Sido; suivi de Les vrilles de la vigne

Part 2

Chapter 23,857 wordsPublic domain

--C’est signe de grand hiver. Je ferai habiller de paille la pompe. D’ailleurs, la tortue s’est déjà enterrée. Et les écureuils, autour de la Guillemette, ont volé les noix et les noisettes en quantité pour leurs provisions. Les écureuils savent toujours tout.

Annonçait-on, dans un journal, le dégel? Ma mère haussait l’épaule, riait de mépris:

--Le dégel? Les météorologues de Paris ne m’en apprendront pas! Regarde les pattes de la chatte!

Frileuse, la chatte en effet pliait sous elle des pattes invisibles, et serrait fortement les paupières.

--Pour un petit froid passager, continuait “Sido”, la chatte se roule en turban, le nez contre la naissance de la queue. Pour un grand froid, elle gare la plante de ses pattes de devant et les roule en manchon.

Sur des gradins de bois peints en vert, elle entretenait toute l’année des reposoirs de plantes en pots, géraniums rares, rosiers nains, reines-des-prés aux panaches de brume blanche et rose, quelques “plantes grasses” poilues et trapues comme des crabes, des cactus meurtriers... Un angle de murs chauds gardait des vents sévères son musée d’essais, des godets d’argile rouge où je ne voyais que terre meuble et dormante.

--Ne touche pas!

--Mais rien ne pousse!

--Et qu’en sais-tu? Est-ce toi qui en décides? Lis, sur les fiches de bois qui sont plantées dans les pots! Ici, graines de lupin bleu; là, un bulbe de narcisse qui vient de Hollande; là, graines de physalis; là, une bouture d’hibiscus--mais non, ce n’est pas une branche morte!--et là, des semences de pois de senteur dont les fleurs ont des oreilles comme des petits lièvres. Et là... Et là...

--Et là?...

Ma mère rejetait son chapeau en arrière, mordillait la chaîne de son lorgnon, m’interrogeait avec ingénuité:

--Je suis bien ennuyée... je ne sais plus si c’est une famille de bulbes de crocus, que j’ai enterrés, ou bien une chrysalide de paon-de-nuit...

--Il n’y a qu’à gratter, pour voir...

Une main preste arrêtait la mienne--que n’a-t-on moulé, peint, ciselé cette main de “Sido”, brunie, tôt gravée de rides par les travaux ménagers, le jardinage, l’eau froide et le soleil, ses doigts longs bien façonnés en pointe, ses beaux ongles ovales et bombés...

--A aucun prix! Si c’est la chrysalide, elle mourra au contact de l’air; si c’est le crocus, la lumière flétrira son petit rejet blanc,--et tout sera à recommencer! Tu m’entends bien? Tu n’y toucheras pas?

--Non, maman...

A ce moment, son visage, enflammé de foi, de curiosité universelle, disparaissait sous un autre visage plus âgé, résigné et doux. Elle savait que je ne résisterais pas, moi non plus, au désir de savoir, et qu’à son exemple je fouillerais, jusqu’à son secret, la terre du pot à fleurs. Elle savait que j’étais sa fille, moi qui ne pensais pas à notre ressemblance, et que déjà je cherchais, enfant, ce choc, ce battement accéléré du cœur, cet arrêt du souffle: la solitaire ivresse du chercheur de trésor. Un trésor, ce n’est pas seulement ce que couvent la terre, le roc ou la vague. La chimère de l’or et de la gemme n’est qu’un informe mirage: il importe seulement que je dénude et hisse au jour ce que l’œil humain n’a pas, avant le mien, touché...

J’allais donc, grattant à la dérobée le jardin d’essai, surprendre la griffe ascendante du cotylédon, le viril surgeon que le printemps chassait de sa gaine. Je contrariais l’aveugle dessein que poursuit la chrysalide d’un noir brun bilieux et la précipitais d’une mort passagère au néant définitif.

--Tu ne comprends pas... Tu ne peux pas comprendre. Tu n’es qu’une petite meurtrière de huit ans... de dix ans... Tu ne comprends rien encore à ce qui veut vivre...

Je ne recevais pas, en paiement de mes méfaits, d’autre punition. Celle-là m’était d’ailleurs assez dure.

“Sido” répugnait à toute hécatombe de fleurs. Elle qui ne savait que donner, je l’ai pourtant vue refuser les fleurs qu’on venait parfois quêter pour parer un corbillard ou une tombe. Elle se faisait dure, fronçait les sourcils et répondait “non” d’un air vindicatif.

--Mais c’est pour le pauvre M. Enfert, qui est mort hier à la nuit! La pauvre Mme Enfert fait peine, elle dit qu’elle voudrait voir partir son mari sous les fleurs, que ce serait sa consolation! Vous qui avez de si belles roses-mousse, madame Colette...

--Mes roses-mousse! Quelle horreur! Sur un mort!

Après ce cri, elle se reprenait et répétait:

--Non. Personne n’a condamné mes roses à mourir en même temps que M. Enfert.

Mais elle sacrifiait volontiers une très belle fleur à un enfant très petit, un enfant encore sans parole, comme le petit qu’une mitoyenne de l’Est lui apporta par orgueil, un jour, dans notre jardin. Ma mère blâma le maillot trop serré du nourrisson, dénoua le bonnet à trois pièces, l’inutile fichu de laine, et contempla à l’aise les cheveux en anneaux de bronze, les joues, les yeux noirs sévères et vastes d’un garçon de dix mois, plus beau vraiment que tous les autres garçons de dix mois. Elle lui donna une rose cuisse-de-nymphe-émue qu’il accepta avec emportement, qu’il porta à sa bouche et suça, puis il pétrit la fleur dans ses puissantes petites mains, lui arracha des pétales, rebordés et sanguins à l’image de ses propres lèvres...

--Attends, vilain! dit sa jeune mère.

Mais la mienne applaudissait, des yeux et de la voix, au massacre de la rose, et je me taisais, jalouse...

Elle refusait régulièrement aussi de prêter géraniums doubles, pélargoniums, lobélias, rosiers nains et reines-des-prés aux reposoirs de la Fête-Dieu, car elle s’écartait,--baptisée, mariée à l’église--des puérilités et des fastes catholiques. J’obtins d’elle la permission de suivre le catéchisme entre onze et douze ans, et les cantiques du “Salut”.

Le premier mai, comme mes camarades de catéchisme, je couchai le lilas, la camomille et la rose devant l’autel de la Vierge, et je revins fière de montrer un “bouquet béni”. Ma mère rit de son rire irrévérencieux, regarda ma gerbe qui attirait les hannetons au salon jusque sous la lampe:

--Crois-tu qu’il ne l’était pas déjà, avant?

Je ne sais d’où lui venait son éloignement de tout culte. J’aurais dû m’en enquérir. Mes biographes, que je renseigne peu, la peignent tantôt sous les traits d’une rustique fermière, tantôt la traitent de “bohème fantaisiste”. L’un d’eux, à ma stupeur, va jusqu’à l’accuser d’avoir écrit des œuvrettes littéraires destinées à la jeunesse!

Au vrai, cette Française vécut son enfance dans l’Yonne, son adolescence parmi des peintres, des journalistes, des virtuoses de la musique, en Belgique, où s’étaient fixés ses deux frères aînés, puis elle revint dans l’Yonne et s’y maria, deux fois. D’où, de qui lui furent remis sa rurale sensibilité, son goût fin de la province? Je ne saurais le dire. Je la chante, de mon mieux. Je célèbre la clarté originelle qui, en elle, refoulait, éteignait souvent les petites lumières péniblement allumées au contact de ce qu’elle nommait “le commun des mortels”. Je l’ai vue suspendre, dans un cerisier, un épouvantail à effrayer les merles, car l’Ouest, notre voisin, enrhumé et doux, secoué d’éternuements en série, ne manquait pas de déguiser ses cerisiers en vieux chemineaux et coiffait ses groseilliers de gibus poilus. Peu de jours après, je trouvais ma mère sous l’arbre, passionnément immobile, la tête à la rencontre du ciel d’où elle bannissait les religions humaines...

--Chut!... Regarde...

Un merle noir, oxydé de vert et de violet, piquait les cerises, buvait le jus, déchiquetait la chair rosée...

--Qu’il est beau!... chuchotait ma mère. Et tu vois comme il se sert de sa patte? Et tu vois les mouvements de sa tête et cette arrogance? Et ce tour de bec pour vider le noyau? Et remarque bien qu’il n’attrape que les plus mûres...

--Mais, maman, l’épouvantail...

--Chut!... L’épouvantail ne le gêne pas...

--Mais, maman, les cerises!...

Ma mère ramena sur la terre ses yeux couleur de pluie:

--Les cerises?... Ah! oui, les cerises...

Dans ses yeux passa une sorte de frénésie riante, un universel mépris, un dédain dansant qui me foulait avec tout le reste, allègrement... Ce ne fut qu’un moment,--non pas un moment unique. Maintenant que je la connais mieux, j’interprète ces éclairs de son visage. Il me semble qu’un besoin d’échapper à tout et à tous, un bond vers le haut, vers une loi écrite par elle seule, pour elle seule, les allumait. Si je me trompe, laissez-moi errer.

Sous le cerisier, elle retomba encore une fois parmi nous, lestée de soucis, d’amour, d’enfants et de mari suspendus, elle redevint bonne, ronde, humble devant l’ordinaire de sa vie:

--C’est vrai, les cerises...

Le merle était parti, gavé, et l’épouvantail hochait au vent son gibus vide.

* * * * *

--J’ai vu, me contait-elle, moi qui te parle, j’ai vu neiger au mois de juillet.

--Au mois de juillet!

--Oui. Un jour comme celui-ci.

--Comme celui-ci...

Je répétais la fin de ses phrases. J’avais déjà la voix plus grave que la sienne, mais j’imitais sa manière. Je l’imite encore.

--Oui. Comme celui-ci, dit ma mère en soufflant sur un flocon impondérable d’argent, arraché au pelage de la chienne havanaise qu’elle peignait. Le flocon, plus fin que le verre filé, s’embarqua mollement sur un petit ruisseau d’air ascendant, monta jusqu’au toit, se perdit dans un excès de lumière...

--Il faisait beau, reprit ma mère, beau et bon. Vint une saute de vent, une queue d’orage que la saute de vent emmena et bloqua sur l’Est naturellement; une petite grêle très froide, puis une chute de grosse neige épaisse et lourde... Des roses couvertes de neige, des cerises mûres et des tomates sous la neige... Des géraniums rouges qui n’avaient pas eu le temps de refroidir et qui fondaient la neige à mesure qu’elle les couvrait... Ce sont des tours de celui-là...

Elle désignait, du coude, et menaçait du menton le siège altier, l’invisible lit de justice de son ennemi, l’Est, que je cherchai par-delà les chaudes nues croulantes et blanches du bel été...

--Mais j’ai vu bien autre chose! reprenait ma mère.

--Autre chose?...

Peut-être avait-elle rencontré, un jour,--montant vers Bel-Air, ou sur la route de Thury,--l’Est lui-même? Peut-être un grand pied violacé, la mare gelée d’une prunelle immense avaient-ils, pour qu’elle me les décrivît, divisé les nuages?...

--J’étais grosse de ton frère Léo, et je promenais la jument avec la victoria.

--La même jument que maintenant?

--Naturellement, la même jument. Tu n’as que dix ans. Crois-tu qu’on change de jument comme de chemise? La nôtre était alors une très belle jument, un peu jeune, que je laissais quelquefois mener par Antoine. Mais je montais dans la victoria, pour la rassurer.

Je me souviens que je voulus demander: “Pour rassurer qui?” Je me retins, jalouse de garder intactes la foi et l’incertitude d’une équivoque: pourquoi la présence de ma mère n’eût-elle pas rassuré la victoria?

--... Tu comprends, quand elle entendait ma voix, elle se sentait plus tranquille...

Mais certainement, très tranquille, et tout étalée, en drap bleu entre ses deux lanternes riches, à couronnes de cuivre découpées en trèfles... Une figure de victoria tranquillisée... Parfaitement!

--Dieu, que tu as l’air bête en ce moment, ma fille!... Tu m’écoutes?

--Oui, maman...

--Donc, nous avions fait un grand tour, par une de ces chaleurs! J’étais énorme, et je me trouvais lourde. Nous rentrions au pas, et j’avais coupé des genêts fleuris, je me rappelle... Nous voilà arrivés à la hauteur du cimetière,--non, ce n’est pas une histoire de revenants,--quand un nuage, un vrai nuage du Sud, marron roux, avec un petit ourlet de mercure tout autour, se met à monter plus vite dans le ciel, tonne un bon coup, et crève en eau comme un seau percé! Antoine descend et veut lever la capote pour m’abriter. Je lui dis: “Non, le plus pressé c’est de tenir la jument à la tête: si la grêle vient, elle s’emballera pendant que vous lèverez la capote.” Il tient la jument qui dansait un peu sur place, mais je lui parlais, tu comprends, comme s’il n’avait pas plu ni tonné, je lui parlais sur un ton de beau temps et de promenade au pas. Et je recevais un _agas_ d’eau incroyable, sur ma malheureuse petite ombrelle en soie... Le nuage passé, j’étais assise dans un bain de siège, Antoine trempé, et la capote pleine d’eau, d’une eau chaude, une eau à dix-huit ou vingt degrés. Et quand Antoine a voulu vider la capote, nous y avons trouvé quoi? Des grenouilles, minuscules, vivantes, au moins trente grenouilles apportées à travers les airs par un caprice du Sud, par une trombe chaude, une de ces tornades dont le pied en pas de vis ramasse et porte à cent lieues un panache de sable, de graines, d’insectes... J’ai vu cela, moi, oui!

Elle brandissait le peigne de fer qui servait à carder la chevelure de la havanaise et les angoras. Elle ne s’étonnait pas que des prodiges météorologiques l’eussent attendue au passage, et tutoyée.

Vous croirez sans peine qu’à l’appel de “Sido” le vent du Sud se levait devant les yeux de mon âme, tors sur son pas de vis, empanaché de graines, de sable, de papillons morts, racine au désert de Libye... Sa tête indistincte et désordonnée s’agitait, secouant l’eau et la pluie de grenouilles tièdes... Je suis capable encore de le voir.

--Mais que tu as donc l’air bête aujourd’hui, ma fille!... D’ailleurs tu es beaucoup plus jolie quand tu as l’air bête. C’est dommage que cela t’arrive si rarement. Tu pèches déjà, comme moi, par excès d’expression. J’ai toujours l’air, quand j’égare mon dé, d’avoir perdu un parent bien-aimé... Quand tu prends l’air bête, tu as les yeux plus grands, la bouche entr’ouverte, et tu rajeunis... A quoi penses-tu?

--A rien, maman...

--Je ne te crois pas, mais c’est très bien imité. Vraiment très bien, ma fille. Tu es un miracle de gentillesse et de fadeur!

Je tressaillais, je rougissais sous la louange piquante, l’œil acéré, la voix aux finales hautes et justes. Elle ne m’appelait “ma fille” que pour souligner une critique ou une réprimande... Mais la voix, le regard étaient prompts à changer:

--O mon Joyau-tout-en-or! Ce n’est pas vrai, tu n’es ni bête ni jolie, tu es seulement ma petite fille incomparable!... Où vas-tu?

Comme à tous les inconstants l’absolution me donnait des ailes, et dûment embrassée, légère, j’apprêtais déjà ma fuite.

--Ne t’en va pas loin à cette heure-ci! Le soleil se couche dans...

Elle ne consultait pas la montre, mais la hauteur du soleil sur l’horizon, et la fleur du tabac ou le datura, assoupis tout le jour et que le soir éveillait.

--... dans une demi-heure, le tabac blanc embaume déjà... Veux-tu porter des aconits, des ancolies et des campanules chez Adrienne Saint-Aubin, et lui rendre la _Revue des Deux-Mondes_?... Change de ruban, mets-en un bleu pâle... Tu as un teint pour le bleu pâle, ce soir.

Changer de ruban--jusqu’à l'âge de vingt-deux ans on m’a vue coiffée de ce large ruban, noué autour de ma tête, “à la Vigée-Lebrun”, disait ma mère--et porter un message de fleurs: ainsi ma mère m’avertissait que j’étais, pendant une heure, un jour, particulièrement jolie, et qu’elle s’enorgueillissait de moi. Le ruban en papillon épanoui au-dessus du front, quelques cheveux ramenés sur les tempes, je prenais les fleurs à mesure que “Sido” les coupait.

--Maintenant va! Donne les ancolies doubles à Adrienne Saint-Aubin. Le reste à qui tu voudras, dans notre voisinage. Sur l’Est, il y a quelqu’un de malade, la mère Adolphe... Si tu entres chez elle...

Elle n’avait pas le temps de finir sa phrase que je reculais, d’un saut, renâclant comme une bête devant l’odeur et l’image de la maladie... Ma mère me retenait par le bout d’une de mes tresses, et son soudain visage sauvage, libre de toute contrainte, de charité, d’humanité, bondissait hors de son visage quotidien. Elle chuchotait:

--Tais-toi!... Je sais... Moi aussi... Mais il ne faut pas le dire. Il ne faut jamais le dire! Va... Va maintenant. Tu t’es encore mis cette nuit un papier à papillotes sur le front, hein, mâtine? Enfin...

Elle lâchait ma rêne de cheveux, s’éloignait de moi pour me mieux voir:

--Va leur montrer ce que je sais faire!

Mais, quoi qu’elle m’eût recommandé, je n’entrais pas chez la malade de l’Est. Je passais la rue comme un gué, en sautant de l’un à l’autre caillou pointu, et je ne m’arrêtais que chez la singulière amie de ma mère, chez “Adrienne”.

Les enfants et les neveux que celle-ci a laissés n’auront pas gardé d’elle un souvenir plus vif que n’est le mien. Vive, guetteuse et somnolente, un bel œil jaune de gitane sous les cheveux crépus, elle errait avec une sorte de lyrisme agreste, une exigence quotidienne de nomade. Sa maison lui ressemblait par le désordre et par une grâce qui se refuse aux sites et aux êtres policés. Pour fuir l’humide et funéraire pénombre, la verdure étouffante, roses et glycines, dans son jardin, escaladaient les ifs, gagnaient le soleil par des efforts d’ascension et des dépenses d’énergie qui réduisaient leurs tiges-mères, étirées, à une nudité de reptiles... Mille roses, réfugiées au sommet des arbres, fleurissaient hors d’atteinte, parmi des glycines à longues gouttes de fleurs et des bigonniers pourpres, victorieux ennemis des clématites épuisées...

Sous cette chevelure, la maison d’Adrienne suffoquait aux heures chaudes. Sûre d’y trouver des piles de livres éboulés, des champignons cueillis à l’aube, des fraises sauvages, des ammonites fossiles, et, selon la saison, des truffes grises de Puisaye, je m’y glissais à la manière d’un chat. Mais un chat hésite, et demeure interdit devant un plus chat. La présence d’Adrienne, son indifférence, un secret étincelant et bien gardé au fond de ses prunelles jaunes, je les supportais avec un trouble chagrin que je cotais peut-être à son prix. Elle mettait, à me négliger, une sorte d’art sauvage, et sa bohémienne, son universelle indifférence me blessait comme une rigueur d’exception.

Quand ma mère et Adrienne allaitaient, la première sa fille, la seconde son fils, elles échangèrent un jour, par jeu, leurs nourrissons. Parfois Adrienne m’interpellait en riant: “Toi que j’ai nourrie de mon lait!...” Je rougissais si follement que ma mère fronçait les sourcils, et cherchait sur mon visage la cause de ma rougeur. Comment dérober à ce lucide regard, gris de lame et menaçant, l’image qui me tourmentait: le sein brun d’Adrienne et sa cime violette et dure...

Oubliée chez Adrienne entre des cubes vacillants de livres--toute la collection de la _Revue des Deux-Mondes_, entre autres--entre les tomes innombrables d’une vieille bibliothèque médicale à odeur de cave, entre des coquillages géants, des simples à demi secs, des pâtées de chat aigries, le chien Perdreau, le matou noir à masque blanc qui s’appelait “Colette” et mangeait le chocolat cru, je tressaillais à un appel venu par-dessus les ifs entravés de roses et les thuyas étiques que paralysait un python de glycine... Dans notre maison, surgissant d’une fenêtre comme pour annoncer le feu ou les voleurs, ma mère criait mon nom... Etrange culpabilité d’une enfant sans reproche: je courais, j’apprêtais un air simple, un essoufflement d’étourdie...

--Si longtemps chez Adrienne?

Pas un mot de plus, mais quel accent! Tant de clairvoyance et de jalousie en “Sido”, tant de confusion en moi refroidirent, à mesure que je grandissais, l’amitié des deux femmes. Elles n’eurent jamais d’altercation, rien ne s’expliqua entre ma mère et moi. Qu’eussions-nous expliqué? Adrienne se gardait de m’attirer ou de me retenir. Ce n’est pas toujours par l’amour que la captation commence. J’avais dix ans, onze ans...

Il m’a fallu beaucoup de temps pour que j’associasse un gênant souvenir, une certaine chaleur de cœur, la déformation féerique d’un être et de sa demeure, à l’idée d’une première séduction.

“Sido” et mon enfance, l’une et l’autre, l’une par l’autre furent heureuses au centre de l’imaginaire étoile à huit branches, dont chacune portait le nom d’un des points cardinaux et collatéraux. Ma douzième année vit arriver la mauvaise fortune, les départs, les séparations. Réclamée par de quotidiens et secrets héroïsmes, ma mère appartint moins à son jardin, à sa dernière enfant...

J’aurais volontiers illustré ces pages d’un portrait photographique. Mais il m’eût fallu une “Sido” debout, dans le jardin, entre la pompe, les hortensias, le frêne pleureur et le très vieux noyer. Là je l’ai laissée, quand je dus quitter ensemble le bonheur et mon plus jeune âge. Là, je l’ai pourtant revue, un moment furtif du printemps de 1928. Inspirée et le front levé, je crois qu’à cette même place elle convoque et recueille encore les rumeurs, les souffles et les présages qui accourent à elle, fidèlement, par les huit chemins de la Rose des Vents.

II

LE CAPITAINE

Cela me semble étrange, à présent, que je l’aie si peu connu. Mon attention, ma ferveur, tournées vers “Sido”, ne s’en détachaient que par caprices. Ainsi faisait-il, lui, mon père. Il contemplait “Sido”. En y réfléchissant, je crois qu’elle aussi l’a mal connu. Elle se contentait de quelques grandes vérités encombrantes: il l’aimait sans mesure,--il la ruina dans le dessein de l’enrichir--elle l’aimait d’un invariable amour, le traitait légèrement dans l’ordinaire de la vie, mais respectait toutes ses décisions.

Derrière ces évidences aveuglantes, un caractère d’homme n’apparaissait que par échappées. Enfant, qu’ai-je su de lui? Qu’il construisait pour moi, à ravir, des “maisons de hannetons” avec fenêtres et portes vitrées et aussi des bateaux. Qu’il chantait. Qu’il dispensait--et cachait--les crayons de couleur, le papier blanc, les règles en palissandre, la poudre d’or, les larges pains à cacheter blancs que je mangeais à poignées... Qu’il nageait, avec sa jambe unique, plus vite et mieux que ses rivaux à quatre membres...

Mais je savais aussi qu’il ne s’intéressait pas beaucoup, en apparence du moins, à ses enfants. J’écris “en apparence”. La timidité étrange des pères, dans leurs rapports avec leurs enfants, m’a donné, depuis, beaucoup à penser. Les deux aînés de ma mère, fille et garçon, issus d’un premier mariage,--celle-là égarée dans le roman, à peine présente, habitée par les fantômes littéraires des héros; celui-ci altier, tendre en secret--l’ont gêné. Il croyait naïvement que l’on conquiert un enfant par des dons... Il ne voulut pas reconnaître sa fantaisie musicienne et nonchalante dans son propre fils, “le lazzarone”, comme disait ma mère. C’est à moi qu’il accorda le plus d’importance. J’étais encore petite quand mon père commença d’en appeler à mon sens critique. Plus tard, je me montrai, Dieu merci, moins précoce. Mais quelle intransigeance, je m’en souviens, chez ce juge de dix ans...

--Ecoute ça, me disait mon père.

J’écoutais, sévère. Il s’agissait d’un beau morceau de prose oratoire, ou d’une ode, vers faciles, fastueux par le rythme, par la rime, sonores comme un orage de montagne...

--Hein? interrogeait mon père. Je crois que cette fois-ci!... Eh bien, parle!

Je hochais ma tête et mes nattes blondes, mon front trop grand pour être aimable et mon petit menton en bille, et je laissais tomber mon blâme:

--Toujours trop d’adjectifs!

Alors mon père éclatait, écrasait d’invectives la poussière, la vermine, le pou vaniteux que j’étais. Mais la vermine, imperturbable, ajoutait:

--Je te l’avais déjà dit la semaine dernière, pour l'_Ode à Paul Bert_. Trop d’adjectifs!

Il devait, derrière moi, rire, et peut-être s’enorgueillir... Mais au premier moment nous nous toisions en égaux, et déjà confraternels. C’est lui, à n’en pas douter, c’est lui qui me domine quand la musique, un spectacle de danse--et non les mots, jamais les mots!--mouillent mes yeux. C’est lui qui se voulait faire jour, et revivre quand je commençai, obscurément, d’écrire, et qui me valut le plus acide éloge,--le plus utile à coup sûr:

--Aurais-je épousé la dernière des lyriques?