Seule

Part 16

Chapter 163,853 wordsPublic domain

«Vous vous faites si rare!...» Les paroles mêmes que Marc de Bresles lui avait dites en la revoyant. Elle secoua la tête pour fuir le souvenir du jeune homme. Dans sa pensée, autant que dans son âme, vibraient encore les aveux confiants que, soudain, sa question avait fait jaillir des lèvres de Josette, ce soir où elles revenaient, dans la nuit, de chez la marquise de Maulde. Désormais, elle ne pouvait plus douter, le cœur de Josette allait vers Marc de Bresles, ce jeune cœur aimant qui savait si délicieusement se donner...

Distraite, elle avait suivi Mme de Maulde; et ce fut par un effort de volonté que, s’arrachant à sa songerie, elle demanda, dès que la voiture les emporta:

--Vous souhaitez me parler, madame, qu’y a-t-il?

--Il y a, ma chère, pour aller droit au but,--car nous n’avons qu’un instant à nous,--que je suis fort mécontente du parti pris de Josette de repousser tous les mariages qui lui sont offerts. C’est absurde! Qu’attend-elle? Que veut-elle? Acquérir la réputation d’une poseuse qui ne juge personne digne d’elle, pour arriver tout bonnement un jour au personnage ridicule de fille montée en graine, comme disent les bonnes gens, si elle ne finit pas par épouser n’importe qui, n’ayant plus le choix. Puisque vous êtes la seule personne qu’elle daigne écouter, je vous serais très obligée de le lui faire comprendre... Elle a de nouveau refusé le marquis de Chambry, qui était un charmant garçon, de très bonne famille, de grande fortune, pourvu de brillantes relations, enfin de tout ce que peut souhaiter une femme...

--Qui ne demande à son mari ni grande intelligence, ni conception même vague de devoirs quelconques à remplir, ni goûts un peu élevés, ni souci de ne point gaspiller son existence dans des occupations stupidement frivoles de mondain désœuvré.

Presque avec âpreté, Ghislaine avait parlé. La marquise, dont elle attaquait ainsi les sympathies, la regarda, stupéfaite et irritée.

--Ah! çà, Ghislaine, est-ce votre qualité de femme de lettres qui vous fait parler ainsi comme une anarchiste?... Il est évident que si vous exprimez de telles opinions devant Josette, ses lubies n’ont plus rien d’étonnant! Vous la détournez du mariage pour...

Ghislaine ne lui permit pas d’achever; avec une sorte de gravité qui la domina, elle dit:

--Je la détourne, non du mariage, mais d’un mari qui ne la rendrait pas heureuse et qui ne serait pas digne d’elle.

--Digne d’elle! En vérité, Ghislaine, que lui faut-il donc? Vous la gâtez d’une façon déplorable et la transformez en ridicule petit spécimen d’orgueil féminin!... Eh bien, ma chère, si vraiment vous n’avez en vue que son intérêt, si vous ne souhaitez pas, comme on pourrait le croire, la garder près de vous pour vous distraire, trouvez-lui donc un mari qui ait l’heur de lui plaire en vous plaisant. Pour ma part, il y a, en ce moment, quelqu’un que j’en arrive à désirer lui voir épouser, c’est Marc de Bresles, qui paraît d’ailleurs la trouver assez à son goût...

--Marc de Bresles!

--Oui, Marc. Et pourquoi non?

Ainsi, la grand’mère, après l’enfant, souhaitait ce mariage. Elle eut la sensation que doivent éprouver ceux qui, emportés par un invincible courant, se sentent entraînés loin du port entrevu... Une seconde, elle resta sans répondre. D’un regard qui ne voyait pas, elle considérait le missel que tenaient ses doigts gantés de blanc. Puis, d’une voix un peu lente, elle répéta:

--Pourquoi?... Parce qu’il me semble que M. de Bresles est un peu âgé pour elle...

--Mais, ma chère, vous savez aussi bien que moi, ce me semble, que Josette a la singulière manie de considérer les vrais jeunes gens comme des poupons avec lesquels, tout juste, elle pourrait jouer au tennis ou bostonner. Les hommes mûrissants seuls ont droit à son attention. Marc, en définitive, n’a guère plus de trente-deux ans. Il est d’excellente naissance; l’héritage de son oncle est considérable et lui ôtera le goût, qu’il se prétendait imposé par la nécessité, d’aller remplir, de côté et d’autre, des postes ridicules de petit ingénieur sans fortune... Je me suis renseignée à ce sujet auprès de Paul de Gannes...

--Et vous pensez qu’il plairait à Josette?...

--Il est évident qu’en son honneur, elle s’humanise d’une façon sensible... Je l’avais déjà remarqué à Dieppe, et j’en ai eu plusieurs exemples dans leurs dernières rencontres à Paris. Mon expérience ne saurait me tromper. Elle l’accueille comme jamais je ne l’avais vue accueillir aucun homme. Et, mieux que personne, vous qui êtes sa confidente attitrée, vous devez le savoir!...

Ghislaine ne releva pas le propos que Mme de Maulde avait lancé de sa voix mordante. Peut-être même ne l’avait-elle pas entendu. Une pensée l’absorbait, accentuait le pli léger qui rayait son front, entre les sourcils; et, d’un doigt machinal, elle tourmentait la fourrure de son manchon.

--Alors, vous pensez que Josette plaît... particulièrement à M. de Bresles... qu’elle lui plaît de telle sorte qu’il pourrait songer à la souhaiter pour femme?

--Ma chère, pour qui connaît de Bresles, il est évident qu’elle lui plaît... particulièrement, comme vous dites. Je ne lui ai jamais vu,--et il y a longtemps que je peux l’observer dans le monde!--je ne lui ai jamais vu accorder à aucune femme l’attention qu’il témoigne à Josette! C’est pourquoi, étant donné qu’il ne peut guère tarder à se marier, je trouve que la réalisation du désir dont je parle serait très possible... Et c’est sur vous, Ghislaine, que je compte pour y aider...

--Sur moi? madame.

--Mon Dieu, oui. Je rends ici hommage à votre toute-puissance! Josette subit aveuglément votre influence, et Marc m’a l’air d’avoir en vous une confiance non moins absolue... Vous pouvez donc, usant de votre tact, si vous voulez bien en prendre la peine, les diriger un peu vers le but que je souhaite... Et je vous le demande.

Il y eut un imperceptible silence; et la marquise, étonnée, tourna la tête vers Ghislaine:

--Eh bien, ma chère, qu’avez-vous donc à vous montrer si absorbée? Est-il excessif de solliciter votre concours pour préparer l’avenir de Josette?

D’un geste inconscient, Ghislaine passa la main sur son visage, comme si elle eût voulu y effacer tout reflet même de sa pensée; puis, arrêtant droit sur Mme de Maulde son regard de femme désormais sans illusions, elle dit simplement:

--Vous pouvez être certaine, madame, que je ferai toujours tout ce qui sera en mon pouvoir pour le bonheur et le bien de Josette...

Oui, tout. Et elle avait, en cette seconde, la pleine conscience que c’était l’absolue vérité qu’elle disait là. Mais, ni l’enfant tant aimée, ni son égoïste grand’mère, ni Marc, ni personne au monde ne devait jamais soupçonner quel obscur désir, elle obligeait ainsi à mourir en elle...

L’impérieux besoin de solitude qui l’étreignait dans les heures difficiles s’emparait d’elle, aigu à en devenir une souffrance. Mais elle n’avait pas encore le droit de s’y abandonner.

Et, rejetée de nouveau dans l’atmosphère de fête où l’amenaient les circonstances, elle joua bravement son personnage de femme du monde dans les salons encombrés, saturés de l’odeur forte des tubéreuses, où elle entrait à la suite de la marquise de Maulde. De nouveau, elle félicita la jeune épousée qui souriait, toute rose sous le nimbe de son voile; elle répondit à tous les saluts, les hommages, les mots de bienvenue qui l’accueillaient; elle jeta même un coup d’œil complaisant sur les splendeurs étalées de la corbeille devant lesquelles s’extasiaient les curieuses... Puis, consciente d’avoir, enfin, droit à sa liberté, elle sortit sans prendre congé de la marquise, tant elle redoutait de se voir encore retenue.

Dehors, la bise glaciale la fit frissonner, l’enveloppant toute. Machinalement, elle se mit à descendre l’avenue Friedland, qui s’allongeait devant elle. Impatiente, elle songeait, irritée contre elle-même:

--Pourquoi suis-je triste ainsi? Pourquoi les paroles de Mme de Maulde m’ont-elles fait mal?

Pourquoi?... Le besoin de voir clair en elle devenait si fort que, d’instinct, comme elle passait devant la chapelle du Saint-Sacrement, elle en monta les marches.

A cette heure, la chapelle était presque déserte. Au dernier rang des chaises, le long de la muraille, un misérable somnolait, les mains jointes d’un geste machinal; un vieillard égrenait son chapelet; des enfants, assis près d’une gouvernante, attendaient, avec des mines impatientes, qu’elle eût achevé sa prière... Ghislaine ne remarqua ni les uns ni les autres; elle allait tout droit vers l’autel où l’ostensoir flamboyait autour de l’Hostie, devant laquelle deux religieux priaient.

Elle s’agenouilla, avec un signe de croix; puis elle cacha son visage dans ses mains, enveloppée soudain par le calme profond que distillait le silence de la chapelle, dont les murs étouffaient la rumeur de la vie du monde. Aucun mot de prière ne lui montait aux lèvres; mais toute son âme implorait le secours divin, la force qui fait les vaillantes et les dévouées... Et sa pensée recueillie précisa sans pitié:

--Je souffre, parce qu’il me faut donner Marc de Bresles à Josette!

Donner! Le mot la fit tressaillir... Donner! mais la vie de Marc ne lui appartenait en rien. Il l’avait jadis entourée d’une sympathie profonde, d’une sollicitude délicate et chevaleresque,--parce qu’elle était seule. Elle s’était sentie avec lui en communion de goûts, d’idées... Mais jamais, il ne lui avait fait entendre une parole qui pût éveiller en elle la pensée qu’elle eût une place dans sa vie...

Alors pourquoi eût-elle tant souhaité que ce fût un autre qui conquît enfin le jeune cœur de Josette? Car il l’avait conquis; elle le savait, avant même que la jeune fille lui en eût fait l’aveu avec une confiante tendresse... Et parce qu’elle connaissait son enfant, elle mesurait la force et la profondeur du sentiment, né d’une estime très haute, qui l’attirait vers Marc. Josette avait dit: «S’il me demandait d’être sa femme, il me semblerait que le bonheur même vient à moi.» Et elle était de celles qui ne donnent pas deux fois leur âme...

Avec la même impitoyable clairvoyance, Ghislaine pensa:

--Mon rôle, à moi, c’est de les rapprocher comme elle, ma Josette, le désire, comme le souhaite Mme de Maulde, comme lui, peut-être, le rêve...

Oui, elle devait les rapprocher, autant qu’il dépendait d’elle, tenter de donner à l’enfant qui lui était si chère, son bonheur de femme, après avoir été la suprême source de joie de sa jeunesse... Elle devait faire cela, sans nul misérable retour sur elle-même, oubliant qu’à certaines heures, elle avait senti qu’elle eût été infiniment heureuse de confier son isolement à un homme tel que Marc... C’eût été le repos... C’eût été sa part de bonheur humain!

Qu’importe? Il fallait que, jusqu’au bout, elle accomplît la tâche qui avait été le viatique et la joie de sa solitude, qui lui avait apporté l’illusion bénie d’une maternité...

Qu’importait ce qu’elle avait, pour elle-même, souhaité, rêvé, attendu, aux heures où même les plus désenchantés et les plus sceptiques sentent encore tressaillir en eux l’éternelle espérance... Sa jeunesse était déjà loin derrière elle. Seule, elle l’avait passée... Seule, elle devait continuer à vivre, détachée infiniment de sa propre destinée, mettant sa joie en celle de l’enfant devenue sienne...

Les instants fuyaient... Elle n’en avait pas conscience. Mais un bruit de chaises heurtées près d’elle lui fit tout à coup relever la tête... Alors seulement, elle s’aperçut qu’elle pleurait.

Devant ses yeux, une horloge marquait trois heures et demie. Elle tressaillit. Si tard déjà... Elle se souvenait que Marc devait venir la voir ce même jour, vers quatre heures... Marc dont elle avait été heureuse d’attendre la visite... Marc à qui elle allait parler de Josette...

Elle se leva. Une seconde encore, elle contempla, avec une muette prière, l’autel où la flamme des cierges nimbait de clarté la pâleur de l’hostie... Puis, de toute son âme, elle murmura lentement, comme une mystérieuse promesse:

--O ma Josette, mon enfant, ma petite Joie, tout le bonheur que je n’ai pas eu, si Dieu m’aide, je te le donnerai...

Alors, se détournant, elle sortit et vite, elle rentra chez elle. Maintenant, la paix suprême qui naît de l’entier renoncement pénétrait son âme tourmentée...

VI

Elle ôtait à peine ses vêtements de sortie quand le timbre d’entrée annonça un visiteur.

Était-ce donc déjà Marc?

--M. de Bresles fait demander si Mme la comtesse peut le recevoir?

C’était bien lui...

Le domestique disparu, elle se regarda une seconde dans la glace. D’un geste machinal, elle soulevait l’ondulation souple des cheveux blonds, tordus très haut, que son chapeau avait un peu froissés; puis, elle considéra son image avec les mêmes yeux dont elle eût examiné celle d’une étrangère.

Elle murmura:

--A peine, suis-je encore une jeune femme!... Comment puis-je hésiter à accepter tout de suite le renoncement qui me sera imposé par la force des choses dans quelques années,--si tôt venues!... Je ne dois plus être qu’une mère, rien qu’une mère...

Elle quitta sa chambre et se dirigea vers le petit salon, dont elle souleva la portière. Debout, Marc attendait devant un portrait de Josette, le dernier fait, où elle apparaissait merveilleusement vivante, exquise vision de créature en son printemps.

Une seconde, Ghislaine regarda le jeune homme, si absorbé qu’il n’avait pas entendu le bruissement de sa robe; puis, laissant retomber la portière, elle entra, disant:

--Mon ami, soyez le très bienvenu! Je suis heureuse de vous voir.

Il eut un mouvement d’homme rappelé soudain à la réalité et vint à elle avec cette même expression de plaisir très sincère qui lui était douce autrefois, comme l’étreinte si ferme de sa main quand elle lui donnait la sienne... Josette avait raison de dire qu’il devait être bon de sentir la protection de cet homme...

A peine, la pensée distraite, elle entendait les paroles qu’il lui adressait, s’excusant d’être peut-être arrivé un peu tôt.

--On me dit que vous venez de rentrer... Je crains de vous avoir dérangée...

Elle l’arrêta, souriant un peu, de ce sourire qui vient de l’âme même:

--Vous ne me dérangez pas, je vous attendais... Car j’espérais bien que vous vous souviendriez,--si j’osais, je dirais, enfin!--que je suis pour vous une vieille amie, à qui vous deviez une vraie visite de bonne arrivée pour vous faire pardonner de ne pas avoir donné signe de vie pendant des années!

--Ne m’en veuillez pas! Je vous assure que, très profondément, j’ai souffert de laisser rompre, par mon silence, les liens qui me rattachaient à ceux que j’avais laissés derrière moi... Mais j’étais parti résolu à n’importuner personne de mon souvenir...

--Pourquoi? fit-elle avec sa douceur grave.

--Parce que je trouvais, je trouve que ceux qui partent comme j’étais parti, ne laissant derrière eux aucune affection profonde qui les suive anxieusement, vive de leur vie à travers la distance, ceux-là se doivent à eux-mêmes et aux autres de demeurer dans la solitude qu’ils ont choisie...

--Oui, s’ils l’ont choisie parce qu’ils l’aimaient... Mais pour vous, il n’en était pas tout à fait ainsi...

--Puisque j’avais librement accepté ma situation, je n’avais guère le droit de m’en plaindre! D’ailleurs, cette vie rude, toute d’action, m’a été bienfaisante et je l’ai vraiment goûtée... Seulement...

Et il eut un sourire très jeune:

--Seulement, maintenant que le monde civilisé m’a repris, j’en arrive à me souvenir, avec étonnement et curiosité, de cet autre _moi_ qui vivait comme une façon de sauvage, campait sous la tente, chassait au désert, se lançait, dès qu’il en avait l’occasion, dans des équipées où il risquait son existence, uniquement pour la saveur du danger... Un plaisir que, sans doute, je ne connaîtrai plus ainsi...

D’un indéfinissable accent, elle dit:

--Mais vous en connaîtrez d’autres, meilleurs,--que je vous souhaite!--qui ne vous laisseront pas regretter l’Afrique et les heures bonnes que vous lui avez dues!

Il répéta, gaiement:

--Les heures bonnes!... Mais il y en a eu de bien différentes aussi!... A vous entendre parler, il semble que je revienne d’un pays de cocagne! Alors que, honnêtement, je dois reconnaître que, pour se plaire là-bas, il faut avoir comme moi, une humeur d’aventurier!...

--Parce que?...

Elle avait le don d’interroger avec un accent qui, irrésistiblement, attirait la confiance; et c’était, pour lui qui n’avait ni mère ni sœur dont la sollicitude l’eût enveloppé, c’était une douceur inattendue que cette pure sympathie de femme dont il savait la sincérité. Conquis, il ne craignait plus de parler de lui-même. Comme à une incomparable amie, très sûre, qui savait tout comprendre, il laissait entrevoir les souvenirs, les impressions, les rêves, les déceptions jetés en lui par ses cinq années d’exil. Et il ne s’apercevait pas qu’il ne lui parlait plus comme jadis, à la femme qu’on voudrait faire sienne... En elle, il ne voyait que la délicate confidente. Et elle le sentait si bien... oh! si bien!...

Seulement, elle ignorait ce qu’il avait souhaité autrefois, ce qu’avaient empêché l’amour pour elle du comte de Moraines, la jalouse tendresse de Josette...

Elle demanda:

--Maintenant c’est fini, n’est-ce pas? vous ne vous laisserez plus entraîner vers des postes pareils qui vous éloigneraient de tous vos amis?

--Non, sans doute... A moins que les circonstances ne me détachent une fois encore de ma terre de France que je suis si heureux pourtant d’avoir retrouvée... Si je ne puis m’y fixer... comme je le rêve!--peut-être, pour oublier ma solitude, repartirai-je de nouveau... Mais, en ce moment, il ne m’est guère possible d’entrevoir mon avenir... J’ai seulement la certitude très nette que j’approche d’un de ces instants où la vie se décide...

Il s’arrêta court. Et comme s’il eût craint d’en dire trop, comme s’il eût redouté une question, changeant brusquement de ton, il s’exclama avec un sourire:

--Mais, madame, vous me faites odieusement parler de moi, du _moi_ haïssable! Pour que je me le pardonne, suivez mon exemple... Que je sache un peu à mon tour, ce qu’ont été pour vous ces dernières années...

--Elles ont été heureuses, douces, à ne me rien laisser regretter ni souhaiter...

En parlant ainsi, elle pensait au chaud rayonnement dont la tendresse de Josette avait illuminé sa vie. Lui ne le devina pas et la sentit plus lointaine entrée dans un monde qu’il ne connaissait pas...

Un regret passa en lui. Avec un imperceptible reproche, il dit:

--Savez-vous, madame, que vous façonnez trop bien ceux qui vous aiment, à votre image! Autant que vous-même, ils sont silencieux sur tout ce qui effleure même votre vraie _vous_...

Elle sourit un peu. Malgré toute sa volonté, elle trouvait une douceur à l’entendre parler de la sorte.

--Josette seule est ainsi... Les autres point, je vous assure...

--C’est par eux, en effet, que j’ai tout d’abord appris que vos amis ont le droit d’être très fiers de votre talent et de vos succès...

--Mon talent!... Mes succès!... Oh! je vous en prie, ne leur faites pas tant d’honneur... Vous me rendriez confuse de mon ingratitude à leur égard!... Ah! mon talent! il m’est si égal dès que je cesse de le considérer,--ce qui fait bondir Josette,--comme mon gagne-pain...

Presque impérieusement, il dit:

--Vous n’avez plus à gagner votre vie!

--Si... Et vous qui m’avez connue, après ma ruine, qui m’avez aidée, vous le savez mieux que personne...

--Mais les mauvais jours, heureusement, sont passés pour vous...

Elle arrêta sur lui son regard pensif et se redressant un peu, dans son fauteuil, elle dit:

--Pourquoi ainsi parler?... Aussi bien que moi, je suis certaine, vous comprenez que mon mariage avec M. de Moraines ne pouvait réellement changer ma situation. Les apparences seules devenaient autres...

--C’est vrai...

Jamais plus peut-être qu’en cette minute, ils n’avaient eu si parfaite communion de pensée, dans leur dédain de toute fortune à laquelle ils ne se reconnaissaient pas droit. Elle poursuivait:

--J’ai donc travaillé. Et, en vérité, j’ai réussi comme jamais je ne l’aurais espéré autrefois, dans mes rêves les plus ambitieux... Grâce à Dieu, maintenant, comme vous le disiez tout à l’heure, je suis indépendante, et je le serai encore quand Josette sera mariée et que, comme une vraie mère, j’aurai même pu mettre ma part dans sa dot...

--Dans sa dot?...

--Oui, ainsi que je l’ai toujours espéré, j’aurai la joie de pouvoir apporter dans sa corbeille, ce que m’avait légué la générosité du comte de Moraines...

Elle parlait avec une telle simplicité, tenant sa conduite pour si naturelle que Marc sentit qu’elle se fût étonnée d’un mot qui l’approuvât ou la blâmât. Elle continuait, un léger sourire sur sa bouche grave:

--Il y a un instant, je vous disais que je me trouvais bien ingrate de traiter avec tant d’indifférence le don d’écrire qui m’a été accordé... Dans l’avenir, sans doute, je lui devrai bien plus encore que maintenant. Il me permettra le travail qui, seul, pourra me faire supporter le vide laissé en moi par le départ de Josette...

--Son départ?... Où va-t-elle partir?...

Elle avait tressailli à cette exclamation où elle sentait bien autre chose que de la surprise...

--C’est à son mariage que je fais allusion... Maintenant, chaque jour, je m’attends à me la voir enlever...

--Oui, fit-il d’un indéfinissable accent, je comprends que les hommes qui l’approchent, souhaitent tous être aimés d’elle... Quelle délicieuse créature vous l’avez faite!... Tout à la fois, si jeune fille encore et déjà si femme! Elle a une personnalité singulière chez une enfant de son âge; et pourtant comme elle vous ressemble d’âme, d’idées, de goûts! même aussi de mouvements et d’allure!...

--C’est une petite Ghislaine toute jeune, tout heureuse, toute souriante, comme la Ghislaine que vous n’avez pas connue et que j’ai été;--il y a si longtemps que je ne m’en souvenais plus...

Elle devina qu’il allait protester; et, pour l’arrêter, elle continua doucement:

--Savez-vous que je suis très fière d’entendre ainsi juger ma fille par vous? moi qui, mieux que personne, sais tout ce qu’il y a en elle d’intelligence, de droiture et de sincérité, de bonté délicate, d’exquise et chaude tendresse... Souvent, trop souvent! Mme de Maulde me reproche de ne pas l’influencer pour accepter les mariages qui lui sont offerts... C’est que je sais qu’ils sont indignes d’elle... Car je devine tout ce qu’elle sera pour celui qu’elle aimera...

--Elle sera le bonheur même!...

Oh! ces mots! Les mêmes que Josette avait dits parlant de Marc... A lui, ils avaient dû échapper, car il s’arrêta et, violemment, ses dents mordirent les lèvres qui n’avaient pas su demeurer closes... Sans relever ses paroles, elle finissait:

--J’ai promis à M. de Moraines que je serais une mère pour elle et, autant qu’il dépendra de moi, je la laisserai marier seulement à un homme qui pourra la rendre heureuse, comme en ma jeunesse, j’ai souhaité l’être...

Il ne répondit pas... Pourquoi?... Que pensait-il?... Un pli, soudain, barrait son front que les flammes du foyer mettaient en pleine lumière. Elle aussi demeura silencieuse. Le jour d’hiver se mourait autour d’eux, faisant leurs âmes recueillies... Elle pensait qu’elle devait parler, protégée par cette ombre qui empêcherait qu’il pût lire sur son visage... Mais soudain, les mots lui apparaissaient si douloureux à prononcer qu’il lui semblait que jamais elle n’aurait le courage de les dire... Une bizarre pitié l’angoissait, pour elle-même, pour la faible Ghislaine qui vivait encore en elle et qui, tout bas, se révoltait désespérément devant l’épreuve nouvelle...

Alors, elle chercha des yeux le petit portrait de Josette; et le regard arrêté sur la chère image, elle commença lentement:

--Savez-vous ce que je rêve, mon ami...

--Ce que vous rêvez?

--Oui... Je rêve de vous donner Josette parce que je crois que ce serait son bonheur et le vôtre...

--Me la donner... Elle?...