Sido; suivi de Les vrilles de la vigne

Part 5

Chapter 53,724 wordsPublic domain

Les deux sauvages, qui lisaient comme autrefois lisaient les adolescents de quatorze et de dix-sept ans, c’est-à-dire avec excès, avec égarement, le jour, la nuit, au sommet des arbres, dans les fenils, avaient frappé d’interdit le mot “mignonne”, qu’ils prononçaient “minionne”, avec une affreuse grimace tordue, suivie d’une imitation de nausée. Recensé dans chaque livre nouveau, chaque «mignonne», voué à l’exécration, créditait de deux sous une cagnotte. En revanche, un livre “vierge” rapportait dix sous à son lecteur. Le contrat jouait depuis deux mois, et l’argent, s’il en restait au bout du semestre, paierait des bombances, des filets à papillons, une nasse à goujons...

Mon jeune âge--huit ans--m’écartait de la combinaison. Au dire des deux frères, il y avait trop peu de temps que je ne grattais plus pour les manger, au long des chandelles, les “coulures” en forme de longues larmes, et les deux garçons m’appelaient encore “enfant de Cosaque”. Pourtant je savais dire “minionne” en tordant la bouche, et m’efforcer ensuite de vomir, et j’apprenais à coter des romanciers selon les nouveaux statuts.

--Dickens rend beaucoup, disait un sauvage.

--Dickens ne devrait pas compter, rechignait l’autre, c’est une traduction. Le traducteur nous empile.

--Alors Edgar Poe non plus ne compte pas?

--Heu... Le bon sens commanderait d’exclure aussi les livres d’Histoire, qui “payent” dix sous à coup sûr. La Révolution n’est pas “mignonne”--beûh!--Charlotte Corday n’est pas “mignonne”--beûh!--Mérimée devrait être exclu, en tant qu’auteur de la _Chronique de Charles IX_.

--Alors qu’est-ce que tu fais du _Collier de la Reine_?

--Il joue. C’est du roman pur.

--Et les Balzac sur Catherine de Médicis?

--Tu parles comme un enfant. Ils jouent.

--Ah! non, mon vieux, permets!...

--Mon vieux, je fais appel à ta bonne foi... Tais-toi. On marche dans la rue.

Ils ne se disputaient jamais. Allongés sur le faîte du mur, ils y cuisaient au soleil d’après-midi, discutaient avec feu et sans injures, et me concédaient une portion de la dalle faîtière, doucement inclinée. De là nous dominions la rue des Vignes, venelle déserte qui menait aux jardins potagers éparpillés dans le vallon du Saint-Jean. Mes frères se taisaient subtilement au plus lointain bruit de pas, épousaient le mur en s’aplatissant et tendaient le menton au-dessus de l’ennemi originel,--leur semblable...

--Ce n’est rien, c’est Chebrier qui va à son jardin, avertit le cadet.

Ils oublièrent un moment leur débat, et laissèrent passer sur eux l’heure encore chaude, la lumière oblique. D’autres pas, nets et vifs, sonnèrent sur les silex bossus. Un corsage lilas, un buisson de cheveux crêpelés, d’un rose de cuivre, éclairèrent le haut de la rue.

--Hou! la rousse! souffla le cadet. Hou! la carotte!

Il n’avait que quatorze ans, et voulait du mal aux “filles”, qui l’éblouissaient d’une lumière trop crue.

--C’est Flore Chebrier qui rejoint son père, dit mon frère aîné quand l’or et le lilas s’éteignirent en bas de la rue. Elle a joliment changé.

Son cadet, couché sur le ventre, posa son menton sur ses bras croisés. Il clignait par mépris et gonflait sa bouche, qu’il avait ronde et renflée comme les petits Eoles des vieilles cartes marines...

--C’est une carotte! C’est une rouge! Au feu! au feu! cria-t-il avec une grossièreté d’écolier jaloux.

L’aîné haussa les épaules.

--Tu ne t’y connais guère en blondes, dit-il. Moi, je la trouve très--mais très, très mignonne...

Un gros rire de garçonnet, enroué de mue, salua le mot maudit que caressait la voix rêveuse de l’aîné, le séducteur aux yeux pers. J’entendis une bousculade sur le mur, les clous des souliers raclant la pierre, une chute molle de corps liés sur la terre accueillante et sarclée, au pied des abricotiers. Mais ils se délièrent aussitôt avec une hâte sage.

Ils ne s’étaient jamais battus, ni insultés. Je crois qu’ils savaient déjà que ce bouquet de cheveux roux, ce corsage lilas, merveilles accessibles, ne devaient pas compter parmi leurs enjeux indivis, leurs délectations baroques et pudiques. D’un pas bien accordé, ils s’en retournèrent vers les “étaloirs” de liège où séchaient les machaons, vers la construction d’un jet d’eau, vers un «système» d’alambic à distiller la menthe des marais, instrument capricieux qui enlevait au produit distillé le parfum de la menthe, mais lui laissait intacte l’odeur du marécage...

* * * * *

Leur farouche humeur n’était pas toujours innocente. L'âge qu’on dit ingrat, qui étire douloureusement les corps enfantins, exige des holocaustes. Il fallait à mes frères une victime. Ils élurent un camarade de collège, que les vacances ramenaient dans le canton voisin. Mathieu M... n’avait point de défauts, ni de grands mérites. Sociable, bien vêtu, un peu blondasse, sa seule vue échauffait mes frères d’une perversité comparable à celle des femmes enceintes. Aussi s’attachait-il avec passion aux deux sauvages fiers, chaussés de toile, coiffés de jonc, et qui méprisaient ses cravates. L’aîné n’avait que rigueurs pour ce “fils de tabellion” et le cadet, par imitation et renchérissement, effilochait son mouchoir, retroussait son pantalon déjà trop court, pour accueillir Mathieu M..., ganté, qui descendait de son tricycle.

--J’ai apporté la partition des _Noces de Jeannette_, criait de loin l’affectueuse victime, et l’édition allemande des _Symphonies_ de Beethoven à quatre mains!

Sombre, l’aîné, le barbare au frais visage, toisait l’intrus, banal enfant des hommes que rien n’obscurcissait, qui ne portait en lui ni vu de solitude ni intolérance, qui se troublait sous son regard et mendiait:

--Tu veux faire un peu de quatre mains avec moi?

--Avec toi, non;--sans toi, oui.

--Je tournerai les pages, alors...

L’un soumis, l’autre inexplicablement malveillant et chargé d’orage, ils souffraient d’incompatibilité, mais Mathieu M..., patient comme une épouse rudoyée, ne se lassait pas de revenir.

Un jour, les sauvages prirent le large dès le déjeuner, ne rentrèrent que le soir. Ils semblaient las, excités, et ils se jetèrent tout fumants sur les deux vieux canapés de reps vert.

--D’où venez-vous dans cet état? demanda notre mère.

--De loin, répondit avec douceur l’aîné.

--Mathieu est venu, il a paru surpris de ne pas te trouver.

--C’est un garçon qui s’étonne d’un rien...

Quand ils furent seuls avec moi, mes deux frères parlèrent. Je ne comptais guère, et d’ailleurs ils m’avaient élevée à ne point trahir. Je sus que cachés dans un bois qui surplombe la route de St-F... ils n’avaient pas, au passage de Mathieu, révélé leur présence. Je m’intéressai assez peu à des détails qu’ils ressassaient:

--Quand j’ai entendu le grelot de son tricycle... commençait le cadet.

--Je l’ai entendu de plus loin que toi, va...

--Pas sûr! Tu te souviens du moment où il s’est arrêté juste sous notre nez, pour s’essuyer?

Ils dialoguaient presque bas, couchés, les yeux au plafond. L’aîné s’agita:

--Oui... Cet animal, il regardait à gauche et à droite comme s’il nous flairait...

--Ça, mon vieux, c’est fort, hein? C’est curieux? C’est nous qui l’avons arrêté en le regardant, hein? Il avait l’air tout gêné, tout chose...

Les yeux de l’aîné noircissaient.

--Ça se peut... Il avait sa cravate écossaise... Cette cravate-là, j’ai toujours pensé qu’elle serait cause d’un malheur...

Je m’élançai entre eux, avide d’émotions:

--Et alors? Et alors? Quel malheur?

Ils me jetèrent tous deux le plus froid regard:

--D’où est-ce qu’elle sort, celle-là? Qu’est-ce qu’elle veut avec son malheur?

--Mais c’est toi qui viens de dire...

Ils se redressèrent, s’assirent, ricanèrent de connivence:

--Il n’est rien arrivé, dit enfin l’aîné. Qu’est-ce que tu veux qu’il arrive? On a laissé passer Mathieu, et on a bien rigolé.

--C’est tout? fis-je, déçue...

Le cadet se leva d’un bond, il dansait sur place et ne se possédait plus:

--Oui, c’est tout! Tu ne peux pas comprendre! On était là, couchés, on l’avait au ras du menton! Lui, sa cravate, sa raie de côté, ses manchettes, son nez qui reluisait! Ah! bon Dieu, c’était épatant!

Il se pencha sur son aîné, le frôla du nez animalement:

--C’était facile de le tuer, hein?

Rigide, les yeux fermés, l’aîné ne répondit pas.

--Et vous ne l’avez pas tué? m’étonnai-je.

Ma surprise les arracha sans doute au bois obscur où ils avaient, invisibles, tremblé d’affût et de plaisir homicide, car ils éclatèrent de rire et redevinrent puérils à mes dépens:

--Non, dit l’aîné, nous ne l’avons pas tué. Je ne sais pas pourquoi, d’ailleurs...

Ragaillardi, il entonna ses improvisations préférées, filles difformes du rythme et du verbe, conçues aux heures où son esprit d’étudiant, rebutant le travail, s’accrochait sans le savoir au relief des mots qu’il détergeait de leur sens. Ma petite voix lui fit écho--je suis seule, maintenant, à affirmer, sur un air de polka, qu’

_Un cachet_ _De benzo-naphtol_ _Ça fait du_ _Bien pour le_ _Mal à la tête!_ _Un cachet_ _De benzo-naphtol_ _Ça fait du_ _Bien pour la_ _Métrite du col!_

Affirmation aventurée, contraire à toute thérapeutique, à laquelle je préférais, sinon la musique, du moins le texte d’une aubade connue:

_Le baume analgésique_ _Du pharmacien Bengué_ _Bengué,_ _Est très distingué,_ _Quand on se l’applique,_ _On se sent soulagé,_ _Lagué_, etc.

Ce soir-là, mon frère, encore exalté, chanta la nouvelle version de la _Sérénade_ de Severo Torelli:

_Nous n’avons pas tué, Mathieu,_ _Pour ce soir, ma brune,_ _Laissons vivre encore ce_ _Rival de la lune..._

Le cadet, autour de lui, dansait, radieux comme un Lorenzaccio à son premier crime. Il s’interrompit et me promit, avec gentillesse:

--On le tuera la prochaine fois.

* * * * *

Ma demi-sœur, l’aînée de nous tous,--l’étrangère, l’agréable laide aux yeux thibétains--se fiança, à la veille de coiffer Sainte Catherine. Si ma mère n’osa empêcher ce mauvais mariage, elle ne tut pas ce qu’elle en pensait. De la rue de la Roche à la Gerbaude, de Bel-Air au Grand-Jeu, on ne parla que du mariage de ma sœur.

--Juliette se marie? demandait-on à ma mère. C’est un événement!

--Un accident, rectifiait “Sido”.

Certains risquaient, aigrement:

--Enfin, Juliette se marie! C’est inattendu! C’est un peu inespéré!

--Non, repartait “Sido” belliqueuse, c’est désespéré. Qui peut retenir une fille de vingt-cinq ans?

--Et qui épouse-t-elle?

--Oh! mon Dieu, le premier chien coiffé...

Au fond, elle prenait en pitié la vie, gorgée de rêves et de lecture effrénée, de sa fille solitaire. Mes frères considérèrent l’ “événement” du haut de leur point de vue personnel. Une année d’études médicales à Paris n’avait pas apprivoisé l’aîné, haut, resplendissant et que le regard des femmes, quand il ne les désirait pas, offensait. Les mots “cortège nuptial”, “frac de soirée”, “déjeuner dînatoire”, “défilé”, tombèrent sur les deux sauvages comme des gouttes de poix bouillante...

--Je n’irai pas à la noce! protestait le cadet, l’œil pâle d’indignation, et toujours coiffé à la malcontent. Je ne donnerai pas le bras! Je ne mettrai pas un habit à queue!

--Tu es le garçon d’honneur de ta sœur, lui remontrait ma mère.

--Elle n’a qu’à ne pas se marier! Pour ce qu’elle épouse!... Un type qui sent le vermouth! D’abord, elle a toujours vécu sans nous, elle n’a pas davantage besoin de nous pour se marier!

Notre bel aîné parlait moins. Mais nous lui voyions son visage de sauteur de murs, son regard qui mesurait les obstacles. Il y eut des jours difficiles, des récriminations que mon père, soucieux et qui fuyait l’odorant intrus, n’apaisait pas. Puis les deux garçons parurent consentir à tout. Bien mieux, ils suggérèrent l’idée d’organiser eux-mêmes une messe en musique, et, de joie, “Sido” oublia pendant quelques heures son “chien coiffé” de gendre.

Notre piano Aucher prit le chemin de l’église, mêla son joli son un peu sec au bêlement de l’harmonium. Les sauvages répétaient, dans l’église vide qu’ils verrouillaient, la “Suite” de l'_Arlésienne_, je ne sais quel Stradella, un Saint-Saëns dévolu aux fastes nuptiaux...

Ma mère s’avisa trop tard que ses fils, retenus à leur clavier d’exécutants, ne figureraient qu’un moment aux côtés de leur sœur. Ils jouèrent, je me le rappelle, comme des anges musiciens, et ensoleillèrent de musique la messe villageoise, l’église sans richesses et sans clocher. Je paradais, fière de mes onze ans, de ma chevelure de petite Eve et de ma robe rose, fort contente de toutes choses, sauf quand je regardais ma sœur tremblante de faiblesse nerveuse, toute petite, accablée de faille et de tulle blancs, pâle et qui levait sa singulière figure mongole, défaillante, soumise au point que j’en eus honte, vers un inconnu...

Les violons du bal mirent fin au long repas, et rien qu’à les entendre les deux garçons frémirent comme des chevaux neufs. Le cadet, un peu gris, resta. Mais l’aîné, à bout d’efforts, disparut. Il sauta, pour pénétrer dans notre jardin, le mur de la rue des Vignes, erra autour de notre maison fermée, brisa une vitre et ma mère le trouva couché quand elle rentra lasse, triste, ayant remis sa fille, égarée et grelottante, aux mains d’un homme.

Elle me contait plus tard cette petite aube poussiéreuse d’été, sa maison vide et comme pillée, sa fatigue sans joie, sa robe à “devant” perlé, les chats inquiets que la nuit et la voix de ma mère ramenaient. Elle me disait qu’elle avait trouvé son aîné endormi, les bras fermés sur sa poitrine, la bouche fraîche et les yeux clos, et tout empreint de sa sévérité de sauvage pur...

--Songe donc, c’est pour être seul, loin de ces gens en sueur, pour être endormi et caressé par le vent de la nuit qu’il avait brisé un carreau! Y eut-il jamais un enfant aussi sage?

Ce sage, je l’ai vu cent fois franchir la fenêtre, d’un bond réflexe, à chaque coup de sonnette qu’il ne prévoyait pas.

Grisonnant, tôt vieilli de travail, il retrouvait l’élasticité de son adolescence pour sauter dans le jardin, et ses fillettes riaient de le voir. Ses accès de misanthropie, encore qu’il les combattît, lui creusaient le visage. Peut-être qu’il trouvait, captif, son préau chaque jour plus étroit, et qu’il se souvenait des évasions qui jadis le menaient à un lit d’enfant où il dormait demi-nu, chaste et voluptueusement seul.

LES VRILLES DE LA VIGNE

Autrefois, le rossignol ne chantait pas la nuit. Il avait un gentil filet de voix et s’en servait avec adresse du matin au soir, le printemps venu. Il se levait avec les camarades, dans l’aube grise et bleue, et leur éveil effarouché secouait les hannetons endormis à l’envers des feuilles de lilas.

Il se couchait sur le coup de sept heures, sept heures et demie, n’importe où, souvent dans les vignes en fleur qui sentent le réséda, et ne faisait qu’un somme jusqu’au lendemain.

Une nuit de printemps, le rossignol dormait debout sur un jeune sarment, le jabot en boule et la tête inclinée, comme avec un gracieux torticolis. Pendant son sommeil, les cornes de la vigne, ces vrilles cassantes et tenaces, dont l’acidité d’oseille fraîche irrite et désaltère, les vrilles de la vigne poussèrent si dru, cette nuit-là, que le rossignol s’éveilla ligoté, les pattes empêtrées de liens fourchus, les ailes impuissantes...

Il crut mourir, se débattit, ne s’évada qu’au prix de mille peines, et de tout le printemps se jura de ne plus dormir, tant que les vrilles de la vigne pousseraient.

Dès la nuit suivante, il chanta, pour se tenir éveillé:

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse... Je ne dormirai plus! Tant que la vigne pousse, pousse, pousse...

Il varia son thème, l’enguirlanda de vocalises, s’éprit de sa voix, devint ce chanteur éperdu, enivré et haletant, qu’on écoute avec le désir insupportable de le voir chanter.

J’ai vu chanter un rossignol sous la lune, un rossignol libre et qui ne se savait pas épié. Il s’interrompt parfois, le col penché, comme pour écouter en lui le prolongement d’une note éteinte... Puis il reprend de toute sa force, gonflé, la gorge renversée, avec un air d’amoureux désespoir. Il chante pour chanter, il chante de si belles choses qu’il ne sait plus ce qu’elles veulent dire. Mais moi, j’entends encore à travers les notes d’or, les sons de flûte grave, les trilles tremblés et cristallins, les cris purs et vigoureux, j’entends encore le premier chant naïf et effrayé du rossignol pris aux vrilles de la vigne:

Tant que la vigne pousse, pousse, pousse...

Cassantes, tenaces, les vrilles d’une vigne amère m’avaient liée, tandis que dans mon printemps je dormais d’un somme heureux et sans défiance. Mais j’ai rompu, d’un sursaut effrayé, tous ces fils tors qui déjà tenaient à ma chair, et j’ai fui... Quand la torpeur d’une nouvelle nuit de miel a pesé sur mes paupières, j’ai craint les vrilles de la vigne et j’ai jeté tout haut une plainte qui m’a révélé ma voix.

Toute seule, éveillée dans la nuit, je regarde à présent monter devant moi l’astre voluptueux et morose... Pour me défendre de retomber dans l’heureux sommeil, dans le printemps menteur où fleurit la vigne crochue, j’écoute le son de ma voix. Parfois, je crie fiévreusement ce qu’on a coutume de taire, ce qui se chuchote très bas,--puis ma voix languit jusqu’au murmure parce que je n’ose poursuivre...

Je voudrais dire, dire, dire tout ce que je sais, tout ce que je pense, tout ce que je devine, tout ce qui m’enchante et me blesse et m’étonne; mais il y a toujours, vers l’aube de cette nuit sonore, une sage main fraîche qui se pose sur ma bouche, et mon cri, qui s’exaltait, redescend au verbiage modéré, à la volubilité de l’enfant qui parle haut pour se rassurer et s’étourdir...

Je ne connais plus le somme heureux, mais je ne crains plus les vrilles de la vigne.

_RÊVERIE DE NOUVEL AN_

Toutes trois nous rentrons poudrées, moi, la petite bull et la bergère flamande... Il a neigé dans les plis de nos robes, j’ai des épaulettes blanches, un sucre impalpable fond au creux du mufle camard de Poucette, et la bergère flamande scintille toute, de son museau pointu à sa queue en massue.

Nous étions sorties pour contempler la neige, la vraie neige et le vrai froid, raretés parisiennes, occasions, presque introuvables, de fin d’année... Dans mon quartier désert, nous avons couru comme trois folles, et les fortifications hospitalières, les fortifs décriées ont vu, de l’avenue des Ternes au boulevard Malesherbes, notre joie haletante de chiens lâchés. Du haut du talus, nous nous sommes penchées sur le fossé que comblait un crépuscule violâtre fouetté de tourbillons blancs; nous avons contemplé Levallois noir piqué de feux roses, derrière un voile chenillé de mille et mille mouches blanches, vivantes, froides comme des fleurs effeuillées, fondantes sur les lèvres, sur les yeux, retenues un moment aux cils, au duvet des joues... Nous avons gratté de nos dix pattes une neige intacte, friable, qui fuyait sous notre poids avec un crissement caressant de taffetas. Loin de tous les yeux, nous avons galopé, aboyé, happé la neige au vol, goûté sa suavité de sorbet vanillé et poussiéreux...

Assises maintenant devant la grille ardente, nous nous taisons toutes trois. Le souvenir de la nuit, de la neige, du vent déchaîné derrière la porte, fond dans nos veines lentement et nous allons glisser à ce soudain sommeil qui récompense les marches longues...

La bergère flamande, qui fume comme un bain de pieds, a retrouvé sa dignité de louve apprivoisée, son sérieux faux et courtois. D’une oreille, elle écoute le chuchotement de la neige au long des volets clos, de l’autre elle guette le tintement des cuillères dans l’office. Son nez effilé palpite, et ses yeux couleur de cuivre, ouverts droit sur le feu, bougent incessamment, de droite à gauche, de gauche à droite, comme si elle lisait... J’étudie, un peu défiante, cette nouvelle venue, cette chienne féminine et compliquée qui garde bien, rit rarement, se conduit en personne de sens et reçoit les ordres, les réprimandes sans mot dire, avec un regard impénétrable et plein d’arrière-pensées... Elle sait mentir, voler--mais elle crie, surprise, comme une jeune fille effarouchée et se trouve presque mal d’émotion. Où prit-elle, cette petite louve au rein bas, cette fille des champs wallons, sa haine des gens mal mis et sa réserve aristocratique? Je lui offre sa place à mon feu et dans ma vie, et peut-être m’aimera-t-elle, elle qui sait déjà me défendre...

Ma petite bull au cœur enfantin dort, foudroyée de sommeil, la fièvre au museau et aux pattes. La chatte grise n’ignore pas qu’il neige, et depuis le déjeuner je n’ai pas vu le bout de son nez, enfoui dans le poil de son ventre. Encore une fois me voici, en face de mon feu, de ma solitude, en face de moi-même...

Une année de plus... A quoi bon les compter? Ce jour de l’An parisien ne me rappelle rien des premier janvier de ma jeunesse; et qui pourrait me rendre la solennité puérile des jours de l’An d’autrefois? La forme des années a changé pour moi, durant que, moi, je changeais. L’année n’est plus cette route ondulée, ce ruban déroulé qui depuis janvier, montait vers le printemps, montait, montait vers l’été pour s’y épanouir en calme plaine, en pré brûlant coupé d’ombres bleues, taché de géraniums éblouissants,--puis descendait vers un automne odorant, brumeux, fleurant le marécage, le fruit mûr et le gibier,--puis s’enfonçait vers un hiver sec, sonore, miroitant d’étangs gelés, de neige rose sous le soleil... Puis le ruban ondulé dévalait, vertigineux, jusqu’à se rompre net devant une date merveilleuse, isolée, suspendue entre les deux années comme une fleur de givre: le jour de l’An...

Une enfant très aimée, entre des parents pas riches, et qui vivait à la campagne parmi des arbres et des livres, et qui n’a connu ni souhaité les jouets coûteux: voilà ce que je revois, en me penchant ce soir sur mon passé... Une enfant superstitieusement attachée aux fêtes des saisons, aux dates marquées par un cadeau, une fleur, un traditionnel gâteau... Une enfant qui d’instinct ennoblissait de paganisme les fêtes chrétiennes, amoureuse seulement du rameau de buis, de l’œuf rouge de Pâques, des roses effeuillées à la Fête-Dieu et des reposoirs--syringas, aconits, camomilles--du surgeon de noisetier sommé d’une petite croix, bénit à la messe de l’Ascension et planté sur la lisière du champ qu’il abrite de la grêle... Une fillette éprise du gâteau à cinq cornes, cuit et mangé le jour des Rameaux; de la crêpe, en carnaval; de l’odeur étouffante de l’église, pendant le mois de Marie...

Vieux curé sans malice qui me donnâtes la communion, vous pensiez que cette enfant silencieuse, les yeux ouverts sur l’autel, attendait le miracle, le mouvement insaisissable de l’écharpe bleue qui ceignait la Vierge? N’est-ce pas? J’étais si sage!... Il est bien vrai que je rêvais miracles, mais... pas les mêmes que vous. Engourdie par l’encens des fleurs chaudes, enchantée du parfum mortuaire, de la pourriture musquée des roses, j’habitais, cher homme sans malice, un paradis que vous n’imaginiez point, peuplé de mes dieux, de mes animaux parlants, de mes nymphes et de mes chèvre-pieds... Et je vous écoutais parler de votre enfer, en songeant à l’orgueil de l’homme qui, pour ses crimes d’un moment, inventa la géhenne éternelle... Ah! qu’il y a longtemps!...