Chapter 11
«Écoutez, cher papa, lui dit-elle, M. Simon est un capricieux qui m'a fait assez souffrir. Je l'ai attendu longtemps, croyant ce que tout le monde croyait, qu'il finirait par se prononcer. Il ne l'a pas fait dans le temps où je ne souffrais aucun galant près de moi pour ne pas le décourager. A présent, il daigne s'apercevoir que j'existe, que je ne suis pas tout à fait aussi bête qu'il se l'était imaginé, et il trouve fort mauvais, sans doute, que je ne tombe pas à genoux devant lui. Moi, je vous dirai que je suis un peu revenue de mes idées romanesques, et que je ne mourrai pas de chagrin s'il m'abandonne de nouveau. En raison de cela, je prends mes précautions. D'ailleurs, tout n'est pas fini d'un certain côté, et j'ai écrit une lettre dont j'attends l'effet.»
M. Parquet l'interrogea vivement pour savoir quel était le sujet de cette lettre. Il sut seulement d'abord qu'elle était adressée à Fiamma; enfin, comme il était extrêmement curieux et passablement absolu, il obtint que sa fille lui montrât le brouillon, l'original étant parti.
«Ma noble amie, votre père va, dit-on, arriver ici à la fin du mois. Vous nous aviez fait espérer d'abord que vous l'accompagneriez, et maintenant vos domestiques disent qu'ils ne vous attendent pas. Je vous supplie, ma bien-aimée, de faire votre possible pour venir. Je touche à une épreuve difficile de ma vie. Je suis exposée à de grands dangers, parmi lesquels vous seule pouvez me guider et me protéger. Si vous avez jamais eu de l'amitié pour moi, venez, au nom du ciel! Je compte sur votre coeur généreux, que ni la piété fervente à laquelle vous vous livrez, ni le bonheur dont vous semblez jouir dans la solitude, n'ont pu refroidir à mon égard. Adieu, ma dogaresse chérie. Je vous attends.»
«Et quelle est votre intention, mademoiselle Diplomatie? dit M. Parquet en achevant ce billet.
--Oh! mon père! je n'en sais trop rien, répondit Bonne; mais il est certain que de ma vie je ne ferai la moindre démarche importante et ne me permettrai la moindre pensée trop vive sans consulter Fiamma.»
Parquet, ne comprenant rien à ces mystères de jeunes filles, pria Simon de ne pas être trop assidu auprès de Bonne. «N'allez pas chasser encore cet amoureux qu'elle a aujourd'hui, lui dit-il, et qui n'est pas à mépriser; car on ne sait pas ce qui peut arriver, et ma fille est d'âge à se marier.»
Ces choses se passaient à la ville, où la famille Parquet vivait désormais habituellement. A l'époque où le comte de Fougères dut revenir, Bonne retourna au village pour attendre son amie. Fiamma n'avait pas répondu, mais elle arriva et courut embrasser mademoiselle Parquet, qui eut, ce jour-là et les jours suivants, de longues conférences avec elle.
XV.
Cinq ans après l'époque où Simon était entré un matin dans sa chaumière en revenant d'un voyage entrepris avec l'intention d'oublier Fiamma, et où il l'avait trouvée endormie sur le sein de sa mère, il entra dans cette même maisonnette toujours pauvre, toujours fraîche et propre, toujours entourée de feuillage. Madame Féline n'avait voulu rien changer à sa manière de vivre, et c'est tout au plus si son fils avait pu lui faire accepter de légers dons. Comme alors Simon ne s'attendait point à revoir Fiamma, Bonne ne lui avait pas fait confidence de sa démarche, et la famille de Fougères était arrivée la veille seulement. Il retrouva le groupe de ces trois femmes à peu près tel qu'il l'avait vu jadis, lorsqu'il s'écria: _O fatum!_ Seulement Jeanne tournait moins vite son fil autour de son peloton et le laissait souvent tomber, et Italia, devenu excessivement chauve et déguenillé, reposait dans une attitude mélancolique sur le seuil de la maison. Fiamma ne dormait pas, elle attendait Simon; elle n'était pas à beaucoup près aussi calme et aussi gaie que la première fois. Elle se leva dès qu'il parut et marcha à sa rencontre... Simon ne l'avait pas vue depuis deux ans. Il croyait bien être guéri de ce que cette affection avait eu de violent et d'exclusif; mais à peine l'eut-il aperçue qu'il devint pâle comme la mort, et, s'appuyant contre le mur de la cabane, il s'écria dans une sorte d'égarement: «Oui, c'est ma destinée!»
Fiamma lui prit la main avec tendresse.
«Allons, embrassez-le donc! lui dit Bonne en la poussant avec un peu de brusquerie dans les bras de Féline. C'est à présent un plus grand personnage que vous, madame la dogaresse.
--Pourquoi êtes-vous changée, Fiamma? dit vivement Féline en regardant son amie; mon Dieu! qu'y a-t-il? Je ne vous ai jamais vue ainsi! Vous est-il arrivé malheur? J'ai cru que cela n'était pas fait pour vous.
--Allons donc! s'écria Bonne avec une familiarité qu'elle n'avait jamais eue avec Simon, vous voyez bien que c'est la joie de vous revoir. Et vous, faut-il que je vous apporte une glace pour vous montrer la belle figure que vous faites?
--Mon amie, dit-elle à Fiamma, une demi-heure après, en traversant le verger de la mère Féline, vous voyez que je ne me suis pas trompée. Croyez-vous que je puisse épouser un homme qui se trouve mal en vous voyant? Et pensez-vous qu'à l'heure qu'il est il se souvienne de m'avoir priée avant-hier d'être sa femme?
--Pourquoi non? et qu'importe?
--Taisez-vous, taisez-vous, fourbe! s'écria Bonne; vous savez bien qu'il vous aime et qu'il n'en guérira jamais. Mais rassurez-vous, mon amie; je ne comptais pas sur un pareil miracle, et j'ai dit hier à mon jeune médecin qu'il pouvait revenir ce soir, que je lui donnerais mon dernier mot. Vous pouvez imaginer quel il sera, et voyez! je n'en meurs pas de désespoir! Ai-je maigri depuis une demi-heure? Mes cheveux n'ont pas blanchi, que je sache? Ne m'est-il pas tombé quelque dent? C'est inexplicable, mais depuis que Simon s'est trouvé mal je me sens tout à fait bien; il ne me reste pas la plus petite incertitude ni le moindre regret. Allez, ma Fiamma, vous êtes la seule femme que cet homme-là puisse aimer, de même qu'il est le seul homme...
--Ne dites pas cela, vous ne le savez pas, Bonne, interrompit Fiamma d'un ton si grave que Bonne n'osa pas répliquer.
M. Parquet eut le soir un long entretien avec sa fille, à la suite duquel il l'embrassa en fondant en larmes, et en lui disant: «Bonne, les noms symboliques ont toujours porté bonheur, tu es ce que je connais de meilleur et de plus estimable au monde. Il est minuit, mais c'est égal; il faut que j'aille trouver la dogaresse; elle se couche tard, et d'ailleurs elle peut bien recevoir en robe de chambre un vieux sigisbé comme moi... Il fut un temps... Mais la douce philosophie...»
En murmurant ses réflexions favorites, M. Parquet prit sa canne, son chapeau, et alla, par les jardins du château, frapper à la porte vitrée de l'appartement de Fiamma. Elle était en prières et paraissait fort agitée. Elle tressaillit en entendant un bruit de pas sous sa fenêtre; mais en reconnaissant la voix de son sigisbé, elle se rassura et courut lui ouvrir.
Après un assez long exorde: «Il faut en finir, lui dit-il, Simon vous aime à la folie; ce qui le prouve, c'est qu'il m'a demandé ma fille avant-hier, et qu'aujourd'hui il ne s'en souvient pas plus que de la première pomme qu'il a cueillie. Ma fille vient de lui écrire à ce sujet. Tenez, voyez quelle lettre! et sachez comme on vous aime ici.»
«Mon bon Simon, quoique vous m'ayez reproché l'autre jour d'être une coquette de village, je vous dirai qu'une vraie coquette vous écrirait aujourd'hui, d'un petit ton sec, qu'elle ne vous aime pas et qu'elle dédaigne vos propositions; mais à Dieu ne plaise que je renie l'amitié sainte que j'ai pour vous depuis que j'existe! Si je vous écris, ce n'est pas pour sauver mon orgueil humilié, c'est pour vous épargner l'embarras de me retirer votre demande. Non, mon bon Simon! vous vous êtes trompé; vous ne m'aimez pas. Vous aimez celle que j'aime aussi de toute mon âme. Nous allons réunir nos efforts, mon père et moi, pour qu'elle renonce au couvent. Tout le désir de mon coeur serait de vivre entre vous deux, à condition que vous reporteriez une partie de votre amitié pour moi sur le mari que j'ai choisi et à qui je commanderai de vous chérir et de vous estimer. _Ella lo sa_, comme dit quelqu'un. Adieu, Simon.
Votre soeur, BONNE.»
--Laissez-moi baiser cette lettre, dit Fiamma, non à cause de ce qu'elle croit produire, mais à cause de la sainteté du coeur de celle qui l'a écrite. Ah! Parquet, c'est bien là votre fille!... Mais ne vous abusez pas, mon ami; je ne peux pas épouser Simon. Il n'y faut pas songer.
--Oh! cette fois, je n'y renoncerai pas aisément, répliqua Parquet; car c'est la dernière tentative que je ferai. Si je ne réussis pas, vous dis-je, c'est une affaire finie. Mais je vous avertis, Fiamma, que je ne sortirai pas d'ici sans vous avoir confessée, et que vous me direz votre secret, ou je l'irai demander à votre père, à votre belle-mère, à vos deux petits frères, à l'univers entier.
--Taisez-vous, mon sigisbé; ne parlez pas si haut. Vous n'aurez mon secret qu'avec ma vie, et cependant ma vie est aussi pure devant Dieu et devant les hommes que celle de votre fille chérie. En outre, sachez que mon secret importe peu maintenant à mes projets de solitude. Mon père a levé tous mes scrupules par son mariage et la naissance de ses deux jumeaux, qui, Dieu merci! se portent bien et seront peut-être suivis de beaucoup d'autres. Maintenant, si je ne me marie pas, je vais vous dire pourquoi: c'est que, jusqu'ici, je n'ai pu épouser Simon Féline, et que maintenant je ne peux pas en épouser d'autre.
--Il faut parler catégoriquement. Pourquoi ne pouviez-vous pas épouser Féline?
--Parce qu'il n'avait rien.
--Singulière réponse dans votre bouche! Et maintenant, pourquoi ne pouvez-vous pas en épouser un autre?
--Parce que je le préfère à tout autre.
--Bon, ceci est mieux. Eh bien! pourquoi ne pouvez-vous pas l'épouser maintenant?
--Parce qu'il est riche.
--Oh! ma foi, je m'y perds! Je ne suis pas le sphinx, et cependant je vais me casser la tête contre les murs si vous ne parlez autrement.
--Eh bien! je vais m'expliquer mieux. Sachez que, par une raison qu'il m'est impossible de vous dire, j'ai renoncé volontairement à jamais rien recevoir de mon père tant qu'il vivra; et j'aurais beaucoup hésité, même après sa mort, à accepter son héritage, si aujourd'hui je ne voyais son héritage reporté en majeure partie sur une famille de son choix.
--Quelle chose étrange! et pourquoi cela?
--C'est là ce que je ne vous dirai pas; mon père ignorait cette résolution, et j'ai des raisons pour la lui cacher.
--En vérité?
--En vérité; il ignore encore que j'ai fait voeu de pauvreté en entrant dans l'âge de raison.
--Bon Dieu! c'est donc une affaire de dévotion? un voeu de pauvreté, de chasteté... Ah! pour le voeu d'humilité, dogaresse, vous y avez manqué souvent!
--C'est possible, répondit Fiamma en souriant, mais écoutez-moi. Conduite par lui dans le monde, destinée à faire un mariage d'argent ou de convenance, il fallait, ou apporter de l'argent, et je n'en voulais pas recevoir de mon père; ou en trouver, et je n'en voulais pas recevoir de mon mari. Je ne me souciais, vous le concevrez aisément, ni d'un jeune homme qui m'eût prise à la condition d'une fortune que je ne pouvais accepter, ni d'un vieillard qui eût daigné me donner la sienne en apprenant que je n'avais rien... et puis, pour refuser cette dot, il eût fallu laisser deviner mes motifs à mon père, et c'est là ce que je craignais plus que la mort.
--Hum! dit Parquet, pensez-vous bien qu'un renard aussi madré ait pu vivre auprès d'un secret où son argent jouait un rôle sans le découvrir?
--J'espère que oui; mais quand même je saurais qu'il en est informé, j'aimerais mieux mourir que de m'en expliquer avec lui. Il est certaines choses qu'il ne dirait pas devant moi sans que... mais ne divaguons pas, Parquet; réfléchissez en outre que je ne pouvais pas m'assurer d'un mari qui respecterait mes scrupules, et qui n'accepterait pas tout d'abord la dot que mon père eût offerte.
--Sans doute, mais Simon Féline pourtant...
--Simon Féline était le seul homme de la terre qui m'eût inspiré cette confiance; mais, outre les difficultés que mon père eût faites et ferait encore pour accepter l'alliance d'un fils de laboureur, Féline, n'ayant rien, ne pouvait se charger d'une famille avant d'avoir un état bien assuré.
--Et, cet état une fois bien assuré, ne songeâtes-vous pas qu'il serait possible de lever les autres difficultés? votre père n'eût-il pas dérogé un peu devant la considération de ne point vous donner de dot?
--Je ne le pense pas. Il était préoccupé alors de la fantaisie d'avoir des places et des honneurs, et rien de ce qui eût pu lui faire perdre les faveurs de la cour ne lui eût semblé admissible.
--Mais, que diable! une fille majeure...
--Parquet, je dois plus de respect extérieur à la volonté de M. de Fougères que si j'étais avec lui dans des termes ordinaires. Je suis dépositaire d'un secret plus sacré que mon bonheur et que ma vie, et tout ce qui pourrait amener un éclat entre lui et moi m'est plus défendu et plus impossible que si toutes les lois de la terre s'y opposaient.
--Étrange, étrange! dit Parquet en se frappant le front; mais, lorsque votre père se maria, il avait renoncé à son ambition administrative; car il ne prit une femme qu'en désespoir de cause: nous le savons, quoi qu'il en dise. Il eût pu entendre raison pour votre mariage avec Simon, si vous m'eussiez chargé de cela. Simon était déjà à flot, moins qu'aujourd'hui, il est vrai, mais assez pour voguer avec vous.
--Non, mon ami, vous vous trompez. J'ai mieux compris que vous la position de Simon. Je l'ai examinée avec plus d'attention et de sollicitude, quoique vous n'en ayez pas manqué; j'ai vu que Simon n'était pas seulement un homme de talent, j'ai vu qu'il était un homme de génie, et qu'il avait le champ précieux de son avenir à cultiver avec soin. Sa tendresse pour moi, les soins du ménage, les soucis de famille qui paralysent les plus belles facultés, eussent gêné son essor...
--Non, vous vous trompez, Fiamma, je vous jure; tout cela pour vous, et avec vous, l'eût fait marcher plus vite.
--Je ne le pensai pas, et je n'en juge pas encore ainsi. Ma présence lui devenait funeste; je m'éloignai. Ajoutez à toutes ces raisons que revenir en sa faveur sur une résolution tellement annoncée depuis longtemps, arracher de force un époux aux entraves que des dispositions fortuites de la société plaçaient en dehors de ma sphère, quereller mon père, risquer mon secret, faire du scandale, remplir la province de mon nom sans être assurée du succès, suffisait pour m'empêcher de le tenter, moi, fière au point de ne pas souffrir seulement qu'on me connaisse assez pour savoir quelle langue je parle.
--Mais maintenant qu'allons-nous faire?
--Maintenant, nous resterons comme nous sommes. Simon est riche, et bientôt Simon sera puissant, avec la révolution qui se prépare en France. Moi, je n'ai rien; je ne peux plus vouloir d'un époux qui m'enrichirait du fruit de son travail, quand moi, par un caprice inexplicable, je renoncerais à ma dot.
--Oh! si c'est là tout, c'est peu de chose. 1º Simon Féline se soucie fort peu de votre dot, je crois qu'il sera charmé de ne pas avoir à compter avec votre père; 2º quant à vos scrupules de fierté, j'espère qu'il saura bien les lever; 3º je sais une chose que vous ne savez pas, et qui va singulièrement amener à vous M. le comte. Je ne répondrais pas qu'avant deux jours je n'en fisse un agneau.
--Que voulez-vous dire?
--Eh! cela c'est mon secret, à moi aussi, et je le garde. Maintenant je me retire, et vous me permettez d'emporter quelque espoir?
--Oh! surtout gardez-vous de mettre de nouvelles chimères dans l'esprit de ce jeune homme.
--Vous ne l'aimez donc pas?
--Vous me faites une question à laquelle je ne répondrais pas affirmativement quand même j'aurais dans le coeur la plus belle passion de roman qui ait jamais été inventée.
--Je ne vous demande pas de me dire si vous l'aimez. Seulement, si vous ne l'aimez pas, dites-le, afin que je ne prenne pas une peine inutile... Allons, parlez: dites que vous ne l'aimez, pas!...»
De nouveaux coups se firent entendre à la porte vitrée, et Bonne parut toute tremblante.
«Mon père! ma Fiamma! s'écria-t-elle, Simon a disparu. Madame Féline est gravement indisposée; elle a le délire. Je ne sais que faire pour la calmer; elle demande son fils, elle demande sa fille Fiamma. Venez la voir et m'aider à la soigner.»
Les trois amis se précipitèrent vers la demeure de Féline. La vieille femme était assise sur son lit et parlait toute seule avec force.
«O mon Dieu! voilà comme était ma mère mourante, dit Fiamma d'une voix étouffée en pressant le bras de Parquet. Je n'aurai pas la force de voir cela. Le délire me gagne. Oh! le secret... l'heure fatale... la nuit... la mort!... Laissez-moi m'enfuir, mes amis!
--Au nom du ciel! prenez courage, mon enfant, dit M. Parquet. Voici madame Féline qui vous a reconnue. Elle se calme; elle avance les bras vers vous pour vous saisir. Approchez, surmontez l'horreur de vos souvenirs.
--Oui, vous avez raison, dit Fiamma; manquer de force ici serait un crime.»
Elle s'approcha du lit et couvrit de baisers la main de Jeanne.
«O mon enfant, lui dit la vieille femme, pourquoi avez-vous pris cette terrible nuit pour vous marier? C'est l'anniversaire des funérailles de mon frère le curé, un ange qui est retourné au ciel, et dont il eût fallu respecter la mémoire. C'est un jour de deuil, et non pas un jour de fête. Mais Simon était si pressé d'aller à l'église! Jamais je n'ai pu l'en empêcher; je l'ai appelé par toute la maison. Il est parti sans moi, sans sa vieille mère, pour une cérémonie comme celle-là! Vous le rendez fou, ma mignonne. Dites-moi, le curé vous a-t-il encensée? Vous en êtes digne autant que fille d'Ève peut l'être. Ma Fiamma, ma Ruth bien-aimée, mais où est mon fils? il est donc resté à l'église? Oh! n'entends-je pas le cri de la _duchesse_? Elle chante les funérailles de mon pauvre frère. Vous les avez oubliées, vous autres; vous avez fait sonner les cloches de la joie; et moi je pleure...»
Elle fondit en larmes comme un enfant; puis elle s'endormit au milieu des caresses de Bonne et de Fiamma. Le jeune médecin amoureux de Bonne, et qu'elle avait fait appeler, arriva, et lui trouva un simple mouvement de fièvre, qui se calmait de moment en moment. Seulement, elle se réveillait parfois pour dire à l'oreille de Fiamma: «Simon est allé à l'église. Pourquoi Simon ne revient-il pas?»
Ces paroles frappèrent Fiamma. Elle commença à concevoir de l'inquiétude pour son ami, et, ne partageant pas l'opinion où l'on était que Simon fût retourné à Guéret la veille au soir, elle s'esquiva pour monter dans sa chambre. Tout y était dans le plus grand désordre, le lit défait, les vêtements épars: cette nuit avait dû être terrible pour Simon. Alors, laissant ses amis auprès de Jeanne, et poussée machinalement par les paroles qu'elle lui avait entendu répéter dans son délire, elle courut à l'église. Elle la trouva fermée, déserte aux alentours. Seulement un chien qui hurlait à la lune, devant le porche reblanchi, lui causa une impression de terreur superstitieuse. En cherchant au hasard où elle dirigerait ses pas, le sentier qui menait à la tour de la Duchesse s'offrit à elle, et elle s'y jeta en courant, appelée par une sorte de divination. L'horloge sonna trois heures du matin, lorsque Fiamma, au milieu de la rosée, et à la lueur de la lune qui s'abaissait vers l'horizon, tandis que le crépuscule commençait à paraître, atteignit les ruines du petit fort. Elle appela Simon. Un cri étouffé lui répondit, et aussitôt la figure pâle de son amant sortit du milieu des ruines. Il avait l'air si sombre que Fiamma en eut peur, elle qui n'avait peur de rien au monde.
«C'est vous! s'écria-t-il; que venez-vous faire ici? Que voulez-vous de moi? N'êtes-vous pas lasse de me tuer? Faut-il que je vous aide? Avez-vous apporté le fer ou le poison? Êtes-vous un spectre ou une femme? Pourquoi vous êtes-vous emparée de toute ma vie? Pourquoi m'ôtez-vous le présent et l'avenir? Pourquoi êtes-vous revenue? J'allais guérir peut-être, et maintenant je suis perdu.
--Simon, vous êtes dans le délire, répondit-elle en voulant lui prendre la main.
--Laissez-moi, s'écria-t-il en la repoussant; ne me touchez pas, je suis capable de vous tuer!... Vous êtes ma damnation, vous êtes l'enfer qui me consume! Savez-vous ce que vous faites de moi? un fou et un lâche!... Allez demander à Bonne Parquet ce que je lui ai dit avant-hier, et demandez-moi ce que je vais lui dire aujourd'hui. Tout mon sang ne pourra laver l'insulte faite aux cheveux blancs de son père; son père! mon plus ancien ami, mon bienfaiteur, mon père aussi à moi; car je lui dois tout. Sans lui, je serais retourné à la charrue et j'y serais resté. Oh! il est vrai que je ne vous aurais pas connue, ou que je n'eusse jamais songé à vous aimer. Et ce vénérable prêtre, qui m'a béni le jour de ma naissance en me disant: «Suis la noble profession de tes pères; ouvre de ton bras un sillon pénible; connais la misère, et, avec elle, la résignation!» ce frère de ma mère, dont la cloche va sonner la commémoration funéraire au lever du jour, il ne serait pas là autour de moi, depuis le lever de la lune pour me reprocher ma faute, pour me dire: «Tu vas faire une infamie;» et cependant j'aimerais mieux souffrir mille morts et me laisser enterrer sous la boue que de remettre les pieds dans la maison où est la fille que j'ai outragée. Dis-moi, Fiamma, connais-tu un moyen pour faire une trahison sans se déshonorer?
--Simon, calmez-vous, répondit-elle en lui prenant les mains de force, rappelez-vous qui vous êtes et à qui vous parlez. Regardez-moi, moi! vous dis-je; ne me reconnaissez-vous pas?
--Oh! je te reconnais! dit Simon en tombant à genoux avec une autre expression d'égarement dans les yeux; tu es l'étoile du matin, toujours blanche; l'étoile des mers, dont aucun nuage ne peut ternir l'éclat! Tu es tout ce que j'aime, tout ce que j'aimerai sur la terre.
--Simon, au nom du ciel! revenez à la raison, lui dit-elle. Vos douleurs ne sont pas fondées; vous n'avez pas outragé vos amis. J'ai là une lettre de Bonne pour vous; je ne devrais peut-être pas me charger de vous la remettre, mais je vous vois si agité...
--Quelle lettre? Que peut-elle m'écrire? Charge-t-elle son amant de me tuer? Oh! à la bonne heure! Si je pouvais lui donner ma vie, au lieu de mon coeur qui ne m'appartient pas!
--Bonne vous rend votre promesse et s'engage ailleurs; elle vous aime toujours; vous êtes toujours, après elle, ce que son père aime le mieux au monde. M'entendez-vous, me comprenez-vous, Simon?
--Je vous entends, et je ne sais pas si c'est un rêve. Où sommes-nous? Comment êtes-vous venue ici? Oh! certainement je rêve.»
Il mit ses deux mains sur son visage et resta abîmé dans une rêverie profonde. Fiamma, ne sachant comment le ramener à la raison et l'arracher à cet état violent qui lui déchirait l'âme, oubliant dans cet état d'agitation toute la réserve de son caractère, et subissant l'effet du délire qu'elle venait de contempler deux fois dans quelques heures, jeta ses bras autour du cou de Simon et fondit en larmes.
«O mon Dieu! que vous ai-je fait? s'écria-t-elle, et pourquoi ne me reconnaissez-vous plus? Pourquoi ne m'aimez-vous plus? Pourquoi m'avez-vous maudite? Est-ce que vous allez mourir comme ma mère, en m'éloignant de vous, en me criant: «Ote-toi de là, ma honte! ôte-toi de là mon crime!» Hélas! je n'ai jamais fait de mal à personne, et tout ce que j'aime me repousse, tout ce que j'aime meurt dans les convulsions, en me disant que c'est moi qui suis le péché et la mort! «
En parlant ainsi, elle se laissa tomber des bras de Simon sur la pierre couverte de mousse; et, cachant son visage sous les tresses éparses de ses cheveux noirs, elle éclata en sanglots. Pleurer était une chose aussi rare que violente pour Fiamma.