Part 5
Je savais qu'il était possible qu'un jour le _Firecrest_ et moi rencontrions une tempête qui serait trop forte et nous entraînerait au fond ensemble, mais c'est une fin à laquelle tous les gens de mer doivent s'attendre. Est-il d'ailleurs plus belle mort pour un marin?
La tempête continua à travers la nuit du 19 août; l'une après l'autre les vagues balayaient le petit cotre qui se secouait sous elles. J'étais souvent réveillé par le choc de la mer et la grande inclinaison du navire.
Dès le matin du 20 août, je compris que ce jour allait voir le point culminant de toutes les tempêtes que j'avais rencontrées. Le _Firecrest_ fut en effet tout près d'aborder au port des navires perdus. Aussi loin que l'oeil pouvait voir, il n'y avait rien qu'un furieux tourbillon d'eau que surplombait une armée de nuages noirs comme de l'encre, poussés par la tempête.
A 10 heures, le vent avait atteint la force de l'ouragan, les vagues étaient démontées, courtes et vicieuses; leur crête était déchirée par le vent en petits tourbillons qui déferlaient et devenaient blancs d'écume; ils se précipitaient sur mon petit navire comme s'ils voulaient le détruire. Mais lui battait toujours son chemin au travers des vagues, si vaillamment que j'avais envie de chanter. C'était la vie.
Tout d'un coup, un désastre sembla m'engloutir; il était juste midi; le _Firecrest_ faisait route presque vent de travers sous un morceau de sa grand'voile et le foc. Soudain, je vis arriver de l'horizon une vague énorme, dont la crête blanche et rugissante semblait si haute qu'elle dépassait toutes les autres. Je pouvais à peine en croire mes yeux. C'était une chose de beauté aussi bien que d'épouvante. Elle arrivait sur moi avec un roulement de tonnerre.
Sachant que, si je restais sur le pont, j'y trouverais une mort certaine, car je ne pouvais pas ne pas être balayé par-dessus bord, j'eus juste le temps de monter dans le gréement et j'étais environ à mi-hauteur du mât quand la vague déferla, furieuse, sur le _Firecrest_ qui disparut sous des tonnes d'eau et un tourbillon d'écume. Le navire hésita et s'inclina sous le choc et je me demandai s'il allait pouvoir revenir à la surface.
Lentement, il sortit de l'écume et l'énorme vague passa. Je glissai du mât pour découvrir que la vague avait emporté la partie extérieure du beaupré. Retenu par l'étai de foc, un amas de cordages et de voiles restait contre les flancs de mon navire et les vagues le poussaient comme un bélier contre le bordage, menaçant à chaque coup de percer un trou dans la coque et d'envoyer le _Firecrest_ et moi au fond de la mer.
Le mât était secoué dangereusement; les haubans de bâbord étaient devenus lâches. Il était fort possible que le mât se brisât, même si la partie cassée du beaupré ne perçait pas un trou dans la coque. Le vent me coupait la figure avec une force incroyable et le pont était la plupart du temps sous les vagues.
Je travaillai ferme pour sauver mon navire. D'abord, je dus amener la grand'voile: l'ouragan tendait la toile si fort contre la balancine de tribord qu'il fut extrêmement difficile d'amener la grand'voile et de la rouler sur le pont. Plus difficile encore fut le travail de hisser l'épave à bord; le plancher glissait et le vent soufflait si fort que je devais ramper sur le pont pour ne pas être emporté par la tempête. Je me tenais aux haubans avec les mains. La partie cassée du beaupré était terriblement lourde; je dus passer un filin autour d'elle pendant qu'elle était secouée par les vagues. Maintes fois, elle m'entraîna presque par-dessus bord. Enfin, je pus avoir à bord le foc et le beaupré que j'attachai sur le pont. Il était presque nuit et je me sentais très fatigué. J'avais encore à essayer de réparer le mât et ne pouvais prendre aucun repos avant d'avoir fait une tentative. Montant sur ce mât qui se secouait d'une vague à l'autre, je découvris que le laçage qui tient les haubans de bâbord dans une sorte d'oeil avait cédé et que les haubans avaient glissé le long du mât.
Deux fois, je perdis prise et fus enlevé; suspendu à une drisse je revins contre le mât avec un grand choc. J'étais trop fatigué pour pouvoir réparer et je glissai sur le pont pour trouver le navire entier vibrant sous les secousses. J'avais peur que le pont ne s'entr'ouvrît sous l'effort.
Je hissai la voile de cape et amenai mon navire sur l'autre bord, de manière à laisser les haubans de tribord recevoir la force de la tempête.
Maintenant les secousses n'étaient pas aussi fortes; il faisait nuit, et, fermant tout, je descendis dans la cabine.
J'étais exténué.
J'essayai de faire du feu, mais découvris qu'aucun de mes deux réchauds ne voulait fonctionner. Je dus me coucher, affamé, transi et saturé d'eau: pour la première fois de ma carrière, un triste et misérable marin.
Les îles Bermudes étaient seulement à 300 milles au sud, et New-York, avec le détour que le Gulf-Stream allait m'obliger à faire, à 1.000 au moins. Je savais qu'il était plus sûr de me diriger vers les îles Bermudes que je pouvais atteindre en quelques jours, et là réparer mes avaries, avant d'aller vers l'Amérique. J'avais décidé de faire le voyage de Gibraltar à la côte américaine sans escale. Abandonner ce projet me brisait le coeur et je me sentais triste à mourir.
A ce moment je me souciais fort peu qu'une vague précipitât le _Firecrest_ et moi au fond de la mer. En vain j'essayai de dormir; les secousses du mât étaient si fortes que je craignais qu'il ne se brisât avant le jour. Je restai ainsi plusieurs heures, étendu épuisé sur ma couchette, en proie à un profond désespoir. Et pourtant malgré la fièvre qui brûlait dans mon cerveau une idée fixe persistait toujours. Je savais que je devais aller aux Bermudes et je ne pouvais penser qu'à New-York qui était le port que je voulais atteindre.
Soudain je décidai de tenter ce qui semblait impossible, je me levai et, comme avant tout j'avais besoin de nourriture, je commençai par réparer mes réchauds. Je brisai trois aiguilles l'une après l'autre avant de pouvoir en limer une suffisamment petite pour nettoyer le trou à travers lequel le pétrole se vaporise.
Quand le jour arriva, j'avais été capable de cuire un déjeuner de lard et de thé; alors je me sentis tout à fait honteux de moi-même d'avoir pensé, même quelques heures, à me diriger vers les Bermudes.
Quoique la tempête fût un peu moins forte, il ventait encore très fort ce matin du 21 août et la mer était toujours démontée. Je devais consolider le mât et en réparer les dommages. Il était très dur de grimper à ce mât qui branlait; il était plus dur encore d'y pouvoir rester. Avec mes jambes autour de la barre de flèche je devais travailler la tête en bas. Dans cette position je mis plus d'une heure à saisir ensemble les deux haubans pour les empêcher de glisser.
Descendant alors sur le pont, je roidis les haubans: le mât était sauvé.
Il fallait encore réparer le beaupré cassé. C'était un travail pour la scie et la hache. Avec ces outils, je fis une entaille dans la partie cassée du beaupré et fus capable de le fixer à sa place, mais ce beaupré de fortune était de trois mètres trop court.
La plus dure partie du travail n'était pas encore accomplie. Je devais faire une sous-barbe pour tenir l'extrémité du beaupré en coupant un morceau de la chaîne de l'ancre et en fixant une de ses extrémités à un anneau fixé à l'avant du navire, juste au-dessus de la flottaison.
Je devais pendre, la tête en bas, mes jambes autour du beaupré, et, comme l'avant du navire se levait et retombait dans les vagues, je sortais de l'eau pour être plongé à un mètre de profondeur. Je ne sais pas comment je fus capable de le faire, mais je le fis tout de même.
J'avais à peine fini de réparer, que la tempête devint soudain plus modérée, comme si elle avouait qu'elle était vaincue et ne pouvait rien contre mon vaillant navire.
Je pus prendre deux observations et me convaincre que j'étais dans la latitude 36° nord et la longitude 62° ouest; j'étais à environ 800 milles de New-York, à vol d'oiseau, mais à une distance réelle de 1.000 ou 1.200 milles.
J'étais absolument épuisé, mais le plaisir de la victoire me donnait des forces illimitées. Aussi je revins au travail pour réparer la pompe et trouvai qu'un morceau d'allumette dans un clapet en empêchait le fonctionnement. Après deux heures de travail mon navire était sec. Montant en haut du mât pour vérifier ma réparation, je m'aperçus que les haubans étaient très usés et que j'allais avoir besoin de toute mon attention pour conserver mon mât jusqu'à New-York.
Sous le court beaupré et la voilure réduite de l'avant, le _Firecrest_ était très mal équilibré. Je faisais route avec la barre entièrement d'un côté, et près du vent la dérive était grande.
Toutes les réparations étaient maintenant terminées. Attachant la barre, je disposai les toiles de manière que le _Firecrest_ fît route de lui-même vers New-York.
Enfin je me jetai exténué sur ma couchette pour prendre un repos que j'avais bien gagné.
J'avais été successivement gabier, voilier, menuisier et navigateur, et satisfait d'avoir accompli mon rude travail de matelot, je m'endormis en souriant à la pensée que mon navire sur la mer houleuse se rapprochait maintenant du but lointain que je ne désespérais plus d'atteindre.
CHAPITRE XII
Traversée du Gulf-Stream.--Une rencontre en mer.
La tempête dura encore quatre jours et, le 22 août, je lis dans mon livre de bord:
«Trois heures, grain; cinq heures, le vent augmente, vagues déferlent à bord; huit heures, la mer augmente; dix heures, fort coup de vent et pluie; midi, mer très agitée. Balancine de bâbord se brise; grand'voile s'ouvre aux coutures. Trois heures, fort coup de vent; quatre heures, vent de tempête, mer démontée; navire se conduit admirablement. Vent ouest, sud-ouest, route nord-ouest. A court de pommes de terre. Eu cinq pommes de terre bouillies pour dîner. Ai dû me contenter de riz. Sept heures, ouragan. Le vent hurle et siffle furieusement. Suis obligé de me mettre à la cape. Ciel très sombre et menaçant vers l'ouest. Rentré foc. La tempête est si furieuse que le foc se déchire dans cette opération. La mer est plus chaude maintenant et je dois être dans le Gulf-Stream.»
Le jour suivant, je n'eus pas de chance; je réparais mes voiles, quand, à 10 heures, apercevant un poisson d'un mètre cinquante, je le perçai avec mon harpon; mais, en même temps, je perdis l'équilibre et dus laisser aller mon harpon pour ne pas être emporté par-dessus bord. Je ne pourrai plus maintenant attraper de poisson, et j'aurai à me nourrir presque exclusivement de riz.
De nombreux poissons volants qui tombèrent sur le pont me dédommagèrent amplement. C'était le vingtième jour des tempêtes; j'étais saturé d'eau et prenais constamment de la quinine.
Quand je me remémore tous ces événements, je pense que si une seconde vague semblable à celle du 20 août s'était abattue sur le _Firecrest_, il aurait pu être laissé comme une épave à des centaines de milles de la route des paquebots; pourtant, j'ai le sentiment que j'aurais pu le mener à New-York en faisant, avec les débris du mât, un mât de fortune et en utilisant une petite voile carrée. Peut-être alors aurais-je mis deux ou trois mois de plus pour atteindre la côte américaine.
Mais l'énorme vague fut, en réalité, comme disent les marins, une vague de beau temps. Elle marquait le point culminant de la tempête et annonçait l'approche d'un temps plus favorable.
Pendant vingt jours consécutifs, le _Firecrest_ avait lutté contre des orages et des tempêtes et, finalement, contre cet ouragan qui terminait presque la croisière. Le cotre portait des traces de la bataille qu'il avait livrée contre l'océan.
Des déchirures couraient en zigzags au travers de ses voiles. Un des panneaux avait été emporté par une vague et le beaupré de fortune diminuait tellement la voilure d'avant que tout le plan de voilure était déséquilibré.
J'étais fier de mon navire.
Dessiné et bâti pour la vitesse, il avait prouvé qu'il était un splendide navire de croisière.
Les marques de mon travail de matelot étaient sur les voiles et le gréement. Pourtant, tout était net et en bon ordre.
Incapable de faire beaucoup de chemin ouest contre les tempêtes et le Gulf-Stream, le _Firecrest_ avait dévié au nord et maintenant il était à peu près dans la latitude de l'île de Nantucket, à 360 milles à l'est.
Je traversai le Gulf-Stream et m'approchai de la route suivie par les grands paquebots qui vont de New-York aux ports européens. Je m'attendais à voir leurs nuages de fumée et leurs innombrables lumières, s'ils me dépassaient pendant la nuit. Il commençait à faire froid et je compris que j'étais sorti du courant du Gulf-Stream.
Les avaries à mes voiles se succédaient toujours. Le 25 août, comme je réparais le laçage de la voilure de cape, un vicieux coup de vent la déchira et je dus l'amener et la rentrer dans la cabine pour la réparer.
Naturellement, à la mer, un orage n'est pas un incident de très grande importance, pourvu qu'il ne vous attrape pas quand vous avez trop de toile; vous devez en hâte abaisser votre voile, ou, suivant la vieille expression des marins: saluer le grain.
A midi, j'avais réparé la voile de cape et déterminé ma position, par le sextant et le chronomètre, comme étant 62° de longitude ouest et 38° de latitude nord.
Cela prouvait que j'avais perdu du chemin ouest, mais je désirais faire le plus de route nord possible pour sortir du courant contraire du Gulf-Stream. Il y avait un fort vent d'ouest après l'orage et le ciel s'éclaircit, montrant des bandes d'un bleu éblouissant. Sous la voile de cape, le _Firecrest_ se comportait très bien, jusqu'à ce que, tard dans l'après-midi, le vent diminuât; je pus alors hisser la grand'voile.
Le lendemain matin 26, je trouvai deux poissons volants sur le pont et, pour la dernière fois, pus cuire un déjeuner de leur chair délicieuse. Le vent avait viré au nord-ouest; je changeai de bord et dirigeai ma route ouest-sud-ouest. Je passai la journée à tout mettre en ordre et à réparer la grand'voile qui s'était de nouveau ouverte aux coutures. La nuit, ce fut le calme plat.
Le jour suivant, j'aperçus, pour la première fois dans mon voyage, un des plus étranges spectacles de la mer: une trombe d'eau. Un grain passa à environ un mille de distance emportant un nuage bas et noir. Réunissant ce nuage à l'océan, une colonne d'eau en forme de tire-bouchon tourbillonnait en s'enfonçant dans la mer. C'était un spectacle magnifique, mais il m'était impossible de voir où l'eau commençait, où les nuages finissaient, et je ne puis dire comment le tout s'en alla avec le vent dans un roulement de tonnerre.
Quoique je fusse très au nord, les daurades suivaient encore mon navire; le 27 août j'en tuai une à la carabine, et elle s'enfonça comme une pierre. Les poissons volants avaient disparu. Sans harpon pour pouvoir pêcher, j'en étais réduit à un régime de céréales, lard, riz et pommes de terre.
Le jour suivant, le vent était favorable. Hissant la trinquette-ballon, je fus capable de faire beaucoup de chemin ouest, et, à midi, j'étais dans la longitude 65° 40.
La mer et les poissons sont maintenant d'une couleur tout à fait différente et les algues marines ne sont plus les mêmes. Je suis certainement hors du Gulf-Stream. Le loch que je traîne ne fonctionne plus. Il est probablement plein de sel et devrait être lavé dans de l'eau douce bouillante. La terre doit se rapprocher, car les oiseaux de mer deviennent plus nombreux.
Cette nuit, le 28 août, j'aperçus pour la première fois, un bateau passant vers l'ouest avec toutes ses lumières. Après plusieurs mois de solitude, c'était une sensation étrange de trouver d'autres navires sur la mer. Je ne me sentais plus seul maître sur l'océan, et je considérais ce paquebot avec un sentiment un peu triste.
J'étais réellement dans la route des vapeurs, car le matin suivant j'en aperçus un autre. Je hissai les couleurs nationales, fier de montrer aux étrangers qu'il y avait encore des marins en France. Le _Firecrest_ avait accompli un vaillant voyage; j'en désirais partager les honneurs, avec mon pays. Quand le vapeur fut suffisamment près, je fis des signaux avec mes bras. Voici le message que j'envoyai:
«Yacht _Firecrest_, 84 jours de Gibraltar.»
Il était très difficile de signaler, car la houle était forte et je devais me tenir dans le gréement avec les jambes et les pieds pendant que j'agitais mes bras. Le vapeur ne sembla pas comprendre mon message, mais ralentit ses machines et se rapprocha.
De la passerelle de commandement, le capitaine se servant d'un mégaphone me demanda en mauvais français et anglais ce que je désirais; je n'avais pas de porte-voix, mais je lui criai que je ne voulais pas l'arrêter et lui demandais seulement de me signaler à New-York; j'ajoutai que j'étais parti pour une promenade à la voile, que j'étais parfaitement heureux et que je n'avais besoin de rien. Mais comme un millier d'émigrants parlaient tous à la fois, je ne pouvais me faire comprendre.
Les passagers semblaient très excités et surpris de voir un petit navire et son solitaire équipage, et ils parlaient avec bruit, tous ensemble. Quand je me souviens maintenant que je ne portais presque aucun vêtement et étais entièrement bruni par le soleil, je comprends leur étonnement.
En vain, j'essayai de leur signaler de poursuivre leur route, que je n'avais pas besoin d'eux, mais le vapeur s'approcha dangereusement près et stoppa ses machines. Sa grande coque m'abritait du vent, je ne pouvais plus avancer et nous dérivions ensemble. La houle poussait le _Firecrest_ contre les flancs d'acier du vapeur.
Le _Firecrest_ était maintenant en plus grand danger d'avoir des avaries que dans aucune des tempêtes qu'il avait rencontrées. Ils me jetèrent un câble et je l'amarrai au mât. Je leur demandai de me tirer un peu en avant pour sortir de leur dangereux voisinage, mais fus très étonné de voir qu'ils avaient remis leurs machines en marche et essayaient de remorquer le _Firecrest_. En vain, je leur criai que je ne désirais pas d'aide pour atteindre New-York. Finalement, je fus obligé de couper l'amarre avec un couteau. Mais maintenant, avec l'élan, mon gouvernail put avoir de l'action, et je parvins à m'écarter du vapeur.
Je croyais être tranquille, mais je découvris qu'ils mettaient une embarcation à la mer; je mis mon navire en panne et attendis. Deux jeunes officiers grecs, couverts d'or comme des généraux sud-américains, s'approchèrent; ils étaient très effrayés de monter à bord avec la houle assez forte, mais, finalement, prirent leur élan et roulèrent à mes pieds.
L'un d'eux me demanda pourquoi je ne gouvernais pas quand le _Firecrest_ était contre le vapeur et me dit qu'un capitaine devait toujours rester à la barre. Je lui répondis que s'il était un réel marin au lieu d'un mécanicien à bord d'un train sur l'eau, il saurait qu'un bateau à voiles ne peut gouverner sans vent dans les voiles, et que je n'avais pas traversé seul l'Atlantique pour recevoir des leçons sur la manière de conduire mon bateau.
Je leur dis ensuite que je n'avais pas voulu les arrêter, mais seulement leur demander de transmettre un message à New-York, et je leur traçai mon nom et le nom de mon navire sur un morceau de papier.
L'un d'eux me dit qu'il avait apporté de l'eau et des vivres et me demanda si j'en avais besoin. Je leur répondis que j'avais suffisamment de vivres, mais que néanmoins j'acceptais ce qu'ils avaient eu l'amabilité de m'apporter.
Un de ces jeunes officiers me demanda si je désirais savoir ma position et l'inscrivit sur un morceau de papier comme étant 41° de latitude et 62° 30 de longitude. Mes propres observations m'avaient donné une longitude de 66° 40 et j'étais très étonné de constater qu'il y avait une différence de 200 milles. Ils insistèrent sur l'exactitude de leur point. Naturellement, je pouvais penser que mon chronomètre était hors d'usage après avoir été si longtemps secoué à la mer. C'est pourquoi, bien que très confiant dans ma navigation, je gardai sur mon livre de bord les deux positions. Je pus vérifier plus tard que la mienne était correcte, mais je ne saurai jamais si les jeunes officiers se trompèrent ou si le vapeur était lui-même en erreur sur sa route.
Comme mes visiteurs regagnaient leur bord, je découvris que les vivres qu'ils m'avaient apportés ne pouvaient m'être d'aucune utilité. C'étaient trois bouteilles de cognac et des boîtes de conserves que je n'aime pas.
Quelques instants après le vapeur s'éloignait, tous ses émigrants acclamant le _Firecrest_. Je répondis en saluant de mon pavillon.
Bientôt l'horizon était libre et j'étais heureux d'être seul à nouveau.
CHAPITRE XIII
Le brouillard.--L'arrivée à New-York.
Trois jours de calme et de brouillard vinrent ensuite. Le _Firecrest_ était au milieu de la route des longs-courriers.
Toutes mes voiles de beau temps avaient été emportées. Avec son court beaupré et sa coque incrustée d'algues, le _Firecrest_ n'avançait pas très vite.
Je courais un réel danger enveloppé dans le brouillard dans ces parages fréquentés par les navires. Je ne saurais décrire la lugubre et profonde tristesse de ces jours qui ressemblaient aux nuits.
La brume était si épaisse, que de l'arrière du _Firecrest_ je ne pouvais apercevoir le mât. Les coups de sirène des paquebots m'arrivaient plaintifs et assourdis par le brouillard. Les appels des cornes de brume des voiliers résonnaient comme un glas.
La plupart du temps j'étais assoupi, cherchant à retrouver les heures de sommeil perdues, et j'attendais qu'un bruit de machines m'annonçât la proximité dangereuse d'un paquebot pour sauter sur le pont et souffler dans ma corne de brume.
Le troisième jour de brouillard je fus très près d'être coulé par un paquebot. Je pouvais entendre sa sirène et le bruit de ses machines et j'avais la sensation qu'il venait droit sur moi; mais le _Firecrest_ n'avait pas de vent dans ses voiles et je ne pouvais m'éloigner de sa route.
Que pouvais-je faire d'autre que sonner la cloche du bord et espérer que le vapeur m'entende? Pendant plusieurs minutes il fut fort probable que j'allais partager le destin supposé du capitaine Slocum, le fameux navigateur solitaire qu'on croit avoir été abordé dans la brume, mais finalement le vapeur m'entendit et signala avec sa sirène qu'il tournait vers tribord.
Ce jour-là, une observation me prouva que le _Firecrest_ avait fait 20 milles dans les dernières vingt-quatre heures, alors que je n'avais pas eu le moindre vent. Certainement il y avait un courant et je devais me rapprocher de terre.
Il y avait beaucoup de marques de l'approche de la terre, le jour suivant, dimanche 2 septembre. La couleur de l'eau était différente, les marsouins étaient nombreux et j'aperçus même quelques papillons morts flottant sur l'eau.
Je savais maintenant que ma navigation était correcte. A midi une goélette passa loin de moi.
Vers 3 heures de l'après-midi du 3 septembre, j'aperçus une quantité innombrable de mouettes et en découvris bientôt la cause: à l'horizon, à 3 milles de distance, passait une goélette de pêche suivie par une véritable armée de mouettes.
La brise était très légère et pendant deux heures je fis voile vers la goélette qui était droit sur ma route vers l'ouest. A 4 heures, ses embarcations revinrent à bord et le navire se dirigea vers le _Firecrest_. Je hissai alors les couleurs françaises. La goélette passa et je pus lire son nom, _Henrietta_, et son port d'attache, Boston.
Un de ses canots, un doris, comme on les appelle à Terre-Neuve, se dirigea vers mon navire, et un pêcheur français de Saint-Pierre sauta à bord, Je ne vous décris pas son étonnement d'apprendre que le _Firecrest_ et moi arrivions de France et sa joie de rencontrer «un pays».
Il me demanda de venir à bord et de partager son dîner; aussi, laissant mon bateau se gouverner lui-même, je partis rendre visite à ces braves gens.