payez ma miséricorde envers vous?